L'Argent

Chapter 32

Chapter 323,760 wordsPublic domain

Mais Hamelin, cette fois, s'emportait, lui si conciliant d'ordinaire, désintéressé de tout ce qui n'était pas ses travaux. Il attaqua le jeu avec une violence extrême, l'Universelle succombait à la folie du jeu, une crise d'absolue démence. Sans doute, il n'était pas de ceux qui prétendaient qu'une banque peut laisser fléchir ses titres, comme une compagnie de chemins de fer par exemple la compagnie de chemins de fer a son immense matériel, qui fait ses recettes; tandis que le vrai matériel d'une banque est son crédit, elle agonise dès que son crédit chancelle. Seulement, il y avait là une question de mesure. S'il était nécessaire et même sage de maintenir le cours de 2 000 francs, il devenait insensé et complètement criminel de le pousser, de vouloir l'imposer à 3000 et davantage. Dès son arrivée, il avait exigé la vérité, toute la vérité. On ne pouvait plus lui mentir maintenant, lui dire, comme il avait toléré qu'on le déclarât en sa présence, devant la dernière assemblée, que la société ne possédait pas une de ses actions. Les livres étaient là, il en pénétrait aisément les mensonges. Ainsi, le compte Sabatani, il savait que ce prête-nom cachait les opérations faites par la société; et il pouvait y suivre, mois par mois, depuis deux ans, la fièvre croissante de Saccard, d'abord timide, n'achetant qu'avec prudence, poussé ensuite à des achats de plus en plus considérables, pour arriver à l'énorme chiffre de vingt-sept mille actions ayant coûté près de quarante-huit millions. N'était-ce pas fou, d'une impudente folie qui avait l'air de se moquer des gens, un pareil chiffre d'affaires mis sous le nom d'un Sabatani! Et ce Sabatani n'était pas le seul, il y avait d'autres hommes de paille, des employés de la banque, des administrateurs même, dont les achats, portés au compte des reports, dépassaient vingt mille actions, représentant elles aussi près de quarante-huit millions de francs. Enfin, tout cela n'était encore que les achats fermes, auxquels il fallait ajouter les achats à terme, opérés dans le courant de la dernière liquidation de janvier; plus de vingt mille actions pour une somme de soixante-sept millions et demi, dont l'Universelle avait à prendre livraison; sans compter, à la Bourse de Lyon, dix mille autres titres, vingt-quatre millions encore. Ce qui, en additionnant tout, démontrait que la société avait en main près du quart des actions émises par elle, et qu'elle avait payé ces actions de l'effroyable somme de deux cents millions. Là était le gouffre, où elle s'engloutissait.

Des larmes de douleur et de colère étaient montées aux yeux d'Hamelin. Lui qui venait de jeter si heureusement, à Rome, les bases de sa grande banque catholique, le Trésor du Saint-Sépulcre, pour permettre, aux jours prochains de la persécution, d'installer royalement le pape à Jérusalem, dans la gloire légendaire des lieux saints: une banque destinée à mettre le nouveau royaume de Palestine à l'abri des perturbations politiques, en basant son budget, avec la garantie des ressources du pays, sur toute une série d'émissions dont les chrétiens du monde entier allaient se disputer les titres! Et tout cela croulait d'un coup, dans cette imbécile démence du jeu! Il était parti laissant un bilan admirable, des millions à la pelle, une société dans une prospérité si prompte et si haute, qu'elle faisait l'étonnement du monde; et, moins d'un mois après, lorsqu'il revenait, les millions étaient fondus; la société était par terre, en poudre, il n'y avait plus rien qu'un trou noir, où le feu semblait avoir passé. Sa stupeur croissait, il exigeait violemment des explications, voulait comprendre quelle puissance mystérieuse venait de pousser Saccard à s'acharner ainsi contre l'édifice colossal qu'il avait élevé, à le détruire pierre par pierre d'un côté, tandis qu'il prétendait l'achever de l'autre.

