L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 16

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M. de Tregars n'etait guere moins bouleverse que Mlle Gilberte, mais il etait homme, et les ressorts de son energie avaient une trempe superieure. Avant qu'une minute se fut ecoulee, il avait repris l'entiere possession de soi et impose a ses traits leur expression accoutumee.

Attirant une chaise, ou il s'assit, pres du fauteuil de Mlle Gilberte:

--Permettez-moi, mon amie, lui dit-il, de vous rappeler que nos moments sont comptes, et qu'il est bien des details qu'il est urgent que je sache...

Elle releva la tete, et s'efforcant de hausser son sang-froid jusqu'a celui de Marius:

--Quel details? interrogea-t-elle.

--Au sujet de votre pere.

Elle le regarda d'un air de stupeur profonde.

--N'en savez-vous pas bien plus que moi, repondit-elle, plus que ma mere, plus que nous tous? N'est-ce donc pas vous qui, en poursuivant les gens qui ont depouille votre pere, avez atteint le mien? Et c'est moi, malheureuse que je suis! qui vous ai inspire cette resolution fatale, et je n'ai pas la force de vous en vouloir...

Imperceptiblement, M. de Tregars avait rougi.

--Comment avez-vous su? commenca-t-il...

--N'a-t-on pas dit que vous alliez epouser Mlle de Thaller?

Il se dressa brusquement:

--Jamais! s'ecria-t-il, ce mariage n'a existe que dans la cervelle de M. de Thaller et de la baronne de Thaller, surtout. L'idee ridicule lui en est venue, parce que mon nom lui plait, et qu'elle serait ravie de voir sa fille marquise de Tregars. Jamais elle ne m'en a ouvert la bouche, mais elle en a parle de tous cotes, juste assez secretement pour donner matiere a un bon cancan de salon. Elle a ete jusqu'a confier a plusieurs personnes de mes relations, le chiffre de la dot, pensant ainsi m'encourager... Autant qu'il etait en moi, je vous avais mise en garde contre cette fausse nouvelle, par l'intermediaire du signor Gismondo.

Peut-etre, sans se l'avouer, Mlle Gilberte n'etait-elle pas fachee de l'explication, non plus que de la vehemence de Marius.

--Le signor Gismondo m'a delivree de cruelles anxietes, repondit-elle, mais j'avais tout d'abord soupconne la verite.

--Cependant...

--N'etais-je pas la confidente de vos esperances, ne savais-je pas quel but vous poursuivez? Je n'avais vu dans ces projets de mariage qu'un moyen de vous avancer dans l'intimite de M. de Thaller sans eveiller ses defiances...

M. de Tregars n'etait pas homme a nier un fait vrai.

--Peut-etre, en effet, dit-il, n'ai-je pas ete etranger au desastre de M. Favoral. Et quand je m'exprime ainsi, je veux dire qu'il se peut que je l'aie avance de quelques mois, de quelques jours seulement, peut-etre, car il etait inevitable, fatal. Quoiqu'il en soit, si j'avais pu me douter de ce qui en etait, je me serais abstenu, Gilberte, je vous le jure; j'aurais renonce a mes desseins plutot que de m'exposer a atteindre votre pere. Il n'y a pas a revenir sur ce qui a ete fait. Mais si on ne peut pas reparer completement le mal, on peut l'attenuer, peut-etre...

Mlle Gilberte tressaillit.

--Grand Dieu! s'ecria-t-elle, croiriez-vous donc a l'innocence de mon pere?...

Mieux que personne, Mlle Gilberte eut du etre convaincue de la culpabilite de M. Favoral.

Ne l'avait-elle pas vu, humilie et tremblant devant le baron de Thaller? Ne l'avait-elle pas entendu reconnaitre, en quelque sorte, l'exactitude de l'accusation qui pesait sur lui?

Mais ce n'est pas a vingt ans qu'on s'incline sans revolte sous la brutalite du fait. Entrevoyant une lueur d'espoir, elle s'y etait precipitee.

Et quand, au silence de M. de Tregars, elle comprit combien elle s'etait meprise, baissant la tete:

--C'est de la folie, murmura-t-elle, et je ne le sens que trop, mais le coeur est plus fort que la raison. Il est si cruel d'en etre reduit a mepriser son pere! J'aurais tant besoin, pour moi plus encore que pour les autres, de l'excuser, de le justifier!...

