L'argent des autres: 1. Les hommes de paille

Chapter 11

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Mais la jeune fille savait bien que Marius n'oubliait pas. Son sang se glacait dans ses veines, quand elle lisait dans les journaux l'interminable liste de ces pauvres soldats qui, pendant l'invasion, avaient succombe, les plus heureux, sous les balles prussiennes, les autres, le long des chemins, dans la boue ou dans la neige, de froid, de fatigue, de misere, de besoin...

Elle ne pouvait ecarter de son esprit le souvenir de cette vision funebre qui l'avait tant epouvantee, et elle se demandait si ce n'etait pas un de ces pressentiments inexplicables, dont on cite des exemples, et qui annoncent la mort d'une personne aimee.

Seule, dans sa petite chambre, le soir, elle retirait de la cachette ou elle la conservait precieusement cette lettre que Marius lui avait confiee, en lui recommandant de ne l'ouvrir que lorsqu'elle serait sure qu'il ne reviendrait pas.

Elle etait tres-volumineuse, renfermee dans une epaisse enveloppe scellee de cire rouge aux armes de Tregars, et Mlle Gilberte, souvent, s'etait demandee ce qu'elle pouvait bien contenir. Et maintenant elle frissonnait en se disant que peut-etre elle avait le droit de rompre le cachet.

Et personne a qui demander une parole d'espoir! En etre reduite a cacher ses larmes et a essayer de sourire! Etre condamnee a inventer des pretextes, pour les gens qui s'etonnaient de voir se fletrir, en sa fleur, son exquise beaute; pour sa mere, dont l'inquietude etait sans bornes, de la voir ainsi pale et les yeux rougis, minee par une fievre continuelle.

Marius, en partant, lui avait bien legue un ami, le comte de Villegre, et si quelqu'un savait quelque chose, c'etait lui. Mais elle ne voyait nul moyen d'en rien apprendre sans risquer son secret. Lui ecrire? Rien n'etait si aise, puisqu'elle avait son adresse, rue Taranne. Mais ou lui dire d'adresser sa reponse? Rue Saint-Gilles? Impossible! Elle avait la ressource de l'aller trouver, ou de lui donner un rendez-vous aux environs. Mais comment se derober une heure, sans eveiller les soupcons de Mme Favoral?

Parfois la pensee lui venait de se confier a Maxence qui, avec une admirable constance, travaillait a racheter son passe. Mais quoi! il lui faudrait donc avouer la verite, lui avouer qu'elle, Gilberte, elle avait prete l'oreille aux propos d'un inconnu, rencontre par hasard, dans la rue, et qu'elle l'aimait, et qu'elle n'attendait rien d'heureux ou de malheureux que de lui!... Elle n'osait pas. Elle ne pouvait prendre sur elle de surmonter la honte d'une telle situation...

Le desespoir la gagnait, le jour ou le signor Pulci lui arriva rayonnant, et s'ecriant des le seuil:

--J'ai des nouvelles!...

Et tout de suite, sans s'etonner du trouble affreux de la jeune fille, qu'il attribuait a l'interet qu'elle lui portait, a lui, Gismondo Pulci:

--Je ne les ai pas eues directement, poursuivit-il, mais par un respectable seigneur a longues moustaches blanches et decore, qui, ayant recu une lettre de mon cher eleve, a daigne venir chez moi, me la lire...

Le digne maestro n'en avait pas oublie un mot de cette lettre, et c'est presque textuellement qu'il la rapportait:

Six semaines apres s'etre engage, son eleve avait ete nomme caporal, puis sergent, puis sous-lieutenant. Il avait pris part a tous les combats de l'armee de la Loire sans recevoir une egratignure. Mais a la bataille du Mans, en ramenant ses soldats qui pliaient, il avait recu deux coups de feu en pleine poitrine. Transporte mourant a une ambulance, il etait reste trois semaines entre la vie et la mort, ayant perdu toute conscience de soi. Depuis vingt-quatre heures il avait repris connaissance et il en profitait pour se rappeler a l'affection de ses amis. Tout danger avait disparu. Il ne souffrait presque plus, on lui promettait qu'avant un mois il serait sur pied, et en etat de rentrer a Paris.

Pour la premiere fois depuis bien longtemps, Mlle Gilberte respira a pleins poumons.

