L'argent des autres: 1. Les hommes de paille
Chapter 10
On entrait dans la seconde semaine de juillet 1870, et les destinees de la France se jouaient comme aux des entre quelques incapacites presomptueuses.
Etait-ce la guerre avec la Prusse, ou la paix, qui allait sortir des complications d'une politique puerilement astucieuse?
Les bruits les plus contradictoires imprimaient chaque jour a la Bourse des oscillations furieuses, dont l'imprevu faisait crouler les fortunes les mieux assises. Quelques paroles prononcees dans un couloir par Emile Olivier avaient enrichi une douzaine de gros joueurs, mais en avaient ruine cinq cents petits. De tous cotes, le credit craquait.
Jusqu'a ce qu'un soir en rentrant:
--C'est decide, dit M. Favoral, la guerre est declaree.
Ce n'etait que trop reel, et nul alors en France ne redoutait la guerre. On avait tant exalte l'armee francaise, on avait tant repete qu'elle etait invincible, que nul, dans le public, ne mettait en doute une serie de victoires foudroyantes.
Helas! le premier telegramme qui parvint a Paris annoncait une defaite. On n'y voulait pas croire. Il fallut bien se rendre a l'evidence. Les soldats avaient su mourir, mais les chefs n'avaient pas su commander.
Et de ce moment, avec une rapidite vertigineuse, de jour en jour, d'heure en heure, plutot, les nouvelles fatales se succederent.
Comme un fleuve qui rompt ses digues, la Prusse se ruait sur la France. Bazaine etait cerne sous Metz, et la capitulation de Sedan mettait le comble a tant de desastres.
Enfin, le 4 septembre, la Republique fut proclamee.
Le 5, quand le signor Gismondo Pulci se presenta rue Saint-Gilles pour donner sa lecon, il avait la figure a ce point bouleversee, que Mlle Gilberte ne put s'empecher de lui demander ce qu'il avait.
Il se dressa, sur cette question, et menacant le ciel de son poing crispe:
--J'ai, repondit-il, que l'implacable fatalite ne se lasse pas de me persecuter! J'avais surmonte tous les obstacles, j'etais heureux, j'entrevoyais un avenir de fortune et de gloire, j'y touchais, l'affreuse guerre eclate!...
Pour le digne maestro, l'epouvantable catastrophe n'etait evidemment qu'un nouveau caprice de sa destinee, a lui.
--Que vous arrive-t-il? demanda la jeune fille reprimant un sourire.
--Il m'arrive, signora, que je perds mon eleve bien-aime. Il m'abandonne, il me fuit. C'est en vain que je me suis jete a ses pieds, mes larmes n'ont pu le retenir. Il va se battre, il part, il est soldat!...
Alors il fut donne a Mlle Gilberte de voir clair en son ame. Alors elle comprit combien absolument elle s'etait livree, et a quel point elle avait cesse de s'appartenir.
Sa sensation fut atroce, telle que si tout son sang se fut ecoule soudainement par ses arteres ouvertes.
Elle palit, ses dents se choquerent et elle parut si pres de se trouver mal, que le signor Pulci bondit jusqu'a la porte, en criant:
--A moi! au secours! Elle se meurt!...
Epouvantee, Mme Favoral accourait.
Mais deja, grace a une toute-puissante projection de volonte, la jeune fille avait reussi a se remettre, et souriant d'un pale sourire:
--Ce n'est rien, maman, dit-elle... Une douleur soudaine... au coeur; deja elle est passee.
Le digne maestro s'arrachait les cheveux. Attirant Mme Favoral dans l'embrasure de la croisee:
--C'est moi, disait-il, qui, par l'aveu de mes malheurs inouis, l'ai ainsi bouleversee. Monstrueux egoiste, je n'ai pas su menager son exquise sensibilite.
Elle n'en voulut pas moins prendre sa lecon comme d'ordinaire, et elle recouvra assez de sang-froid pour faire causer encore le signor Gismondo, et en obtenir tout ce que lui avait confie cet eleve qu'il regrettait tant.
C'etait peu de chose. Il savait que son eleve etait alle, comme le premier venu, rue du Cherche-Midi, qu'il y avait signe un engagement, et qu'on lui avait donne une feuille de route pour rejoindre un regiment en formation aux environs de Tours.
