Part 7
deux bras du transsept et le chœur, suivant un système de construction dont nous avons établi la filiation et qui, à partir du Xᵉ siècle, devait prendre, en se perfectionnant, un développement extraordinaire.
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L’église de _Sainte-Marie de l’Amiral_ à Palerme, fondée par l’amiral Roger, fils de Tancrède de Hauteville, fut cédée par Alphonse d’Aragon à un couvent de femmes, au XVᵉ siècle, et prit à cette époque le nom de _la Martorana_.
Bien qu’il ait été construit par les Normands dans les premières années du XIIᵉ siècle, cet édifice présente tous les caractères des églises byzantines bâties par des architectes grecs, au IXᵉ siècle, à Torcello, à Constantinople et à Athènes.
Il rappelle particulièrement les dispositions de l’église de Théotocos à Constantinople (fig. 72, 73). La principale différence existant entre cette église et celle de la Martorana réside dans la forme des arcs, brisés dans celle-ci, tandis qu’ils sont plein cintre en Italie, à Constantinople et en Grèce.
La décoration de la Martorana empruntant aux Byzantins, aux Arabes et aux Normands des détails caractéristiques, semble résumer l’histoire de la Sicile au moyen âge.
CHAPITRE XVII
INFLUENCE DE L’ART BYZANTIN SUR L’ARCHITECTURE EN ORIENT ET EN OCCIDENT.--L’ARCHITECTURE DU VIIᵉ AU XIᵉ SIÈCLE.
L’art byzantin, qui s’était si grandement manifesté par les superbes ouvrages de Justinien, exerça, dès son origine, une influence considérable qui s’étendit plus tard sur tout l’Occident, mais qui fut générale en Orient surtout pendant la prospérité de l’empire grec, expirant avec le VIIᵉ siècle, épuisé par ses victoires autant que par les attaques des Perses.
On peut suivre la tradition byzantine dès les premiers temps de l’empire arabe. Depuis le commencement de l’hégire, en 622, jusqu’au moment où ils purent donner à leur art un caractère particulier, les musulmans, les adversaires les plus acharnés du christianisme et de l’empire grec ont fait à l’art de leurs ennemis, à l’art byzantin, des emprunts qu’il est facile de constater.
Quand les Arabes étendirent par leurs conquêtes la domination musulmane depuis l’Asie-Mineure jusqu’aux Pyrénées, l’art n’existait chez eux que sous les formes les plus rudimentaires.
De même que les chrétiens établirent leurs premiers autels dans les basiliques civiles de Rome, les musulmans conservèrent, dans les pays conquis, les monuments religieux: ils les modifièrent, puis ils construisirent des édifices nouveaux, disposés selon leurs prescriptions religieuses; mais leur architecture a conservé les traits particuliers de son caractère originel, à l’influence duquel ils ne pouvaient se soustraire.
«En Syrie, les Arabes ne se préoccupent pas tout d’abord de construire des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à côte dans un même édifice[31].» Il en fut de même en Espagne, et les historiens de l’art arabe y distinguent dans ce pays une première période byzantine qui s’étend jusque vers la fin du Xᵉ siècle. Entre les califes de Cordoue et les empereurs de Constantinople les relations étaient continues; les savants, les artistes grecs accoururent en Espagne. Aussi les anciens édifices de Cordoue portent-ils la marque de cette influence étrangère si nettement accusée dans la célèbre mosquée de Cordoue élevée par Abdérame vers la fin du VIIᵉ siècle.
Au moyen âge, sous les rois de la première race et, par conséquent, bien avant Charlemagne et les pèlerinages de l’an 1000[32], des relations existaient entre l’Occident et l’Orient où Byzance exerçait une attraction si puissante que les princes de France, de Germanie et d’Italie y envoyaient sans cesse des ambassades.