Mais on l'eut bien surprise, si on lui eut affirme qu'un jour approchait ou elle benirait ces blessures qui retenaient Marius sur un lit d'hopital.

Il en fut ainsi cependant.

Mme Favoral et sa fille etaient seules, un soir, a la maison, lorsque des clameurs s'eleverent de la rue, dominees par les refrains que hurlaient des voix avinees, accompagnees de roulements sourds et continus.

Elles coururent a la fenetre. Des gardes nationaux venaient de s'emparer des canons deposes a la place Royale. Le regne de la Commune commencait.

En moins de quarante-huit heures, on en fut a regretter les pires journees du siege. Sans chefs, sans direction, les honnetes gens perdaient la tete. Tous les braves revenus a l'armistice s'etaient envoles. Bientot on en fut reduit a se cacher ou a fuir pour eviter d'etre incorpore dans les bataillons de la Commune. Nuit et jour, autour de l'enceinte, petillait la fusillade et tonnait l'artillerie.

De nouveau, M. Favoral avait renonce a aller a son bureau. A quoi bon! Parfois, d'un air singulier, il disait a sa femme et a sa fille:

--Pour le coup, c'est bien la liquidation, Paris est perdu!

Elles durent le croire, lorsque arriva la lutte de la derniere heure, quand aux detonations du canon et a l'explosion des obus, elles sentirent leur maison trembler jusque dans ses fondations, quand au milieu de la nuit elles virent leur appartement eclaire comme en plein jour par les flammes de l'incendie du Grenier de reserve et des maisons de la place de la Bastille et de l'Hotel de Ville... Et dans le fait, le rapide mouvement des troupes sauva seul Paris de la destruction.

Mais, des la fin de la semaine suivante, le calme commencait a renaitre, et Mlle Gilberte apprenait le retour de Marius.

XX

--Enfin, il a ete donne a mes yeux de le contempler, et a mes bras de le serrer contre ma poitrine.

C'est en ces termes, tout vibrant d'enthousiasme et de son plus terrible accent, que le vieux maitre italien annonca a Mlle Gilberte qu'il venait de revoir ce fameux eleve dont il attendait la fortune et la gloire.

--Mais combien il est faible encore, ajoutait-il, et souffrant de ses blessures! J'hesitais presque a le reconnaitre, tant il est pale et amaigri.

La jeune fille ne l'ecoutait plus. Un flot de vie inondait son coeur. Ce moment effacait toutes les douleurs et toutes les angoisses.

--Et moi aussi, pensait-elle, je le reverrai aujourd'hui!

Et, avec cet infaillible instinct de la femme qui aime, elle calculait le moment ou Marius de Tregars paraitrait rue Saint-Gilles. Ce serait a la tombee de la nuit, probablement, comme l'autre fois, lors de son depart, c'est-a-dire vers les huit heures, puisqu'on etait aux jours les plus longs de l'annee.

Or, ce jour-la, precisement, et a cette heure, Mlle Gilberte devait se trouver seule a la maison. Il avait ete convenu que sa mere, apres le diner, irait rendre visite a Mme Desclavettes, qui etait au lit, a demi morte de la peur qu'elle avait eue pendant les dernieres convulsions de la Commune.

Donc, elle serait libre, elle n'aurait pas a inventer un mensonge pour descendre quelques minutes.

Mais la reflexion ne devait pas tarder a jeter un nuage sur la joie que, tout d'abord, elle avait ressentie de ce concours heureux de circonstances.

Descendant au fond de son ame troublee, elle s'epouvantait de sa faiblesse et de sa facilite a se decider a des demarches qui jadis lui auraient paru monstrueuses. Qu'etait donc devenue son energie? Quel vertige la frappait? Ou serait la limite des concessions incessamment plus grandes qu'arrachait a sa conscience cet amour, bien chaste, assurement, et bien pur, mais que cependant elle ne pouvait avouer, et qu'il lui fallait dissimuler comme une mauvaise action?

--S'il me restait une lueur de courage, pensait-elle, je ne descendrais pas.

Oui, mais la voix des capitulations lui rappelait qu'elle avait a rendre a Marius la lettre qu'il lui avait confiee, et lui criait qu'apres tant d'evenements il devait avoir a lui dire des choses importantes et qu'il etait peut-etre indispensable qu'elle sut.

