Chapter 33
Puis, un autre matin, Mme Caroline eut une tristesse plus directe, plus douloureuse encore. On lui annonça la visite de Dejoie, et elle tint bravement à le recevoir.
«Et bien, mon pauvre Dejoie...»
Mais elle s'arrêta, effrayée, en remarquant la pâleur de l'ancien garçon de bureau. Les yeux semblaient morts, dans sa face décomposée; et lui, très grand, avait rapetissé comme plié en deux.
«Voyons, il ne faut pas vous laisser abattre, à l'idée que tout cet argent est perdu.»
Alors, il parla d'une voix lente.
«Oh! madame, ce n'est pas ça.... Sans doute, dans le premier moment, j'ai reçu un rude coup, parce que je m'étais habitué à croire que nous étions riches. Ça vous monte à la tête, on est comme si l'on avait bu, quand on gagne.... Mon Dieu! j'étais déjà résigné à me remettre au travail, j'aurais tant travaillé, que je serais parvenu à refaire la somme... Seulement, vous ne savez pas...»
De grosses larmes roulèrent sur ses joues.
«Vous ne savez pas.... Elle est partie.
--Partie, qui donc? demanda Mme Caroline, surprise.
--Nathalie, ma fille. Son mariage était manqué, elle a été furieuse, quand le père de Théodore est venu nous dire que son fils avait trop attendu et qu'il allait épouser la demoiselle d'une mercière, qui apportait près de huit mille francs. Ça, je comprends qu'elle se soit mise en colère à l'idée de ne plus avoir le sou et de rester fille. Mais moi qui l'aimais tant! L'hiver dernier encore, je me relevais la nuit, pour border ses couvertures. Et je me passais de tabac afin qu'elle eût de plus jolis chapeaux, et j'étais sa vraie mère, je l'avais élevée, je ne vivais que du plaisir de la voir, dans notre petit logement.»
Ses larmes l'étranglèrent, il sanglota.
«Aussi, c'est la faute de mon ambition.... Si j'avais vendu, dès que mes huit actions me donnaient les six mille francs de la dot, elle serait mariée à cette heure. Seulement, n'est-ce pas? ça montait toujours, et j'ai songé à moi, j'ai voulu d'abord six cents, puis huit cents, puis mille francs de rente; d'autant plus que la petite aurait hérité de cet argent-là, plus tard.... Dire qu'un moment, au cours de trois mille, j'ai eu dans la main vingt-quatre mille francs, de quoi lui constituer sa dot de six mille francs et de me retirer moi-même avec neuf cents francs de rente. Non! j'en voulais mille, est-ce assez bête! Et, maintenant, ça ne représente seulement pas deux cents francs.... Ah! c'est ma faute, j'aurais mieux fait de me flanquer à l'eau!»
Mme Caroline, très émue de sa douleur, le laissait se soulager. Elle aurait pourtant voulu savoir.
«Partie, mon pauvre Dejoie, comment partie?»
Alors, il eut un embarras, tandis qu'une faible rougeur montait à sa face blême.
«Oui, partie, disparue, depuis trois jours. Elle avait fait la connaissance d'un monsieur, en face de chez nous, oh! un monsieur très bien, un homme de quarante ans.... Enfin, elle s'est sauvée.»
Et, tandis qu'il donnait des détails, cherchant les mots, la langue embarrassée, Mme Caroline revoyait Nathalie, mince et blonde, avec sa grâce frêle de jolie fille du pavé parisien. Elle revoyait surtout les larges yeux, au regard si tranquille et si froid, d'une extraordinaire limpidité d'égoïsme. L'enfant s'était laissé adorer par son père, en idole heureuse, sage aussi longtemps qu'elle avait eu intérêt à l'être, incapable d'une chute sotte, tant qu'elle espérait une dot, un mariage, un comptoir dans une petite boutique où elle aurait trôné. Mais continuer une vie de sans-le-sou, vivre en torchon avec son bonhomme de père, obligé de se remettre au travail, ah! non, elle en avait assez de cette existence pas drôle, désormais sans espoir! Et elle avait filé, elle avait mis froidement ses bottines et son chapeau, pour aller ailleurs.