Elle essuya les larmes qui jaillissaient de ses yeux, et d'une voix plus ferme:

--Ce qui arrive est si invraisemblable! poursuivit-elle, si incomprehensible! Comment ne pas croire a quelqu'un de ces mysteres que le temps seul explique!

Depuis hier soir nous nous perdons en conjectures vaines, mais toujours, fatalement, nous en arrivons a cette conclusion, que mon pere doit etre victime de quelque tenebreuse intrigue.

C'est l'opinion de M. Chapelain, qu'une perte de cent soixante mille francs ne devrait cependant pas disposer a l'indulgence...

--Eh! c'est aussi mon opinion, s'ecria Marius.

--Vous voyez donc!...

Mais il ne la laissa pas poursuivre. Lui prenant doucement la main:

--Laissez-moi tout vous dire, interrompit-il, et chercher avec vous une issue, s'il en est une, a cette affreuse situation. Il court, sur M. Favoral, des bruits etranges. On pretend que son austerite n'etait qu'un masque, son economie sordide un moyen de surprendre la confiance. On affirme que reellement il s'abandonnait a toutes sortes de desordres, qu'il avait quelque part, dans Paris, un menage ou il prodiguait l'argent dont il se montrait si avare ici. Est-ce vrai? On en dit autant de tous les gens entre les mains de qui on voit fondre des fortunes...

La jeune fille etait devenue fort rouge.

--Je crois qu'on dit vrai, repondit-elle.

--Ah!

--Le commissaire de police nous l'a affirme. Il a trouve parmi les papiers de mon pere les factures acquittees d'une certaine quantite d'objets couteux qui ne pouvaient etre destines qu'a une femme...

Le front de M. de Tregars se plissait.

--Et sait-on quelle est cette femme? interrogea-t-il. La connait-on?...

--Non.

--Quelle qu'elle soit, j'admets qu'elle a du couter a M. Favoral des sommes considerables. Mais lui a-t-elle coute douze millions?

--Voila precisement la remarque que faisait M. Chapelain.

--Et ce sera celle de tout homme sense. Je sais bien que ce n'est pas de l'argent liquide que l'on detourne, et que le plus souvent, pour avoir dix mille francs, il faut en prendre trente mille. Je sais bien que pour cacher pendant des annees un deficit considerable, il faut le creuser chaque jour davantage; qu'il faut recourir a des manoeuvres de fonds, a des ventes, a des achats, a des virements qui ruinent. Mais, d'un autre cote, M. Favoral gagnait de l'argent, beaucoup d'argent. Il a ete riche. On lui croyait des millions. Est-ce que sans cela Costeclar eut jamais demande votre main?

--M. Chapelain pretend qu'a une certaine epoque, mon pere possedait au moins cinquante mille livres de rentes.

--Il en est sur?

--Il le dit.

--C'est a s'y perdre...

Pendant plus de deux minutes, M. de Tregars demeura pensif, remuant dans son esprit toutes les eventualites imaginables, puis:

--Mais qu'importe! reprit-il. Quand j'ai appris, ce matin, le chiffre du deficit, des doutes aussitot me sont venus. Et c'est pour cela, mon amie, que je tenais tant a vous voir, a vous parler. Il me faudrait savoir exactement ce qui s'est passe ici, hier soir...

Rapidement, mais sans omettre un detail utile, Mlle Gilberte raconta les scenes de la veille, la soudaine arrivee de M. de Thaller, la survenue du commissaire de police, l'evasion de M. Favoral, grace a la presence d'esprit de Maxence.

Toutes les paroles de son pere lui etaient restees dans la memoire, et c'est presque litteralement qu'elle repetait ses discours etranges a ses amis indignes, et ses propos incoherents au moment de fuir, alors que tout en s'accusant, il disait qu'il n'etait pas coupable comme on croyait, qu'il ne l'etait pas seul en tout cas, et qu'il etait indignement sacrifie.

Lorsqu'elle eut acheve:

--Voila bien ce que je pensais, dit M. de Tregars.

--Quoi?