Lorsque Mme Favoral sortit, Mlle Gilberte en etait encore a prendre une resolution definitive.

Mais elle avait la lettre dans sa poche, et son chapeau etait a sa portee.

Elle alla s'accouder a la fenetre.

La rue etait redevenue solitaire et silencieuse. A peine toutes les minutes apercevait-on un passant. La nuit venait, et assez vite, meme, car de gros nuages charges d'electricite se balancaient au-dessus de Paris. La chaleur etait accablante. Il n'y avait pas un souffle d'air.

Une a une, a mesure qu'approchait le moment ou elle avait calcule que paraitrait Marius, les hesitations de la jeune fille se dissipaient comme une fumee. Elle ne craignait plus qu'une chose: qu'il ne vint pas, ou qu'il ne fut venu deja, et ne se fut eloigne desespere de ne l'avoir pas apercue...

Deja les objets devenaient moins distincts, et le gaz s'allumait au fond des arriere-boutiques, lorsque enfin elle le reconnut, de l'autre cote du trottoir. Il leva la tete en passant, et, sans s'arreter, il lui adressa un geste rapide, un geste suppliant, que seule elle pouvait comprendre: "Je vous en conjure, venez!"

Le coeur battant a lui rompre la poitrine, la jeune fille s'elanca dans l'escalier. Mais c'est seulement en mettant le pied dans la rue qu'elle put mesurer la grandeur des risques qu'elle courait. Concierges et boutiquiers etaient assis devant leur porte et causaient en prenant le frais. Tous la connaissaient. N'allaient-ils pas s'etonner de la voir seule, dehors, a pareille heure? Qu'adviendrait-il, s'il prenait a l'un d'eux la fantaisie de l'epier?...

Cependant, elle poursuivit son chemin, repondant au salut des voisins, qui, sur son passage, retiraient leur pipe de leur bouche et se decouvraient...

A vingt pas en avant elle apercevait Marius.

Mais il avait compris le danger, elle en fut convaincue, car au lieu de tourner rue des Minimes, il suivit toute la rue Saint-Gilles, et ne s'arreta que de l'autre cote du boulevard Beaumarchais.

Alors, seulement, Mlle Gilberte le rejoignit. Et elle ne put retenir un cri, en voyant combien terriblement il etait pale, comme un mourant, et si faible, que tres-evidemment il lui fallait un grand effort pour se tenir debout et marcher.

--Ah! c'est une imprudence affreuse que d'etre revenu! s'ecria-t-elle.

Un peu de sang remonta aux joues de M. de Tregars, son visage s'illumina, et d'une voix fremissante de passion contenue:

--L'imprudence eut ete de rester loin de vous, prononca-t-il, je m'y sentais mourir...

Ils etaient retires tous deux contre la devanture d'une boutique fermee, et ils etaient comme seuls, au milieu de la foule qui circulait sur le boulevard, toute occupee de contempler les effroyables degats de la Commune.

--Et d'ailleurs, poursuivait Marius, ai-je donc une minute a perdre? Je vous ai demande trois ans, quinze mois se sont ecoules et je ne suis pas plus avance que le premier jour. Lorsqu'a eclate cette guerre maudite, toutes mes mesures etaient prises. J'etais sur d'arriver rapidement a une fortune assez belle pour que votre pere ne me refusat pas votre main... Tandis que maintenant!...

--Eh bien?

--Toutes les conditions sont changees. L'avenir est trop incertain pour que personne consente a engager ses capitaux. Le temps est aux tripoteurs d'affaires, aux agioteurs a la petite semaine, aux bonisseurs qui promettent, si on leur confie un petit ecu, de rendre six francs. Marcolet lui-meme, a qui l'audace ne manque pas, et qui croit fermement au succes de l'entreprise que nous avions concue, Marcolet me le disait hier. Il n'y a rien a tenter en ce moment, il faut attendre...

Il y avait, dans son accent, une si poignante douleur, que la jeune fille sentit ses yeux se mouiller.

--Nous attendrons donc, dit-elle avec une fausse gaiete.

Mais M. de Tregars hochait la tete.

--Est-ce possible? fit-il. Croyez-vous donc que j'ignore quelle vie est la votre?...

Mlle Gilberte se redressa.

--Me suis-je jamais plainte? demanda-t-elle fierement.