Saccard, très nettement, sans se fâcher, répondit. Après les premières heures d'émotion et d'anéantissement, il s'était retrouvé, debout, solide, avec son indomptable espoir. Des trahisons avaient rendu la catastrophe terrible, mais rien n'était perdu, il allait tout relever. Et, d'ailleurs, si l'Universelle avait eu une prospérité si rapide et si grande, ne la devait-elle pas aux moyens qu'on lui reprochait? la création du syndicat, les augmentations successives du capital, le bilan hâtif du dernier exercice, les actions gardées par la société et plus tard les actions achetées en masse, follement. Tout cela faisait corps. Si l'on acceptait le succès, il fallait bien accepter les risques. Quand on chauffe trop une machine, il arrive qu'elle éclate. Du reste, il n'avouait aucune faute, il avait fait, simplement avec plus de carrure intelligente, ce que tout directeur de banque fait; et il ne lâchait pas son idée géniale, son idée géante de racheter la totalité des titres, d'abattre Gundermann. L'argent lui avait manqué, voilà tout. Maintenant, c'était à recommencer. Une assemblée générale extraordinaire venait d'être convoquée pour le lundi suivant, il se disait absolument certain de ses actionnaires, il obtiendrait d'eux les sacrifices indispensables, convaincu que, sur un mot de lui, tous apporteraient leur fortune. En attendant, on vivrait, grâce aux petites sommes que les autres maisons de crédit, les grandes banques, avançaient chaque matin pour les besoins pressants de la journée, dans la crainte d'un trop brusque effondrement, qui les aurait ébranlées elles-mêmes. La crise passée, tout allait reprendre et resplendir de nouveau.

«Mais, objecta Hamelin, que calmait déjà cette tranquillité souriante, ne voyez-vous pas, dans ces secours fournis par nos rivaux, une tactique, une idée de se garer d'abord et de rendre ensuite notre chute plus profonde, en la retardant?... Ce qui m'inquiète, c'est de voir Gundermann là-dedans.»

En effet, Gundermann, un des premiers, s'était offert, pour éviter l'immédiate déclaration de faillite, avec l'extraordinaire sens pratique d'un monsieur, qui, forcé de mettre le feu chez un voisin, se hâterait ensuite d'apporter des seaux d'eau, afin que le quartier entier ne fût pas détruit. Il était au-dessus de la rancune, il n'avait d'autre gloire que d'être le premier marchand d'argent du monde, le plus riche et le plus avisé, ayant réussi à sacrifier toutes ses passions à l'accroissement continu de sa fortune.

Saccard eut un geste d'impatience, exaspéré par cette preuve que le vainqueur donnait de sa sagesse et de son intelligence.

«Oh! Gundermann, il fait la grande âme, il croit qu'il me poignarde, avec sa générosité.»

Un silence régna, et ce fut Mme Caroline, restée jusque-là muette, qui reprit enfin:

«Mon ami, j'ai laissé mon frère vous parler comme il devait le faire, dans la légitime douleur qu'il a éprouvée, en apprenant toutes ces déplorables choses.... Mais notre situation, à nous autres, me semble claire, et, n'est-ce pas? il me paraît impossible qu'il se trouve compromis, si l'affaire tournait décidément mal. Vous savez à quel cours j'ai vendu, on ne pourra pas dire qu'il a poussé à la hausse, pour tirer un plus gros profit de ses titres. Et, d'ailleurs, si la catastrophe arrive, nous savons ce que nous avons à faire.... Je n'ai point, je l'avoue, votre espoir entêté. Seulement, vous avez raison, il faut lutter jusqu'à la dernière minute, et ce n'est pas mon frère qui vous découragera, soyez-en sûr.»

Elle était émue, reprise par sa tolérance pour cet homme si obstinément vivace, ne voulant pas cependant montrer cette faiblesse, car elle ne pouvait plus s'aveugler sur l'exécrable besogne qu'il avait faite, qu'il aurait sûrement faite encore, avec sa passion voleuse de corsaire sans scrupules.

«Certainement, déclara à son tour Hamelin, las et à bout de résistance, je ne vais pas vous paralyser, lorsque vous vous battez pour nous sauver tous. Comptez sur moi, si je puis vous être utile.»