De sorte qu'en se retirant:
--Ce ne sera rien, dit l'excellent maestro a Mme Favoral, la signora est tout a fait remise, et gaie comme un pinson.
Enfermee dans sa chambre, la signora pleurait a chaudes larmes.
Elle essayait de se raisonner et n'y pouvait parvenir. Jamais l'etrangete de sa situation ne lui etait si nettement apparue. Elle se repetait avec un reel effroi qu'il y avait de la folie, dans ce fait de s'etre ainsi attachee a un inconnu, et que pareille chose ne s'etait jamais vue. Elle se demandait comment elle avait pu se laisser envahir par ce grand amour, qui etait devenu sa vie meme... A quoi bon! Il ne dependait plus d'elle que ce qui etait ne fut pas.
Et songeant que Marius de Tregars allait quitter Paris, etre soldat, se battre, mourir peut-etre, elle se sentait prise de vertige et elle n'apercevait plus autour d'elle que le vide, le desespoir, le neant.
Mais plus elle reflechissait, moins elle s'expliquait que Marius s'en fut remis au seul hasard des bavardages du signor Pulci pour lui faire connaitre sa determination.
--C'est inadmissible, pensait-elle. Il est impossible qu'avant de s'eloigner il ne cherche pas a me voir.
Et bien penetree de cette idee, elle essuya ses yeux et alla s'etablir pres d'une fenetre ouverte du salon, toute occupee, en apparence, d'un ouvrage de tapisserie, concentrant, en realite, toute son attention sur la rue.
Les passants y etaient bien plus nombreux que de coutume. Les derniers evenements avaient remue Paris jusqu'en ses plus sombres profondeurs, et, comme des flancs d'un volcan en travail, toutes les scories sociales montaient a la surface. Des gens d'allure inquietante sortaient des maisons et vaguaient par la ville. Tous les ateliers etaient abandonnes, et les gens erraient a l'aventure, la stupeur ou l'effroi peints sur le visage.
Mais c'est en vain que parmi cette foule, Mlle Gilberte cherchait celui qu'elle esperait. Les heures s'ecoulaient, et le decouragement la gagnait, quand tout a coup, vers la brune, au detour de la rue de Turenne...
--C'est lui!... cria une voix au-dedans d'elle-meme.
C'etait M. de Tregars, en effet. Il se dirigeait vers le boulevard Beaumarchais, lentement, les yeux leves...
Palpitante, la jeune fille se dressa. Elle etait dans une de ces crises ou le sang qui afflue au cerveau etouffe tout calcul. Inconsciente, en quelque sorte, de ses actes, elle se pencha sur l'appui de la fenetre, et adressa a Marius un signe qu'il comprit bien, et qui lui disait: "Attendez, je descends."
--Ou vas-tu? chere fille, demanda Mme Favoral, en voyant Mlle Gilberte mettre son chapeau.
--Jusque chez la merciere, maman, chercher une nuance qui me manque...
Mlle Gilberte ne sortait pas seule, mais il lui arrivait assez souvent de descendre dans le quartier, pour quelque petite commission.
--Veux-tu que la bonne t'accompagne? fit Mme Favoral.
--Oh! ce n'est pas la peine.
Elle s'elanca dans l'escalier et une fois dehors, sans souci des regards qui peut-etre l'epiaient, elle marcha droit a M. de Tregars, qu'elle apercevait arrete au coin de la rue des Minimes.
--Vous partez? lui dit-elle en l'abordant.
Elle etait trop emue pour discerner son emotion, a lui, bien evidente, cependant.
--Il le faut! repondit-il.
--Oh!...
--Quand la France est envahie, la place d'un homme de mon nom est ou l'on se bat.
--Mais on se battra a Paris.
--Paris a quatre fois plus de defenseurs qu'il n'en faut. C'est au dehors que les soldats manqueront.
Ils s'en allaient a petits pas en parlant ainsi, le long de la rue des Minimes, une des rues les plus solitaires qui soient a Paris, et on n'y voyait a cette heure que cinq ou six soldats qui causaient, assis devant la porte de la caserne.
--Si pourtant je vous priais de ne pas partir, reprit Mlle Gilberte, si je vous suppliais... Marius?...
--Je resterais, repondit-il d'une voix troublee, mais ce serait trahir mon devoir et manquer a l'honneur, et le remords peserait sur notre vie tout entiere... Maintenant, commandez, j'obeirai...