--Non. Votre mere et vous, toujours religieusement, vous avez garde le secret de vos souffrances, et il a fallu pour me les reveler un hasard providentiel. Mais enfin, j'ai tout appris. Je sais que celle que j'aime uniquement et de toute la puissance de mon etre, est soumise au despotisme le plus odieux, abreuvee d'outrages et condamnee aux plus humiliantes privations. Et moi, qui mille fois donnerais ma vie pour elle, je ne puis rien pour elle. L'argent eleve entre nous une si infranchissable barriere, que mon amour a moi, Marius de Tregars, est une offense. Pour savoir quelque chose d'elle, j'en suis reduit a inventer des complices. Si j'obtiens d'elle quelques minutes d'entretien, je risque son honneur de jeune fille.

Gagnee par son emotion:

--Vous m'avez du moins delivree de M. Costeclar, dit Mlle Gilberte.

--Oui, j'ai pu heureusement trouver des armes contre ce miserable. Mais en trouverais-je contre tous ceux qui se presenteront? Votre pere est tres-riche, et les hommes sont nombreux pour qui le mariage n'est qu'une speculation comme une autre...

--Douteriez-vous de moi?...

--Ah! je douterais de moi, plutot!... Mais je sais quelles epreuves vous a values votre refus d'epouser M. Costeclar, je sais quelle lutte sans merci vous avez soutenue. Un autre pretendant peut se presenter, et alors... Mais non, vous voyez bien que nous ne pouvons pas attendre!...

--Que voulez-vous faire?...

--Je ne sais, ma determination n'est pas arretee encore. Et cependant Dieu sait quels ont ete les efforts de mon intelligence, pendant ce mois que je viens de passer sur un lit d'ambulance, pendant ce mois ou vous avez ete mon unique pensee... Ah! tenez, quand j'y pense, je ne trouve plus de paroles pour maudire l'insouciance avec laquelle je me suis depouille de ma fortune!

Comme si elle eut entendu un blaspheme, la jeune fille recula.

--Il est impossible, s'ecria-t-elle, que vous regrettiez d'avoir paye ce que devait votre pere...

Un amer sourire crispait les levres de M. de Tregars.

--Et si je vous disais, repondit-il, que mon pere, veritablement, ne devait rien?...

--Oh!...

--Si je vous disais qu'on lui a pris toute sa fortune, plus de deux millions, aussi audacieusement qu'un filou vole un mouchoir dans la poche d'un passant?... Si je vous disais qu'en sa naivete loyale, il n'a ete qu'un homme de paille, entre les mains d'habiles scelerats!... Avez-vous donc oublie ce que disait le comte de Villegre?

Mlle Gilberte n'avait rien oublie.

--Le comte de Villegre, repondit-elle, pretendait qu'il etait encore temps de faire rendre gorge aux gens qui avaient depouille votre pere...

--Eh bien! oui! s'ecria Marius, et je suis resolu a leur faire rendre gorge!...

La nuit, cependant, etait tout a fait venue. Les boutiques s'eclairaient. Les employes du gaz, leur longue perche sur l'epaule, passaient en courant, et, un a un, sur toute la ligne des boulevards, les reverberes s'illuminaient.

Inquiet de ces clartes soudaines, M. de Tregars entraina Mlle Gilberte un peu plus loin, jusqu'a une sorte d'esplanade precedant l'escalier qui conduit a la rue Amelot.

Et une fois la, s'accotant contre la rampe de fer:

--Deja, poursuivit-il, lors de la mort de mon pere, je soupconnais les manoeuvres abominables dont il a ete victime. Il me parut indigne de moi de verifier mes soupcons. J'etais seul au monde, je n'avais que des besoins restreints, j'etais persuade que mes recherches me donneraient, dans un avenir tres-prochain, une fortune bien superieure a celle que j'abandonnais. Je trouvai quelque chose de noble et de grand, et qui flattait ma vanite, a renoncer a tout, sans discussion, sans proces, et a consommer ma ruine d'un trait de plume. Seul, parmi mes amis, le comte de Villegre eut le courage de me dire que c'etait la une coupable folie, que le silence des dupes est la force des fripons, que mes dedains feraient bien rire les gredins qu'ils enrichissaient. Je repondis que je ne voulais pas voir le nom de Tregars mele a des debats honteux, et que me taire, c'etait honorer la memoire de mon pere. Triple niais! Le seul moyen d'honorer mon pere, c'etait de le venger, c'etait d'arracher ses depouilles aux miserables qui avaient cause sa mort; aujourd'hui, je le vois clairement... Mais avant de rien entreprendre, Gilberte, j'ai voulu prendre votre avis.

