Chapter 26
D'abord, dès neuf heures, comme Jordan venait de partir pour toute une enquête sur un accident dont il devait rendre compte Marcelle, à peine débarbouillée, encore en camisole, avait eu la stupeur de voir tomber chez eux Busch, en compagnie de deux messieurs très sales, peut-être des huissiers, peut-être des bandits, ce qu'elle n'avait jamais pu décider au juste. Cet abominable Busch, sans doute abusant de ce qu'il ne trouvait là qu'une femme, déclarait qu'ils allaient tout saisir, si elle ne le payait pas sur-le-champ. Et elle avait eu beau se débattre, n'ayant eu connaissance d'aucune des formalités légales: il affirmait la signification du jugement, l'apposition de l'affiche, avec une telle carrure, qu'elle en était restée éperdue, finissant par croire à la possibilité de ces choses sans qu'on les sache. Mais elle ne se rendait point, expliquait que son mari ne rentrerait même pas déjeuner, qu'elle ne laisserait toucher à rien, avant qu'il fût là. Alors, entre les trois louches personnages et cette jeune femme, à moitié dévêtue, les cheveux sur les épaules, avait commencé la plus pénible des scènes, eux inventoriant déjà les objets, elle fermant les armoires, se jetant devant la porte, comme pour les empêcher de rien sortir. Son pauvre petit logement dont elle était si fière, ses quatre meubles qu'elle faisait reluire, la tenture d'andrinople de la chambre qu'elle avait clouée elle-même! Ainsi qu'elle le criait avec une bravoure guerrière, il faudrait lui marcher sur le corps; et elle traitait Busch de canaille et de voleur, à la volée oui! un voleur, qui n'avait pas honte de réclamer sept cent trente francs quinze centimes, sans compter les nouveaux frais, pour une créance de trois cents francs, une créance achetée par lui cent sous, au tas, avec des chiffons et de la vieille ferraille! Dire qu'ils avaient déjà, par acomptes, donné quatre cents francs, et que ce voleur-là parlait d'emporter leurs meubles, en paiement des trois cents et tant de francs qu'il voulait leur voler encore! Et il savait parfaitement qu'ils étaient de bonne foi, qu'ils l'auraient payé tout de suite, s'ils avaient eu la somme. Et il profitait de ce qu'elle était seule, incapable de répondre, ignorante de la procédure, pour l'effrayer et la faire pleurer. Canaille! voleur! voleur! Furieux, Busch criait plus haut qu'elle, se tapait violemment la poitrine: est-ce qu'il n'était pas un honnête homme? est-ce qu'il n'avait pas payé la créance de bel et bon argent? il était en règle avec la loi, il entendait en finir. Cependant, comme un des deux messieurs très sales ouvrait les tiroirs de la commode, à la recherche du linge, elle avait eu une attitude si terrible, menaçant d'ameuter la maison et la rue, que le juif s'était un peu radouci. Enfin, après une demi-heure encore de basse discussion, il avait consenti à attendre jusqu'au lendemain, avec l'enragé serment que prendrait tout, le lendemain, si elle lui manquait de parole. Oh! quelle honte brûlante dont elle souffrait encore, ces vilains hommes chez eux, blessant toutes ses tendresses, toutes ses pudeurs, fouillant jusqu'au lit, empestant la chambre si heureuse, ont elle avait dû laisser la fenêtre grande ouverte, après leur départ!