«Mon Dieu! continuait à bégayer Dejoie, elle ne s'amusait guère chez nous, c'est bien vrai; et, quand on est gentille, c'est agaçant de perdre sa jeunesse à s'ennuyer.... Mais, tout de même, elle a été bien dure. Songez donc! sans me dire seulement adieu, pas un mot de lettre, pas la plus petite promesse de venir me revoir de temps à autre.... Elle a fermé la porte, et ça été fini. Vous voyez, mes mains tremblent, j'en suis resté comme une bête. C'est plus fort que moi, je la cherche toujours, chez nous. Après tant d'années, mon Dieu! est-ce possible que je ne l'aie plus, que je ne l'aurai plus jamais, ma pauvre petite enfant!»
Il avait cessé de pleurer, et sa douleur ahurie était si navrante, que Mme Caroline lui saisit les deux mains, ne trouvant d'autre consolation que de lui répéter:
«Mon pauvre Dejoie, mon pauvre Dejoie...»
Puis, pour le distraire, elle revint à la déconfiture de l'Universelle. Elle s'excusait de lui avoir laissé prendre des actions, elle jugeait sévèrement Saccard, sans le nommer. Mais, tout de suite, l'ancien garçon de bureau se ranima. Mordu par le jeu, il se passionnait encore.
«M. Saccard, eh! il a eu bien raison de m'empêcher de vendre. L'affaire était superbe, nous les aurions mangés tous, sans les traîtres qui nous ont lâchés.... Ah! madame, si M. Saccard était là, ça marcherait autrement. Ç'a été notre mort, qu'on le mette en prison. Et il n'y a encore que lui qui pourrait nous sauver.... Je l'ai dit au juge: "Monsieur, rendez-le-nous, et je lui confie de nouveau ma fortune, et je lui confie ma vie, parce que cet homme-là, c'est le bon Dieu, voyez-vous! Il fait tout ce qu'il veut."»
Stupéfaite, Mme Caroline le regardait. Comment! pas une parole de colère, pas un reproche? C'était la foi ardente d'un croyant. Quelle puissante action Saccard avait-il donc eue sur le troupeau, pour le discipliner sous un tel joug de crédulité?
«Enfin, madame, j'étais venu seulement vous dire ça, et il faut m'excuser, si je vous ai parlé de mon chagrin, à moi, parce que je n'ai plus la tête très solide.... Quand vous verrez M. Saccard, répétez-lui bien que nous sommes toujours avec lui.»
Il s'en alla de son pas vacillant, et, restée seule, elle eut un instant horreur de l'existence. Ce malheureux lui avait fendu le coeur. Elle avait contre l'autre, contre celui qu'elle ne nommait pas, un redoublement de colère, dont elle renfonçait l'éclat en elle. D'ailleurs, des visites lui arrivaient, elle était débordée, ce matin-là.
Dans le flot, les Jordan surtout l'émurent encore. Ils venaient, Paul et Marcelle, en bon ménage qui risquait toujours à deux les démarches graves, lui demander si leurs parents, les Maugendre, n'avaient réellement plus rien à tirer de leurs actions de l'Universelle. De ce côté, c'était aussi un désastre irréparable. Avant les grandes batailles des deux dernières liquidations, l'ancien fabricant de bâches possédait déjà soixante-quinze titres, qui lui avaient coûté environ quatre-vingt mille francs: affaire superbe, puisque, à un moment, au cours de trois mille francs, ces titres en représentaient deux cent vingt-cinq mille. Mais le terrible était que, dans la passion de la lutte, il avait joué à découvert, croyant au génie de Saccard, achetant toujours; de sorte que d'effroyables différences a payer, plus de deux cent mille francs, venaient d'emporter le reste de sa fortune, ces quinze mille francs de rente gagnés si rudement par trente années de travail, il n'avait plus rien, c'était à peine s'il en sortirait complètement acquitté, lorsqu'il aurait vendu son petit hôtel de la rue Legendre, dont il se montrait si fier. Et, dans ce désastre, Mme Maugendre était certainement plus coupable que lui.
