L'Argent

Chapter 34

Chapter 343,827 wordsPublic domain

Quels regrets amers des jours laborieux d'autrefois, lorsqu'il croyait encore à la fortune gagnée d'un lent effort, avant qu'un premier gain de hasard la lui eût fait prendre mépris, dévoré par le rêve de conquérir à la Bourse, en une heure, le million qui demande toute la vie d'un commerçant honnête! Et la Bourse avait tout emporté, le malheureux restait foudroyé, déchu, incapable et indigne de reprendre les affaires, avec un fils dont la misère allait peut-être faire un escroc, ce Gustave, cette âme de joie et de fête, vivant sur un pied de quarante à cinquante mille francs de dette, déjà compromis dans une vilaine histoire de billets signés à Germaine Coeur. Puis, c'était encore un autre pauvre diable qui navrait Mme Caroline, le remisier Massias, et Dieu savait si elle se montrait tendre d'ordinaire à l'égard de ces entremetteurs du mensonge et du vol! Seulement, elle l'avait connu aussi, celui-là, avec ses gros yeux rieurs, son air de bon chien battu, quand il courait Paris, pour arracher quelques maigres ordres. Si, un instant, il s'était cru, à son tour enfin, un des maîtres du marché, ayant violé la chance, sur les talons de Saccard, quelle chute affreuse l'avait éveillé de son rêve, par terre, les reins cassés! il devait soixante-dix mille francs, et il avait payé, lorsqu'il pouvait alléguer l'exception de jeu, comme tant d'autres; il avait fait, en empruntant à des amis, en engageant sa vie entière, cette bêtise sublime et inutile de payer, car personne ne lui en savait gré, on haussait même un peu les épaules derrière lui. Sa rancune ne s'exhalait que contre la Bourse, retombé dans son dégoût du sale métier qu'il y faisait, criant qu'il fallait être juif pour y réussir, se résignant pourtant à y rester, puisqu'il y était, avec l'espoir entêté d'y gagner le gros lot quand même, tant qu'il aurait l'oeil vif et de bonnes jambes. Mais les morts inconnus, les victimes sans nom, sans histoire, emplissaient surtout d'une pitié infinie le coeur de Mme Caroline. Ceux-là étaient légion, jonchaient les buissons écartés, les fossés pleins d'herbe, et il y avait ainsi des cadavres perdus, des blessés râlant d'angoisse, derrière chaque tronc d'arbre. Que d'effroyables drames muets, la cohue des petits rentiers pauvres, des petits actionnaires ayant mis toutes leurs économies dans une même valeur, les concierges retirés, les pâles demoiselles vivant avec un chat, les retraités de province à l'existence réglée de maniaques, les prêtres de campagne dénudés par l'aumône, tous ces êtres infimes dont le budget est de quelques sous, tant pour le lait, tant pour le pain, un budget si exact et si réduit, que deux sous de moins amènent des cataclysmes! Et, brusquement, plus rien, la vie coupée, emportée, de vieilles mains tremblantes, éperdues, tâtonnantes dans les ténèbres, incapables de travail, toutes ces existences humbles et tranquilles jetées d'un coup à l'épouvante du besoin! Cent lettres désespérées étaient arrivées de Vendôme, où le sieur Fayeux, receveur de rentes, avait aggravé le désastre en levant le pied. Dépositaire de l'argent et des titres des clients pour qui il opérait à la Bourse, il s'était mis à jouer lui-même un jeu terrible; et, ayant perdu, ne voulant pas payer, il avait filé avec les quelques centaines de mille francs qui se trouvaient entre ses mains. Autour de Vendôme, dans les fermes les plus reculées, il laissait la misère et les larmes. Partout, l'ébranlement avait ainsi gagné les chaumières. Comme après les grandes épidémies, les pitoyables victimes n'étaient-elles pas cette population moyenne, la petite épargne, que les fils seuls allaient pouvoir reconstruire après des années de dur labeur?

