Chapter 27
Il lui sauta au cou, d'un mouvement irrésistible, il l'embrassa, car c'était elle qu'il remerciait d'être plus énergique et adroite que lui, dans ces difficultés de la vie qui le paralysaient.
«Non! non! dit Saccard, lorsque le jeune homme lui serra enfin la main, le plaisir est pour moi, vous êtes très gentils tous les deux de vous aimer si fort. Allez-vous-en tranquilles!»
Sa voiture, qui l'attendait, le mena en deux minutes rue Feydeau au milieu de ce Paris boueux, dans la bousculade des parapluies et l'éclaboussement des flaques. Mais, en haut, il eut beau sonner à la vieille porte dépeinte, où une plaque de cuivre étalait le mot: _Contentieux_, en grosses lettres noires: elle ne s'ouvrit pas, rien ne bougeait à l'intérieur. Et il se retirait, lorsque, dans sa contrariété vive, il l'ébranla violemment du poing. Alors, un pas traînard se fit entendre, et Sigismond parut.
«Tiens! c'est vous!... Je croyais que c'était mon frère qui remontait et qui avait oublié sa clef. Moi, jamais je ne réponds aux coups de sonnette.... Oh! il ne tardera pas, vous pouvez l'attendre, si vous tenez à le voir.»
Du même pas pénible et chancelant, il retourna, suivi du visiteur, dans la chambre qu'il occupait, sur la place de la Bourse. Il y faisait encore plein jour, à ces hauteurs, au-dessus de la brume dont la pluie emplissait le fond des rues. La pièce était d'une nudité froide, avec son étroit lit de fer, sa table et ses deux chaises, ses quelques planches encombrées de livres, sans un meuble. Devant la cheminée, un petit poêle, mal entretenu, oublié, venait de s'éteindre.
«Asseyez-vous, monsieur. Mon frère m'a dit qu'il ne faisait que descendre et remonter.»
Mais Saccard refusait la chaise en le regardant, frappé des progrès que la phtisie avait faits chez ce grand garçon pâle, aux yeux d'enfant, des yeux noyés de rêve, singuliers sous l'énergique obstination du front. Entre les longues boucles de ses cheveux, son visage s'était extraordinairement creusé, comme allongé et tiré vers la tombe.
«Vous avez été souffrant?» demanda-t-il, ne sachant que dire.
Sigismond eut un geste de complète indifférence.
«Oh! comme toujours. La dernière semaine n'a pas été bonne, à cause de ce vilain temps. Mais ça va bien tout de même.... Je ne dors plus, je ne puis travailler, et j'ai un peu de fièvre, ça me tient chaud.... Ah! on aurait tant à faire!»
Il s'était remis devant sa table, sur laquelle un livre, en langue allemande, se trouvait grand ouvert. Et il reprit:
«Je vous demande pardon de m'asseoir, j'ai veillé toute la nuit, pour lire cette oeuvre que j'ai reçue hier.... Une oeuvre, oui! dix années de la vie de mon maître, Karl Marx, l'étude qu'il nous promettait depuis long temps sur le capital!... Voici notre Bible, maintenant, la voici!»
Curieusement, Saccard vint jeter un regard sur le livre; mais la vue des caractères gothiques le rebuta tout de suite.
«J'attendrai qu'il soit traduit», dit-il en riant.
Le jeune homme, d'un hochement de tête, sembla dire que, même traduit, il ne serait guère pénétré que par les seuls initiés. Ce n'était pas un livre de propagande. Mais quelle force de logique, quelle abondance victorieuse de preuves, dans la fatale destruction de notre société actuelle, basée sur le système capitaliste! La plaine était rase, on pouvait reconstruire.
«Alors, c'est le coup de balai? demanda Saccard, toujours plaisantant.