Mais un autre chagrin, plus profond, attendait Marcelle, ce jour-là. L'idée lui était venue de courir tout de suite chez ses parents, pour leur emprunter la somme: de cette manière, lorsque son mari rentrerait, le soir, elle ne le désespérerait pas, elle pourrait le faire rire avec la scène du matin. Déjà, elle se voyait lui racontant la grande bataille, l'assaut féroce donné à leur ménage, la façon héroïque dont elle avait repoussé l'attaque. Le coeur lui battait très fort, en entrant dans le petit hôtel de la rue Legendre, cette maison cossue où elle avait grandi et où elle croyait ne plus trouver que des étrangers, tellement l'air lui semblait, autre, glacial. Comme ses parents se mettaient à table, elle avait accepté de déjeuner, pour les disposer mieux. Tout le temps du repas, la conversation était restée sur la hausse des actions de l'Universelle, dont, la veille encore, le cours avait monté de vingt francs; et elle s'étonnait de trouver sa mère plus enfiévrée, plus âpre que son père, elle qui, au commencement, tremblait à la seule idée de spéculation maintenant, avec une violence de femme conquise, c'était elle qui le gourmandait de sa timidité, acharnée aux grands coups du hasard. Dès les hors-d'oeuvre, elle s'était emportée, saisie de ce qu'il parlait de vendre leurs soixante-quinze actions à ce cours inespéré de deux mille cinq cent vingt francs, ce qui leur aurait fait cent quatre-vingt-neuf mille francs, un joli gain, plus de cent mille francs sur le prix d'achat. Vendre! quand _La Cote financière_ promettait le cours de trois mille francs! est-ce qu'il devenait fou? Car, enfin, _La Cote financière_ était connue pour sa vieille honnêteté, lui-même répétait souvent qu'avec ce journal-là on pouvait dormir sur ses deux oreilles! Ah! non, par exemple, elle ne le laisserait pas vendre! elle vendrait plutôt l'hôtel, pour acheter encore! Et Marcelle, silencieuse, le coeur serré à entendre voler passionnément ces gros chiffres, cherchait comment elle allait oser demander un prêt de cinq cents francs, dans cette maison envahie par le jeu, où elle avait vu monter peu à peu le flot des journaux financiers, qui la submergeaient aujourd'hui du rêve grisant de leur publicité. Enfin, au dessert, elle s'était risquée: il leur fallait cinq cents francs, on allait les vendre, ses parents ne pouvaient les abandonner dans ce désastre. Le père, tout de suite, avait baissé la tête, avec un coup d'oeil embarrassé vers sa femme. Mais déjà la mère refusait d'une voix nette. Cinq cents francs! où voulait-on qu'elle les trouvât? Tous leurs capitaux étaient engagés dans des opérations; et, d'ailleurs, ses anciennes diatribes revenaient quand on avait épousé un meurt-de-faim, un homme qui écrivait des livres, on acceptait les conséquences de sa sottise, on n'essayait pas de retomber à la charge des siens. Non! elle n'avait pas un sou pour les paresseux qui, avec leur beau mépris affecté de l'argent, ne rêvent que de manger celui des autres. Et elle avait laissé partir sa fille, et celle-ci s'en était allée désespérée, le coeur saignant de ne plus reconnaître sa mère, elle si raisonnable et si bonne autrefois.
Dans la rue, Marcelle avait marché, inconsciente, regardant si elle ne trouverait pas de l'argent par terre. Puis l'idée brusque lui était venue de s'adresser à l'oncle Chave; et, immédiatement, elle s'était présentée au discret rez-de-chaussée de la rue Nollet, pour ne pas le manquer, avant la Bourse. Il y avait eu des chuchotements, des rires de fillettes. Pourtant, la porte ouverte, elle avait aperçu le capitaine seul, fumant sa pipe, et il s'était désolé, l'air furieux contre lui-même, en criant qu'il n'avait jamais cent francs d'avance, qu'il mangeait au jour le jour ses petits gains de Bourse, comme un sale cochon qu'il était. Ensuite, en apprenant le refus des Maugendre, il avait tonné contre eux, de vilains bougres encore ceux-là, qu'il ne voyait plus d'ailleurs, depuis que la hausse de leurs quatre actions les rendait fous. Est-ce que, l'autre semaine, sa soeur ne l'avait pas traité de liardeur, comme pour tourner en ridicule son jeu prudent, parce qu'il lui conseillait amicalement de vendre? En voilà une qu'il ne plaindrait pas, lorsqu'elle se casserait le cou!
Et Marcelle, de nouveau dans la rue, les mains vides, avait dû se résigner à se rendre au journal, pour avertir son mari de ce qui s'était passé, le matin. Il fallait absolument payer Busch. Jordan, dont le livre n'était encore accepté par aucun éditeur, venait de se lancer à la chasse de l'argent, au travers du Paris boueux de cette journée de pluie, sans savoir où frapper, chez des amis, dans les journaux où il écrivait, au hasard de la rencontre. Bien qu'il l'eût suppliée de rentrer chez eux, elle était tellement anxieuse, qu'elle avait préféré rester là, sur cette banquette, à l'attendre.
Après le départ de sa fille, lorsqu'il la vit seule, Dejoie lui apporta un journal.