Debout, les bras pendants, la jeune fille ecoutait de toutes les forces de son attention.

Elle en etait arrivee a confondre si completement, dans sa pensee, son avenir et celui de M. de Tregars, qu'elle ne voyait rien d'extraordinaire a ce qu'il la consultat, lorsqu'il s'agissait de la realisation de leurs esperances, et qu'elle ne s'etonnait pas de se voir la, avec lui, deliberant.

--Il faudrait des preuves, objecta-t-elle.

--Je n'en ai pas, malheureusement, repondit M. de Tregars, je n'en ai pas, du moins, de positives, et telles qu'il les faut pour s'adresser a la justice. Mais je crois pouvoir m'en procurer. Mes soupcons d'autrefois sont devenus une certitude. Le meme hasard qui m'a permis de vous delivrer des obsessions de M. Costeclar, a mis entre mes mains des indications precieuses...

--Alors il faut agir, prononca resolument Mlle Gilberte...

Un instant Marius hesita, comme s'il eut cherche des expressions pour ce qu'il lui restait encore a dire. Puis:

--Il est de mon devoir, reprit-il, de ne vous rien cacher de la verite. La tache est lourde. Les intrigants obscurs d'il y a dix ans sont devenus de gros financiers, retranches derriere leurs sacs d'ecus comme derriere un rempart inexpugnable. Isoles jadis, ils ont su grouper autour d'eux des interets puissants, des complices haut places, et des amis dont la grande situation les protege. Ayant reussi, ils sont absous. Ils ont pour eux ce qu'on appelle la consideration publique, cette chose idiote qui se compose de l'admiration des imbeciles, de l'approbation des gredins, et du concert des vanites interessees. Quand ils passent, au galop de leurs chevaux, dans le nuage de poussiere que souleve leur voiture, insolents, impudents, gonfles de l'epaisse fatuite de l'argent, on salue jusqu'a terre.

On dit: "Ce sont d'habiles gens!" Et dans le fait, oui, adresse ou bonheur, ils ont jusqu'ici evite la police correctionnelle, ou tant d'autres sont alles s'echouer. Ceux qui les meprisent en ont peur et leur tendent la main. Ils sont d'ailleurs assez riches pour ne plus voler eux-memes... ils ont des employes pour cela.

L'energie du mepris donnait a M. de Tregars une vigueur nouvelle, pendant qu'il tracait ce sombre tableau de sa situation.

Et c'est d'une voix apre et breve qu'il poursuivait:

--Si je vous dis ces choses, o mon amie, c'est que je vais engager une partie decisive, et que je ne suis pas sur de la gagner. Je ne m'abuse pas. Le jour ou j'eleverai la voix pour accuser, ce sera contre moi une clameur furibonde.

Je verrai se dresser tout ce que Paris compte de financiers suspects, de louches industriels, des tripoteurs vereux, tous les faiseurs enrichis, tous ceux dont la fortune est greffee sur une gredinerie. C'est une armee. On voudra savoir quel est ce trouble-fete, ce fou furieux, qui s'avise de fouiller dans le passe des gens, et de reveiller des histoires oubliees. On dira que je n'ai pas un sou, et que ceux que j'accuse ont des millions. Alors, ce sera moi, peut-etre, qui passerai pour un malhonnete homme. On tachera de prouver que je specule sur le scandale, et que tous les millionnaires sont exposes a rencontrer des gens qui essayent de les faire chanter.

Mais Mlle Gilberte n'etait pas de celles que la lutte epouvante.

--Qu'importe!... s'ecria-t-elle.

M. de Tregars hochait la tete:

--Dieu m'est temoin, reprit-il, que jamais jusqu'a ces jours passes, l'idee ne m'etait venue de troubler en leur possession les gens qui ont depouille mon pere. Seul, qu'avais-je besoin d'argent? Plus tard, o mon amie, je m'etais dit que je saurais conquerir la fortune qu'il me faut pour obtenir votre main.

