L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 12

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Et portant a ses levres la main de la jeune fille, et d'une voix profondement alteree:

--Adieu, murmura-t-il, bon courage et bon espoir!...

XXI

Mlle Gilberte etait loin deja, que Marius de Tregars demeurait encore immobile, a l'angle du trottoir, la suivant des yeux, dans la nuit.

Elle se hatait, trebuchant sur les paves inegaux de la chaussee.

Quittant Marius, elle retombait sur terre, de toutes les hauteurs du reve, l'illusion decevante s'evanouissait, et rentree dans le domaine de la triste realite, l'inquietude la poignait.

Depuis combien de temps etait-elle dehors? Elle l'ignorait; et il lui etait impossible de s'en rendre compte. Mais il se faisait tard, evidemment, les boutiques se fermaient.

Cependant, elle arrivait a la maison paternelle. Se reculant, elle leva la tete. Les fenetres du salon etaient eclairees.

--Ma mere est de retour! se dit-elle avec une horrible trepidation interieure.

Elle ne s'en depecha pas moins de monter, et juste comme elle arrivait sur le palier, Mme Favoral ouvrait la porte de l'appartement, se disposant a descendre.

--Enfin, tu m'es rendue! s'ecria la pauvre mere, dont cette seule exclamation trahissait les sinistres apprehensions. Je sortais, j'allais te chercher, au hasard, je ne sais ou, par les rues...

Et attirant sa fille dans le salon, et la serrant entre ses bras, avec une tendresse convulsive:

--Ou etais-tu? interrogea-t-elle. D'ou viens-tu! Sais-tu qu'il est plus de neuf heures?...

Tel avait ete, pendant toute cette soiree, le trouble de Mlle Gilberte, qu'elle n'avait pas meme songe a chercher un pretexte pour justifier son absence. Maintenant il etait trop tard. Quelle explication, d'ailleurs, eut paru plausible?

Au lieu de repondre:

--Eh! chere mere, fit-elle, avec un sourire contraint, est-ce qu'il ne m'est pas arrive vingt fois de descendre ainsi dans le quartier!

Mais c'en etait fait de la confiante credulite de Mme Favoral.

--Si j'ai ete aveugle, Gilberte, interrompit-elle, mes yeux cette fois s'ouvrent a l'evidence. Il y a dans ta vie un mystere, quelque chose d'extraordinaire que je n'ose m'expliquer.

La jeune fille se redressa, et plongeant dans les yeux de sa mere son beau regard clair:

--Me soupconnerais-tu donc de quelque chose de mal? s'ecria-t-elle.

Du geste, Mme Favoral l'arreta.

--Une jeune fille qui se cache de sa mere fait toujours mal, prononca-t-elle. Il y a longtemps que pour la premiere fois j'ai eu le pressentiment que tu te cachais de moi. Mais quand je t'ai interrogee, tu as reussi a endormir mes doutes. Tu as abuse de ma confiance et de ma faiblesse.

Ce reproche etait le plus cruel qu'on put adresser a Mlle Gilberte. Un flot de sang empourpra ses joues, et d'une voix ferme:

--Eh bien, oui, fit-elle, j'ai un secret!

--Mon Dieu!

--Et si je ne te l'ai pas confie, c'est que c'est aussi le secret d'un autre. Oui, je l'avoue, j'ai ete d'une imprudence sans nom, j'ai franchi toutes les bornes des convenances et des conventions sociales, je me suis exposee aux pires calomnies... Mais, je le jure, je n'ai rien fait que ma conscience me reproche, rien dont j'aie a rougir, rien que je regrette, rien que je ne sois prete a faire encore demain!

--Gilberte!

--Je me suis tue, c'est vrai; mais c'etait mon devoir. Seule je devais garder la responsabilite de mes actes. Ayant seule librement engage mon avenir, je voulais etre seule a supporter le fardeau de mes anxietes. Je me serais eternellement reproche d'ajouter ce souci encore a tes autres chagrins...

Mme Favoral etait consternee. De grosses larmes lentement roulaient le long de ses joues fletries.

--Ne vois-tu donc pas, balbutia-t-elle, que toutes mes souffrances passees n'etaient rien, pres de ce que j'endure aujourd'hui? Mon Dieu! par quelle faute que j'ignore ai-je merite tant d'epreuves! Pas une des douleurs d'ici-bas ne doit-elle donc m'etre epargnee! Et c'est par ma fille que je suis frappee le plus rudement!...