--M. Favoral a accepte un role dans quelqu'une de ces terribles comedies financieres, qui ruinent un millier de pauvres dupes au profit de deux ou trois habiles gredins. Votre pere voulait etre riche, il lui fallait de l'argent pour alimenter ses desordres, il a ete tente. On lui a montre les benefices immenses, les risques nuls, il s'est laisse seduire, il a cesse d'etre honnete homme. Mais tandis qu'il se croyait un des directeurs du spectacle appeles a partager la recette, il n'etait qu'un comparse a appointements fixes. Le moment du denoument venu, ses soi-disant associes ont disparu par une trappe avec la caisse, et il reste seul en face du public qui redemande l'argent...

A agiter ces desolantes questions, Marius et Mlle Gilberte avaient repris toutes les apparences du sang-froid.

Jamais, a les voir assis l'un pres de l'autre, on n'eut soupconne l'etrangete de leur situation. Eux-memes l'oubliaient.

--S'il en est ainsi, reprit la jeune fille, comment mon pere s'est-il tu?

--Que devait-il dire?

--Nommer les complices.

--Et s'il n'avait pas de preuves a donner de leur complicite? Il etait le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, c'est a sa caisse que les millions manquent...

Les conjectures de Mlle Gilberte avaient bien devance cette phrase.

Regardant fixement Marius:

--Alors, fit-elle, de meme que M. Chapelain, vous croyez que M. le baron de Thaller?...

--Ah! M. Chapelain croit...

--Que le directeur du _Credit mutuel_ connaissait les detournements.

--Et qu'il en a profite?

--Plus que son caissier, oui.

Un singulier sourire plissait les levres de M. de Tregars.

--C'est possible, repondit-il, c'est bien possible...

Depuis un moment, l'embarras de Mlle Gilberte se lisait dans son regard. Enfin, surmontant son hesitation:

--Pardonnez-moi, dit-elle, je m'etais imagine que M. de Thaller etait un des hommes que vous voulez frapper, et je m'etais bercee de cette esperance que, peut-etre, en faisant rendre justice a votre pere, vous songiez a venger le mien...

Comme s'il eut ete mu par un ressort, M. de Tregars se dressa.

--Eh bien! oui, s'ecria-t-il, oui, vous m'avez devine!... Mais comment atteindre ce double but? Une fausse manoeuvre, en ce moment, perdrait tout! Ah! si je savais la veritable situation de votre pere! Si je pouvais le voir, lui parler! D'un mot, il mettrait peut-etre entre mes mains une arme sure, l'arme que je n'ai pu trouver encore...

La jeune fille eut un geste desole.

--Malheureusement, repondit-elle, nous sommes sans nouvelles de mon pere, et il n'a meme pas voulu nous dire ou il comptait se refugier...

--Mais il vous ecrira peut-etre? Et d'ailleurs on pourrait le chercher, avec precaution, de facon a ne pas donner l'eveil a la police, et si votre frere, si Maxence voulait me seconder...

--Helas! je crains que Maxence n'ait d'autres soucis; il a voulu sortir, ce matin, absolument, malgre ma mere...

Mais Marius l'arreta, et de l'accent d'un homme qui en sait bien plus qu'il n'en veut dire:

--Ne calomniez pas Maxence, fit-il. Peut-etre est-ce par lui que nous viendra le secours dont nous avons besoin...

Onze heures sonnaient. Mlle Gilberte tressaillit.

--Et ma mere!... s'ecria-t-elle, ma mere qui va rentrer!...

M. de Tregars eut pu l'attendre. Il n'avait plus a se cacher desormais. Et cependant, apres en avoir delibere avec la jeune fille, il fut decide qu'il allait se retirer et qu'il enverrait M. de Villegre exposer ses intentions.

Il se retira donc, et il etait temps, car moins de cinq minutes plus tard Mme Favoral et M. Chapelain reparaissaient.

L'ancien avoue etait furieux, et c'est avec un mouvement de rage qu'il lanca sur la table les billets de banque dont il s'etait charge.

--Pour les rendre a M. de Thaller, il eut fallu arriver jusqu'a lui! s'ecria-t-il, et Monsieur est invisible, Monsieur se tient clos et cele, garde par une nuee de valets en livree!...

Mais Mme Favoral s'etait approchee de sa fille et tout bas:

--Et ton frere? interrogea-t-elle.

--Il n'est pas rentre.