Un grand nombre de pèlerins de tous les pays occidentaux visitaient les Lieux Saints et, allant ou revenant par Constantinople, propageaient en Europe, par le récit des splendeurs de la civilisation byzantine et la description de ses admirables monuments, l’enthousiaste désir d’égaler les peuples d’Orient; des moines grecs, qui étaient venus s’établir dans le sud de l’Italie, à Rome, en France et en Allemagne, contribuèrent puissamment à entretenir ces idées et à les développer.
A l’époque mérovingienne, des colonies syriennes existaient déjà dans le centre de la France et il n’est pas douteux qu’elles apportèrent avec elles les traditions monumentales de la Syrie centrale, qui germèrent si bien et que l’on trouve si nettement marquées dans l’ancienne province d’Aquitaine.
Le commerce maritime entre l’Occident et l’Orient contribua également à étendre les relations qui s’étaient établies entre ces pays, non seulement par l’échange de leurs marchandises, mais encore par l’acquisition des étoffes, des bijoux, des ivoires sculptés, en un mot, des objets d’art, créés en Orient avec une si habile facilité, dont l’Occident commençait à sentir le besoin, mais qu’il ne savait pas encore produire.
L’influence byzantine s’est exercée certainement en Italie; elle est moins sensible dans le nord de ce pays en raison de sa division en un grand nombre d’États ou de villes, aussi différents les uns des autres par leurs conditions respectives au point de vue politique qu’à celui des arts.
Sous le pontificat de Grégoire le Grand, pape malgré lui, en 590, on éleva beaucoup moins d’édifices qu’avant ou après cette époque. Saint Grégoire, sans négliger la puissance temporelle du Saint-Siège, se servit de son pouvoir pour fortifier la papauté, propager le christianisme, améliorer la discipline et l’organisation de l’Église. Affermi par lui-même, il propagea le christianisme, l’orthodoxie et convertit les païens en Sicile, en Sardaigne, à Terracine, aux portes de Rome, et même dans la Grande-Bretagne qui était encore livrée tout entière à l’idolâtrie.
Les instructions que saint Grégoire le Grand donnait à ses représentants leur recommandaient de conserver les monuments existants, quels qu’ils fussent. Il écrivait, en 596, au moine Augustin--plus tard archevêque de Cantorbéry--qu’il avait envoyé dans la Grande-Bretagne à la tête de quarante missionnaires romains: «Il faut se garder de détruire les temples des païens, il ne faut détruire que leurs idoles, puis faire de l’eau bénite, en arroser l’édifice, y construire des autels et y placer des reliques. Si ces temples sont bien bâtis, c’est une chose bonne et utile qu’ils passent du culte des démons au culte du vrai Dieu; car, tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de dévotion, elle sera plus disposée à s’y rendre, par un penchant d’habitude, pour adorer le vrai Dieu[33].»
«Dans le sud de l’Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à l’empire de Constantinople par la religion, par l’administration, par la langue même: l’antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la querelle des Iconoclastes qui détacha de l’Orient le reste de l’Italie, dans le sud fortifia l’hellénisme; les partisans des images s’y réfugièrent en grand nombre et les empereurs grecs ne les inquiétèrent pas.
«En Sicile, où la domination musulmane, succédant à celle des empereurs d’Orient, a précédé de plus de deux siècles l’établissement des Normands, l’art byzantin et l’art arabe se mêlent en même temps qu’y pénètrent des influences occidentales[34].» Les formes de l’église grecque s’y combinent avec celles de la basilique latine et parfois apparaît la coupole sur pendentifs, comme à Sainte-Marie de l’Amiral à Palerme--plus tard nommée la Martorana par Alphonse d’Aragon (fig. 88 à 90).
«A l’autre extrémité de l’Italie, Venise est une ville grecque. Sa prospérité s’est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne[35].» Venise sut maintenir son indépendance entre les Lombards et les Francs, et la suzeraineté nominale des empereurs grecs qu’elle affecta de reconnaître fut la condition même de sa fortune. Aussi les monuments vénitiens, entre autres, Santa-Fosca à Torcello et Saint-Marc à Venise, rappellent-ils ceux de Constantinople.