C'etait plus que n'en pouvait supporter Mlle Gilberte. Son coeur se brisait de voir ainsi couler les larmes de sa mere, de cet ange de douceur et de resignation.

Lui jetant les bras autour du cou, et lui baisant les yeux:

--Mere, murmura-t-elle, mere adoree, je t'en supplie, ne pleure pas ainsi. Parle-moi! Que veux-tu que je fasse?

Doucement la pauvre femme se degagea.

--Dis-moi la verite, repondit-elle.

N'etait-il pas sur que c'etait la ce que Mme Favoral demanderait; qu'elle ne pouvait meme demander que cela!

Ah! combien mieux mille fois la jeune fille eut prefere une scene brutale de son pere, et des violences qui eussent exalte son energie au lieu de la briser!

Essayant de gagner du temps:

--Eh bien! oui, repondit-elle, je te dirai tout, ma mere, mais pas maintenant, demain, plus tard...

Elle allait ceder, cependant, lorsque l'arrivee de son pere lui coupa la parole.

Le caissier du _Credit mutuel_ etait fort guilleret ce soir-la, il chantonnait, ce qui ne lui arrivait pas quatre fois l'an, ce qui etait chez lui l'indice certain de la plus extreme satisfaction.

Mais il s'arreta net en voyant la physionomie bouleversee de sa femme et de sa fille.

--Qu'avez-vous? interrogea-t-il.

--Rien, se hata de repondre Mlle Gilberte, absolument rien, mon pere.

D'un air ironique, il haussait les epaules.

--Alors, c'est pour vous distraire que vous pleurez, dit-il? Tenez, soyez donc franches, une fois en votre vie, et avouez-moi que Maxence a encore fait quelque fredaine.

--Vous vous trompez, mon pere, je vous le jure.

Il n'en demanda pas davantage, n'etant pas questionneur de son naturel, soit qu'il se souciat infiniment peu de ce qui touchait sa famille, soit qu'il comprit vaguement que ses facons d'agir lui enlevaient tout droit a la confiance des siens.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il, d'un ton bourru, allons nous coucher. J'ai tant pioche aujourd'hui que je suis extenue. Parbleu! ceux qui pretendent que les affaires sont mortes me font bien rire! Jamais M. de Thaller n'avait ete en passe de gagner autant d'argent.

Quand il parlait, on obeissait. De telle sorte que Mlle Gilberte se trouvait avoir toute la nuit devant elle pour reprendre possession d'elle-meme, repasser dans son esprit les evenements de la soiree, et deliberer froidement sur le parti qu'elle avait a prendre.

Car il n'y avait pas a s'abuser. Des le lendemain, Mme Favoral renouvellerait ses instances.

Que lui dire?... Tout?

Mlle Gilberte s'y sentait portee par toutes les aspirations de son coeur, par la certitude d'une indulgente complicite, par la pensee de trouver dans une ame amie l'echo de ses joies et de ses douleurs et de toutes ses esperances.

Oui, mais Mme Favoral etait toujours cette meme femme dont les plus belles resolutions s'evanouissaient sous les regards de son mari.

Qu'un pretendant se presentat, qu'une lutte s'engageat, comme pour M. Costeclar, aurait-elle la force de se taire? Non!

Alors, ce serait avec M. Favoral une scene epouvantable. Il irait peut-etre trouver M. de Tregars. Quel scandale! Car il etait homme a ne rien menager. Et un nouvel obstacle se dresserait plus insurmontable que les autres.

Mlle Gilberte songeait aussi aux projets de Marius, a cette partie terrible qu'il allait jouer, et dont l'issue devait decider de leur sort. Il lui en avait dit assez, pour qu'elle en comprit tous les perils, et qu'il pouvait suffire d'une indiscretion pour aneantir les resultats de plusieurs mois de patience et d'efforts. Parler, n'etait-ce pas d'ailleurs abuser de la confiance de Marius? Comment esperer qu'un autre garde un secret qu'on ne sait pas garder soi-meme?

Enfin, apres de longues et penibles hesitations, elle decida que le silence lui etait impose, et qu'elle ne se laisserait arracher que de vagues explications.