--Mon Dieu! soupira la pauvre mere, en un tel moment, il nous abandonne, et pour qui?...

XXV

Si indulgente d'ordinaire, Mme Favoral etait trop severe, cette fois, et c'est bien injustement qu'elle accusait son fils. Elle oubliait, et quelle mere ne l'oublie, qu'il avait vingt-cinq ans, qu'il etait homme, et qu'en dehors de la famille et d'elle-meme, il devait avoir ses interets et ses passions, ses affections et ses devoirs.

Parce qu'il quittait la maison pour quelques heures, Maxence n'abandonnait assurement ni sa mere ni sa soeur. Ce n'est pas sans un debat interieur qu'il s'etait decide a s'eloigner, et encore, en descendant l'escalier:

--Pauvre mere, pensait-il, je suis sur que je lui cause une peine affreuse, mais comment faire autrement!...

Le grand air et le mouvement de la rue, quand il y mit le pied, interrompirent brusquement ses reflexions.

C'etait, depuis que le desastre de son pere etait connu, la premiere fois qu'il affrontait le grand jour, et il en ressentait une emotion plus poignante, comme si son malheur, tout a coup, lui fut apparu sous une face nouvelle et imprevue.

Moins imperieusement appele chez lui, a l'hotel meuble ou il demeurait, au boulevard du Temple, il serait rentre precipitamment et eut attendu la nuit pour passer inapercu.

Des les premiers pas, il voyait se manifester brutalement l'implacable opinion.

Quand il suivait la rue Saint-Gilles, la veille encore, cette rue ou il etait ne, ou il avait joue, enfant, en revenant de l'ecole, ou tout le monde le connaissait, un salut amical ou un sourire l'attendait a toutes les portes.

C'est que la veille encore, il etait le fils d'un homme riche et considere, d'un homme dont on pouvait avoir besoin et dont on enviait les cinquante mille livres de rente...

Tandis que ce matin!

C'est avec une sorte de curiosite mauvaise qu'on le regardait passer. Pas une main ne se tendait, plus une casquette ne se levait sur son passage. Les gens chuchotaient entre eux, en se le montrant du doigt, et dans tous les yeux eclatait l'ironie ou la haine.

C'est que ce matin, il etait le fils du caissier infidele poursuivi par la police, de l'hypocrite a la fin demasque, de l'homme qui faisait perdre, et qui entrainait dans sa ruine on ne savait combien de malheureux.

Plus dechire de tous ces regards que le miserable condamne a passer entre les baguettes d'un peloton d'execution, Maxence hatait le pas, baissant la tete, la gorge seche, la joue en feu, quand devant la boutique d'un marchand de vins:

--Tiens, s'ecria un homme, voila le fils. Il ne manque pas de toupet!...

Et plus loin, devant le magasin de l'epicier:

--Allez, disait une femme au milieu d'un groupe, il leur en reste encore plus qu'a nous.

Alors, veritablement, le malheureux eut le sentiment de la responsabilite de la famille, de cette solidarite qui fait descendre du pere aux enfants, ou remonter des enfants au pere l'estime ou la reprobation.

Il comprit de quel poids allait peser sur sa vie entiere le crime de M. Favoral, et quel boulet allait etre le nom qu'il portait, ce nom qui jusqu'a ce moment lui avait ete comme une clef qui lui ouvrait la caisse des fournisseurs les plus defiants.

Et tout en remontant la rue de Turenne:

--C'est fini! repetait-il, je ne m'en releverai pas.

Et il songeait a changer de nom, a s'expatrier, a fuir jusqu'au fond des deserts de l'Amerique la detestable celebrite qui allait, croyait-il, s'attacher desormais a lui.

A quelque distance, cependant, a l'angle de la rue Beranger et de la rue Charlot, il apercevait un groupe d'une trentaine de personnes.

Il ne connut que trop tot la cause de ce rassemblement.

A cet endroit, ou le trottoir est tres-large, un marchand de journaux a etabli sa boutique, une grande boite peinte en vert, avec une sorte de toit en toile ciree.

Ce marchand, un gros petit homme, a la face enluminee et au regard impudent, etait huche sur un escabeau, et d'une voix enrouee:

--Voila, criait-il, les journaux du matin! Voila ce qui vient de paraitre! Il faut voir les details du vol de douze millions qui vient d'etre commis par un pauvre caissier...