Ils s'etaient arretes, et jamais a les voir ainsi debout, l'un pres de l'autre, affectueux, familiers, jamais on n'eut voulu croire qu'ils s'adressaient la parole pour la premiere fois. Ils ne s'en apercevaient pas, tant l'imagination toute-puissante faisant son oeuvre, ils en etaient arrives, en depit de l'absence, a l'entente de l'intimite.
Apres un moment de douloureuse reflexion:
--Je ne vous demande plus de rester, Marius, prononca la jeune fille.
Il lui prit la main, et la portant a ses levres:
--Ah! je n'attendais pas moins de votre courage, s'ecria-t-il, ivre d'amour.
Mais il se maitrisa, et d'un ton plus calme:
--Grace a l'indiscretion de Pulci, reprit-il, j'esperais vous apercevoir, mais non avoir le bonheur de vous parler... Je vous ai ecrit...
Il tira de sa poche une large enveloppe, et la remettant a Mlle Gilberte:
--Voici la lettre que je vous destinais, poursuivit-il. Elle en renferme une seconde, que je vous prie de conserver soigneusement, et de n'ouvrir que si je ne revenais pas. Je vous laisse, a Paris, un ami devoue, le comte de Villegre. Quoi qu'il vous arrive, adressez-vous a lui en toute confiance comme a moi-meme...
Toute chancelante, Mlle Gilberte s'appuyait au mur.
--Quand partez-vous? interrogea-t-elle.
--Ce soir meme... D'un moment a l'autre les communications peuvent etre interrompues.
Admirable de douleur, mais aussi d'energie, la pauvre jeune fille se redressa.
--Partez-donc, lui dit-elle, o mon unique ami, partez, puisque l'honneur commande... Mais n'oubliez pas que ce n'est pas votre vie seule que vous allez risquer...
Et craignant d'eclater en sanglots, elle s'enfuit, et arriva rue Saint-Gilles, quelques instants seulement avant son pere, qui etait alle aux nouvelles.
Celles qu'il avait recueillies etaient sinistres.
De meme que la maree montante, les Prussiens s'etendaient et approchaient, lentement, mais incessamment. On comptait leurs etapes, on pouvait dire le jour et l'heure ou leur flot viendrait battre les murs de Paris.
Aussi etait-ce a tous les chemins de fer un prodigieux entassement de gens qui voulaient partir a tout prix, n'importe comment; dans le wagon des bagages, au besoin, et qui, certes, ne partaient pas comme Marius de Tregars pour courir a l'ennemi.
L'un apres l'autre, M. Favoral avait vu s'envoler presque tous les gens qu'il connaissait.
Le baron, la baronne de Thaller et leur fille etaient alles s'installer en Suisse. M. Costeclar visitait la Belgique. L'aine des MM. Jottras achetait en Angleterre des fusils et des cartouches. Et si le plus jeune des MM. Jottras et M. Saint-Pavin du _Pilote financier_ restaient a Paris, c'est que la galante influence d'une dame dont ils taisaient le nom leur avait fait obtenir du gouvernement des marches avantageux.
Aussi les perplexites du caissier du _Credit mutuel_ etaient grandes. Le jour du depart du baron et de la baronne de Thaller:
--Prepare nos malles, commanda-t-il a sa femme, la Bourse va fermer, le _Credit mutuel_ se passera bien de moi...
Mais le lendemain ses indecisions le reprirent. Ce que Mlle Gilberte croyait deviner, c'est qu'il mourait d'envie de partir seul, sans sa famille, et qu'il n'osait. Il hesita si bien qu'un beau soir:
--Tu peux defaire les malles, dit-il a sa femme. Paris est bloque, on ne sort plus.
XVIII
On venait d'apprendre, en effet, que le chemin de fer de l'Ouest, reste le dernier ouvert a la circulation, etait definitivement coupe.
Paris etait investi.
Et si rapide avait ete l'investissement, que c'est a peine si on y pouvait croire.
C'est par bandes, que les gens se portaient sur les points culminants, sur les buttes Montmartre et sur les hauteurs du Trocadero. Des loueurs de telescopes s'y etaient installes, et c'etait a qui appliquerait son oeil a l'oculaire pour interroger l'horizon et y chercher les Prussiens.