«Si madame veut lire, pour prendre patience.»
Mais elle refusa du geste, et comme Saccard arrivait, elle fit la vaillante, elle expliqua gaiement qu'elle avait envoyé son mari dans le quartier, une course ennuyeuse dont elle s'était débarrassée. Saccard, qui avait de l'amitié pour le petit ménage, comme il les nommait, voulait absolument qu'elle entrât chez lui attendre à l'aise. Elle s'en défendit, elle était bien là. Et il cessa d'insister, dans la surprise qu'il éprouva, à se trouver nez à nez, brusquement, avec la baronne Sandorff, qui sortait de chez Jantrou. D'ailleurs, ils se sourirent, d'un air d'aimable intelligence, en gens qui échangent un simple salut, pour ne pas s'afficher.
Jantrou, dans leur conversation, venait de dire à la baronne qu'il n'osait plus lui donner de conseil. Sa perplexité augmentait, devant la solidité de l'Universelle, sous les efforts croissants des baissiers sans doute Gundermann l'emporterait, mais Saccard pouvait durer longtemps, et il y avait peut-être gros à gagner encore avec lui. Il l'avait décidée à temporiser, à les ménager tous deux. Le mieux était de tâcher d'avoir toujours les secrets de l'un, en se montrant aimable, de manière à les garder pour elle et à en profiter, ou bien à les vendre à l'autre, selon l'intérêt. Et cela sans complot noir, arrangé par lui d'un air de plaisanterie, tandis qu'elle-même lui promettait en riant de le mettre dans l'affaire.
«Alors, elle est sans cesse fourrée chez vous, c'est votre tour?» dit Saccard avec sa brutalité, en entrant dans le cabinet de Jantrou.
Celui-ci joua l'étonnement.
«Qui donc?... Ah! la baronne.... Mais, mon cher maître, elle vous adore. Elle me le disait encore tout à l'heure.»
D'un geste d'homme qu'on ne trompe pas, le vieux corsaire l'avait arrêté. Et il le regardait, dans sa déchéance de basse débauche, en pensant que, si elle avait cédé à la curiosité de savoir comment Sabatani était fait, elle pouvait bien vouloir goûter au vice de cette ruine.
«Ne vous défendez pas, mon cher. Quand une femme joue, elle tomberait au commissionnaire du coin, qui lui porterait un ordre.»
Jantrou fut très blessé, et il se contenta de rire, en s'obstinant à expliquer la présence chez lui de la baronne, qui était venue, disait-il, pour une question de publicité.
D'ailleurs, Saccard, d'un haussement d'épaules, avait déjà jeté de côté cette question de femme, sans intérêt, selon lui. Debout, allant et venant, se plantant devant la fenêtre pour regarder tomber l'éternelle pluie grise, il exhalait sa joie énervée. Oui, l'Universelle avait encore monté de vingt francs, la veille! Mais comment diable se faisait-il que des vendeurs s'acharnaient? car la hausse serait allée jusqu'à trente francs, sans un paquet de titres qui était tombé sur le marché, dès la première heure. Ce qu'il ignorait, c'était que Mme Caroline avait de nouveau vendu mille de ses actions, luttant elle-même contre la hausse déraisonnable, ainsi que son frère lui en avait laissé l'ordre. Certes, Saccard ne pouvait se plaindre devant le succès grandissant, et cependant il était agité, ce jour-là, d'un tremblement intérieur, fait de sourde crainte et de colère. Il criait que les sales juifs avaient juré sa perte et que cette canaille de Gundermann venait de se mettre à la tête d'un syndicat de baissiers pour l'écraser. On le lui avait affirmé à la Bourse, on y parlait d'une somme de trois cents millions, destinée par le syndicat à nourrir la baisse. Ah! les brigands! Et ce qu'il ne répétait pas ainsi tout haut, c'étaient les autres bruits qui couraient, plus nets de jour en jour, des rumeurs contestant la solidité de l'Universelle, alléguant déjà des faits, des symptômes de difficultés prochaines, sans avoir encore, il est vrai, ébranlé en rien l'aveugle confiance du public.
Mais la porte fut poussée, et Huret entra, de son air d'homme simple.
«Ah! vous voilà donc, Judas!» dit Saccard.