Les passants s'arretaient.

--Achetez le journal du matin! criait l'homme.

Et pour activer le debit de sa marchandise, il ajoutait toutes sortes de lazzi de son cru, disant que le voleur etait un homme du quartier, et que c'etait bien flatteur et bien avantageux pour le Marais, qu'on avait toujours accuse d'etre arriere.

--Voila le Marais dans le mouvement, ricanait-il. La foule riait et il poursuivait:

--Le vol du caissier Favoral! douze millions! Achetez, pour voir les details et la maniere d'en faire autant!...

Ainsi, le scandale eclatait, terrible, irremediable, emplissant Paris de son tapage.

A dix pas, Maxence demeurait immobile, les talons comme rives au sol, regardant et ecoutant.

Il eut voulu s'eloigner, mais un sentiment imperieux, plus fort que sa volonte et que sa raison, le retenait la, ou plutot l'attirait vers l'echoppe. Il brulait de savoir ce que disaient les journaux.

Tout a coup, il se decida.

Il s'avanca brusquement, jeta trois sous au marchand, saisit un journal, et s'enfuit eperdu, comme s'il eut ete poursuivi par des huees.

--Pas poli, le monsieur! grommelaient deux badauds qu'il avait deranges.

Mais si prompt qu'eut ete son mouvement, un boutiquier de la rue de Turenne avait eu le temps de le reconnaitre.

--C'est le fils du caissier! s'ecria-t-il.

--Pas possible!

--Comment n'est-il pas arrete?...

Cinq ou six curieux, plus enrages que les autres, s'elancerent sur ses traces, esperant le voir, le devisager, mais il etait loin deja.

Accote contre un reverbere du boulevard du Temple, il depliait le journal qu'il venait d'acheter.

Oh! il n'eut pas a chercher l'article.

Au beau milieu de la premiere page, a la place d'honneur, en grosses lettres, il lut:

ENCORE UN SINISTRE FINANCIER!

"Au moment ou nous mettons sous presse, la petite Bourse est en proie a la plus violente agitation. Avec la rapidite d'une trainee de poudre, la nouvelle se repand, tout le long du boulevard, qu'un de nos grands etablissements de credit vient d'etre victime d'un vol d'une importance exceptionnelle.

"Vers les cinq heures du soir, ayant besoin d'une piece de comptabilite, le directeur du _Comptoir de credit mutuel_ se transporta dans le bureau occupe par le caissier central, alors absent. Un bordereau oublie sur une table fit jaillir dans son esprit l'eclair du soupcon. Epouvante, il envoya chercher un serrurier, fit ouvrir les tiroirs et acquit l'irrecusable preuve que le _Credit mutuel_ etait victime de detournements dont le total connu jusqu'a present s'eleve a plus de douze millions.

"A l'instant meme, une plainte etait deposee, et vers sept heures, M. Brosse, le commissaire du quartier, se presentait, muni d'un mandat d'amener, au domicile du caissier infidele.

"Ce caissier, nomme Favoral--nous n'hesitons pas a le nommer, puisque son nom est dans toutes les bouches--venait de se mettre a table, avec quelques-uns de ses amis. Prevenu, on ne sait comment, il gagna une piece reculee de son appartement, se laissa glisser par la fenetre dans la cour d'une maison voisine, et reussit a dejouer toutes les recherches.

"Il y a des annees, parait-il, que ses detournements duraient, habilement masques par des faux.

"M. Favoral avait eu l'habilete de surprendre l'estime de tous les gens qui le connaissaient. Habitant le Marais, il y menait une existence plus que modeste. Mais il n'avait la que sa demeure officielle, en quelque sorte. Dans un autre quartier, et sous un autre nom, il se livrait a des depenses effrenees, entourant d'un luxe inoui une femme dont il etait follement epris.

"Sur cette femme, on n'est pas d'accord.

"Les uns nomment une tres seduisante comedienne, dont le theatre n'est pas a cent lieues du passage des Panoramas; les autres, une dame de la haute societe financiere, dont les equipages, les diamants et les toilettes ont un renom merite.