C'est donc inutilement que le lendemain et les jours qui suivirent, Mme Favoral essaya d'obtenir cet aveu, qu'elle avait vu en quelque sorte monter jusqu'aux levres de sa fille. A ses adjurations passionnees, a ses larmes, a ses ruses meme, invariablement Mlle Gilberte opposait des reponses equivoques, un recit a travers lequel on ne pouvait rien deviner, qu'un de ces romans enfantins qui s'arretent a la preface, un de ces amours pour un heros chimerique comme il en eclot dans le cerveau des pensionnaires.

Il n'y avait rien la de rassurant pour une mere, et Mme Favoral connaissait trop l'invincible obstination de sa fille pour esperer la vaincre.

Elle n'insista plus, parut convaincue, et se promit une surveillance de tous les instants.

Mais c'est vainement qu'elle deploya toute la penetration dont elle etait capable, et une vigilance qui ne se relachait pas. La plus severe attention ne lui revela pas un fait suspect, pas une circonstance dont elle put tirer une induction. Si bien qu'elle finissait par se dire:

--Me serais-je donc trompee?...

C'est que Mlle Gilberte n'avait pas tarde a se sentir epiee, et s'observait avec une circonspection tenace, que jamais on n'eut attendue de son caractere resolu et impatient de toute contrainte.

Elle s'etait impose une sorte d'insouciance enjouee dont elle ne se departait plus, veillant sur tous les mouvements de sa physionomie, et se defendant de ces acces de reverie vague ou elle tombait autrefois.

Deux semaines de suite, craignant d'etre trahie par ses regards, elle eut le courage de ne se point montrer a la fenetre a l'heure ou elle savait que devait passer Marius.

Elle etait d'ailleurs fort exactement tenue au courant des alternatives de la campagne entreprise par M. de Tregars.

Enthousiaste plus que jamais de son eleve, le signor Gismondo Pulci ne cessait de chanter ses louanges, et c'etait avec une telle pompe d'expression et une si curieuse exuberance de gestes, que Mme Favoral s'en amusait beaucoup, et que les jours ou elle assistait a la lecon de sa fille, elle etait la premiere a demander:

--Eh bien, ce fameux eleve?

Et selon ce que lui avait dit Marius:

--Il nage dans la plus pure satisfaction, repondait le candide maestro, tout lui reussit a miracle, et bien au dela de ses esperances.

Ou encore, froncant les sourcils:

--Il etait triste hier, disait-il, par suite d'une deception inattendue. Mais il ne perd pas courage, nous reussirons.

La jeune fille ne pouvait s'empecher de sourire, de voir ainsi sa mere aider l'inconsciente complicite du signor Gismondo. Puis elle se reprochait d'avoir souri, et d'en etre venue, par une pente insensible et fatale, a s'egayer d'une duplicite dont elle eut rougi en d'autres temps, comme de la derniere humiliation.

En depit d'elle-meme cependant, cette partie qui se jouait entre elle et sa mere, et dont son secret etait l'enjeu, finissait par la passionner. C'etait un interet toujours palpitant, dans sa vie jusqu'alors si morne, et une source d'emotions incessamment renouvelees.

--Et d'ailleurs, songeait-elle, est-ce que Marius a hesite a prendre un role qui revoltait sa loyaute? A-t-il balance, quand il a vu que c'etait le seul moyen de vaincre, a lutter de ruse et de perfidie avec les intrigants qui ont depouille son pere?

Qui sait a quelles manoeuvres souterraines il se condamne, lui, si fier, et a quelles intrigues compliquees?

Et cette communaute de souffrances la consolait un peu, car il lui semblait qu'en agissant comme elle faisait, elle contribuait pour une certaine part au succes, et qu'elle jetait son grain de sable dans la balance de leurs destinees.

Mais la dissimulation d'une jeune fille, si naive et inexperimentee qu'on la suppose, aura toujours raison de la diplomatie d'une mere, si clairvoyante qu'elle soit.

Les semaines s'ajoutant aux jours et les mois aux semaines, Mme Favoral se relacha d'une surveillance inutile et peu a peu l'abandonna presque completement. Elle se disait bien toujours que sa fille a un moment donne avait en quelque chose d'extraordinaire, mais elle etait persuadee que ce quelque chose etait oublie.