Huret, en apprenant que Rougon allait décidément abandonner son frère, s'était remis avec le ministre; car il avait la conviction que, le jour où Saccard aurait Rougon contre lui, ce serait la catastrophe inévitable. Pour obtenir son pardon, il était rentré dans la domesticité du grand homme, faisant de nouveau ses courses, risquant à son service les gros mots et les coups de pied au derrière.
«Judas, répéta-t-il avec le fin sourire qui éclairait parfois sa face épaisse de paysan, en tout cas un Judas brave homme qui vient donner un avis désintéressé au maître qu'il a trahi.»
Mais Saccard, comme s'il ne voulait pas l'entendre, cria, simplement pour affirmer son triomphe:
«Hein? deux mille cinq cent vingt hier, deux mille cinq cent vingt-cinq aujourd'hui.
--Je sais j'ai vendu tout à l'heure.»
Du coup, la colère qu'il dissimulait sous son air de plaisanterie, éclata.
«Comment, vous avez vendu?... Ah! bien, c'est complet, alors! Vous me lâchez pour Rougon et vous vous mettez avec Gundermann!»
Le député le regardait, ébahi.
«Avec Gundermann, pourquoi?... Je me mets avec mes intérêts, oh! simplement! Moi, vous savez, je ne suis pas un casse-cou. Non, je n'ai pas tant d'estomac, j'aime mieux réaliser tout de suite, dès qu'il y a un joli bénéfice. Et c'est peut-être bien pour cela que je n'ai jamais perdu.»
Il souriait de nouveau, en Normand prudent et avisé, qui, sans fièvre, engrangeait sa moisson.
«Un administrateur de la société! continuait Saccard violemment. Mais qui voulez-vous donc qui ait confiance? que doit-on penser, à vous voir vendre ainsi, en plein mouvement de hausse? Parbleu! je ne m'étonne plus, si l'on prétend que notre prospérité est factice et que le jour de la dégringolade approche.... Ces messieurs vendent, vendons tous. C'est la panique!»
Huret, silencieux, eut un geste vague. Au fond, il s'en moquait, son affaire était faite. Il n'avait à présent que le souci de remplir la mission dont Rougon l'avait chargé, le plus proprement possible, sans avoir trop à en souffrir lui-même.
«Je vous disais donc, mon cher, que j'étais venu pour vous donner un avis désintéressé... Le voici. Soyez sage, votre frère est furieux, il vous abandonnera carrément, si vous vous laissez vaincre.»
Saccard, refrénant sa colère, ne broncha pas.
«C'est lui qui vous envoie me dire ça?»
Après une hésitation, le député jugea préférable d'avouer.
«Eh bien, oui, c'est lui.... Oh! vous ne supposez pas que les attaques de _L'Espérance_ soient pour quelque chose dans son irritation. Il est au-dessus de ces blessures d'amour-propre.... Non! mais en vérité, songez combien la campagne catholique de votre journal doit gêner sa politique actuelle. Depuis ces malheureuses complications de Rome, il a tout le clergé à dos, il vient encore d'être forcé de faire condamner un évêque comme d'abus.... Et, pour l'attaquer, vous allez justement choisir le moment où il a grand-peine à ne pas se laisser déborder par l'évolution libérale, née des réformes du 9 janvier, qu'il a consenti à appliquer, comme on dit, dans l'unique désir de les endiguer sagement.... Voyons, vous êtes son frère, croyez-vous qu'il soit content?
--En effet, répondit Saccard railleur, c'est bien vilain de ma part... Voilà ce pauvre frère, qui, dans sa rage de rester ministre, gouverne au nom des principes qu'il combattait hier, et qui s'en prend à moi, parce qu'il ne sait plus comment se tenir en équilibre, entre la droite, tachée d'avoir été trahie, et le tiers état, affamé du pouvoir. Hier encore, pour calmer les catholiques, il lançait son fameux Jamais! il jurait que jamais la France ne laisserait l'Italie prendre Rome au pape. Aujourd'hui, dans sa terreur des libéraux, il voudrait bien leur donner aussi un gage, il daigne songer à m'égorger pour leur plaire.... L'autre semaine, Émile Olivier l'a secoué vertement à la Chambre...
--Oh! interrompit Huret, il a toujours la confiance des Tuileries, l'empereur lui a envoyé une plaque de diamants.»