«Ah! madame, expliqua Marcelle avec son aimable figure, qui, même au milieu des catastrophes, restait fraîche et riante, vous ne vous imaginez pas ce qu'était devenue maman! Elle, si prudente, si économe, la terreur de ses bonnes, toujours sur leurs talons, à éplucher leurs comptes, elle ne parlait plus que par centaines de mille francs, elle poussait papa, oh! lui, beaucoup moins brave, au fond, tout prêt à écouter l'oncle Chave, si elle ne l'avait pas rendu fou, avec son rêve de décroche le gros lot, le million.... D'abord, ça les avait pris en lisant les journaux financiers; et papa s'était passionné le premier, si bien qu'il se cachait, dans les commencements; puis, lorsque maman s'y est mise, après avoir longtemps professé contre le jeu une haine de bonne ménagère, tout a flambé, ça n'a pas été long. Est-il possible que la rage du gain change à ce point de braves gens!»
Jordan intervint, égayé lui aussi par la figure de l'oncle Chave, qu'un mot de sa femme venait d'évoquer.
«Et si vous aviez vu le calme de l'oncle, au milieu de ces catastrophes! il l'avait bien prédit, il triomphait, serré dans son col de crin.... Pas un jour il n'a manqué la Bourse, pas un jour il n'a cessé de jouer son jeu infime, sur le comptant, satisfait d'emporter sa pièce de quinze à vingt francs, chaque soir, ainsi qu'un bon employé qui a bravement rempli sa journée. Autour de lui, les millions croulaient de toutes parts, des fortunes géantes se faisaient et se défaisaient en deux heures, l'or pleuvait à pleins seaux parmi les coups de foudre, et il continuait, sans fièvre, à gagner sa petite vie, son petit gain pour ses petits vices.... Il est le malin des malins, les jolies filles de la rue Nollet ont eu leurs gâteaux et leurs bonbons.»
Cette allusion, faite de belle humeur, aux farces du capitaine, acheva d'amuser les deux femmes. Mais, tout de suite, la tristesse de la situation les reprit.
«Hélas! non, déclara Mme Caroline, je ne crois pas que vos parents aient rien à tirer de leurs actions. Tout me paraît bien fini. Elles sont à trente francs, elles vont tomber à vingt francs, à cent sous.... Mon Dieu! Les pauvres gens, à leur âge, avec leurs habitudes d'aisance, que vont-ils devenir?
--Dame! répondit simplement Jordan, il va falloir s'occuper d'eux... Nous ne sommes pas bien riches encore, mais enfin ça commence à marcher, et nous ne les lasserons pas dans la rue.»
Il venait d'avoir une chance. Après tant d'années de travail ingrat, son premier roman, publié d'abord dans un journal, lancé ensuite par un éditeur, avait pris brusquement l'allure d'un gros succès; et il se trouvait riche de quelques milliers de francs, toutes les portes ouvertes devant lui désormais, brûlant de se remettre au travail, certain de la fortune et de la gloire.
«Si nous ne pouvons les prendre, nous leur louerons un petit logement. On s'arrangera toujours, parbleu!»
Marcelle, qui le regardait avec une tendresse éperdue, fut agitée d'un léger tremblement:
«Oh! Paul, Paul, que tu es bon!»
Et elle se mit à sangloter.
«Mon enfant, calmez-vous, je vous en prie, répéta à plusieurs reprises Mme Caroline, qui s'empressait, étonnée. Il ne faut pas vous faire de la peine.
--Non, laissez-moi, ce n'est pas de la peine.... Mais, en vérité, c'est tellement bête, tout ça! Je vous demande un peu, lorsque j'ai épousé Paul, si maman et papa n'auraient pas dû me donner la dot dont ils avaient toujours parlé! Sous prétexte que Paul ne possédait plus un sou et que je faisais une sottise en tenant quand même ma promesse, ils n'ont pas lâché un centime.... Ah! les voilà bien avancés, aujourd'hui! ils la retrouveraient, ma dot, ce serait toujours ça que la Bourse n'aurait pas mangé!»
