L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 13
Elevee au hasard, a l'office bien plus qu'au salon, jusques vers douze ans, et plus tard trainee par sa mere n'importe ou, aux courses, aux premieres representations, aux eaux, aux bains de mers, toujours escortee d'un escadron de jeunes messieurs de la Bourse, Mlle de Thaller avait adopte un genre qu'on eut trouve detestable chez un jeune homme. Des qu'une mode hasardee paraissait, elle se l'appropriait, ne trouvant jamais rien d'assez excentrique pour se faire remarquer. Elle montait a cheval, faisait des armes, frequentait le tir aux pigeons, parlait argot, chantait les chansons de Theresa, vidait lestement une coupe de champagne et fumait une cigarette...
Les convives etaient ahuris.
--Ah ca, mais ces gens-la doivent depenser des millions, interrompit M. Chapelain.
M. Favoral tressauta comme si brusquement on lui eut frappe sur l'epaule.
--Baste! ils sont si riches, repondit-il, si effroyablement riches!...
Il changea de conversation ce soir-la, mais le samedi suivant, des le commencement du diner:
--Je crois bien, dit-il, que M. de Thaller vient de decouvrir un mari pour sa fille.
--Tous mes compliments! s'ecria M. Desormeaux. Et quel est ce hardi gaillard?
Le caissier leva les epaules.
--Un gentilhomme, parbleu! repondit-il. Est-ce que ce n'est pas de tradition? Est-ce que des qu'un financier a son million, il ne se met pas en quete d'un noble ruine pour lui donner sa fille?
Un de ces pressentiments douloureux comme il en tressaille aux derniers replis de l'ame, fit palir Mlle Gilberte. Il lui annoncait, ce pressentiment, une chose absurde, ridicule, invraisemblable, et cependant, elle etait sure qu'il ne la trompait pas. Elle en etait si sure, qu'elle se leva sous pretexte de chercher quelque chose dans le buffet, en realite pour dissimuler l'emotion affreuse qu'elle prevoyait.
--Et ce gentilhomme?... interrogea M. Chapelain.
--Est un marquis, s'il vous plait. M. le marquis de Tregars.
Eh bien! oui, c'est ce nom que Mlle Gilberte attendait, et tres-heureusement, car elle eut assez de puissance sur soi pour retenir le cri qui jaillissait de sa gorge.
--Cependant, le mariage n'est pas encore fait, poursuivait M. Favoral. Ce marquis n'est pas si ruine qu'on le puisse faire passer par tout ce qu'on voudrait. Il est vrai que la baronne y tient, oh! considerablement.
Une discussion qui s'eleva empecha Mlle Gilberte d'en apprendre davantage, et des que le diner, qui lui parut eternel, fut fini, elle se plaignit d'un violent mal de tete, et se refugia dans sa chambre.
Elle "tremblait la fievre," ses dents claquaient. Et cependant elle ne pouvait croire que Marius la trahit, ni qu'il eut la pensee d'epouser une jeune fille telle que M. Favoral l'avait decrite, et pour de l'argent! Pouah! Non, ce n'etait pas admissible.
Mais elle avait beau se rappeler que Marius lui avait fait jurer de ne rien croire de ce qu'on dirait de lui, sa journee du dimanche fut affreuse, et elle faillit sauter au cou du signor Gismondo, quand en lui donnant lecon, le lundi:
--Mon pauvre eleve, lui dit-il, est desole. On a parle pour lui d'un mariage dont l'idee seule lui fait horreur, et il tremble que le bruit n'en vienne jusqu'a une fiancee qu'il a dans son pays et qu'il adore uniquement.
Apres cela, Mlle Gilberte devait etre rassuree. Elle l'etait. Et pourtant, il lui restait au coeur une invincible tristesse. Que ce projet de mariage se rattachat au plan combine par Marius pour reconquerir sa fortune, c'est ce dont elle ne pouvait douter; mais alors, comment s'adressait-il a M. de Thaller? Quels etaient donc ces gens qui avaient depouille le marquis de Tregars?...
Telles etaient ses preoccupations, ce samedi ou le commissaire de police se presenta rue Saint-Gilles, pour arreter M. Favoral, accuse d'un detournement de dix a douze millions.
XXII
C'est que l'heure etait venue, du denouement de cette tragedie bourgeoise qui se jouait obscurement rue Saint-Gilles.
