L'Architecture romane

Part 8

Chapter 83,353 wordsPublic domain

Ce progrès consiste évidemment dans le voûtement des églises, et ce système fut adopté avec enthousiasme par des peuples amoureux de la nouveauté et qui voyaient là une image de la durée à laquelle ils s’apercevaient que le monde était voué derechef.

L’avènement de l’architecture romane est donc constaté par le passage de Raoul Glaber, c’est-à-dire au commencement du XIᵉ siècle.

Cependant le nouveau système de construction ne fut pas appliqué partout dès l’an 1000, car en 1008, d’après le récit de Raoul Glaber, un légat fut envoyé de Rome pour consacrer l’église de Beaulieu, près de Loches, qui venait d’être bâtie par la libéralité de Foulque Nerra, comte d’Anjou; le jour même de la cérémonie, un ouragan s’engouffra dans l’église et dispersa les lambris du comble qui, avec la couverture entière, furent précipités sur le sol par-dessus le pignon occidental. Ce qui prouve bien que l’église de Beaulieu était couverte en bois à la manière des anciennes basiliques.

D’ailleurs, le nouveau système ne s’est pas appliqué immédiatement dans toute son amplitude; ses effets commencèrent par des essais timides que l’on peut constater en divers pays, notamment en Bretagne et en Normandie, dans les édifices bâtis dans la première moitié du XIᵉ siècle. Les églises de Loctudy, de Fouesnant, de Saint-Melaine, de Lochmaria; les églises abbatiales de Caen (avant les voûtes du XIIᵉ siècle), de Cerisy-la-Forêt, du Mont Saint-Michel, dont les plans rappellent les dispositions basilicales, n’ont de voûtes d’arête que dans les bas côtés; leurs grandes nefs étaient couvertes en bois. La très somptueuse église de Jumièges, qui fut commencée en 1040 et dont les ruines sont une des merveilles de la Normandie, n’a jamais porté, dans sa partie romane, que des lambris sur sa grande nef.

Il faut aussi tenir compte du climat. Dans le même temps ou, dans les pays septentrionaux, on en était encore aux essais timides du nouveau système, les contrées méridionales étaient plus avancées et couvraient déjà complètement leurs édifices par des voûtes. On voit s’élever à Périgueux, dans la première moitié du XIᵉ siècle, une vaste église à cinq coupoles, construite à l’imitation de l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, exemple complet d’un art admirable dans lequel on voit les influences byzantines et syriennes réunies comme à souhait, pour imprimer une impulsion nouvelle à l’architecture en apportant à l’art roman un vivifiant concours dont les effets ont été si manifestement féconds dans les siècles suivants.

Afin de faciliter l’étude de l’_architecture romane_, nous croyons utile d’établir l’ordre suivant pour les édifices présentant un grand intérêt au double point de vue de la construction et de l’archéologie: baptistères ou chapelles rurales et funéraires; églises de forme basilicale; églises rondes ou polygones; églises voûtées, en nous attachant seulement aux grandes divisions et aux caractères principaux de l’architecture. D’ailleurs, les détails concernant les profils, les appareils, la sculpture ont été si bien étudiés par de Caumont, si parfaitement décrits par Quicherat et si admirablement dessinés par Viollet-le-Duc qu’il n’est pas possible de faire plus ni mieux. Les _Essais sur l’architecture religieuse du moyen âge_, les _Fragments d’un cours d’archéologie_ et le _Dictionnaire raisonné de l’architecture française_ sont, du reste, dans toutes les mains; nos lecteurs y pourront trouver, avec les plus utiles enseignements, tous les détails particuliers que nous croyons inutile de reprendre après les travaux des auteurs que nous venons de citer.

CHAPITRE II

BAPTISTÈRES OU CHAPELLES RURALES ET FUNÉRAIRES.--BAPTISTÈRE DE BIELLA (ITALIE).--CHAPELLES RURALES DE SAINTE-CROIX, A MUNSTER (GRISONS), DE LA TRINITÉ (ILE SAINT-HONORAT DE LÉRINS) ET DE QUERQUEVILLE (PRÈS DE CHERBOURG).--BAPTISTÈRE OU CHAPELLE FUNÉRAIRE DE SAINTE-CROIX DE MONTMAJOUR (FRANCE).

Il existe encore en divers pays de petits édifices anciens fort intéressants: baptistères ou chapelles.

Ces dernières sont sans doute des exemples des petites églises rurales bâties en grand nombre dans les premiers siècles de notre ère et que les textes du temps de Charlemagne désignent sous le nom de _Capella_[48]; ou bien des oratoires élevés ordinairement dans le _charnier_ des villes ou des grands établissements religieux.