De telle sorte qu'aux jours convenus, Mlle Gilberte pouvait s'accouder a sa fenetre, sans craindre qu'on vint lui demander compte de l'emotion qui la remuait, quand apparaissait M. de Tregars.

A l'heure dite, invariablement, avec une ponctualite a faire honte a l'exactitude de M. Favoral, il tournait le coin de la rue de Turenne, il echangeait avec la jeune fille un rapide regard et poursuivait son chemin.

La sante lui etait completement revenue, et avec la sante cette grace virile et puissante, qui resulte du parfait equilibre de la souplesse et de la force. Mais il avait renonce a sa mise presque pauvre d'autrefois. Il etait vetu, maintenant, avec cette elegance recherchee et simple, cependant, qui trahit a premiere vue le merle blanc qu'on appelle "un homme comme il faut."

Et tout en l'accompagnant des yeux, pendant qu'il remontait vers le boulevard Beaumarchais, Mlle Gilberte sentait des bouffees de joie et d'orgueil lui monter du fond de l'ame.

--Qui jamais imaginerait, pensait-elle, que ce jeune homme qui s'en va la-bas est mon fiance, et que peut-etre le jour n'est pas loin ou, devenue sa femme, je m'appuierai a son bras? Qui se douterait que toutes mes pensees lui appartiennent, et que c'est pour moi que, renoncant aux ambitions de toute sa vie, il poursuit un nouveau but? Qui donc soupconnerait que c'est pour Gilberte Favoral que le marquis de Tregars se promene rue Saint-Gilles?...

Et, positivement, cette promenade au Marais n'etait pas sans quelque merite, car l'hiver etait venu, etendant une epaisse couche de boue sur le pave de toutes ces petites rues, qu'oublient toujours les balayeurs.

L'interieur du caissier du _Credit mutuel_ avait repris ses habitudes d'avant la guerre, sa somnolente monotonie a peine troublee par les diners du samedi, par les naivetes de M. Desclavettes ou les calembours du papa Desormeaux.

Maxence, cependant, n'habitait plus avec ses parents.

Rentre a Paris aussitot apres la Commune, et ne se sentant plus d'humeur a subir le despotisme paternel, Maxence etait alle s'etablir dans un petit appartement du boulevard du Temple, et il avait fallu les vives instances de sa mere pour le decider a venir tous les soirs diner rue Saint-Gilles.

Fidele au serment fait a sa soeur, il travaillait ferme, mais il n'en etait guere plus avance. Le moment etait loin d'etre propice, et l'occasion que tant de fois il avait laisse echapper ne se representait plus.

Faute de mieux, il gardait son emploi d'auxiliaire au chemin de fer, et comme deux cents francs par mois ne lui suffisaient pas, il passait une partie des nuits a copier des roles pour le successeur de Me Chapelain.

--Il te faut donc bien de l'argent? lui disait sa mere, lorsqu'elle lui voyait les yeux un peu rouges.

--Tout est si cher! repondait-il avec un sourire qui valait une confidence et que pourtant Mme Favoral ne comprenait pas.

Il n'en avait pas moins, petit a petit, et par a-compte, paye ses creanciers. Le jour ou il tint enfin leurs factures acquittees, il les presenta fierement a son pere, le priant de le faire entrer au _Credit mutuel_, ou, avec infiniment moins de peine, il gagnerait bien davantage.

Mais des les premiers mots, M. Favoral se mit a ricaner.

--Me supposez-vous donc une dupe aussi facile que votre mere? s'ecria-t-il... Croyez-vous donc que je ne sais pas la vie que vous menez?

--Ma vie est celle d'un pauvre diable qui pioche tant qu'il peut.

--En verite!... Alors comment ne cesse-t-on de voir chez vous des femmes dont les allures et les toilettes font scandale dans le quartier?

--On vous a trompe, mon pere.

--J'ai vu.

--C'est impossible! Laissez-moi vous expliquer...

--Rien, ce serait perdre vos peines. Vous etes et resterez toujours le meme, et ce serait de la demence, a moi, que de faire admettre dans une administration ou je jouis de l'estime de tous, un garcon qui, d'un jour a l'autre, fatalement, sera precipite dans la boue par quelque creature perdue.