Enfin, Mme Caroline sortit pour se rendre chez Mazaud; et, tandis qu'elle descendait à pied vers la rue de la Banque, elle pensait aux coups répétés qui atteignaient l'agent de change, depuis une quinzaine de jours. C'était Fayeux qui lui volait trois cent mille francs, Sabatani qui lui laissait un compte impayé de près du double, le marquis de Bohain et la baronne Sandorff qui refusaient d'acquitter à eux deux plus d'un million de différences, Sédille dont la faillite lui emportait environ la même somme, sans compter les huit millions que lui devait l'Universelle, ces huit millions pour lesquels il avait reporté Saccard, la perte effroyable, le gouffre où, d'heure en heure, la Bourse anxieuse s'attendait à le voir sombrer. A deux reprises déjà, le bruit avait couru de la catastrophe. Et, dans cet acharnement du sort, un dernier malheur venait de se produire, qui allait être la goutte d'eau faisant déborder le vase: on avait arrêté l'avant-veille l'employé Flory, convaincu d'avoir détourné cent quatre-vingt mille francs. Peu à peu, les exigences de Mlle Chuchu, l'ancienne petite figurante, la maigre sauterelle du trottoir parisien, s'étaient accrues: d'abord de joyeuses parties pas chères, puis l'appartement de la rue Condorcet, puis des bijoux, des dentelles; et ce qui avait perdu le malheureux et tendre garçon, c'était son premier gain de dix mille francs, après Sadowa, et argent de plaisir si vite gagné, si vite dépensé, qui en avait nécessité d'autre, d'autre encore, toute une fièvre de passion pour la femme si chèrement achetée. Mais l'histoire devenait extraordinaire, dans ce fait que Flory avait volé son patron, simplement pour payer sa dette de jeu, chez un autre agent singulière honnêteté, effarement devant la peur de l'exécution immédiate, espoir sans doute de cacher le vol, de combler le trou par quelque opération miraculeuse. En prison, il avait beaucoup pleuré, dans un affreux réveil de honte et de désespoir; et l'on racontait que sa mère, arrivée le matin même de Saintes pour le voir, avait dû s'aliter chez les amis où elle était descendue.

Quelle étrange chose que la chance! songeait Mme Caroline en traversant la place de la Bourse. L'extraordinaire succès de l'Universelle, cette montée rapide dans le triomphe, dans la conquête et la domination, en moins de quatre années, puis cet écroulement brusque, ce colossal édifice qu'un mois avait suffi pour réduire en poudre, la stupéfiaient toujours. Et n'était-ce pas là aussi l'histoire de Mazaud. Certes, jamais homme n'avait vu la destinée lui sourire à ce point. Agent de change à trente-deux ans, très riche déjà par la mort de son oncle, heureux mari d'une femme charmante qui l'adorait, qui lui avait donné deux beaux enfants, il était en outre joli homme, il prenait chaque jour à la corbeille une place plus considérable, par ses relations, son activité, son flair vraiment surprenant, sa voix aiguë même, cette voix de fifre qui devenait aussi célèbre que le tonnerre de Jacoby. Et, soudainement, voilà que la situation craquait, il se trouvait au bord de l'abîme, où il suffisait d'un souffle maintenant pour le jeter. Lui, n'avait pas joué, pourtant, protégé encore par sa flamme au travail, sa jeunesse inquiète. Il était frappé en pleine lutte loyale, par inexpérience et passion, pour avoir trop cru aux autres. D'ailleurs, les sympathies restaient vives, on prétendait qu'il pourrait s'en tirer, avec beaucoup d'aplomb.

Lorsque Mme Caroline fut montée à la charge, elle sentit bien l'odeur de ruine, le frisson d'angoisse secrète, dans les bureaux devenus mornes. En traversant la caisse, elle aperçut une vingtaine de personnes, toute une foule qui attendait, pendant que le caissier d'argent et le caissier des titres faisaient encore honneur aux engagements de la maison, mais d'une main ralentie, en hommes qui vident les derniers tiroirs. Par une porte entrouverte, le bureau de la liquidation lui apparut endormi, avec ses sept employés lisant leur journal, n'ayant plus à appliquer que de rares affaires, depuis que la Bourse chômait. Seul, le bureau du comptant gardait quelque vie. Et ce fut Berthier, le fondé de pouvoir, qui la reçut, très agité lui-même, le visage pâle, dans le malheur de la maison.