Si l’on s’en rapportait seulement à la forme de ces petits édifices, on pourrait dire que ce sont des baptistères. On sait que, dans les premiers temps du christianisme, les baptistères étaient séparés des églises[49]; ils avaient diverses formes: ils étaient carrés, octogones ou ils présentaient en plan un trèfle ou un quatre-feuilles; la cuve baptismale était au centre et les absidioles recevaient

des autels sur lesquels on disait la messe, afin de donner la communion aux néophytes après le baptême.

Le baptistère de Novare est octogone (fig. 26 et 27), bâti vers le Vᵉ siècle à l’exemple de celui que saint Sylvestre fit élever au siècle précédent près de Saint-Jean-de-Latran. Celui de Biella (fig. 92 et 93), qui date du IXᵉ siècle, donne en plan un quatre-feuilles et il rappelle en élévation les dispositions de Novare.

Suivant certains auteurs, le petit édifice de Sainte-Croix de Montmajour, près d’Arles, qui date des premières années du XIᵉ siècle, serait une chapelle funéraire, sans doute parce qu’elle est entourée de tombes creusées dans le rocher; cependant il faut remarquer que Sainte-Croix présente, aussi bien en plan qu’en élévation, des formes presque identiques à celles du baptistère de Biella, qui est bien désigné par des auteurs anciens comme un édifice ayant eu cette destination dès son origine.

«L’édifice de Biella consiste dans un étage limité par quatre absides ou grandes niches ouvertes sur les côtés d’un carré central et dans une espèce de tour qui surmonte ce carré et repose sur des arcs-doubleaux construits en tête de niches... La tour attire l’attention par la singularité de ses formes[50].» Des pendentifs furent établis à sa base pour racheter le carré; mais, construits avec timidité ou inexpérience, ils n’ont fait qu’arrondir les angles pour obtenir par une déformation graduelle à peu près la forme hémisphérique de la coupole, surmontée d’un petit campanile de beaucoup postérieur à la construction primitive.

La chapelle de Sainte-Croix à Munster (Grisons) est citée par des auteurs anciens comme un édifice funéraire élevé à l’exemple des chapelles des catacombes: _cellæ memoriæ_ qui servaient aux cérémonies funèbres et commémoratives; cependant ce petit monument, qui date du VIIᵉ siècle, dit-on, et qui présente en plan la réduction d’une grande église, pourrait être un des exemples des petites églises rurales, _capella_, bâties avant Charlemagne. Elle est formée d’une nef terminée par une abside et accompagnée de deux absidioles donnant à la chapelle la figure d’une croix latine.

Il en pourrait être de même pour la chapelle de la Trinité, dans l’île Saint-Honorat de Lérins et celle de Saint-Germain à Querqueville, près de Cherbourg.

La chapelle dédiée à la Sainte-Trinité s’élève à l’extrémité orientale de l’île Saint-Honorat de Lérins, sur les côtes de la Méditerranée.

«Au premier aspect, ce singulier édicule laisse une très grande incertitude sur l’époque de sa construction; mais, après un examen plus attentif, on reconnaît qu’elle doit être de beaucoup antérieure au XIᵉ siècle. Composée d’appareils réguliers posés négligemment, dépourvue de profils, sans la moindre décoration, cette chapelle a paru à tous les archéologues et à tous les architectes qui l’ont visitée jusqu’à présent, pouvoir être

citée comme l’une des premières qui furent élevées dans la Gaule chrétienne... Ce petit sanctuaire se compose d’une nef recouverte d’une voûte plein cintre, terminée par une abside...; une petite coupole à base circulaire et de forme conique surmonte l’espace compris entre la nef, l’abside et les absidioles[51]...»

Suivant Viollet-le-Duc il n’existerait pas en Occident une coupole plus ancienne que celle de la chapelle de la Trinité, qui paraît remonter au VIIᵉ siècle ou au VIIIᵉ siècle. «Et cet exemple, qui probablement n’était pas le seul, indiquerait que les architectes de ce temps étaient préoccupés de l’idée d’élever des coupoles sur pendentifs; car, à coup sûr, il était vingt procédés plus simples pour voûter la travée principale de cette chapelle, sans qu’il y eût nécessité de recourir à ce moyen. Il y avait là évidemment l’idée d’imiter ces constructions byzantines qui alors passaient pour les chefs-d’œuvre de l’art de l’architecture[52].»