On ne decouvrait rien. Les campagnes lointaines gardaient leur aspect tranquille et riant, aux rayons d'un tiede soleil d'automne.
De sorte que veritablement il fallait un effort d'imagination pour se penetrer de la sinistre realite, pour se persuader que veritablement Paris, avec ses deux millions d'habitants, etait comme retranche du monde et separe du reste de la France par un infranchissable cercle de fer.
On devinait le doute, et comme un vague espoir, a l'accent des gens qui s'abordant au milieu des rues se disaient:
--Eh bien! c'est fini, nous ne pouvons plus sortir, les lettres memes ne passent plus, nous voila sans nouvelles!...
Mais le lendemain, qui etait le 19 septembre, les plus incredules furent convaincus.
Pour la premiere fois, Paris tressaillit aux roulements sourds du canon tonnant sur les hauteurs de Chatillon.
Le siege de Paris, ce siege sans exemple dans l'histoire, commencait.
La vie des Favoral, pendant ces interminables jours d'angoisses et de souffrances, fut celle de cent mille autres familles.
Incorpore dans le bataillon de son quartier, le caissier du _Credit mutuel_ s'en allait, deux ou trois fois la semaine, de meme que tous ses voisins, monter la garde aux remparts. Service inutile peut-etre, mais que ne croyaient pas tel ceux qui le faisaient, service fort penible, en tout cas, pour de pauvres bourgeois accoutumes au bien-etre de leur boutique ou de leur bureau.
Assurement, il n'y avait rien d'heroique a pietiner dans la boue, a recevoir la pluie sur le dos, a coucher a terre ou sur de la paille malpropre, a rester en sentinelle par des froids de dix degres. Mais on meurt d'une fluxion de poitrine tout aussi surement que d'une balle prussienne, et beaucoup en mouraient.
Maxence, lui, apparaissait rarement rue Saint-Gilles.
Engage dans un bataillon de francs-tireurs, il faisait le coup de fusil aux avant-postes.
Et quant a Mme Favoral et a Mlle Gilberte, leurs journees se passaient a se procurer de quoi vivre. Levees avant le jour, par la pluie ou par la neige, elles s'en allaient faire la queue a la porte de la boucherie, ou apres des heures d'attente, elles recevaient un mince morceau de viande de cheval.
Seules, le soir, au coin de l'atre ou fumaient quelques branches de bois vert, elles sursautaient a chacune des detonations lointaines du canon.
A chaque coup qui faisait grelotter les vitres, Mme Favoral se disait que c'etait peut-etre celui-la qui tuait son fils.
Mlle Gilberte, elle, songeait a Marius de Tregars.
Les jours maudits de novembre et de decembre etaient arrives. On ne parlait que de batailles sanglantes autour d'Orleans...
Elle se representait Marius, mortellement blesse, agonisant sur la neige, seul, sans secours, sans un ami pour recueillir sa volonte supreme et son dernier soupir.
Un soir, la vision fut si nette et l'impression si vive, qu'elle se dressa toute pale en poussant un grand cri.
--Qu'est-ce? interrogea Mme Favoral epouvantee. Qu'as-tu?...
Plus clairvoyante, l'excellente femme eut facilement obtenu le secret de sa fille, car Mlle Gilberte etait hors d'etat de rien nier.
Elle se contenta d'une explication qui n'en etait pas une. Elle n'eut pas un soupcon, quand la jeune fille lui repondit avec un sourire contraint:
--Ce n'est rien, chere mere, rien qu'une idee absurde qui m'a traverse l'esprit...
Chose etrange! jamais le caissier du _Credit mutuel_ n'avait ete pour les siens ce qu'il fut durant ces mois d'epreuves.
Pendant les premieres semaines de l'investissement, il s'etait montre inquiet, agite, nerveux, il errait dans la maison comme une ame en peine, il avait des acces d'inconcevable prostration pendant lesquels on voyait des larmes rouler dans ses yeux, puis des crises de colere sans motif.
Mais chaque jour qui s'etait ecoule avait paru verser le calme dans son ame.
Petit a petit, il etait devenu pour sa femme si indulgent et si affectueux, que la pauvre idiote en etait toute attendrie. Il avait pour sa fille des prevenances dont elle ne revenait pas.