«Je ne sais pas, madame, si M. Mazaud pourra vous recevoir.... Il est un peu souffrant, il a eu froid en s'obstinant à travailler sans feu toute la nuit dernière, et il vient de descendre chez lui, au premier étage, pour prendre quelque repos.»

Alors, Mme Caroline insista.

«Je vous en prie, monsieur, faites que je lui dise quelques mots.... Il y va peut-être du salut de mon frère. M. Mazaud sait bien que jamais mon frère ne s'est occupé des opérations de Bourse, et son témoignage serait d'une grande importance.... D'autre part, j'ai des chiffres à lui demander, lui seul peut me renseigner sur certains documents.»

Berthier, plein d'hésitation, finit par la prier d'entrer dans le cabinet de l'agent de change.

«Attendez là un instant, madame, je vais voir.»

Et, dans cette pièce, en effet, Mme Caroline eut une grande sensation de froid. Le feu devait être mort depuis la veille, personne n'avait songé à le rallumer. Mais ce qui la frappait plus encore, c'était l'ordre parfait, comme si toute la nuit et toute la matinée entière venaient d'être employées à vider les meubles, à détruire les papiers inutiles, à classer ceux qu'il fallait conserver. Rien ne traînait, pas un dossier, pas même une lettre. Sur le bureau, il n'y avait, méthodiquement rangés, que l'encrier, le plumier, un grand buvard, au milieu duquel était seulement resté un paquet de fiches de la maison, des fiches vertes, couleur de l'espérance. Dans cette nudité, une tristesse infinie tombait avec le lourd silence.

Au bout de quelques minutes, Berthier reparut.

«Ma foi! madame, j'ai sonné deux fois, et je n'ose insister.... En descendant, voyez si vous devez sonner vous-même. Mais je vous conseille de revenir.»

Mme Caroline dut se résigner. Cependant, sur le palier du premier étage, elle hésita encore, elle avança même la main vers le bouton de la sonnette. Et elle finissait par s'en aller, lorsque des cris, des sanglots, toute une rumeur sourde, au fond de l'appartement, l'arrêta. Brusquement, la porte fut ouverte, et un domestique s'en élança, effaré, disparut dans l'escalier, en bégayant:

«Mon Dieu! mon Dieu! monsieur...»

Elle était demeurée immobile, devant cette porte béante, dont sortait, distincte maintenant, une plainte d'affreuse douleur. Et elle devenait toute froide, devinant, envahie par la vision nette de ce qui se passait là. D'abord elle voulut fuir, puis elle ne le put, éperdue de pitié, attirée, ayant le besoin de voir et d'apporter ses larmes, elle aussi. Elle entra, trouva toutes les portes grandes ouvertes, arriva jusqu'au salon.

Deux servantes, la cuisinière et la femme de chambre sans doute, y allongeaient le cou, avec des faces de terreur, balbutiantes.

«Oh! monsieur, oh! mon Dieu! mon Dieu!»

Le jour mourant de la grise journée d'hiver entrait faiblement, par l'écartement des épais rideaux de soie. Mais il faisait très chaud, de grosses bûches achevaient de se consumer en braise dans la cheminée, éclairant les murs d'un grand reflet rouge. Sur une table, une gerbe de roses, un royal bouquet pour la saison, que, la veille encore, l'agent de change avait apporté à sa femme, s'épanouissait dans cette tiédeur de serre, embaumait toute la pièce. C'était comme le parfum même du luxe raffiné de l'ameublement, la bonne odeur de chance, de richesse, de félicité d'amour, qui, pendant quatre années, avaient fleuri là. Et, sous le reflet rouge du feu, Mazaud était renversé au bord du canapé, la tête fracassée d'une balle, la main crispée sur la crosse du revolver; tandis que, debout devant lui, sa jeune femme, accourue, poussait cette plainte, ce cri continu et sauvage qui s'entendait de l'escalier. Au moment de la détonation, elle avait au bras son petit garçon de quatre ans et demi, dont les petites mains s'étaient cramponnées à son cou, dans l'épouvante; et sa fillette, âgée de six ans déjà, l'avait suivie, pendue à sa jupe, se serrant contre elle; et les deux enfants criaient aussi, d'entendre crier leur mère éperdument.

Tout de suite, Mme Caroline voulut les emmener.