La chapelle de Saint-Germain à Querqueville, près de Cherbourg, qui aurait été construite vers la fin du XIᵉ siècle, pourrait bien avoir été également une église rurale; sa forme actuelle rappelle celles de Sainte-Croix de Munster et même de la Trinité; cependant la nef est moderne et les amorces existant encore à sa jonction avec la construction ancienne sembleraient indiquer que le quatrième côté était semi-circulaire comme les trois autres et que la chapelle présentait originellement la forme d’un quatre-feuilles.

Le nom du pays, qui par son orthographe rappelle une origine septentrionale, s’écrivait autrefois Kerkeville ou Kerkenville et semblerait indiquer que ce petit édifice était une église rurale.

Le plan de la chapelle Sainte-Croix de Montmajour est absolument semblable à celui du baptistère de Biella (fig. 92). La seule différence entre ces deux édifices réside dans le narthex ou porche qui précède l’une des absides de la chapelle, laquelle donne en plan un quatre-feuilles.--Au milieu, au-dessus du carré formé par l’intersection des quatre absides semi-circulaires et voûtées en quart de sphère, s’élève une coupole carrée en forme d’arc brisé que surmonte un campanile ouvert sur ses quatre côtés et surmonté lui-même d’une petite coupole carrée (coupe transversale, fig. 99).

Suivant des auteurs modernes, Sainte-Croix devrait être considérée comme une chapelle funéraire; ils s’appuient sur ce fait que les seules fenêtres éclairant la chapelle s’ouvrent sur l’enclos servant de champ de repos. «La nuit, une lampe brûlait au centre du monument et, conformément à l’usage admis dans les premiers siècles du moyen âge, ces trois fenêtres projetaient la lueur de la lampe dans le charnier[53].»

Nous ferons remarquer à ce sujet que les tombes creusées dans le rocher, en admettant qu’elles soient du temps de la chapelle, existent en avant de l’édifice en bien plus grand nombre que partout ailleurs et que par conséquent la lampe intérieure ne pouvait éclairer le cimetière. Puis, nous insisterons sur l’identité du plan et de la coupe, que l’on peut constater entre le baptistère de Biella et la chapelle funéraire, présumée, de Sainte-Croix de Montmajour,

ce qui permettrait de dire, sinon d’affirmer, que ce dernier monument était, primitivement, un baptistère qui aurait été affecté plus tard à un autre usage.

Cette chapelle, ou ce baptistère, ressemble par son plan aux églises byzantines; la construction, très savante et très soignée ainsi que les profils, rappelle les monuments antiques si nombreux dans la région.

Il faut noter que cet ouvrage, ainsi que l’église du monastère de Montmajour, ont été bâtis dans les premières années du XIᵉ siècle et qu’à cette époque on peut déjà constater la construction de voûtes en forme d’_arcs brisés_ (vulgairement appelés _ogives_).

CHAPITRE III

ÉGLISE DE FORME BASILICALE.--ÉGLISE DE VIGNORY.--ÉGLISE DE SAINT-GENOU.--ÉGLISE DE CERISY-LA-FORÊT (FRANCE).

Les premières églises romanes n’eurent qu’une durée éphémère, soit par les vices de leur construction, soit par la précipitation avec laquelle elles avaient été bâties, ou soit encore par l’inexpérience des constructeurs.

Après plus ou moins d’années de service, ces édifices s’écroulèrent ou durent être démolis. Quicherat nous apprend qu’on en sauva ce qu’on put: des pans de murs, une abside, quelques arcades de nef, les cryptes dont la construction s’était effectuée sans sortir des pratiques connues. Les tours étaient dans le même cas, n’ayant que des étages étroits, enfermés entre quatre murs; aussi sont-elles ce qui s’est le mieux conservé des ouvrages de l’an 1000. Il y en a peu, parmi celles qui adhèrent aux anciennes églises, dont la base ne remonte à cette antiquité.

L’étude des monuments démontre l’existence précaire de ces édifices primitifs. Ces faits sont très particulièrement prouvés par les chroniques des cathédrales et des monastères mentionnant, dans le courant du XIᵉ siècle, les mêmes faits d’écroulements partiels ou complets, aussi fréquents, après l’an 1000, que l’avaient été avant cette époque les relations d’incendies.

«Ce fâcheux résultat du travail de la première heure paraît avoir suggéré un compromis, auquel nous devons les monuments du XIᵉ siècle qui se sont le mieux conservés[54].»

Telles sont les églises dont certaines parties seulement sont voûtées, tandis que le reste de l’édifice est couvert en bois.