Et, une fois de plus, à cette heure dernière, sous les plus effroyables menaces, Saccard les rassura, les reconquit, en les quittant sur ces paroles, pleines de promesses et de mystère:

«Dormez tranquilles.... Je ne puis encore parler, mais j'ai l'absolue certitude de tout remettre à flot avant la fin de l'autre semaine.»

Cette phrase, qu'il n'expliquait pas, il la répéta à tous les amis de la maison, à tous les clients qui vinrent, effarés, terrifiés, lui demander conseil. Depuis trois jours, le galop ne cessait pas, rue de Londres, au travers de son cabinet. Les Beauvilliers, les Maugendre, Sédille, Dejoie, accoururent à la file. Il les recevait, très calme d'un air militaire, avec des mots vibrants qui leur remettaient du courage au coeur; et, quand ils parlaient de vendre, de réaliser à perte, il se fâchait, leur criait de ne faire une pareille bêtise, s'engageant sur l'honneur les cours de 2 000 et même de 3 000 francs.

Malgré les fautes commises, tous gardaient en lui une foi aveugle qu'on le leur laissât, qu'il fût libre de les voler encore, et il débrouillerait tout, il finirait par tous les enrichir, ainsi qu'il l'avait juré. Si aucun accident ne se produisait avant le lundi, si on lui donnait le temps de réunir l'assemblée générale extraordinaire, personne ne doutait qu'il ne tirât l'Universelle saine et sauve des décombres.

Saccard avait songé à son frère Rougon, et c'était là ce secours tout-puissant dont il parlait, sans vouloir s'expliquer davantage. S'étant trouvé face à face avec Daigremont, le traître, et lui ayant fait d'amers reproches, il n'avait obtenu que cette réponse: «Mais, mon cher, n'est pas moi qui vous ai lâché, c'est votre frère!» Évidemment, cet homme était dans son droit: il n'avait fait l'affaire qu'à condition que Rougon en serait, on lui avait promis Rougon formellement, rien d'étonnant à ce qu'il se fût retiré, du moment où le ministre, loin d'en être, vivait en guerre avec l'Universelle et son directeur. C'était au moins une excuse sans réplique. Très frappé, Saccard venait de sentir sa faute immense, cette brouille ce frère qui seul pouvait le défendre, le rendre à ce point sacré, que personne n'oserait achever sa ruine, lorsqu'on saurait le grand homme derrière lui. Et ce fut, pour son orgueil, une des heures les plus dures, celle où il se décida à prier le député Huret d'intervenir en sa faveur. Du reste, il gardait une attitude de menace, refusait toujours de disparaître, exigeait comme une chose due l'aide de Rougon, qui avait plus d'intérêt que lui à éviter le scandale. Le lendemain, comme il attendait la visite promise d'Huret, il reçut simplement un billet, dans lequel, en termes vagues, on lui faisait dire de ne pas s'impatienter et de compter sur une bonne issue, si les circonstances ne s'y opposaient pas, plus tard. Il se contenta de ces quelques lignes, qu'il regarda comme une promesse de neutralité.

Mais la vérité était que Rougon venait de prendre l'énergique parti d'en finir, avec ce membre gangrené de sa famille, qui, depuis des années, le gênait, dans d'éternelles terreurs d'accidents malpropres, et qu'il préférait enfin trancher violemment. Si la catastrophe arrivait, il était résolu à laisser aller les choses. Puisqu'il n'obtiendrait jamais de Saccard son exil, le plus simple n'était-il pas de le forcer à s'expatrier lui-même, en lui facilitant la fuite, après quelque bonne condamnation? Un brusque scandale, un coup de balai, ce serait fini. D'ailleurs, la situation du ministre devenait difficile, depuis qu'il avait déclaré au Corps législatif, dans un mouvement d'éloquence mémorable, que jamais la France ne laisserait l'Italie s'emparer de Rome. Très applaudi par les catholiques, très attaqué par le tiers état de plus en plus puissant, il voyait arriver l'heure où ce dernier, aidé des bonapartistes libéraux, allait le faire sauter du pouvoir, à moins qu'il ne leur donnât aussi un gage. Et le gage, si les circonstances le voulaient, allait être l'abandon de cette Universelle, patronnée par Rome, devenue une force inquiétante. Enfin, ce qui avait achevé de le décider, c'était une communication secrète de son collègue des Finances, qui, sur le point de lancer un emprunt, avait trouvé Gundermann et tous les banquiers juifs très réservés, donnant à entendre qu'ils refuseraient leurs capitaux, tant que le marché resterait incertain pour eux, livré aux aventures. Gundermann triomphait. Plutôt les juifs, avec leur royauté acceptée de l'or, que les catholiques ultramontains maîtres du monde, s'ils devenaient les rois de la Bourse!