De telles discussions n'etaient pas faites pour rendre plus cordiales les relations du pere et du fils. A diverses reprises, M. Favoral avait donne a entendre que du moment ou Maxence logeait dehors, il pourrait bien aussi y diner. Et il lui eut signifie de le faire, evidemment, s'il n'eut ete retenu par un reste de respect humain et la crainte du qu'en dira-t-on.

D'un autre cote, l'amer regret d'avoir peut-etre gate sa vie, l'incertitude de l'avenir, la gene presente, toutes les convoitises inassouvies de la jeunesse, entretenaient Maxence dans un etat de perpetuelle irritation.

Pour le calmer, l'excellente Mme Favoral s'epuisait en raisonnements.

--Ton pere est dur pour nous, disait-elle, mais l'est-il moins pour lui-meme? Il ne pardonne rien, mais il n'a jamais eu besoin d'etre pardonne. Il ne comprend pas la jeunesse, mais jamais il n'a ete jeune et il etait a vingt ans aussi grave et aussi froid que tu le vois. Comment s'expliquerait-il le plaisir, lui a qui jamais l'idee n'est venue de prendre une heure de distraction?...

--Ai-je donc commis des crimes, pour etre ainsi traite par mon pere? s'ecriait Maxence.

Et rouge de colere et serrant les poings:

--Notre existence, ici, n'est-elle pas inouie? Toi, pauvre mere, tu n'as jamais eu la libre disposition de cent sous. Gilberte emploie ses journees a retourner ses robes apres les avoir fait teindre. J'en suis reduit a une place d'expeditionnaire. Et mon pere a cinquante mille livres de rentes!...

C'est a ce chiffre, en effet, que les plus moderes portaient la fortune de M. Favoral.

M. Chapelain, bien renseigne, supposait-on, ne se genait pas pour insinuer que ce cher Vincent, outre qu'il etait le caissier du _Credit mutuel_, devait en etre un des principaux interesses.

Or, a en juger par le dividende qu'il venait de distribuer, le Credit mutuel avait du, depuis la guerre, realiser des benefices enormes. Toutes ses entreprises reussissaient, et il etait sur le point de lancer un emprunt etranger, qui allait infailliblement remplir ses caisses a les faire craquer.

M. Favoral, d'ailleurs, se defendait mal de ces accusations d'opulence cachee. Quand M. Desormeaux lui disait:

--La, voyons, entre nous, franchement, combien avez-vous de millions?

Il avait une si etrange facon de repondre qu'on se trompait bien, que la conviction des autres s'en affermissait. Et des qu'ils avaient quelques milliers de francs d'economies, ils s'empressaient de les lui apporter, pour qu'il les fit valoir, imites en cela par bon nombre de rentiers du quartier, qui se disaient entre eux:

--Cet homme-la est plus sur que la Banque!

Millionnaire ou non, le caissier du _Credit mutuel_ n'en etait pas moins de jour en jour plus difficile a vivre.

Si les etrangers, les gens qui n'avaient avec lui que des rapports superficiels, si ses hotes du samedi eux-memes, ne decouvraient en lui aucun changement appreciable, sa femme et ses enfants suivaient avec une surprise inquiete les modifications de son humeur.

Si au dehors il semblait toujours le meme homme, impassible, meticuleux et grave, il se montrait dans son interieur plus quinteux qu'une vieille fille, agite, nerveux et sujet a d'inexplicables lubies.

Apres etre reste des trois ou quatre jours sans desserrer les dents, tout a coup il se mettait a discourir sur toutes sortes de sujets avec une agacante volubilite. Au lieu de tremper abondamment son vin, comme autrefois, il s'etait mis a le boire pur et il en buvait assez frequemment deux bouteilles a son repas, s'excusant sur le besoin qu'il avait de se remonter un peu apres des travaux excessifs.

Il lui prenait alors des acces de gaiete grossiere, et il racontait des anecdotes singulieres, entremelees de mots d'argot que Maxence etait seul a comprendre.

Le matin du premier de l'an 1872, en se mettant a table pour dejeuner, il jeta sur la table un rouleau de cinquante louis, en disant a ses enfants:

--Voila vos etrennes! partagez et achetez-vous tout ce que vous voudrez.

Et comme ils le regardaient, beants, hebetes de stupeur:

--Eh bien! quoi! ajouta-t-il en jurant, est-ce qu'il ne faut pas de temps a autre faire danser les ecus?...