Quelques-uns de ces édifices sont parvenus jusqu’à nous dans leurs dispositions primitives; telles sont les nefs de Jumièges, de Montiérender et l’église de Vignory.

La nef de cette dernière église, réminiscence des basiliques latines, est formée de deux rangées d’arcades en plein cintre, au-dessus desquelles s’élèvent d’autres arcades subdivisées, qui ne sont plus qu’un simulacre traditionnel. A Vignory, ces arcatures supérieures n’éclairent

pas une galerie haute, selon les dispositions des basiliques romaines, et ces arcades superposées s’ouvrent sur les bas côtés, qui n’ont plus qu’un étage.

La nef et ces bas côtés sont couverts par une charpente apparente dont la coupe (fig. 103) indique les dispositions.

A l’extrémité orientale de la nef commence la partie

voûtée; d’abord par un arc triomphal accompagné de deux autres plus petits, puis par des voûtes latérales en berceau, renforcées par des arcs-doubleaux, et enfin

par un berceau entourant le chœur semi-circulaire, voûté en quart de sphère, de même que les trois chapelles cantonnant le pourtour de l’abside. Il est bon de noter que le plan du chœur de l’église de Vignory est semblable à celui de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem (fig. 119 et 120).

«Dès la fin du Xᵉ siècle, on voit quelquefois les bas côtés conduits tout autour du chœur et du sanctuaire, et communiquer avec lui par des arcades portées sur des colonnes; ces bas côtés durent, dès cette époque, donner asile à quelques chapelles. Au XIᵉ siècle, l’allongement du chœur et ces dispositions devinrent d’un usage général dans les grandes églises. Les bas côtés font le tour du sanctuaire... à l’église _de Vignory_ et dans les grandes églises de Saint-Savin, de Saint-Hilaire de Poitiers[55], etc.»

L’église de Saint-Genou (Indre) a conservé à l’intérieur l’aspect d’une basilique antique, dont elle rappelle en plan les dispositions caractéristiques (fig. 105).

La nef de l’ancienne église du monastère de l’ordre de Saint-Benoît est formée de deux rangs de colonnes, dont les fûts sont composés d’assises régulières, reliées par des arcs étroits. Entre ces arcs et les fenêtres hautes, à plein cintre, éclairant le vaisseau, une rangée d’arcatures est composée de colonnettes trapues supportant de petits arcs très solidement appareillés.

Il y a évidemment, à Saint-Genou comme à Vignory, une réminiscence très marquée des dispositions adoptées par les architectes romains pour les galeries hautes des basiliques. A Saint-Genou, l’arcature aveugle n’est plus qu’un ornement traditionnel décorant la partie occupée par le comble en appentis du bas côté.

La sculpture des grands et des petits chapiteaux supportant les arcs et les arcatures est curieuse, parce qu’elle montre, sous une traduction plastique très grossière, ou plutôt très naïve, les influences antiques et byzantines. Elles sont très nettement accusées par les détails de l’ornementation, rappelant à l’état rudimentaire les volutes ioniques, les feuilles d’acanthe corinthiennes, les ornements plats découpés des Arabes, en même temps que des têtes affrontées, expression d’un art plus ancien dont l’origine orientale n’est pas douteuse.

Un grand nombre d’églises construites vers la première moitié du XIᵉ siècle conservèrent longtemps, surtout dans les pays du nord de l’Europe, aussi bien en Allemagne qu’en France, les traditions basilicales, tout en adoptant les lois de la construction nouvelle; cependant ces premiers ouvrages témoignent encore de la grande timidité des constructeurs, principalement en ce qui touche au voûtement des grandes nefs. La voûte d’arête, celle en quart de sphère et même les petites coupoles leur étaient déjà familières et l’emploi fréquent; mais on voit qu’ils hésitèrent longtemps, en raison des accidents nombreux qui avaient marqué les premiers essais, et qu’ils cherchèrent longtemps la formule du système de construction qu’ils devaient si bien appliquer dès le siècle suivant.

Aussi les architectes du XIᵉ siècle adoptèrent-ils divers modes de construction pour les églises. Les unes avaient leurs nefs et leurs bas côtés couverts en bois, comme à Vignory (fig. 103 et 104); les autres conservaient seulement une charpente apparente sur la nef centrale et couvraient les bas côtés par des voûtes d’arête et les absides et absidioles par des voûtes en berceau et en quart de sphère.