--En théorie, parfaitement! répondit Sigismond. Tout ce que je vous ai expliqué un jour, toute la marche de révolution est là. Reste à l'exécuter en fait.... Mais vous êtes aveugles, si vous ne voyez point les pas considérables que l'idée fait à chaque heure. Ainsi, vous qui, avec votre Universelle, avez remué et centralisé en trois ans des centaines de millions, vous ne semblez absolument pas vous douter que vous nous conduisez tout droit au collectivisme.... J'ai suivi votre affaire avec passion, oui! de cette chambre perdue, si tranquille, j'en ai étudié le développement jour par jour, et je la connais aussi bien que vous, et je dis que c'est une fameuse leçon que vous nous donnez là, car l'État collectiviste n'aura à faire que ce que vous faites, vous exproprier en bloc, lorsque vous aurez exproprié en détail les petits, réaliser l'ambition de votre rêve démesuré, qui est, n'est-ce pas? d'absorber tous les capitaux du monde, d'être l'unique banque, l'entrepôt général de la fortune publique.... Oh! je vous admire beaucoup, moi! je vous laisserais aller, si j'étais le maître, parce que vous commencez notre besogne, en précurseur de génie.»
Et il souriait de son pâle sourire de malade, en remarquant l'attention de son interlocuteur, très surpris de le trouver si au courant des affaires du jour, très flatté aussi des éloges intelligents.
«Seulement, continua-t-il, le beau matin où nous vous exproprierons au nom de la nation, remplaçant vos intérêts privés par l'intérêt de tous, faisant de votre grande machine à sucer l'or des autres, la régulatrice même de la richesse sociale, nous commencerons par supprimer ça.»
Il avait trouvé un sou parmi les papiers de sa table, il tenait en l'air, entre deux doigts, comme la victime désignée.
«L'argent! s'écria Saccard, supprimer l'argent! la bonne folie!
--Nous supprimerons l'argent monnayé... Songez donc que la monnaie métallique n'a aucune place, aucune raison d'être, dans l'État collectiviste. A titre de rémunération, nous le remplaçons par nos bons de travail; et, si vous le considérez comme mesure de la valeur, nous en avons une autre qui nous en tient parfaitement lieu, celle que nous obtenons en établissant la moyenne des journées de besogne, dans nos chantiers.... Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourir de faim. N'est-ce pas épouvantable, cette possession de l'argent qui accumule les fortunes privées, barre le chemin à la féconde circulation, fait des royautés scandaleuses, maîtresses souveraines du marché financier et de la production sociale? Toutes nos crises, toute notre anarchie vient de là.... Il faut tuer, tuer l'argent!»
Mais Saccard se fâchait. Plus d'argent, plus d'or, plus de ces astres luisants, qui avaient éclairé sa vie! Toujours la richesse s'était matérialisée pour lui dans cet éblouissement de la monnaie neuve, pleuvant comme une averse de printemps, au travers du soleil, tombant en grêle sur la terre qu'elle couvrait, des tas d'argent, des tas d'or, qu'on remuait à la pelle, pour le plaisir de leur éclat et de leur musique. Et l'on supprimait cette gaieté, cette raison de se battre et de vivre!
«C'est imbécile, oh! ça, c'est imbécile!... Jamais, entendez-vous!
--Pourquoi jamais? pourquoi imbécile?... Est-ce que, dans l'économie de la famille, nous faisons usage de l'argent? Vous n'y voyez que l'effort en commun et que l'échange.... Alors, à quoi bon l'argent, lorsque la société ne sera plus qu'une grande famille, se gouvernant elle-même?
--Je vous dis que c'est fou!... Détruire l'argent, mais c'est la vie même, l'argent! Il n'y aurait plus rien, plus rien!»
Il allait et venait, hors de lui. Et, dans cet emportement, comme il passait devant la fenêtre, il s'assura d'un regard que la Bourse était toujours là, car peut-être ce terrible garçon l'avait-il, elle aussi, effondrée d'un souffle. Elle y était toujours, mais très vague au fond de la nuit tombante, comme fondue sous le linceul de pluie, un pâle fantôme de Bourse près de s'évanouir en une fumée grise.
«D'ailleurs, je suis bien bête de discuter. C'est impossible... Supprimez donc l'argent, je demande à voir ça.
--Bah! murmura Sigismond, tout se supprime, tout se transforme et disparaît.... Ainsi, nous avons bien vu la forme de la richesse changer déjà une fois, lorsque la valeur de la terre a baissé, que la fortune foncière, domaniale, les champs et les bois, a décliné devant la fortune mobilière, industrielle, les titres de rente et les actions, et nous assistons aujourd'hui à une précoce caducité de cette dernière, à une sorte de dépréciation rapide, car il est certain que le taux s'avilit, que le cinq pour cent normal n'est plus atteint.... La valeur de l'argent baisse donc, pourquoi l'argent ne disparaîtrait-il pas, pourquoi une nouvelle forme de la fortune ne régirait-elle pas les rapports sociaux? C'est cette fortune de demain que nos bons de travail apporteront.»