Quel eclat, apres tant d'annees de calme! Que d'evenements en cette soiree fatale, et quelles revelations!...
C'etait d'abord le directeur du _Comptoir de credit mutuel_, M. de Thaller, apparaissant tout a coup, froid, grave, menacant. Insoucieux des convives stupefaits, il entrainait M. Favoral dans la piece voisine, et on l'entendait l'accabler des dernieres injures et le traiter de faussaire et de voleur.
Ivre de colere, Maxence se dressait pour chatier l'homme qui insultait son pere, mais au meme moment M. de Thaller reparaissait, et avant de se retirer, jetant une liasse de billets de banque devant Mlle Gilberte, il lui disait d'un ton d'offensante protection de les remettre a M. Favoral, pour qu'il eut les moyens de fuir, de gagner la Belgique, de se derober a l'action de la justice deja prevenue...
Et M. Favoral niait-il?
Non. Son effarement seul etait un aveu.
Et comme ses anciens amis, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M. Chapelain lui demandaient compte de leur argent, des sommes qu'ils lui avaient confiees, au lieu de chercher a se disculper, il leur declarait que tout etait perdu, et d'un ton d'impudente ironie, il leur disait de ne s'en prendre qu'a eux-memes, et que leur avidite seule avait fait sa friponnerie.
Mais on heurtait a la porte: Au nom de la loi!...
C'etait la police qui venait arreter le caissier, accuse de detournements et de faux.
Seul a garder un reste de sang-froid, Maxence proposait a son pere un moyen d'evasion.
Apres quelques moments d'hesitation, M. Favoral acceptait. Son trouble etait affreux. Il embrassait en pleurant ses enfants et sa femme, leur demandant pardon de l'epouvantable existence qu'il leur avait faite.
Il ne se pretendait pas innocent, mais il semblait dire qu'il n'etait pas le seul coupable, et qu'il payait pour tous. Il avait refuse de prendre les billets laisses par M. de Thaller, et il recommandait a Maxence de les rapporter le lendemain matin.
Enfin, il s'enfuyait par la fenetre, comme s'enfuient les voleurs...
Alors le commissaire de police paraissait.
Il ne s'etonnait ni ne s'indignait de la fuite de l'homme qu'il etait charge d'arreter. Il procedait a une minutieuse perquisition, et parmi des monceaux d'inutiles paperasses, il decouvrait des factures attestant que M. Favoral avait achete et paye des cachemires et des dentelles, des diamants, des meubles de salon, des voitures et des chevaux.
Et par le commissaire de police, on apprenait que les detournements imputes au caissier du _Credit mutuel_ s'elevaient a douze millions!...
Mais ce n'est pas a l'instant de la blessure, ce n'est pas lorsqu'on git a terre atteint d'un coup terrible, qu'on souffre veritablement. Plus tard, seulement, a mesure que l'etourdissement se dissipe et qu'on revient a soi, s'accusent les douleurs, plus atroces et plus cuisantes.
Telle avait ete la foudroyante soudainete de la catastrophe qui frappait Mme Favoral et ses enfants, qu'ils avaient ete sur le moment trop hebetes de stupeur pour la bien comprendre.
Ce qui arrivait, depassait si demesurement toutes les bornes du vraisemblable, du possible meme, qu'ils n'y pouvaient croire.
C'est comme aux peripeties absurdes d'un execrable cauchemar, qu'ils avaient assiste aux scenes trop reelles qui s'etaient succede.
Mais quand leurs hotes se furent retires, apres quelques protestations banales, quand ils se trouverent seuls tous trois, dans cette maison, dont le maitre venait de s'enfuir, traque par la police, alors a mesure que se retablissait l'equilibre de leur esprit ebranle, il leur fut donne de comprendre l'immensite du desastre et de discerner nettement l'horreur de la situation.
Pendant que Mme Favoral gisait comme inanimee sur un fauteuil, ayant a ses pieds Mlle Gilberte agenouillee, Maxence, d'un pas furieux, arpentait le salon.
Il etait plus blanc que le platre de la muraille, et une sueur froide emmelait et collait ses cheveux sur son front.
L'oeil etincelant et les poings crispes:
--Notre pere, un voleur! repetait-il d'une voix rauque. Un faussaire!...