Mme Caroline et Jordan ne purent s'empêcher de rire. Mais cela ne consolait pas Marcelle, elle pleurait plus fort.
«Et puis, ce n'est pas encore ça.... Moi, quand Paul a été pauvre, j'ai fait un rêve. Oui! comme dans les contes de fées, j'ai rêvé que j'étais une princesse et qu'un jour j'apporterais à mon prince ruiné beaucoup, beaucoup d'argent, pour l'aider à être un grand poète.... Et voilà qu'il n'a pas besoin de moi, voilà que je ne suis plus rien qu'un embarras, avec ma famille! C'est lui qui aura toute la peine, c'est lui qui fera tous les cadeaux.... Ah! ce que mon coeur étouffe!»
Vivement, il l'avait prise dans ses bras.
«Qu'est-ce que tu nous racontes, grosse bête. Est-ce que la femme a besoin d'apporter quelque chose! Mais c'est toi que tu apportes, ta jeunesse, ta tendresse, ta belle humeur, et il n'y a pas une princesse au monde qui puisse donner davantage!»
Tout de suite, elle s'apaisa, heureuse d'être aimée ainsi, trouvant en effet qu'elle était bien sotte de pleurer. Lui, continuait:
«Si ton père et ta mère veulent, nous les installerons à Clichy, où j'ai vu des rez-de-chaussée avec des jardins pour pas cher.... Chez nous, dans notre trou empli de nos quatre meubles, c'est très gentil, mais c'est trop étroit; d'autant plus qu'il va nous falloir de la place...»
Et, souriant de nouveau, se tournant vers Mme Caroline, qui assistait, très touchée, à cette scène de ménage:
«Eh! oui, nous allons être trois, on peut bien l'avouer, maintenant que je suis un monsieur qui gagne sa vie!... N'est-ce pas? madame, encore un cadeau qu'elle va me faire, elle qui pleure de ne m'avoir rien apporté!»
Mme Caroline, dans l'incurable désespoir de sa stérilité, regarda Marcelle un peu rougissante et dont elle n'avait pas remarqué la taille déjà épaissie. A son tour, elle eut des larmes pleins les yeux.
«Ah! mes chers enfants, aimez-vous bien, vous êtes les seuls raisonnables et les seuls heureux!»
Puis, avant de prendre congé, Jordan donna des détails sur le journal _L'Espérance_. Gaiement, avec son horreur instinctive des affaires, il en parlait comme de la plus extraordinaire caverne, toute retentissante des marteaux de la spéculation. Le personnel entier, depuis le directeur jusqu'au garçon de bureau, spéculait, et lui seul, disait-il en riant, n'y avait pas joué, très mal vu, accablé sous le mépris de tous. D'ailleurs, l'écroulement de l'Universelle, surtout l'arrestation de Saccard, venaient de tuer net le journal. Il y avait eu une débandade des rédacteurs, tandis que Jantrou s'entêtait, aux abois, se cramponnant à cette épave, pour vivre encore des débris du naufrage. C'était fini, ces trois années de prospérité l'avaient dévasté, dans un monstrueux abus de tout ce qui s'achète, pareil à ces meurt-de-faim qui crèvent d'indigestion, le jour où ils s'attablent. Et la chose curieuse, logique du reste, c'était la déchéance finale de la baronne Sandorff, tombée à cet homme, au milieu du désarroi de la catastrophe, enragée et voulant rattraper son argent.
Au nom de la baronne, Mme Caroline avait légèrement pâli, pendant que Jordan, qui ignorait la rivalité des deux femmes, complétait son récit.
«Je ne sais pourquoi elle s'est donnée. Peut-être a-t-elle cru qu'il la renseignerait, grâce à ses relations d'agent de publicité. Peut-être n'a-t-elle roulé jusqu'à lui que par les lois mêmes de la chute, toujours de plus en plus bas. Il y a, dans la passion du jeu, un ferment désorganisateur que j'ai observé souvent, qui ronge et pourrit tout, qui fait de la créature de race la mieux élevée et la plus fière une loque humaine, le déchet balayé au ruisseau.... En tout cas, si cette fripouille de Jantrou avait gardé sur le coeur les coups de pied au derrière que lui allongeait, dit-on, le père de la baronne, quand il allait jadis quémander ses ordres, il est bien vengé aujourd'hui; car, moi qui vous parle, comme j'étais retourné au journal pour tacher d'être payé, je suis tombé sur une explication en poussant trop vivement une porte, j'ai vu, de mes yeux vu, Jantrou giflant la Sandorff, à la volée.... Oh! cet homme ivre, perdu d'alcool et de vices, tapant avec une brutalité de cocher sur cette dame du monde!»