On raconta plus tard que le garde des sceaux Delcambre, acharné dans sa rancune contre Saccard, ayant fait pressentir Rougon sur la conduite à suivre vis-à-vis de son frère, au cas où la justice aurait à intervenir, en avait simplement reçu ce cri du coeur: «Ah! qu'il m'en débarrasse donc, je lui devrai un fameux cierge!» Dès lors, du moment où Rougon l'abandonnait, Saccard était perdu. Delcambre, qui le guettait depuis son arrivée au pouvoir, le tenait enfin sur la marge du Code, au bord même du vaste filet judiciaire, n'ayant plus qu'à trouver le prétexte pour lancer ses gendarmes et ses juges.

Un matin, Busch, furieux de n'avoir pas agi encore, se rendit au palais de justice. S'il ne se hâtait pas, jamais maintenant il ne tirerait de Saccard les quatre mille francs qui restaient dus à la Méchain, sur le fameux compte de frais, pour le petit Victor. Son plan était simplement de soulever un abominable scandale, en l'accusant de séquestration d'enfant, ce qui permettrait d'étaler les détails immondes du viol de la mère et de l'abandon du gamin. Un pareil procès fait au directeur de l'Universelle, dans l'émotion soulevée par la crise que traversait cette banque, cela remuerait tout Paris; et Busch espérait encore que Saccard, à la première menace, paierait. Mais le substitut qui se trouva chargé de le recevoir, un propre neveu de Delcambre, écouta son histoire d'un air d'impatience et d'ennui: non! non! rien à faire de sérieux avec de pareils commérages, ça ne tombait sous le coup d'aucun article du Code. Déconcerté, Busch s'emportait, parlait de sa longue patience, lorsque le magistrat l'interrompit brusquement, en lui entendant dire qu'il avait poussé la bonhomie, vis-à-vis de Saccard, jusqu'à placer des fonds en report, à l'Universelle. Comment! il avait des fonds compromis dans la déconfiture certaine de cette maison, et il n'agissait pas! Rien n'était plus simple, il n'avait qu'à déposer une plainte en escroquerie, car la justice, dès maintenant, se trouvait avertie de manoeuvres frauduleuses, qui allaient entraîner la banqueroute. C'était là le coup terrible à porter, et non l'autre histoire, le mélodrame d'une fille morte d'ivrognerie et d'un enfant grandi dans le ruisseau. Busch écoutait, la face attentive et grave, lancé sur cette nouvelle voie, entraîné à un acte qu'il n'était pas venu faire, dont il devinait les décisives conséquences: Saccard arrêté, l'Universelle frappée à mort. La seule peur de perdre son argent l'aurait décidé tout de suite, il ne demandait d'ailleurs que désastres, pour pêcher en eau trouble. Cependant, il hésita, il disait qu'il réfléchirait, qu'il reviendrait, et il fallut que le substitut lui mît la plume aux doigts, lui fît écrire, dans son cabinet même, sur son bureau, la plainte en escroquerie, qu'immédiatement, l'homme congédié, il porta, tout bouillant de zèle, à son oncle le garde des sceaux. L'affaire était bâclée.