C'est que jamais un soupcon n'avait effleure son esprit. C'est qu'il etait grandement fier, en ce temps de reputations vereuses, du renom d'austere probite de M. Favoral. C'est qu'il avait endure bien des reproches cruels, en se disant que son pere avait, par sa conduite, acquis le droit d'etre rude et exigeant.
--Et il a vole douze millions! s'ecriait-il.
Et il essayait de calculer tout ce que cette somme fabuleuse peut representer de faste et de magnificence, de convoitises assouvies, de reves realises, tout ce qu'elle peut procurer des choses qui s'achetent... et quelles choses ne sont pas a vendre, pour douze millions!
Il examinait ensuite le morne interieur de la rue Saint-Gilles, la maison etroite, les meubles fanes, les prodiges d'une parcimonie industrieuse, les privations de sa mere, le denument de sa soeur, sa detresse a lui.
Et il s'ecriait:
--C'est une monstrueuse infamie!...
Les paroles du commissaire de police lui avaient ouvert les yeux, et il entrevoyait des choses enormes.
M. Favoral, dans son esprit, prenait des proportions inouies. Par quels prodiges d'hypocrisie et de dissimulation avait-il pu se dedoubler en quelque sorte, et sans eveiller un soupcon, vivre deux existences distinctes et si differentes; ici, dans sa famille, parcimonieux, methodique et severe, ailleurs, dans quelque menage illegitime, sans doute, facile, souriant et genereux comme un voleur heureux?
Car, pour Maxence, les factures trouvees dans le secretaire etaient une preuve flagrante, irrecusable, materielle.
Au bord de l'abime de honte ou son pere venait de rouler, il croyait apercevoir, non la femme infaillible, mobile de toutes les actions des hommes, mais la legion entiere de ces courtisanes endiablees, qui ont pour fondre les fortunes des creusets inconnus, et qui possedent des philtres pour abetir leurs dupes et leur prendra l'honneur apres leur dernier ecu.
--Et moi, disait Maxence, moi, parce qu'a vingt ans j'aimais le plaisir, j'etais un mauvais fils! Parce que j'avais fait quelque cent ecus de dettes, j'etais un scelerat! Parce que j'aime une pauvre fille qui s'est donnee a moi sans calcul, j'etais un de ces gredins que leur famille renie, et dont on ne doit attendre que honte et deshonneur!...
Il emplissait le salon des eclats de sa voix qui montait comme sa colere.
Et au souvenir de tous les reproches amers qui lui avaient ete adresses par son pere, et de toutes les humiliations qu'il avait devorees:
--Ah! le miserable! criait-il. Le lache!
Pale autant que son frere, le visage baigne de larmes et ses beaux cheveux denoues, Mlle Gilberte se dressa.
--Il est notre pere, Maxence, fit-elle doucement.
Mais il l'interrompit, d'un eclat de rire farouche:
--C'est juste, repondit-il, et de par la loi qui est ecrite dans le Code, nous lui devons affection et respect...
--Maxence! murmura la jeune fille d'un ton suppliant.
Il n'en poursuivit pas moins:
--Oui, il est notre pere, malheureusement. Mais, je voudrais bien connaitre ses titres a notre respect et a notre affection. Apres avoir rendu notre mere la plus miserable des creatures, il a empoisonne notre existence, fletri notre jeunesse, brise mon avenir, et essaye de gater le tien en te forcant a epouser Costeclar. Et pour mettre le comble a tant de bienfaits, voici qu'il s'enfuit a cette heure, apres avoir vole douze millions, nous leguant la misere et un nom deshonore...
Bouleversee d'indicibles emotions, Mlle Gilberte se taisait.
Elle songeait que c'etait elle, peut-etre, qui avait attire la foudre sur sa famille. Marius n'etait-il pour rien dans cette catastrophe? N'etait-ce pas pour atteindre les gens qui lui avaient vole sa fortune qu'il s'etait rapproche de M. de Thaller, et n'etait-ce pas de ce rapprochement qu'etait resultee la decouverte des detournements de M. Favoral?...
Toutes ces hypotheses, qui se pressaient dans son esprit, lui donnaient comme le vertige.
Et, d'un autre cote, cette catastrophe horrible n'etait-elle pas l'aneantissement de toutes ses esperances?
Elle avait entendu dire a M. de Tregars qu'il n'hesiterait pas a epouser, s'il l'aimait, la fille du plus humble des ouvriers, pourvu que cet ouvrier fut un honnete homme.