D'un geste de souffrance, Mme Caroline le fit taire. Il lui semblait que cet excès d'abaissement l'éclaboussait elle-même.
Très caressante, Marcelle lui avait pris la main, sur le point de partir.
«Ne croyez pas au moins, chère madame, que nous soyons venus pour vous ennuyer. Paul, au contraire, défend beaucoup M. Saccard.
--Mais certainement! s'écria le jeune homme. Il a toujours été gentil avec moi. Je n'oublierai jamais la façon dont il nous a débarrassés du terrible Busch. Et puis, c'est tout de même un monsieur très fort... Quand vous le verrez, madame, dites-lui bien que le petit ménage lui garde une vive reconnaissance.»
Lorsque les Jordan furent partis Mme Caroline eut un geste de muette colère. De la reconnaissance, pourquoi? pour la ruine des Maugendre! Ces Jordan étaient comme Dejoie, s'en allaient avec les mêmes paroles d'excuse et de bons souhaits. Et pourtant ils savaient, ceux-là! ce n'était pas un ignorant, cet écrivain qui avait traversé le monde de la finance, plein d'un si beau mépris de l'argent. En elle, la révolte continuait, grandissait. Non! il n'y avait point de pardon possible, la boue était trop profonde. Cela ne la vengeait pas, la gifle de Jantrou à la baronne. C'était Saccard qui avait tout pourri.
Ce jour-là, Mme Caroline devait aller chez Mazaud, au sujet de certaines pièces qu'elle voulait joindre au dossier de son frère. Elle désirait également savoir quelle serait son attitude, dans le cas où la défense le citerait comme témoin. Le rendez-vous pris n'était que pour quatre heures, après la Bourse; et, seule enfin, elle passa plus d'une heure et demie à classer les renseignements qu'elle avait obtenus déjà. Elle commençait à voir clair, dans le monceau des ruines. De même, au lendemain d'un incendie, quand la fumée s'est dissipée et que le brasier s'est éteint, on déblaie les matériaux, avec le vivace espoir de trouver l'or des bijoux fondus.
D'abord, elle s'était demandé où avait pu passer l'argent. Dans cet engloutissement de deux cents millions, il fallait bien, si des poches s'étaient vidées, que d'autres se fussent emplies. Cependant, il paraissait certain que le râteau des baissiers n'avait pas ramassé toute la somme, un effroyable coulage en avait emporté un bon tiers. A la Bourse, les jours de catastrophe, on dirait que le sol boit l'argent, il s'en égare, il en reste, un peu à tous les doigts. Gundermann devait, à lui seul, avoir empoché une cinquantaine de millions. Puis, venait Daigremont, avec douze ou quinze. On citait encore le marquis de Bohain, dont le coup classique avait réussi une fois de plus: à la hausse chez Mazaud, il refusait de payer, tandis qu'il avait touché près de deux millions chez Jacoby, où il était à la baisse; seulement, cette fois, tout en sachant que le marquis avait mis ses meubles au nom de sa femme, en simple filou, Mazaud, affolé par ses pertes, parlait de lui envoyer du papier timbré. Presque tous les administrateurs de l'Universelle s'étaient, d'ailleurs, taillé royalement leur part, les uns, comme Huret et Kolb, en réalisant au plus haut cours, avant l'effondrement, les autres, comme le marquis et Daigremont, en passant aux baissiers, par une tactique de traîtres; sans compter que, dans une de ses dernières réunions, lorsque la société était déjà aux abois le conseil d'administration avait fait créditer chacun de ses membres de cent et quelques mille francs. Enfin, à la corbeille, Delarocque et Jacoby surtout passaient pour avoir gagné personnellement de grosses sommes, déjà englouties du reste dans les deux gouffres toujours béants, impossibles à combler, que creusaient chez le premier l'appétit de la femme et chez l'autre la passion du jeu. De même, le bruit courait que Nathansohn devenait un des rois de la coulisse, grâce à un gain de trois millions, qu'il avait réalisé en jouant pour son compte à la baisse, tandis qu'il jouait à la hausse pour Saccard; et la chance extraordinaire était qu'il aurait sauté certainement, engagé pour des achats considérables au nom de l'Universelle qui ne payait plus, si l'on n'avait pas été forcé de passer l'éponge, de faire cadeau de ce qu'elle devait, plus de cent millions, à la coulisse tout entière, reconnue insolvable. Un homme décidément heureux et adroit, ce petit Nathansohn! et quelle jolie aventure, dont on souriait, garder ce qu'on a gagné, ne pas payer ce qu'on a perdu!