Les églises bâties en Grèce, du IXᵉ au Xᵉ siècle, portent, dans leurs dispositions générales, aussi bien que dans les détails de leur construction, les marques de l’architecture byzantine.
Les églises de Saint-Nicodème et celle du monastère de Daphni, élevées à Athènes, ou près de cette ville, au Xᵉ siècle, ressemblent par leur plan et leur architecture à l’église de la Mère de Dieu--Agia Théotocos,--bâtie vers le IXᵉ siècle à Constantinople et à celle des SS. Serge et Bacchus qui remonte au VIᵉ siècle.
En Russie, l’action de l’art byzantin a commencé avec le christianisme grec. Jusqu’au Xᵉ siècle les Russes ne connaissaient guère que les constructions en bois. Ce furent des architectes byzantins qui élevèrent les premières églises en pierre et des peintres byzantins qui les décorèrent. Mais l’art russe prit rapidement un caractère particulier et les éléments grecs se mêlèrent à d’autres, d’origine orientale, occidentale et asiatique; la coupole ne repose plus sur des pendentifs sphériques, mais sur une série d’arcs ou de trompes superposés passant du carré au cercle; sa forme extérieure devient bulbeuse et l’architecture, tout en montrant encore des réminiscences perses ou indiennes, prend bientôt le caractère original qu’elle a heureusement conservé.
L’influence byzantine s’est manifestée en Allemagne dès le VIIIᵉ siècle et il est permis de croire que Charlemagne y contribua puissamment. «Les Carolingiens étaient en relations continues avec les empereurs de Constantinople[36]». On sait que des objets d’art parvenaient de Byzance en Occident; un évêque de Cambrai, Halitcharius, envoyé comme ambassadeur à Constantinople, en rapportait des ivoires sculptés; les tissus orientaux étaient fort recherchés, laïques et clercs aimaient à s’en parer, et des fragments s’en rencontrent encore dans les tombes et les châsses du temps.
On sait également que la chapelle du palais de Charlemagne, à Aix, commencée à la fin du VIIIᵉ siècle et terminée dans les premières années du IXᵉ, a été inspirée de l’église de Saint-Vita à Ravenne, construite au commencement du VIᵉ siècle, à l’imitation du _Temple d’or_, bâti à Antioche par Constantin, et qui passe avec raison pour être un exemple parfait de l’art byzantin. (Voir à ce sujet les figures 66 et 67 concernant Saint-Vital de Ravenne, qu’il est intéressant de comparer avec les figures 83, 84 et 85, relatives à l’église d’Aix-la-Chapelle.)
Un grand nombre d’églises s’élevèrent dans la vallée du Rhin; on y peut suivre, sinon par la reproduction exacte des plans et des formes, du moins par le mode de construction, la tradition byzantine des architectes d’Aix-la-Chapelle.
«En 972, le fils d’Otton Iᵉʳ, le futur Otton II, épousait une princesse grecque, Théophano[37].» Avec elle des artistes byzantins arrivèrent, dit-on, en Germanie et initièrent les Allemands à la connaissance de leur art et de leur mode de construire.
En France, l’art byzantin a laissé moins longtemps qu’en Italie ses traces originelles; mais son influence est visible dans les deux pays et les grandes églises de Venise et de Périgueux, à peu près contemporaines, attestent toutes les deux leur filiation orientale. Seulement la même idée s’est traduite différemment dans les deux pays; en Italie, Saint-Marc est la copie d’une œuvre byzantine[38] construite selon les méthodes romaines; il est resté une importation, une œuvre unique ou à peu près, qui n’a eu que fort peu de rayonnement autour d’elle.
Tandis qu’en France, Saint-Front reproduit bien les dispositions de son modèle oriental[39], sa construction est toute différente et manifeste une plus grande science dans l’art de bâtir.