Le lendemain, rue de Londres, au siège de la société, Saccard eut une longue entrevue avec les commissaires-censeurs et avec l'administrateur judiciaire, pour arrêter le bilan qu'il désirait présenter à l'assemblée générale. Malgré les sommes prêtées par les autres établissements financiers, on avait dû fermer les guichets, suspendre les paiements, devant les demandes croissantes. Cette banque, qui, un mois plus tôt, possédait près de deux cents millions dans ses caisses, n'avait pu rembourser, à sa clientèle affolée, que les quelques premières centaines de mille francs. Un jugement du tribunal de commerce avait déclaré d'office la faillite, à la suite d'un rapport sommaire, remis la veille par un expert, chargé d'examiner les livres. Malgré tout, Saccard, inconscient, promettait encore de sauver la situation, avec un aveuglement d'espoir, un entêtement de bravoure extraordinaires. Et précisément, ce jour-là, il attendait la réponse du parquet des agents de change, pour la fixation d'un cours de compensation, lorsque l'huissier entra lui dire que trois messieurs le demandaient, dans un salon voisin. C'était le salut peut-être, il se précipita, très gai, et il trouva un commissaire de police, aidé de deux agents, qui procéda à son arrestation immédiate. Le mandat d'amener venait d'être lancé, sur la lecture du rapport de l'expert, dénonçant des irrégularités d'écritures, et particulièrement sur la plainte en abus de confiance de Busch, qui prétendait que des fonds, confiés par lui pour être placés en report, avaient reçu une destination autre. A la même heure, on arrêtait également Hamelin, à son domicile, rue Saint-Lazare. Cette fois, c'était bien la fin, comme si toutes les haines, toutes les malchances aussi se fussent acharnées. L'assemblée générale extraordinaire ne pouvait plus se réunir, la Banque universelle avait vécu.

Mme Caroline n'était pas chez elle, au moment de l'arrestation de son frère, qui ne put que lui laisser quelques lignes écrites à la hâte. Lorsqu'elle rentra ce fut une stupeur. Jamais elle n'avait cru qu'on songeât même une minute à le poursuivre, tellement il lui apparaissait pur de tout trafic louche, innocenté par ses longues absences. Dès le lendemain de la faillite, le frère et la soeur s'étaient dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, en faveur de l'actif, voulant rester nuis, au sortir de cette aventure, comme ils y étaient rentrés nus; et la somme était forte, près de huit millions, dans lesquels se trouvaient engloutis les trois cent mille francs qu'ils avaient hérités d'une tante. Tout de suite, elle se lança en démarche, en sollicitations, elle ne vécut plus que pour améliorer le sort, préparer la défense de son pauvre Georges, reprise de crises de larmes, malgré sa vaillance, chaque fois qu'elle se l'imaginait innocent et sous les verrous, éclaboussé de cet affreux scandale, la vie dévastée, salie à jamais. Lui si doux, si faible, d'une dévotion d'enfant, d'une ignorance de «grosse bête» comme elle disait, en dehors de ses travaux techniques! Et, d'abord, elle s'était emportée contre Saccard, l'unique cause du désastre, l'ouvrier de leur malheur, dont elle reconstruisait et jugeait nettement l'oeuvre exécrable, depuis les jours du début, lorsqu'il la plaisantait si gaiement de lire le Code, jusqu'à ces jours de la fin, où, dans les sévérités de l'insuccès, devaient se payer toutes les irrégularités, qu'elle avait prévues et laissé commettre. Puis, torturée par ce remords de complicité qui la hantait, elle s'était tue, elle évitait de s'occuper ouvertement de lui, avec la volonté d'agir comme sil n'était pas. Quand elle devait prononcer son nom, elle semblait parler d'un étranger, d'une partie adverse dont les intérêts étaient différents des siens. Elle, qui visitait presque quotidiennement son frère à la Conciergerie, n'avait pas même demandé une autorisation, pour aller voir Saccard. Et elle était très brave, elle campait toujours dans leur appartement de la rue Saint-Lazare, recevant tous ceux qui se présentaient, même ceux qui venaient l'injure à la bouche, transformée ainsi en une femme d'affaires résolue à sauver ce qu'elle pourrait de leur honnêteté et de leur bonheur.