Mais donnerait-il son nom a la fille d'un malheureux qui, absent ou present, allait etre poursuivi et condamne pour faux et pour vol a une peine infamante?
--C'est horrible! balbutia-t-elle.
Roide, les bras croises, Maxence se tenait debout devant elle.
--Tu reconnais donc, dit-il, que j'ai le droit de maudire notre pere?
Puis apres un moment de silence:
--Et cependant, reprit-il, est-il possible qu'un caissier prenne douze millions a sa caisse, sans que son patron s'en apercoive, et notre pere est-il bien le seul a avoir profite de ces douze millions?...
Alors revenaient a l'esprit de Maxence et de Mlle Gilberte les dernieres paroles prononcees par leur pere au moment de fuir:
--J'ai ete trahi, et je vais payer pour tous!
Et il n'y avait guere a douter de sa sincerite, car il etait a une de ces heures de crise decisive, ou la verite, dejouant tout calcul, monte d'elle-meme aux levres.
--Il aurait donc des complices! murmura Maxence.
Si bas qu'il eut parle, Mme Favoral l'entendit. Pour defendre son mari, elle retrouva un reste d'energie, et se soulevant sur son fauteuil:
--Ah! n'en doutez pas! balbutia-t-elle. Livre a ses seules inspirations, jamais Vincent n'eut fait mal. Il a ete circonvenu, entraine, dupe!
--Soit, mais par qui?
--Par Costeclar! affirmait Mlle Gilberte.
--Par MM. Jottras, les banquiers, disait Mme Favoral, et aussi par M. Saint-Pavin, le redacteur du _Pilote financier_.
--Eh! par tous, evidemment, interrompait Maxence, meme par son directeur, M. de Thaller!
Lorsqu'on est au fond du precipice, a quoi bon savoir comment on y a roule, si on a trebuche contre une pierre ou glisse sur une touffe d'herbe. C'est cependant toujours la plus ardente preoccupation.
C'est avec une apre obstination que Mme Favoral et ses enfants remontaient le cours de leur existence, cherchant, dans le passe, les evenements et jusqu'au moindre propos qui pouvaient eclairer leur desastre.
Car il etait bien manifeste que ce n'etait pas le meme jour, et d'un coup, que douze millions avaient ete detournes de la caisse du _Credit mutuel_. Le deficit enorme avait du, comme toujours, etre creuse lentement, avec mille precautions, d'abord, tant qu'on avait la volonte et l'espoir de le combler, avec une audace furieuse, sur la fin, lorsque la catastrophe etait devenue inevitable.
--Helas! murmurait Mme Favoral, pourquoi Vincent n'a-t-il pas ecoute mes pressentiments, ce jour a jamais maudit ou il m'a amenes diner M. de Thaller, M. Jottras et M. Saint-Pavin. Ils lui promettaient la fortune!...
Maxence et Mlle Gilberte etaient trop jeunes, lors de ce diner, pour en avoir garde le souvenir. Mais ils se rappelaient bien d'autres circonstances, qui, sur le moment ou elles s'etaient produites, ne les avaient pas frappes.
Ils s'expliquaient a cette heure le caractere de leur pere, son irritation perpetuelle et les soubresauts de son humeur.
Lorsque ses amis l'accablaient d'outrages, il s'etait ecrie:
--Soit! qu'on m'arrete, et ce soir, pour la premiere fois depuis des annees, je dormirai d'un profond sommeil!
Donc, il y avait des annees qu'il vivait comme sur des charbons ardents, qu'il tremblait d'etre decouvert, que chaque soir avant de s'endormir, il se demandait s'il ne serait pas reveille par la main brutale de la police lui frappant sur l'epaule.
Mieux que personne, Mme Favoral pouvait affirmer ces sinistres apprehensions.
--Votre pere, mes enfants, dit-elle, avait depuis longtemps perdu le sommeil. Il n'y avait pas de nuit qu'il ne se levat brusquement et qu'il n'arpentat la chambre pendant des heures...
Maintenant, on comprenait ses efforts pour contraindre Mlle Gilberte a epouser M. Costeclar.
--Il pensait que Costeclar le tirerait d'affaire, disait Maxence a sa soeur.