Vous m'aviez promis d'attendre, et il m'etait doux de me dire que je vous devrais a mes seuls efforts. Les evenements ont aneanti mes esperances. J'en suis, aujourd'hui, reduit a reconnaitre que tous mes efforts seraient inutiles. Attendre, patienter, ce serait risquer de vous perdre. Des lors, je n'hesite plus... Je veux ce qui est a moi, je veux qu'on me restitue ce qu'on m'a vole.

A son accent, il etait aise de comprendre, et Mlle Gilberte le comprenait bien, que sa resolution etait desormais irrevocable.

--Malheureusement, continua-t-il, ce n'est pas immediatement, ce n'est pas ouvertement surtout, que je dois engager la lutte. Peut-etre me faudra-t-il ces mois de patience et de dissimulation, avant de reunir des armes. D'ici la, je vais etre force de renoncer a ma vie solitaire, toute de travail et de meditation. Grace au comte de Villegre, qui met a ma disposition ses modestes economies, je vais me rejeter dans le monde, y renouer mes relations, m'y creer de nouveaux amis et me menager des appuis... Mais avant tout, mon amie, j'ai une priere a vous adresser. Si eloignee que soit la rue Saint-Gilles du milieu ou je vais vivre, il se peut qu'un echo de ma vie arrive jusqu'a vous...

C'est avec une insistance inquiete que Mlle Gilberte fixait sur lui ses beaux yeux tremblants.

Il semblait embarrasse.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

--Eh bien! repondit-il, quoi que vous puissiez entendre dire de moi, quoi que vous puissiez lire, je vous conjure de ne rien croire... Quoi que vous appreniez, et si etrange que cela vous paraisse, dites-vous bien que je poursuis inflexiblement mon but.

Ce n'est qu'en employant l'arme de mes ennemis, la ruse, que je puis les vaincre. Quoi que je fasse, car, helas! sais-je moi-meme a quoi j'en serai reduit? quelque role que je joue, rappelez-vous qu'il ne sera pas une de mes actions, pas une de mes pensees qui ne tende a rapprocher le jour beni ou vous serez ma femme...

Il y avait dans sa voix tant et de si inexprimables tendresses, que la jeune fille ne pouvait retenir ses larmes.

--Jamais, quoi qu'il arrive, je ne douterai de vous, Marius! prononca-t-elle.

Il lui prit les mains, et les serrant d'une etreinte passionnee:

--Et moi, s'ecria-t-il, je vous jure que, soutenu par votre souvenir, il n'est pas de degout que je ne surmonte, pas d'obstacles que je ne renverse!...

Il parlait si haut, que deux ou trois passants s'arreterent.

Il s'en apercut, et ramene brusquement au sentiment de la realite:

--Malheureux que nous sommes! prononca-t-il tout bas et tres-vite, nous oublions ce que cette entrevue peut nous couter!

Et il entraina Mlle Gilberte de l'autre cote du boulevard, et tout en regagnant la rue Saint-Gilles, par les rues desertes:

--C'est une imprudence affreuse que nous venons de commettre, reprit M. de Tregars. Mais il fallait nous voir absolument; et nous n'avions pas le choix des moyens. Maintenant, et pour longtemps, nous voila separes. Tout ce que vous voudrez que je sache de vous, racontez-le a ce digne Gismondo qui me rapporte fidelement vos moindres paroles. C'est par lui que vous aurez de mes nouvelles. Deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, a la tombee de la nuit, je passerai devant votre maison. Je rentrerai enflamme d'une energie nouvelle, si j'ai le bonheur de vous apercevoir.

S'il survenait un evenement extraordinaire, faites-moi un signe, et je vous attendrai rue des Minimes... Mais c'est un expedient dont nous ne devons user qu'avec la derniere circonspection... Je ne me pardonnerais pas d'avoir risque votre reputation.

Ils arrivaient a la rue Saint-Gilles; Marius s'arreta.

--Il faut nous quitter, commenca-t-il.

Mais alors seulement, Mlle Gilberte se rappela la lettre de M. de Tregars, cette lettre qui avait ete le pretexte qu'elle s'etait donne pour descendre.

La tirant de sa poche, et la lui tendant:

--Voici, dit-elle, le depot que tous m'avez confie.

Mais il la repoussa doucement.

--Non, repondit-il, gardez cette lettre, elle ne peut plus etre ouverte que par la marquise de Tregars.