Il s'était absorbé dans la contemplation du sou, comme s'il eût rêvé qu'il tenait le dernier sou des vieux âges, un sou égaré, ayant survécu à l'antique société morte. Que de joies et que de larmes avaient usé l'humble métal! Et il était tombé à la tristesse de l'éternel désir humain.
«Oui, reprit-il doucement, vous avez raison, nous ne verrons pas ces choses. Il faut des années, des années. Sait-on même si jamais l'amour des autres aura en soi assez de vigueur pour remplacer l'égoïsme, dans l'organisation sociale.... Pourtant, j'ai espéré le triomphe plus prochain, j'aurais tant voulu assister à cette aube de la justice.»
Un instant, l'amertume du mal dont il souffrait brisa sa voix. Lui qui, dans sa négation de la mort, la traitait comme si elle n'était pas, eut un geste, pour l'écarter. Mais, déjà, il se résignait.
«J'ai fait ma tâche, je laisserai mes notes, dans le cas où je n'aurais pas le temps d'en tirer l'ouvrage complet de reconstruction que j'ai rêvé. Il faut que la société de demain soit le fruit mûr de la civilisation, car, si l'on ne garde la bon côté de l'émulation et du contrôle, tout croule.... Ah! cette société, comme je la vois nettement à cette heure, créée enfin, complète, telle que je suis parvenu, après tant de veilles, à la mettre debout! Tout est prévu, résolu, c'est enfin la souveraine justice, l'absolu bonheur. Elle est là, sur le papier, mathématique, définitive.»
Et il promenait ses longues mains émaciés parmi les notes éparses, et il s'exaltait, dans ce rêve des milliards reconquis, partagé équitablement, entre tous dans cette joie, et cette santé qu'il rendait d'un trait de plume à l'humanité souffrante, lui qui ne mangeait plus, qui ne dormait plus, qui achevait de mourir sans besoins, au milieu de la nudité de sa chambre.
Mais une voix rude fit tressaillir Saccard.
«Qu'est-ce que vous faite là?»
C'était Busch qui rentrait et qui jetait sur le visiteur un regard oblique d'amant jaloux dans sa continuelle crainte qu'on ne donnât une crise de toux son frère, en le faisant trop parler. D'ailleurs, il n'attendit pas la réponse, il grondait maternellement, désespéré.
«Comment! tu as encore laissé mourir ton poêle! Je te demande un peu si c'est raisonnable, par une humidité pareille!»
Déjà, pliant les genoux, malgré la lourdeur de son grand corps, il cassait du menu bois, il rallumait le feu. Puis, il alla chercher un balai, fit le ménage, s'inquiéta de la potion que le malade devait prendre toutes les deux heures. Et il ne se montra tranquille que lorsqu'il eut décidé celui-ci à s'allonger sur le lit, pour se reposer.
«Monsieur Saccard, si vous désirez passer dans mon cabinet...»
Mme Méchain s'y trouvait, assise sur l'unique chaise.