«Madame, je vous en supplie.... Madame, ne restez pas là...»

Elle-même tremblait, se sentait défaillir. De la tête trouée de Mazaud, elle voyait le sang couler encore, tomber goutte à goutte sur le velours du canapé, d'où il ruisselait sur le tapis. Il y avait par terre une large tache qui s'élargissait. Et il lui semblait que ce sang la gagnait, lui éclaboussait les pieds et les mains.

«Madame, je vous en supplie, suivez-moi...»

Mais, avec son fils pendu à son cou, avec sa fille serrée à sa taille, la malheureuse n'entendait pas, ne bougeait pas, raidie, plantée là, à ce point qu'aucune puissance au monde ne l'en aurait déracinée. Tous les trois étaient blonds, d'une fraîcheur de lait, la mère d'air aussi délicat et ingénu que les enfants. Et, dans la stupeur de leur félicité morte, dans ce brusque anéantissement du bonheur qui devait durer toujours, ils continuaient de jeter leur grand cri, le hurlement où passait toute l'effroyable souffrance de l'espèce.

Alors, Mme Caroline tomba sur les deux genoux. Elle sanglotait, elle balbutiait.

«Oh! madame, vous me déchirez le coeur.... De grâce, madame, arrachez-vous à ce spectacle, venez avec moi dans la pièce voisine, laissez-moi tâcher de vous épargner un peu du mal qu'on vous a fait...»

Et toujours le groupe farouche et lamentable, la mère avec les deux petits, comme entrés en elle, immobiles dans leurs longs cheveux pâles dénoués. Et toujours ce hurlement affreux, cette lamentation du sang, qui monte de la forêt, quand les chasseurs ont tué le père.

Mme Caroline s'était relevée, la tête perdue, il y eut des pas, des voix, sans doute l'arrivée d'un médecin, la constatation de la mort. Et elle ne put rester, davantage elle se sauva, poursuivie par la plainte abominable et sans fin, que, même sur le trottoir, dans le roulement des fiacres, elle croyait entendre toujours.

Le ciel pâlissait, il faisait froid, et elle marcha, lentement, de peur qu'on ne l'arrêtât, en la prenant pour une meurtrière, à son air égaré. Tout remontait en elle, toute l'histoire du monstrueux écroulement de deux cent millions, qui amoncelait tant de ruines et écrasait tant de victimes. Quelle force mystérieuse, après avoir édifié si rapidement cette tour d'or, venait donc ainsi de la détruire? Les mêmes mains qui l'avaient construite, semblaient s'être acharnées, prises de folie, à ne pas en laisser une pierre debout. Partout, des cris de douleur s'élevaient, des fortunes s'effondraient avec le bruit des tombereaux de démolitions, qu'on vide à la décharge publique. C'étaient les derniers biens domaniaux des Beauvilliers, les sous grattés un à un des économies de Dejoie, les gains réalisés dans la grande industrie par Sédille, les rentes des Maugendre retirés du commerce, pêle-mêle, étaient jetés avec fracas au fond du cloaque, que rien ne comblait. C'étaient encore Jantrou, noyé dans l'alcool, la Sandorff noyée dans la boue, Massias retombé à sa misérable condition de chien rabatteur, cloué pour la vie à la Bourse par la dette; et c'était Flory voleur, en prison, expiant ses faiblesses d'homme tendre, Sabatani et Fayeux en fuite, galopant avec la peur des gendarmes; et c'étaient, plus navrantes et pitoyables, les victimes inconnues, le grand troupeau anonyme de tous pauvres que la catastrophe avait faits, grelottant d'abandon, criant de faim. Puis, c'était la mort, des coups de pistolet partaient aux quatre coins de Paris, c'était la tête fracassée de Mazaud, le sang de Mazaud qui, goutte à goutte, dans le luxe et dans le parfum des roses, éclaboussait sa femme et ses petits, hurlant de douleur.