Les architectes aquitains, qui possédaient de longue date les traditions syriennes, s’assimilèrent les procédés de l’art byzantin, comme ils s’étaient déjà familiarisés avec ceux de l’antiquité romaine. Ces divers éléments, perfectionnés par eux et appropriés à leur mode de construction dans lequel la pierre se montre dans toute la simple beauté de ses combinaisons savamment appareillées, formèrent bientôt un art de bâtir, nouveau en Europe après l’an 1000.
Cet art nouveau, ayant un caractère personnel, original, exerça à son tour une influence très considérable sur l’_architecture romane_ et il fut certainement une des causes principales du développement extraordinaire qu’elle prit dès la première moitié du XIᵉ siècle.
CHAPITRE PREMIER
DÉFINITION ET CARACTÈRES DU _ROMAN_.
L’_architecture romane_ procède de l’art romain et de l’art byzantin, certainement et directement. Suivant Quicherat, «l’_architecture romane_ est celle qui a cessé d’être romaine, quoiqu’elle tienne beaucoup du romain, et qui n’est pas encore gothique, quoiqu’elle ait déjà quelque chose de _gothique_[40]». Selon Viollet-le-Duc: «Dans l’_architecture romane_ occidentale, à côté des traditions latines persistantes, on trouve presque toujours une influence byzantine évidente par l’introduction de la coupole» et, autre part, il dit encore: «Jusqu’au XIᵉ siècle les établissements religieux, grands centres d’art, ne faisaient que suivre les traditions romaines[41].» Donc il était nécessaire de connaître d’abord l’art romain, ou tout au moins l’époque qui doit être marquée comme au point de départ; puis l’art byzantin qui fut une si brillante transformation.
En résumé, pour définir l’_architecture romane_, il était indispensable d’étudier l’art romain et l’art byzantin qui l’ont engendrée; on peut suivre alors sa filiation qui s’établit jusqu’à l’évidence même; c’était ce qu’il fallait démontrer et ce qui donne une grande importance à la première partie de ce volume.
Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que c’est seulement en 1825 qu’un baptême archéologique donna à l’une des périodes de l’histoire de l’art le nom sous lequel elle est désignée depuis cette époque: l’_architecture romane_[42].
Cette période n’en existait pas moins avant ce nouvel état civil, pour ainsi dire; elle est même considérée avec raison comme l’une des évolutions les plus importantes de l’art, mais dont les commencements se confondent avec les manifestations d’évolutions antérieures.
Il était donc indispensable de bien connaître l’art romain et l’art byzantin puisqu’ils sont les antécédents certains de l’art roman, ou plutôt de l’_architecture romane_.
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Les constructeurs _romans_ ont imité les Romains et les Byzantins, comme ceux-ci avaient suivi plus ou moins fidèlement les traditions monumentales que leurs prédécesseurs leur avaient transmises.
Il n’y a pas de démarcation aussi nettement tranchée, ni de classification aussi étroitement radicale que celles qui ont été inventées par certains archéologues, s’efforçant de prouver que le caractère des constructions romanes est déterminé définitivement par l’appareil et l’ornementation.
Ils mesurent minutieusement les monuments en s’arrêtant surtout aux détails d’où ils tirent des conclusions erronées en décrivant la taille des pierres ou en analysant les mortiers qui les relient. Ils dissèquent, pour ainsi dire, les moulures des corniches et des corbeaux, les sculptures des bandeaux, des frises et des chapiteaux; mais tous ces détails si péniblement étudiés et si laborieusement réunis ne donnent pas la physionomie exacte de l’ensemble.
En effet, les constructions romanes, qu’elles aient été faites avec toute la perfection possible ou qu’elles aient été grossièrement traitées, portent toutes la marque visible de l’appareil romain, preuve certaine de la puissance des traditions, si fortes qu’elles entraînaient les constructeurs romans à imiter les pratiques romaines, même dans ce qu’elles avaient de plus naïvement pittoresque, car on exécute encore au XIᵉ siècle des revêtements réticulés ou en arêtes de poisson, ainsi que des chaînes en poteries ou en galets dans les maçonneries faites à la romaine.