Elle et Busch venaient de faire, dans le voisinage, une visite importante, dont la pleine réussite les enchantait. C'était enfin, après une attente désespérée, l'heureuse mise en marche d'une des affaires qui les tenaient le plus au coeur. Pendant trois ans, la Méchain avait battu le pavé, en quête de Léonie Cron, cette fille séduite, à laquelle le comte de Beauvilliers avait signé une reconnaissance de dix mille francs, payable le jour de sa majorité. Vainement, elle s'était adressée à son cousin Fayeux, le receveur de rentes de Vendôme, qui avait acheté pour Busch la reconnaissance, dans un lot de vieilles créances, provenant de la succession du sieur Charpier, marchand de grains, usurier à ses heures: Fayeux ne savait rien, écrivait seulement que la fille Léonie Cron devait être en service chez un huissier, à Paris, qu'elle avait quitté depuis plus de dix ans Vendôme, où elle n'était jamais revenue et où il ne pouvait même questionner un seul de ses parents, tous étant morts. La Méchain avait bien découvert l'huissier, et elle était arrivée à suivre de là Léonie chez un boucher, chez une dame galante, chez un dentiste; mais, à partir du dentiste, le fil se cassait brusquement, la piste s'interrompait, une aiguille dans une botte de foin, une fille tombée, perdue dans la boue du grand Paris. Sans résultat, elle avait couru les bureaux de placement, visité les garnis borgnes, fouillé la basse débauche, toujours aux aguets, tournant la tête, interrogeant, dès que ce nom de Léonie frappait ses oreilles. Et cette fille, qu'elle était allée chercher bien loin, voilà qu'elle venait, ce jour-là, par un hasard, de mettre la main sur elle, rue Feydeau, dans la maison publique voisine, où elle relançait une ancienne locataire de la cité de Naples, qui lui devait trois francs. Un coup de génie la lui avait fait flairer et reconnaître, sous le nom distingué de Léonie, au moment où madame l'appelait au salon d'une voix perçante. Tout de suite, Busch, averti, était revenu avec elle à la maison, pour traiter; et cette grosse fille, aux durs cheveux noirs tombant sur les sourcils, à la face plate et molle, d'une bassesse immonde, l'avait d'abord surpris; puis il s'était rendu compte de son charme spécial, surtout avant ses dix années de prostitution, ravi d'ailleurs qu'elle fût tombée si bas, abominable. Il lui avait offert mille francs, si elle lui abandonnait ses droits sur la reconnaissance. Elle était stupide, elle avait accepté le marché avec une joie d'enfant. Enfin, on allait donc pouvoir traquer la comtesse de Beauvilliers, on avait l'arme cherchée, inespérée même, à ce point de laideur et de honte!
«Je vous attendais, monsieur Saccard. Nous avons à causer.... Vous avez reçu ma lettre, n'est-ce pas?»
Dans l'étroite pièce, bondée de dossiers, déjà noire, qu'une maigre lampe éclairait d'une lumière fumeuse, la Méchain, immobile et muette, ne bougeait pas de l'unique chaise. Et resté debout, ne voulant point avoir l'air d'être venu sur une menace, Saccard entama tout de suite l'affaire Jordan, d'une voix dure et méprisante.
«Pardon, je suis monté pour régler une dette d'un de mes rédacteurs... Le petit Jordan, un très charmant garçon, que vous poursuivez à boulets rouges, avec une férocité vraiment révoltante. Ce matin encore, parait-il, vous vous êtes conduit envers sa femme comme un galant homme rougirait de le faire...»
Saisi d'être attaqué de la sorte, lorsqu'il s'apprêtait à prendre l'offensive, Busch perdit pied, oublia l'autre histoire, s'irrita sur celle-ci.
«Les Jordan, vous venez pour les Jordan... il n'y a pas de femme, il n'y a pas de galant homme, dans les affaires. Quand on doit, on paie, je ne connais que ça.... Des bougres qui se fichent de moi depuis des années, dont j'ai eu une peine du diable à tirer quatre cents francs sou à sou!... Ah! tonnerre de Dieu, oui! je les ferai vendre, je les jetterai à la rue demain matin, si je n'ai pas ce soir, là, sur mon bureau, les trois cent trente francs quinze centimes qu'ils me doivent encore.»
Et Saccard, par tactique, pour le mettre hors de lui, ayant dit qu'il était déjà payé quarante fois de cette créance, qui ne lui avait sûrement pas coûté dix francs, il s'étrangla en effet de colère.
«Nous y voilà! vous n'avez tous que ça à dire.... Et il y a aussi les frais, n'est-ce pas? cette dette de trois cents francs qui est montée à plus de sept cents.... Mais est-ce que ça me regarde, moi? On ne me paie pas, je poursuis. Tant pis si la justice est chère, c'est sa faute!... Alors, quand j'ai acheté une créance de dix francs, je devrais me faire rembourser dix francs, et ce serait fini. Eh bien, et mes risques, et mes courses, et mon travail de tête, oui! et mon intelligence? Justement, tenez, pour cette affaire Jordan, vous pouvez consulter madame, qui est là. C'est elle qui s'en est occupée. Ah! elle en a fait des pas et des démarches, elle en a usé de la chaussure, à monter les escaliers de tous les journaux, d'où on la flanquait à la porte comme une mendiante, sans jamais lui donner l'adresse. Cette affaire, mais nous l'avons nourrie pendant des mois, nous y avons rêvé, nous y avons travaillé comme à un de nos chefs-d'oeuvre, elle me coûte une somme folle, à dix sous l'heure seulement!»