Souvent, lorsque le temps etait beau, il leur offrait le bras, et les promenait le long des quais, jusqu'au mur d'enceinte, vers un endroit occupe par un bataillon du quartier.
Deux fois il les conduisit a Saint-Ouen, ou campaient les francs-tireurs dont Maxence faisait partie.
Un autre jour, il voulait absolument les mener visiter l'hotel de M. de Thaller dont la surveillance lui avait ete confiee. Elles refuserent, et au lieu de se facher comme il n'eut pas manque de le faire autrefois, il se mit a decrire les splendeurs des appartements, les meubles magnifiques, les tapis et les tentures, les tableaux de maitres, les objets d'art, les bronzes, enfin tout ce luxe eblouissant dont les financiers se servent a peu pres comme les chasseurs du miroir ou viennent se prendre les alouettes.
D'affaires, il n'en etait plus question.
S'il allait, le matin, jusqu'au _Comptoir de credit mutuel_, c'etait uniquement, disait-il, pour l'acquit de sa conscience.
De loin en loin, M. Saint-Pavin et le plus jeune des MM. Jottras poussaient jusqu'a la rue Saint-Gilles.
Ils avaient suspendu, l'un les payements de sa maison de banque, l'autre la publication du _Pilote financier_.
Mais ils n'etaient pas inoccupes pour cela, et au plus fort de la detresse publique, ils trouvaient encore le moyen de speculer, on ne savait sur quoi, et de realiser des benefices. Ils raillaient d'ailleurs agreablement les imbeciles qui prenaient la defense au serieux, et imitaient le plus plaisamment du monde, la tournure qu'avaient sous leur capote de soldat trois ou quatre de leurs amis qui s'etaient fait inscrire dans les bataillons de marche.
Ils se vantaient de n'endurer aucune privation, et de savoir toujours ou prendre du beurre frais pour assaisonner les larges tranches de boeuf qu'ils avaient l'art de se procurer.
Mme Favoral les entendait rire aux eclats, et M. Saint-Pavin, le directeur du _Pilote financier_, s'ecriait:
--Allons! allons! nous serions des sots de nous plaindre. C'est une liquidation generale sans risques et sans frais.
Meme leur gaiete avait quelque chose de revoltant; car on etait a la derniere, a la plus aigue periode du siege.
Les plus optimistes disaient au debut:
--Si Paris tient six semaines, ce sera tout le bout du monde.
Or, il y avait plus de quatre mois que durait l'investissement.
La population en etait reduite a des aliments sans nom, le pain manquait, les blesses, faute d'un peu de bouillon, mouraient dans les ambulances; c'est par centaines qu'on conduisait au cimetiere les enfants et les vieillards; sur la rive gauche, les obus pleuvaient, le froid etait atroce et on n'avait plus de bois.
Et cependant nul ne se plaignait.
Du sein de cette ville de deux millions d'habitants, pas une voix ne s'elevait pour redemander le bien-etre, la sante, la vie meme, au prix d'une capitulation.
Les hommes clairvoyants n'avaient jamais espere que Paris se debloquerait seul.
Mais ils pensaient qu'en tenant ferme, et en retenant les Prussiens sous ses forts, Paris donnerait a la France le temps de se reconnaitre, de lever des armees et de se ruer sur l'ennemi.
La etait le devoir de Paris, et Paris devait le remplir jusqu'aux dernieres limites du possible, comptant pour une victoire chaque jour qu'il gagnait.
Tant de souffrances, malheureusement, devaient etre inutiles.
L'heure fatale sonna, ou les vivres epuises, il fallut se rendre.
Trois jours durant, les Prussiens camperent dans les Champs-Elysees, devorant du regard cette ville, l'objet de leurs ardentes convoitises, ce Paris ou tout victorieux qu'ils etaient, ils n'avaient pas ose s'aventurer.
Puis les communications furent retablies, et un matin, en recevant une lettre de Suisse:
--C'est du baron de Thaller! s'ecria M. Favoral.
Precisement, le directeur du _Credit mutuel_ etait un homme prudent. Agreablement installe en Suisse, il ne s'y deplaisait pas, et avant de rentrer a Paris, il tenait a se bien assurer qu'il n'y courrait aucuns risques...
Sur les assurances que lui donna M. Favoral, il se mit en route, et presque en meme temps que lui, reparurent l'aine des MM. Jottras et M. Costeclar.