La pauvre fille frissonnait a cette pensee, et elle ne pouvait s'empecher de benir son pere de ne lui avoir point confie sa situation. Car enfin, eut-elle eu le courage terrible de ne se pas sacrifier, si son pere lui eut dit:
--J'ai vole, je suis perdu, Costeclar seul peut me sauver, et il me sauvera si tu deviens sa femme.
L'humeur facile de M. Favoral, pendant le siege, avait sa raison d'etre: alors il ne craignait pas. On ne sentait que trop comment, aux jours les plus affreux de la Commune, lorsque Paris etait en flammes, il avait pu s'ecrier, en se frottant les mains:
--Ah! pour le coup, c'est bien la liquidation definitive!
Sans doute, du fond du coeur, il souhaitait que Paris fut aneanti, et avec Paris la preuve de son crime. Et peut-etre n'etait-il pas le seul a formuler ce souhait impie.
--Voila donc, s'ecriait Maxence, voila pourquoi mon pere me traitait si rudement, pourquoi il s'obstinait a me fermer les bureaux du _Credit mutuel_!
Un coup de sonnette brutal a la porte exterieure lui coupa la parole. Il regarda la pendule. Dix heures allaient sonner.
--Qui peut venir si tard? fit Mme Favoral.
On entendait comme une discussion sur le palier, une voix enrouee par la colere et la voix de la servante.
--Va donc voir qui est la! dit Mlle Gilberte a son frere.
Inutile; la servante parut.
--C'est M. Bertau, commenca-t-elle, le boulanger. Il l'avait suivie. Il l'ecarta d'un bras robuste et parut a son tour.
C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, long, maigre, deja chauve, et portant la barbe taillee en brosse.
--M. Favoral? demanda-t-il.
--Mon pere n'est pas a la maison, Monsieur, repondit Maxence.
--C'est donc vrai, ce qu'on vient de me dire?
--Quoi?
--Que la justice est venue pour le prendre, et qu'il s'est sauve par une fenetre.
--C'est vrai! repondit Maxence doucement.
Le boulanger parut atterre.
--Et mon argent? fit-il.
--Quel argent?
--Mes dix mille francs, donc! Dix mille francs que j'ai apportes a M. Favoral, en or, vous m'entendez, en dix rouleaux que j'ai deposes la, sur cette table, et dont il m'a donne un recu. Le voila, son recu...
Il tendait un papier, Maxence ne le prit pas.
--Je ne doute pas de votre parole, monsieur, repondit-il; mais les affaires de mon pere ne sont pas les notres...
--Vous refusez de me rendre mon argent?
--Ni ma mere, ni ma soeur, ni moi, monsieur, ne possedons rien...
Un flot de sang sauta au visage de l'homme, et d'une langue epaissie par la colere:
--Et vous croyez, s'ecria-t-il, que je vais me payer de cela?... Vous n'avez rien? Pauvre chat! ou donc ont passe les vingt millions que votre pere a voles?... Car il a vole vingt millions, je le sais, on me l'a dit. Ou sont-ils?...
--Monsieur, la police a mis les scelles sur les papiers de mon pere.
--La police! interrompit le boulanger, les scelles!... Qu'est-ce que cela me fait!... C'est mon argent que je veux, entendez-vous... La justice va s'en meler, n'est-ce pas, arreter votre pere et le faire passer en jugement? En serai-je plus avance? On le condamnera a deux ou trois ans de prison. En aurai-je un sou de plus? Lui, fera son temps bien tranquillement, et en sortant de prison, il ira deterrer le magot qu'il a cache quelque part, et pendant que je creverai de faim, a ma barbe et a mon nez, il fera danser mes ecus... Non! non! cela ne se passera pas ainsi, c'est tout de suite que je veux etre paye!...
Et s'asseyant brusquement sur un fauteuil, les reins renverses et les jambes allongees:
--Et je ne sors pas d'ici, declara-t-il, sans etre paye!...
Ce n'est pas sans un penible effort que Maxence conservait les apparences du calme.
--Vos injures sont inutiles, monsieur, commenca-t-il.
L'homme bondit hors de son fauteuil.