Ces mille francs inattendus, Maxence et Mlle Gilberte les employerent a acheter un chale dont leur mere avait envie depuis plus de dix ans.

Elle riait et elle pleurait, de plaisir et d'attendrissement, la pauvre femme, et tout en le drapant sur ses epaules:

--Allez, chers enfants, disait-elle, votre pere, au fond, n'est pas un mechant homme!

C'est ce dont ils ne paraissaient pas bien convaincus.

--Ce qui est plus sur, objecta Mlle Gilberte, c'est que, pour se permettre une pareille generosite, il faut que papa soit terriblement riche.

M. Favoral n'avait pas assiste a cette scene. Les comptes de fin d'annee le retenaient si imperieusement a sa caisse, qu'il fut quarante-huit heures sans rentrer. Un voyage qu'il fut oblige de faire pour M. de Thaller lui prit le reste de la semaine.

Mais, a son retour, il semblait satisfait et tranquille.

Sans abandonner sa situation au _Credit mutuel_, il allait, racontait-il, s'associer a MM. Jottras, a M. Saint-Pavin, du _Pilote financier_, et a M. Costeclar, pour exploiter la concession d'un chemin de fer etranger.

M. Costeclar etait la tete de cette entreprise, dont les enormes benefices etaient si assures et si clairs, qu'on pouvait les chiffrer d'avance.

Et a ce sujet:

--Va, tu as eu bien tort, disait-il a Mlle Gilberte, de ne pas te depecher d'epouser Costeclar quand il voulait de toi. Jamais tu ne retrouveras un parti qui le vaille. Un homme qui avant dix ans sera une puissance financiere!...

Le nom seul de Costeclar avait le don d'irriter la jeune fille.

--Je vous croyais brouilles, dit-elle a son pere.

Il dissimula mal un certain embarras.

--Nous l'avons ete, en effet, repondit-il, parce qu'il n'a jamais voulu me dire pourquoi il se retirait, mais on se raccommode toujours quand on a des interets communs.

Autrefois, certes, avant la guerre, jamais M. Favoral ne fut entre dans de tels details. Mais il devenait presque communicatif.

Mlle Gilberte, qui l'etudiait avec l'attention de l'interet en eveil, croyait reconnaitre qu'il cedait a ce besoin d'expansion plus fort que la volonte, qui obsede quiconque porte en soi un lourd secret.

Tandis que pendant vingt annees il n'avait pour ainsi dire jamais souffle mot de la famille de Thaller, voici que maintenant il ne cessait d'en parler.

Il disait a ses amis du samedi, le train princier du baron, le nombre de ses domestiques et de ses chevaux, la couleur de ses livrees, les fetes qu'il donnait, ce qu'il depensait a l'Hotel des ventes en tableaux et en bibelots, et jusqu'au nom de ses maitresses, car le baron se respectait trop pour ne pas deposer chaque annee quelques milliers de louis aux pieds de quelque fille assez en vue pour occuper les journaux de sa personne et de ses equipages. M. Favoral n'approuvait pas le baron, il le declarait.

Mais c'est avec une sorte d'amertume haineuse qu'il parlait de la baronne. Il lui etait impossible, affirmait-il a ses hotes, d'evaluer, meme approximativement, les sommes fabuleuses gaspillees par elle, eparpillees, jetees a tous les vents. Car elle n'etait pas prodigue, elle etait la prodigalite meme, cette prodigalite idiote, absurde, inconsciente, qui fond les fortunes en un tour de main, qui ne sait meme pas demander a l'argent la satisfaction d'un petit besoin, d'un desir, d'une fantaisie quelconque.

Il citait d'elle des traits inouis, des traits qui faisaient bondir Mme Desclavettes sur sa chaise, expliquant qu'il tenait ces details de la confiance de M. de Thaller, qui souvent l'avait charge de payer les dettes de sa femme, et aussi de la baronne, qui ne se genait pas pour venir a la caisse lui demander vingt francs, car tel etait son desordre, qu'apres avoir emprunte toutes les economies de ses domestiques, souvent elle n'avait pas deux sous a jeter a un pauvre du fond de sa voiture.

Mme de Thaller ne plaisait guere, non plus, au caissier du _Credit mutuel_.