Et, alors, tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait entendu, depuis quelques semaines, s'exhala du coeur meurtri de Mme Caroline en un cri d'exécration contre Saccard. Elle ne pouvait plus se taire, le mettre à part comme s'il n'existait pas pour s'éviter de le juger et de le condamner. Lui seul était coupable, cela sortait de chacun de ses désastres accumulés, dont l'effrayant amas la terrifiait. Elle le maudissait, sa colère et son indignation, contenues depuis si longtemps, débordaient en une haine vengeresse, la haine même du mal. N'aimait-elle donc plus son frère, qu'elle avait attendu jusque-là, pour haïr l'homme effrayant, qui était l'unique cause de leur malheur? Son pauvre frère, ce grand innocent, ce grand travailleur, si juste et si droit, sali maintenant de la tare ineffaçable de la prison, la victime qu'elle oubliait, chère et plus douloureuse que toutes les autres! Ah! que Saccard ne trouvât pas de pardon, que personne n'osât plaider encore sa cause, même ceux qui continuaient à croire en lui, qui ne connaissaient de lui que sa bonté, et qu'il mourût seul, un jour, dans le mépris!

Mme Caroline leva les yeux. Elle était arrivée sur la place, et elle vit, devant elle, la Bourse. Le crépuscule tombait, le ciel d'hiver, chargé de brume, mettait derrière le monument comme une fumée d'incendie, une nuée d'un rouge sombre, qu'on aurait crue faite des flammes et des poussières d'une ville prise d'assaut. Et la Bourse, grise et morne, se détachait, dans la mélancolie de la catastrophe, qui, depuis un mois, la laissait déserte, ouverte aux quatre vents du ciel, pareille à une halle qu'une disette a vidée. C'était l'épidémie fatale, périodique, dont les ravages balaient le marché tous les dix à quinze ans, les vendredis noirs, ainsi qu'on les nomme, semant le sol de décombres. Il faut des années pour que la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de banque se reconstruisent, jusqu'au jour où, la passion du jeu ravivée peu à peu, flambant et recommençant l'aventure, amène une nouvelle crise, effondre tout, dans un nouveau désastre. Mais, cette fois, derrière cette fumée rousse de l'horizon, dans les lointains troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, la fin prochaine d'un monde.

XII

L'instruction du procès marcha avec une telle lenteur, que sept mois déjà s'étaient écoulés, depuis l'arrestation de Saccard et d'Hamelin, sans que l'affaire pût être mise au rôle. On était au milieu de septembre, et, ce lundi-là, Mme Caroline qui allait voir son frère deux fois par semaine, devait se rendre vers trois heures à la Conciergerie. Elle ne prononçait jamais le nom de Saccard, elle avait dix fois répondu par un refus formel, aux demandes pressantes qu'il lui faisait transmettre de le venir visiter. Pour elle, raidie dans sa volonté de justice, il n'était plus. Et elle espérait toujours sauver son frère, elle était toute gaie, les jours de visite, heureuse de l'entretenir de ses dernières démarches et de lui apporter un gros bouquet des fleurs qu'il aimait.

Le matin, ce lundi-là, elle préparait donc une boite d'oeillets rouges, lorsque la vieille Sophie, la bonne de la princesse d'Orviedo, descendit lui dire que madame désirait lui parler tout de suite. Étonnée, vaguement inquiète, elle se hâta de monter. Depuis plusieurs mois, elle n'avait pas vu la princesse, ayant donné sa démission de secrétaire, à l'Oeuvre du Travail, dès la catastrophe de l'Universelle. Elle ne se rendait plus, de loin en loin, boulevard Bineau, que pour voir Victor, que la sévère discipline semblait dompter maintenant, l'oeil en dessous, avec sa joue gauche plus forte que la droite, tirant la bouche dans une moue de férocité goguenarde. Tout de suite, elle eut le pressentiment qu'on la faisait appeler à cause de Victor.