Mais, d'un geste énergique, Saccard disait qu'il n'était pas dupe.
«L'Universelle est désormais trop puissante, n'est-ce pas? Une banque catholique, qui menace d'envahir le monde, de le conquérir par l'argent comme on le conquérait jadis par la loi, est-ce que cela peut se tolérer? Tous les libres penseurs, tous les francs-maçons, en passe de devenir ministres, en ont froid dans les os.... Peut-être aussi a-t-on quelque emprunt à tripoter avec Gundermann. Qu'est-ce qu'un gouvernement deviendrait, s'il ne se laissait pas manger par ces sales juifs?... Et voilà mon imbécile de frère qui, pour garder le pouvoir six mois de plus, va me jeter en pâture aux sales juifs, aux libéraux, à toute la racaille, dans l'espérance qu'on le laissera un peu tranquille, pendant qu'on me dévorera.... Eh bien, retournez lui dire que je me fous de lui...»
Il redressait sa petite taille, sa rage crevait enfin son ironie, en une fanfare batailleuse de clairon.
«Entendez-vous bien, je me fous de lui! C'est ma réponse, je veux qu'il le sache.»
Huret avait plié les épaules. Dès qu'on se fâchait, dans les affaires, ce n'était plus son genre. Après tout, il n'était là-dedans qu'un commissionnaire.
«Bon, bon! on le lui dira.... Vous allez vous faire casser les reins. Mais ça vous regarde.»
Il y eut un silence. Jantrou, qui était resté absolument muet, en affectant d'être tout entier à la correction d'un paquet d'épreuves, avait levé les yeux, pour admirer Saccard. Était-il beau, le bandit, dans sa passion! Ces canailles de génie parfois triomphent, à ce degré d'inconscience, lorsque l'ivresse du succès les emporte. Et Jantrou, à ce moment, était pour lui, convaincu de sa fortune.
«Ah! J'oubliais, reprit Huret. Il paraît que Delcambre, le procureur général vous exècre.... Et, ce que vous ignorez encore, l'empereur l'a nommé ce matin ministre de la Justice.»
Brusquement, Saccard s'était arrêté. Le visage assombri, il dit enfin:
«Encore de la propre marchandise! Ah! on a fait un ministre de ça. Qu'est-ce que vous voulez que ça me fiche?
--Dame! reprit Huret en exagérant son air simple, si un malheur vous arrivait, comme ça arrive à tout le monde, dans les affaires, votre frère veut que vous ne comptiez pas sur lui, pour vous défendre contre Delcambre.
--Mais, tonnerre de Dieu! hurla Saccard, quand je vous dis que je me fous de toute la clique, de Rougon, de Delcambre, et de vous par-dessus le marché!»
Heureusement, à cette minute, Daigremont entra. Il ne montait jamais au journal, ce fut une surprise pour tous, qui coupa court aux violences. Très correct, il distribua des poignées de main en souriant, d'une amabilité flatteuse d'homme du monde. Sa femme allait donner une soirée, où elle chanterait; et il venait simplement inviter en personne Jantrou, pour avoir un bon article. Mais la présence de Saccard parut le ravir.
«Comment va, grand homme?
--Dites donc, vous n'avez pas vendu, vous?» demanda celui-ci, sans répondre.
Vendre, ah! non, pas encore! Et son éclat de rire fut très sincère, il était réellement de solidité plus grande.
«Mais il ne faut jamais vendre, dans notre situation! s'écria Saccard.
--Jamais! c'est ce que je voulais dire. Nous sommes tous solidaires, vous savez que vous pouvez compter sur moi.»
Ses paupières avaient battu, il venait d'avoir un regard oblique, tandis qu'il répondait des autres administrateurs, de Sédille, de Kolb, du marquis de Bohain, comme de lui-même. L'affaire marchait si bien, c'était vraiment un plaisir d'être tous d'accord, dans le plus extraordinaire succès que la Bourse eût vu depuis cinquante ans. Et il eut un mot charmant pour chacun, il s'en alla en répétant qu'il comptait sur eux trois, pour sa soirée. Mounier, le ténor de l'Opéra, y donnerait la réplique à sa femme. Oh! un effet considérable!
«Alors, demanda Huret partant à son tour, c'est tout ce que vous avez à me répondre?
--Parfaitement!» déclara Saccard, de sa voix sèche.