Mais les chiffres restaient vagues, Mme Caroline ne pouvait arriver à une appréciation exacte des gains, car les opérations de Bourse se font en plein mystère, et le secret professionnel est strictement gardé par les agents de change. Même on n'aurait rien su en dépouillant les carnets, où les noms ne sont pas inscrits. Ainsi elle tenta en vain de connaître la somme qu'avait dû emporter Sabatani, disparu à la suite de la dernière liquidation. Encore une ruine, de ce côté, qui atteignait durement, Mazaud. C'était la commune histoire: le client louche accueilli d'abord avec défiance, déposant une petite couverture de deux ou trois mille francs, jouant sagement pendant les premiers mois, jusqu'au jour où, la médiocrité de la garantie oubliée, devenu l'ami de l'agent de change, il prenait la fuite, au lendemain de quelque tour de brigand. Mazaud parlait d'exécuter Sabatani, ainsi qu'il avait jadis exécuté Schlosser, un filou de la même bande, de l'éternelle bande qui exploite le marché, comme les voleurs d'autrefois exploitaient une forêt. Et le Levantin, cet Italien mâtiné d'Oriental, aux yeux de velours, qu'une légende douait d'un phénomène dont chuchotaient les femmes curieuses, était aller écumer la Bourse de quelque capitale étrangère, Berlin, disait-on, en attendant qu'on l'oubliât à Paris, et qu'il y revînt, de nouveau salué, prêt à recommencer son coup, au milieu de la tolérance générale.
Puis, Mme Caroline avait dressé une liste des désastres. La catastrophe de l'Universelle venait d'être une de ces terribles secousses qui ébranlent toute une ville. Rien n'était resté d'aplomb et solide, les crevasses gagnaient les maisons voisines, il y avait chaque jour de nouveaux écroulements. Les unes sur les autres, les banques s'effondraient, avec le fracas brusque des pans de murs demeurés debout après un incendie. Dans une muette consternation, on écoutait ces bruits de chute, on se demandait où s'arrêteraient les ruines. Elle, ce qui la frappait au coeur, c'était moins les banquiers, les sociétés, les hommes et les choses de la finance détruits, emportés dans la tourmente, que tous les pauvres gens, actionnaires, spéculateurs même, qu'elle avait connus et aimés, et qui étaient parmi les victimes. Après la défaite, elle comptait ses morts. Et il n'y avait pas seulement son pauvre Dejoie, les Maugendre imbéciles et lamentables, les tristes dames de Beauvilliers, si touchantes. Un autre drame l'avait bouleversée, la faillite du fabricant de soie Sédille, déclarée la veille. Celui-là, l'ayant vu à l'oeuvre comme administrateur, le seul du conseil, disait-elle, à qui elle aurait confié dix sous, elle le déclarait le plus honnête homme du monde. L'effrayante chose, que cette passion du jeu! Un homme qui avait mis trente ans à fonder par son travail et sa probité une des plus solides maisons de Paris, et qui, en moins de trois années, venait de l'entamer, de la ronger, au point que, d'un coup, elle était tombée en poudre!