Il s'exaltait, il montra d'un grand geste les dossiers qui emplissaient la pièce.
«J'ai ici pour plus de vingt millions de créances, et de tous les âges, de tous les mondes, d'infimes et de colossales.... Les voulez-vous pour un million? je vous les donne. Quand on pense qu'il y a des débiteurs que je file depuis un quart de siècle! Pour obtenir d'eux quelques misérables centaines de francs, même moins parfois, je patiente des années, j'attends qu'ils réussissent ou qu'ils héritent.... Les autres, les inconnus, les plus nombreux, dorment là, regardez! dans ce coin, tout ce tas énorme. C'est le néant ça, ou plutôt c'est la matière brute, d'où il faut que je tire la vie, je veux dire ma vie, Dieu sait après quelle complication de recherches et d'ennuis!... Et vous voulez que, lorsque j'en tiens un enfin, solvable, je ne le saigne pas? Ah! non, vous me croiriez trop bête, vous ne seriez pas si bête, vous!»
Sans s'attarder à discuter davantage, Saccard tira son portefeuille.
«Je vais vous donner deux cents francs, et vous allez me rendre le dossier Jordan, avec un acquit de tout compte.»
Busch sursauta d'exaspération.
«Deux cents francs, jamais de la vie!... C'est trois cent trente francs quinze centimes. Je veux les centimes.»
Mais, de sa voix égale, avec la tranquille assurance de l'homme qui connaît la puissance de l'argent, montré, étalé, Saccard répéta à deux, à trois reprises:
«Je vais vous donner deux cents francs...»
Et le juif, convaincu au fond qu'il était raisonnable de transiger, finit par consentir, dans un cri de rage, les larmes aux yeux.
«Je suis trop faible. Quel sale métier!... Parole d'honneur! on me dépouille, on me vole.... Allez! pendant que vous y êtes, ne vous gênez pas, prenez-en d'autres, oui! fouillez dans le tas, pour vos deux cents francs!»
Puis, lorsque Busch eut signé un reçu et écrit un mot pour l'huissier, car le dossier n'était plus chez lui, il souffla un moment devant son bureau, tellement secoué, qu'il aurait laissé partir Saccard, sans la Méchain, qui n'avait pas eu un geste ni une parole.
«Et l'affaire?» dit-elle.
Il se souvint brusquement, il allait prendre sa revanche. Mais tout ce qu'il avait préparé, son récit, ses questions, a marche savante de l'entretien, se trouva emporté d'un coup, dans sa hâte d'arriver au fait.
«L'affaire, c'est vrai.... Je vous ai écrit, monsieur Saccard. Nous avons maintenant un vieux compte à régler ensemble...»
Il avait allongé la main pour prendre le dossier Sicardot, qu'il ouvrit devant lui.
«En 1852, vous êtes descendu dans un hôtel meublé de la rue de la Harpe, vous y avez souscrit douze billets de cinquante francs à une demoiselle Rosalie Chavaille, âgée de seize ans, que vous avez violentée, un soir, dans l'escalier.... Ces billets, les voici. Vous n'en avez pas payé un seul, car vous êtes parti sans laisser d'adresse, avant l'échéance du premier. Et le pis est qu'ils sont signés d'un faux nom, Sicardot, le nom de votre première femme...»
Très pâle. Saccard écoutait, regardait. C'était, au milieu d'un saisissement inexprimable, tout le passé qui s'évoquait, une sensation d'écroulement, une masse énorme et confuse qui retombait sur lui. Dans cette peur de la première minute, il perdit la tête, il bégaya.
«Comment savez-vous?... Comment avez-vous ça?»
Puis, de ses mains tremblantes, il se hâta de tirer de nouveau son portefeuille, n'ayant que l'idée de payer, de rentrer en possession de ce dossier fâcheux.
«Il n'y a pas de frais, n'est-ce pas?... C'est six cents francs.... Oh! il y aurait beaucoup à dire, mais j'aime mieux payer, sans discussion.»
Et il tendit six billets de banque.