Durant les longues journées qu'elle passait de la sorte, en haut, dans ce cabinet des épures, où elle avait vécu de si belles heures de travail et d'espoir, un spectacle surtout la navrait. Lorsqu'elle s'approchait d'une fenêtre et qu'elle jetait un regard sur l'hôtel voisin, elle ne pouvait y voir sans un serrement de coeur, derrière les vitres de l'étroite pièce où les deux pauvres femmes se tenaient, les profils pâles de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille Alice. Ces journées de février étaient très douces, elle les apercevait souvent aussi marchant à pas ralentis, la tête basse, le long des allées du jardin moussu, ravagé par l'hiver. L'écroulement venait d'être effroyable dans ces deux existences. Les malheureuses qui, quinze jours plus tôt, possédaient dix-huit cent mille francs avec leurs six cents actions, n'en auraient tiré que dix-huit mille, aujourd'hui que le titre était tombé de trois mille francs à trente francs. Et leur fortune entière se trouvait fondue, emportée du coup les vingt mille francs de la dot, mis si péniblement de côté par la comtesse, les soixante-dix mille francs empruntés d'abord sur la ferme des Aublets, les Aublets eux-mêmes vendus ensuite deux cent quarante mille francs, lorsqu'ils en valaient quatre cent mille. Que devenir, quand les hypothèques dont l'hôtel était écrasé, mangeaient déjà huit mille francs par an, et qu'elles n'avaient jamais pu réduire le train de la maison à moins de sept mille, malgré leur ladrerie, les miracles d'économie sordide qu'elles accomplissaient, pour sauver les apparences et garder leur rang? Même en vendant leurs actions, comment vivre désormais, comment faire face à tous les besoins, avec ces dix-huit mille francs, l'épave dernière du naufrage? Une nécessité s'imposait, que la comtesse n'avait pas voulu encore envisager résolument quitter l'hôtel, l'abandonner aux créanciers hypothécaires, puisqu'il devenait impossible de payer les intérêts, ne pas attendre que ceux-ci le fissent mettre en vente, se retirer tout de suite au fond de quelque petit logement pour y vivre une vie étroite et effacée, jusqu'au dernier morceau de pain. Mais, si la comtesse résistait, c'était qu'il y avait là un arrachement de toute sa personne, la mort même de ce qu'elle avait cru être, l'effondrement de l'édifice de sa race que, depuis des années, elle soutenait de ses mains tremblantes, avec une obstination héroïque. Les Beauvilliers en location, n'ayant plus le toit des ancêtres, vivant chez les autres, dans la misère avouée des vaincus: est-ce que, vraiment, ce ne serait pas à mourir de honte? Et elle luttait toujours.

Un matin, Mme Caroline vit ces dames, sous le petit hangar du jardin, qui lavaient leur linge. La vieille cuisinière, presque impotente, ne leur était plus d'un grand secours; pendant les derniers froids, elles avaient dû la soigner; et il en était de même du mari, à la fois concierge, cocher et valet de chambre, qui avait grand-peine à balayer la maison et à tenir debout l'antique cheval, trébuchant et ravagé comme lui. Aussi ces dames s'étaient-elles mises résolument au ménage, la fille lâchant parfois ses aquarelles pour faire les maigres soupes dont vivaient chichement les quatre personnes, la mère époussetant les meubles, raccommodant les vêtements et les chaussures, avec cette idée d'économie infime qu'on usait moins les plumeaux, les aiguilles et le fil, depuis que c'était elle qui s'en servait. Seulement, dès que survenait une visite, il fallait les voir toutes deux fuir, jeter le tablier, se débarbouiller violemment, reparaître en maîtresses de maison, aux mains blanches et paresseuses. Sur la rue, le train n'avait pas changé, l'honneur était sauf le coupé sortait toujours correctement attelé, menant la comtesse et sa fille à leurs courses, les dîners de quinzaine réunissaient toujours les convives de chaque hiver, sans qu'il y eût un plat de moins sur la table, ni une bougie dans les candélabres. Et il fallait, comme Mme Caroline, dominer le jardin, pour savoir de quels terribles lendemains de jeûne était payé tout ce décor, cette façade mensongère d'une fortune disparue. Lorsqu'elle les voyait, au fond de ce puits humide, étranglé entre les maisons voisines, promenant leur mortelle mélancolie, sous les squelettes verdâtres des arbres centenaires, elle était prise d'une pitié immense, elle s'écartait de la fenêtre, le coeur déchiré de dans cette misère, comme si elle s'était sentie la complice de Saccard.