Et il affecta de ne pas descendre avec lui, comme à son habitude. Puis, lorsqu'il se retrouva seul avec le directeur du journal.
«C'est la guerre, mon brave! Il n'y a plus rien à ménager, tapez-moi sur toutes ces fripouilles!... Ah! je vais donc pouvoir enfin mener la bataille comme je l'entends!
--Tout de même, c'est raide!» conclut Jantrou, dont les perplexités recommençaient.
Dans le couloir, sur la banquette, Marcelle attendait toujours. Il était à peine quatre heures, et Dejoie venait déjà d'allumer les lampes, tellement la nuit tombait vite, sous le ruissellement blafard et entêté de la pluie. Chaque fois qu'il passait près d'elle, il trouvait un petit mot pour la distraire. Du reste, les allées et venues des rédacteurs s'activaient, des éclats de voix sortaient de la salle voisine, toute cette fièvre qui montait, à mesure que se faisait le journal.
Marcelle, brusquement, en levant les yeux, aperçut Jordan devant elle. Il était trempé, l'air anéanti, avec ce tressaillement de la bouche, ce regard un peu fou des gens qui ont couru longtemps derrière quelque espoir, sans l'atteindre. Elle avait compris.
«Rien, n'est-ce pas? demanda-t-elle, pâlissante.
--Rien, ma chérie, rien du tout.... Nulle part, pas possible...»
Et elle n'eut alors qu'une plainte basse, où tout son coeur saignait.
«Oh! mon Dieu!»
A ce moment, Saccard sortait du bureau de Jantrou, et il s'étonna de la trouver là encore.
«Comment, madame, votre coureur de mari ne fait que de revenir? Je vous disais bien d'entrer l'attendre dans mon cabinet.»
Elle le regardait fixement, une pensée soudaine s'était éveillée dans ses grands yeux désolés. Elle ne réfléchit même pas, elle céda à cette bravoure qui jette les femmes en avant, aux minutes de passion.
«Monsieur Saccard, j'ai quelque chose à vous demander.... Si vous vouliez bien, maintenant, que nous passions chez vous...
--Mais certainement, madame.»
Jordan, qui craignait d'avoir deviné, voulait la retenir.
Il lui balbutiait à l'oreille des non! non! entrecoupés, dans l'angoisse maladive où le jetaient toujours ces questions d'argent. Elle s'était dégagée, il dut la suivre.
«Monsieur Saccard, reprit-elle, dès que la porte fut refermée, mon mari court inutilement depuis deux heures pour trouver cinq cents francs, et il n'ose pas vous les demander.... Alors, moi, je vous les demande...»
Et, de verve, avec ses airs drôles de petite femme gaie et résolue, elle conta son affaire du matin, l'entrée brutale de Busch, l'envahissement de sa chambre par les trois hommes, comment elle était parvenue à repousser l'assaut, l'engagement qu'elle avait pris de payer le jour même. Ah! ces plaies d'argent pour le petit monde, ces grandes douleurs faites de honte et d'impuissance, la vie remise sans cesse en question, à propos de quelques misérables pièces de cent sous!
«Busch, répéta Saccard, c'est ce vieux filou de Busch qui vous tient dans ses griffes...»
Puis, avec une bonhomie charmante, se tournant vers Jordan, qui restait silencieux, blême d'un insupportable malaise.
«Eh bien, je vais vous les avancer, moi, vos cinq cents francs. Vous auriez dû me les demander tout de suite.»
Il s'était assis à sa table, pour signer un chèque, lors qu'il s'arrêta, réfléchissant. Il se rappelait la lettre qu'il avait reçue, la visite qu'il devait faire et qu'il reculait de jour en jour, dans l'ennui de l'histoire louche qu'il flairait. Pourquoi n'irait-il pas tout de suite rue Feydeau, profitant de l'occasion, ayant un prétexte?
«Écoutez, je le connais à fond, votre gredin.... Il vaut mieux que j'aille en personne le payer, pour voir si je ne pourrai pas ravoir vos billets à moitié prix.»
Les yeux de Marcelle, à présent, luisaient de gratitude.
«Oh! monsieur Saccard, que vous êtes bon!»
Et, s'adressant à son mari:
«Tu vois, grosse bête, que M. Saccard ne nous a pas mangés!»