Au centre des édifices bâtis vers cette époque s’élevait généralement une _tour-lanterne_[56], portée sur les arcs triomphaux de la nef, de l’abside et sur les arcs latéraux du transsept; si elle n’indique plus extérieurement, comme dans les premiers temps du christianisme, l’emplacement de l’autel majeur, elle éclaire largement le centre de l’église, en répandant la lumière sur le chœur et le sanctuaire.

Nous avons indiqué les origines des tours-lanternes; elles sont fort anciennes, car nous en voyons un des premiers exemples à Saint-Georges d’Ezra, dans la Syrie centrale[57], construit à la date certaine de 516 de notre ère; puis à diverses églises byzantines, notamment à l’église de Théotocos, bâtie à Constantinople au IXᵉ siècle[58], à l’église palatine d’Aix-la-Chapelle et à celle de Germiny-des-Prés[59].

Afin de diminuer la propagation des incendies, la nef était généralement, dans le haut des combles, séparée du reste de l’édifice par un pignon s’élevant au-dessus de l’arc triomphal à l’entrée du transsept et formant une des faces de la tour centrale; c’est une imitation lointaine de l’architecture syrienne que nous avons vue dans la première partie. L’église de Roueiha, dans la Syrie centrale (fig. 47 et 48), a été construite au VIᵉ siècle; elle présente cette ingénieuse disposition qui, non seulement sépare la nef du transsept et du chœur, mais divise, à l’aide des pignons élevés sur les arcs-doubleaux de la nef, le vaisseau en plusieurs compartiments, afin d’atténuer les effets de l’incendie des charpentes. (Voir Saint-Sernin de Toulouse.)

L’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt fut élevée vers 1020 par l’arrière-petit-fils de Rollon, Richard II, duc de Normandie. Elle rappelle les dispositions des basiliques antiques, et surtout celles de la Syrie centrale, par le plan des nefs et des transsepts, et celles des églises byzantines par le prolongement de l’abside et des absidioles adjacentes[60]. Par sa coupe transversale (fig. 107), elle ressemble aux églises syriennes, et particulièrement à celles de Roueiha et de Tourmanin[61]. La seule différence consiste dans l’importance plus grande qui a été donnée au transsept par l’adjonction de travées débordant le vaisseau antérieur; chacune de ces travées est terminée par une absidiole voûtée en quart de sphère.

L’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt présente un exemple des édifices bâtis au commencement du XIᵉ siècle par des constructeurs hésitants.

Le chœur, l’abside et les absidioles adjacentes sont voûtés en berceau et en quart de sphère; les bas côtés, couverts par des voûtes d’arête, sont très savamment construits comme les autres ouvrages voûtés; mais la nef seule est couverte en charpente. Chaque travée est marquée par une colonne engagée montant d’un trait du sol à la corniche supérieure, pour recevoir une des maîtresses-fermes de la charpente apparente.

La nef est formée par deux rangs d’arcades superposées, retombant sur un faisceau de colonnes engagées et de pilastres composant chaque pilier. La galerie basse est voûtée d’arête et la galerie haute est couverte par une charpente en appentis. Au-dessus de ces arcades, une rangée d’arcatures décore la partie supérieure de la nef et forme avec le mur extérieur un passage étroit établissant une circulation autour de l’édifice, coupes (fig. 107 et 108).

CHAPITRE IV

ÉGLISE ABBATIALE DU MONT SAINT-MICHEL (FRANCE).--ÉGLISE DE WALTHAM-ABBEY (ANGLETERRE).--ÉGLISE DE PETERBOROUGH (ANGLETERRE).--CLOÎTRE DE MOISSAC (FRANCE).

L’église abbatiale du Mont Saint-Michel présente en plan des dispositions analogues à celle de Cerisy-la-Forêt et rappelle les mêmes influences latines et byzantines. Si l’on en croit les traditions, elle aurait été élevée sur les vestiges d’un oratoire érigé par saint Aubert au VIIIᵉ siècle et sur les ruines d’une église construite au Xᵉ siècle par Richard Iᵉʳ, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucune trace des édifices des VIIIᵉ et Xᵉ siècles; mais de l’église fondée en 1020 par Richard II, duc de Normandie, il reste encore le transsept et la plus grande partie de la nef.

L’église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du Mont Saint-Michel (de 1017 à 1023), et que Richard II chargea du détail des travaux. C’est à Hildebert qu’il faut attribuer les vastes substructions de l’édifice roman qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques. Au lieu de saper la crête de la montagne, et surtout pour ne rien enlever

à la majesté du piédestal, l’architecte construisit un vaste plateau dont le centre affleure l’extrémité du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des piles reliés par des voûtes, et forment un soubassement d’une solidité parfaite[62].