--Des injures! cria-t-il, d'une voix qui devait retentir par toute la maison, c'est dire des injures que de reclamer son du? Si vous croyez me faire taire, c'est que vous me prenez pour un autre, monsieur Favoral fils. Je ne suis pas riche, moi, mon pere n'a pas vole pour me laisser des rentes. Ce n'est pas en jouant a la Bourse que j'ai gagne ces dix mille francs, c'est a la sueur de mon corps, en m'echinant pendant des annees, la nuit et le jour, et en me privant d'un verre de vin quand j'avais soif. Et je les perdrais!... Par le saint nom de Dieu! c'est ce que nous allons voir! Et si tout le monde etait comme moi, on ne verrait pas, comme au jour d'aujourd'hui, tant de gredins se promener au soleil, les poches pleines de l'argent des autres, et du haut de leur carrosse cracher sur les pauvres imbeciles qu'ils ont ruines! Allons, mes dix mille francs, canaille! ou je me paye par mes mains.
Eperdu de colere, Maxence se precipitait sur l'homme, et une lutte ignoble allait s'engager.
Mlle Gilberte se jeta entre eux.
--Vos menaces sont aussi laches que vos insultes, monsieur Bertau, prononca-t-elle d'une voix fremissante. Vous nous connaissez assez et depuis assez longtemps pour savoir que nous ignorions les affaires de mon pere, et que nous ne possedons rien. Tout ce que nous pouvons faire, est d'abandonner aux creanciers jusqu'a notre derniere bouchee de pain. Ainsi sera-t-il fait. Et maintenant, monsieur, retirez-vous...
Il y avait tant de dignite dans sa douleur et si imposante etait son attitude, que le boulanger en demeura interdit.
--Ah! si c'est comme cela, balbutia-t-il, et puisque vous vous en melez, mademoiselle...
Et il battit precipitamment en retraite, grommelant tout ensemble des excuses et des menaces, et tirant sur lui les portes a briser les cloisons...
--Quelle honte!... murmurait Mme Favoral.
Brisee par cette derniere scene, elle etouffait, et ses enfants durent la transporter pres de la fenetre ouverte.
Elle ne tarda pas a revenir a elle, mais alors, dans la nuit noire et froide, elle eut comme une vision de son mari, et se rejetant en arriere:
--O mon Dieu! balbutia-t-elle, ou est-il alle, en nous quittant, ou est-il a cette heure, que devient-il, que fait-il?...
Le mariage, pour Mme Favoral, n'avait ete qu'une lente torture. C'est en vain que plongeant son regard dans le passe, elle y eut cherche quelques-uns de ces jours heureux qui laissent dans la vie une trace lumineuse, et vers lesquels aux heures d'affliction se reporte la pensee. Jamais Vincent Favoral n'avait ete qu'un brutal despote abusant de la resignation de sa victime.
Et cependant, s'il fut mort, elle l'eut pleure amerement, dans toute la sincerite de son ame honnete et naive.
L'habitude!... On a vu des prisonniers verser des larmes sur le cercueil de leur geolier.
Puis, il etait son mari, apres tout, le pere de ses enfants, le seul homme qui existat pour elle; il y avait vingt-six ans qu'ils ne s'etaient pas quittes, qu'ils s'asseyaient a la meme table, qu'ils dormaient cote a cote dans le meme lit.
Oui, elle l'eut pleure. Mais combien sa douleur eut ete moins affreuse qu'en ce moment, ou elle se compliquait de tous les dechirements de l'incertitude et des plus effroyables apprehensions.
Craignant qu'elle ne prit froid, ses enfants l'avaient reportee sur le canape, et la, toute frissonnante:
--N'est-ce pas epouvantable, leur disait-elle, de ne rien savoir de votre pere, de penser qu'en ce moment peut-etre, poursuivi par la police, eperdu, desespere, il erre, sous la pluie, par les rues, n'osant nulle part demander un asile?
Tous ces faits-divers sinistres que mentionnent les journaux se representaient a son souvenir.
Il lui semblait voir ces infortunes, qu'on trouve, au matin, gisant sur le revers d'un fosse, la tete fracassee, serrant un revolver entre leurs doigts crispes par l'agonie, ayant pres d'eux un billet ou il est ecrit: "La vie m'etait devenue insupportable, qu'on n'accuse personne de ma mort."
Elle revoyait la morgue, ou elle etait entree une fois, cette salle froide et lugubre, ou on expose les cadavres inconnus ramasses dans Paris, et sur une des dalles de marbre, il lui semblait reconnaitre son mari...
Elle se dressa sur ses pieds, essayant de marcher.
--Ou vas-tu, maman? demanda Mlle Gilberte.