XIX
C'etait un curieux spectacle que le retour de ces braves, pour qui on avait enrichi la langue verte du significatif vocable de "franc-fileur."
Ils n'etaient pas si fiers qu'on les a vus depuis.
Assez embarrasses de leur contenance au milieu d'une population toute fremissante encore des emotions du siege, ils avaient le bon gout de chercher des pretextes a leur absence.
--J'ai ete coupe, affirmait le baron de Thaller. J'etais alle en Suisse, mettre en surete ma femme et ma fille; quand j'ai voulu rentrer, bonsoir! les Prussiens avaient ferme les portes. Pendant plus de huit jours, j'ai erre autour de Paris, cherchant une issue, je n'y ai rien gagne que d'etre soupconne d'espionnage, arrete, et pour un peu plus, on me fusillait net.
--Moi, declarait M. Costeclar, je prevoyais ce qui est arrive. Je savais que c'etait au dehors, pour organiser des armees de secours, qu'il faudrait des hommes. Je suis alle offrir mes services au gouvernement de la Defense, et tout Bordeaux a pu me voir botte, eperonne, pret a partir...
Et en consequence, il sollicitait la croix, et ne desesperait pas de l'obtenir, par la toute-puissance de ses relations financieres.
--Un tel l'a bien obtenue, repondait-il aux objections. Et il nommait celui-ci ou cet autre, dont les faits d'armes se bornaient a s'etre promene au soleil, galonne jusqu'aux epaules.
--Mais c'est moi qui la meriterais, cette croix, soutenait M. Jottras jeune, car moi, du moins, j'ai rendu des services.
Et il racontait qu'apres avoir fouille toute l'Angleterre pour y decouvrir des armes, il s'etait embarque pour New-York ou il avait achete des masses de fusils et de cartouches, et jusqu'a des batteries de canons.
Il avait beaucoup souffert pendant ce dernier voyage, ajoutait-il, et cependant il ne le regrettait pas, puisqu'il lui avait fourni l'occasion d'etudier sur place les moeurs financieres de l'Amerique. Et il en revenait avec assez d'idees pour faire la fortune de trois ou quatre societes au capital de vingt millions.
--Ah! ces Americains, s'ecriait-il, voila des hommes qui comprennent les affaires! Pres d'eux, nous ne sommes que des enfants.
C'est par M. Chapelain, par les Desclavettes et par le papa Desormeaux que les nouvelles arrivaient rue Saint-Gilles.
C'etait aussi par Maxence, dont le bataillon avait ete licencie, et qui, en attendant mieux, s'etait case, a titre de commis auxiliaire, au chemin de fer d'Orleans, ou il gagnait deux cents francs par mois.
Car M. Favoral, lui, ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se passait autour de lui. Son travail l'absorbait entierement. Il partait de meilleure heure, rentrait plus tard, et en perdait le boire et le manger.
Il disait a ses amis que les affaires reprenaient d'une maniere inesperee, qu'il y avait des fortunes a gagner pour tous les gens qui avaient de l'argent comptant, et qu'il fallait bien rattraper le temps perdu.
Il pretendait que l'indemnite enorme a payer aux Prussiens allait exiger un immense mouvement de capitaux, des combinaisons financieres, un emprunt, et qu'il ne se remue pas tant de milliards sans qu'il tombe quelques petits millions dans les poches intelligentes.
Eblouis par la seule enumeration de ces sommes fabuleuses:
--Ce diable de Favoral, disaient les autres, est bien capable de doubler ou de tripler sa fortune. Decidement, sa fille sera un fameux parti!...
Helas! jamais Mlle Gilberte n'avait eu au coeur tant de haine et de degout pour cet argent, la seule preoccupation, l'unique sujet de conversation des gens qui l'entouraient; pour cet argent maudit qui s'etait eleve comme une insurmontable barriere entre elle et Marius.
C'est que deja deux semaines s'etaient ecoulees depuis le complet retablissement des communications, et M. de Tregars n'avait pas donne signe de vie.
C'est avec d'indicibles battements de coeur qu'elle attendait, chaque jour, l'heure de la lecon du signor Gismondo Pulci, et plus douloureuses a chaque fois etaient ses angoisses, quand elle l'entendait s'ecrier:
--Rien, pas une ligne, pas un mot. L'eleve a oublie son vieux maitre...