«Tout à l'heure! cria Busch, qui repoussa l'argent. Je n'ai pas terminé... Madame, que vous voyez là, est la petite-cousine de Rosalie, et ces papiers sont à elle, c'est en son nom que je poursuis le remboursement.... Cette pauvre Rosalie est restée infirme, à la suite de votre violence. Elle a eu beaucoup de malheurs, elle est morte dans une misère affreuse, chez madame, qui l'avait recueillie.... Madame, si elle voulait, pourrait vous raconter des choses...
--Des choses terribles!» accentua de sa petite voix la Méchain, rompant son silence.
Effaré, Saccard se tourna vers elle, l'ayant oubliée, tassée là comme une outre dégonflée à demi. Elle l'avait toujours inquiété, avec son louche commerce d'oiseau de carnage sur les valeurs déclassées; et il la retrouvait, mêlée à cette histoire désagréable.
«Sans doute, la malheureuse, c'est bien fâcheux, murmura-t-il. Mais, si elle est morte, je ne vois vraiment.... Voici toujours les six cents francs.»
Une seconde fois, Busch refusa de prendre la somme.
«Pardon, c'est que vous ne savez pas encore tout, c'est qu'elle a eu un enfant.... Oui, un enfant qui est dans sa quatorzième année, un enfant qui vous ressemble à un tel point, que vous ne pouvez le renier.»
Abasourdi, Saccard répéta à plusieurs reprises:
«Un enfant, un enfant...»
Puis, replaçant d'un geste brusque les six billets de banque dans son portefeuille, tout à coup remis d'aplomb et très gaillard:
«Ah! ça, dites donc, est-ce que vous vous moquez de moi? S'il y a un enfant, je ne vous fiche pas un sou.... Le petit a hérité de sa mère, c'est le petit qui aura ça et tout ce qu'il voudra par-dessus le marché... Un enfant, mais c'est très gentil, mais c'est tout naturel, il n'y a pas de mal à avoir un enfant. Au contraire, ça me fait beaucoup de plaisir, ça me rajeunit, parole d'honneur!... Où est-il, que j'aille le voir? Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené tout de suite?»
Stupéfié à son tour, Busch songeait à sa longue hésitation, aux ménagements infinis que Mme Caroline prenait pour révéler l'existence de Victor à son père. Et, démonté, il se jeta dans les explications les plus violentes, les plus compliquées, lâchant tout à la fois, les six mille francs d'argent prêté et de frais d'entretien que la Méchain réclamait, les deux mille francs d'acompte donnés par Mme Caroline, les instincts épouvantables de Victor, son entrée à l'Oeuvre du Travail. Et, de son côté, Saccard sursautait, à chaque nouveau détail. Comment, six mille francs! qui lui disait qu'au contraire on n'avait pas dépouillé le gamin? Un acompte de deux mille francs! on avait eu l'audace d'extorquer à une dame de ses amies deux mille francs! mais c'était un vol, un abus de confiance! Ce petit, parbleu! on l'avait mal élevé, et l'on voulait qu'il payât ceux qui étaient responsables de cette mauvaise éducation! On le prenait donc pour un imbécile!
«Pas un sou! cria-t-il, entendez-vous, ne comptez pas tirer un sou de ma poche!»
Busch, blême, s'était mis debout devant sa table.
«C'est ce que nous verrons. Je vous traînerai en justice.
--Ne dites donc pas de bêtises. Vous savez bien que la justice ne s'occupe pas de ces choses-là... Et, si vous espérez me faire chanter, c'est encore plus bête, parce que, moi, je me fiche de tout. Un enfant! mais je vous dis que ça me flatte!»
Et, comme la Méchain bouchait la porte, il dut la bousculer, l'enjamber, pour sortir. Elle suffoquait, elle lui jeta dans l'escalier, de sa voix de flûte:
«Canaille! sans coeur!
--Vous aurez de nos nouvelles!» hurla Busch, qui referma la porte à la volée.
Saccard était dans un tel état d'excitation, qu'il donna l'ordre à son cocher de rentrer directement, rue Saint-Lazare. Il avait hâte de voir Mme Caroline, il l'aborda sans une gêne, la gronda tout de suite d'avoir donné les deux mille francs.
«Mais, ma chère amie, jamais on ne lâche de l'argent comme ça... Pourquoi diable avez-vous agi sans me consulter?»