"Il nous serait facile de donner, a cet egard, des details qui surprendraient bien des gens, car _nous n'ignorons rien_. Mais dussions-nous paraitre moins bien informes que certains confreres du matin, nous garderons un silence qu'apprecieront nos lecteurs. A d'autres le triste honneur d'ajouter par une indiscretion prematuree a la douleur d'une famille cruellement eprouvee, car M. Favoral laisse au desespoir une femme et deux enfants, un fils de vingt-cinq ans, employe d'un chemin de fer, et une fille de vingt ans, d'une beaute remarquable, et qui a failli, il y a quelques mois, epouser M. C...

"Allons, messieurs les caissiers, a qui le tour?..."

Des larmes de rage obscurcissaient les yeux de Maxence, pendant qu'il achevait les dernieres lignes de ce terrible article.

C'en etait fait! Innocent, il se voyait traine sur la claie de la plus infamante publicite. Sa douleur devenait un des aliments de l'insatiable curiosite, un sujet de faits-divers, le texte des commentaires des imbeciles et des mechants. Apres avoir defraye la chronique quotidienne du scandale, le crime du caissier du _Credit mutuel_ allait passer, a l'etat de legende, dans ces recueils illustres que les libraires au rabais exposent a leur vitrine.

--C'est le comble! repetait Maxence d'une voix sourde.

Et cependant, il etait peut-etre plus surpris encore qu'indigne.

Ce journal venait de lui en apprendre plus que n'en savaient les intimes amis de son pere, plus qu'il n'en savait lui-meme.

D'ou tenait-il ses renseignements?

Maxence avait trop le respect de la chose imprimee pour douter, et c'est avec une veritable angoisse qu'il se demandait quels pouvaient etre ces autres details que l'auteur de l'article declarait connaitre et ne vouloir pas livrer encore a la publicite.

S'il eut suivi son inspiration, il eut couru tout d'une haleine au bureau du journal, persuade qu'on y saurait lui dire en quel quartier de Paris M. Favoral menait son existence de plaisir et de luxe, sous quel nom, et quelle etait reellement cette femme dont il etait follement epris, et que les uns disaient une femme de la haute finance et les autres une actrice...

Mais il arrivait a son hotel, l'_Hotel des Folies_.

Apres un moment d'hesitation:

--Baste! se dit-il, j'ai toute la journee pour passer au journal!...

Et il s'engagea dans le corridor de l'hotel, corridor si etroit, si obscur et si long, qu'il donne l'idee d'un boyau de mine, et qu'il est prudent, avant de s'y aventurer, de s'assurer que personne ne vient en sens contraire.

C'est au voisinage du theatre des Folies-Nouvelles;--devenu le theatre Dejazet, que l'_Hotel des Folies_ doit son nom.

Installe dans l'arriere-corps de logis d'une grande vieille maison, designee, depuis des annees, au pic des demolisseurs, il n'a pas de facade sur le boulevard, et rien n'y trahit son existence, qu'une lanterne au-dessus d'une porte etroite et basse, entre un cafe et le magasin d'un confiseur.

C'est un de ces hotels comme on en compte a Paris un bon nombre, d'ailleurs quelque peu mysterieux et suspects, mal tenu, et dont les benefices restent, pour les naifs, un insoluble probleme.

A qui sont loues les appartements du premier et du second etage? On ne sait. Jamais les voisins les plus instinctivement curieux n'ont apercu le bout du nez d'un locataire. Et cependant, ils sont loues. Souvent, dans l'apres-midi, on voit un rideau s'ecarter et une ombre passer. Le soir, les fenetres s'eclairent, et parfois on entend le son d'un vieux piano fele.

A partir du second etage, le mystere cesse.

Toutes les chambres hautes, dont le prix est relativement modeste, ont des locataires au mois, des locataires qu'on entend et qu'on voit. Des employes comme Maxence, des commis et des demoiselles de magasin des environs, que leurs patrons ne peuvent loger, quelques garcons de cafe et parfois un pauvre diable d'acteur ou une figurante du theatre Dejazet, du Cirque ou du Chateau-d'Eau.

Un des agrements de l'_Hotel des Folies_, et Mme Fortin, la gerante, ne manque jamais de le vanter aux locataires qui se presentent, un avantage inestimable, declare-t-elle, est une sortie sur la rue Beranger.

--Et chacun sait, conclut-elle, qu'on n'est jamais pris quand on a la chance d'habiter une maison a deux issues.