La princesse d'Orviedo, enfin, était ruinée. Dix ans à peine lui avaient suffi peur rendre aux pauvres les trois cents millions de l'héritage du prince, volés dans les poches des actionnaires crédules. S'il lui avait fallu cinq années d'abord pour dépenser en bonnes oeuvres folles les cent premiers millions, elle était arrivée, en quatre et demi, à engloutir les deux cents autres, dans des fondations d'un luxe plus extraordinaire encore. A l'Oeuvre du Travail, à la Crèche Sainte-Marie, à l'Orphelinat Saint-Joseph, à l'Asile de Châtillon et à l'Hôpital Saint-Marceau, s'ajoutaient aujourd'hui une ferme modèle, près d'Évreux, deux maisons de convalescence peur les enfants, sur les bords de la Manche, une autre maison de retraite peur les vieillards, à Nice, des hospices, des cités ouvrières, des bibliothèques et des écoles, aux quatre coins de la France; sans compter des donations considérables à des oeuvres de charité déjà existantes. C'était, d'ailleurs, toujours la même volonté de royale restitution, non pas le morceau de pain jeté par la pitié ou la peur aux misérables, mais la jouissance de vivre, le superflu, tout ce qui est bon et beau donné aux humbles qui n'ont rien, aux faibles que les forts ont volés de leur part de joie, enfin les palais des riches grands ouverts aux mendiants des routes, pour qu'ils dorment, eux aussi, dans la soie et mangent dans la vaisselle d'or. Pendant dix années, la pluie des millions n'avait pas cessé, les réfectoires de marbre, les dortoirs égayés de peintures claires, les façades monumentales comme des Louvres, les jardins fleuris de plantes rares, dix années de travaux superbes, dans un gâchis incroyable d'entrepreneurs et d'architectes; et elle était bien heureuse, soulevée par le grand bonheur d'avoir désormais les mains nettes, sans un centime. Même elle venait d'atteindre l'étonnant résultat de s'endetter, on la poursuivait pour un reliquat de mémoires montant à plusieurs centaines de mille francs, sans que son avoué et son notaire pussent réussir à parfaire la somme, dans l'émiettement final de la colossale fortune, jetée ainsi aux quatre vents de l'aumône. Et un écriteau, cloué au-dessus de la porte cochère, annonçait la mise en vente de l'hôtel, le coup de balai suprême qui emportait jusqu'aux vestiges de l'argent maudit, ramassé dans la boue et dans le sang du brigandage financier.

En haut, la vieille Sophie attendait Mme Caroline pour l'introduire. Elle, furieuse, grondait toute la journée. Ah! elle l'avait bien dit que madame finirait par mourir sur la paille! Est-ce que madame n'aurait pas dû se remarier et avoir des enfants avec un autre monsieur, puisqu'elle n'aimait que ça au fond? Ce n'était pas qu'elle eût à se plaindre et à s'inquiéter, elle, car elle avait reçu depuis longtemps une rente de deux mille francs, qu'elle allait manger dans son pays, du côté d'Angoulême. Mais une colère l'emportait, lorsqu'elle songeait que madame ne s'était pas même réservé les quelques sous nécessaires, chaque matin, au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Des querelles sans cesse éclataient entre elles. La princesse souriait de son divin sourire d'espérance, en répondant qu'elle n'aurait plus besoin, à la fin du mois, que d'un suaire, lorsqu'elle serait entrée dans le couvent où elle avait depuis longtemps marqué sa place, un couvent de carmélites muré au monde entier. Le repos, l'éternel repos!

Telle qu'elle la voyait depuis quatre années, Mme Caroline retrouva la princesse, vêtue de son éternelle robe noire, les cheveux cachés sous un fichu de dentelle, jolie encore à trente-neuf ans, avec son visage rond aux dents de perle, mais le teint jaune, la chair morte, comme après dix ans de cloître. Et l'étroite pièce, pareille à un bureau d'huissier de province, s'était emplie d'un encombrement de paperasses plus inextricables encore, des plans, des mémoires, des dossiers, tout le papier gâché d'un gaspillage de trois cents millions.

«Madame, dit la princesse de sa voix douce et lente, qu'aucune émotion ne faisait plus trembler, j'ai voulu vous apprendre une nouvelle qui m'a été apportée ce matin.... Il s'agit de Victor, ce garçon que vous avez placé à l'Oeuvre du Travail...»

Le coeur de Mme Caroline se mit à battre douloureusement. Ah! le misérable enfant, que son père n'était pas même allé voir, malgré ses formelles promesses, pendant les quelques mois qu'il avait connu son existence, avant d'être emprisonné à la Conciergerie. Que deviendrait-il désormais? Et elle qui se défendait de penser à Saccard, était continuellement ramenée à lui, bouleversée dans sa maternité d'adoption.