L’ornementation romane est également imitée de l’antique; les moulures et les sculptures accusent ou décorent les membres d’architecture aux mêmes points où les Romains avaient coutume d’appliquer ces ornements ou, plus exactement, ces accents caractéristiques.
La différence n’existe souvent que dans l’exécution des ouvrages, grossièrement ou maladroitement imités dans les pays du nord ou traités, dans les régions du midi de l’Europe, avec une si grande perfection qu’ils arrivent à ressembler complètement aux édifices bâtis par les Romains.
Il faut remarquer que l’appareil est souvent peu apparent parce qu’il est recouvert d’un enduit ou d’un badigeon épais et que la décoration sculpturale fait complètement défaut, soit par suite de la simplicité de l’édifice, soit parce que des peintures murales ont remplacé, dès l’origine, les ornements plastiques. Dans tous les cas, ces détails n’ont qu’une valeur relative, car ils ont été employés aussi bien par les architectes romains que par les constructeurs romans qui les ont imités.
«Tout cela ne constitue pas l’_architecture romane_ qui n’est qu’une manière d’être particulière de la construction et dont le caractère ne peut tenir qu’aux dispositions fondamentales des édifices et aux lois d’après lesquelles les pleins et les vides s’y montrent combinés[43].»
_Le principal caractère de l’architecture romane, c’est la voûte._
Les Romains connaissaient la voûte, et trois des formes qu’ils avaient employées furent appliquées par les romans: la voûte en berceau, la voûte d’arête et la coupole.
Les basiliques romaines étaient lambrissées, couvertes par une charpente apparente formant tout à la fois le plafond et la toiture de l’édifice.
Les premières basiliques chrétiennes, bâties à la romaine, furent une imitation de cette disposition; mais le contraste entre les deux architectures et le point de départ de toutes les différences qui les séparent se manifestent par l’application de la voûte.
«Les églises romanes sont voûtées, couvertes sous leur toiture par des constructions de formes diverses où les pierres sont tenues enchaînées dans le vide[44].»
La voûte exerçant un effort énergique et continu sur les murs latéraux ou pieds-droits, qu’elle tend à renverser, il fallait élever des murs assez épais pour neutraliser les poussées, diminuer la largeur et la hauteur pour résister aux efforts de la progression des forces et, par conséquent, alourdir l’architecture, raréfier les jours et obscurcir le vaisseau. Au contraire, la basilique romaine, dont la charpente, couvrant la grande nef et les bas côtés, n’avait aucune action de déversement sur les pieds-droits, était largement ouverte et éclairée. Les murs latéraux, formés de colonnades et d’arcades, n’ayant à supporter verticalement que la partie supérieure elle-même très ajourée, pouvaient être construits avec plus de légèreté et d’élégance.
Il fallut choisir entre ces deux nécessités: conserver la forme basilicale complète ou la modifier, sinon dans son plan, tout au moins dans ses détails de construction par l’adoption du voûtement systématique de l’édifice.
Si les Romains avaient reculé devant une solution aussi radicale, les architectes romans eurent moins de scrupules, en raison de l’urgence pour eux de préserver l’autel chrétien et les saintes reliques des désastres sans cesse occasionnés par l’incendie des toitures.
«Pour le besoin de la voûte, ils sacrifièrent toutes les proportions classiques, épaississant les murailles, resserrant les écartements, réduisant les baies; en un mot, faisant envahir de toutes les façons le vide par le plein[45].»
Mais dans cette voie où le goût dont ils manquaient ne pouvait modérer les constructeurs romans, il y eut cependant un moment où le sens commun les avertit de s’arrêter: ce fut lorsque l’envahissement du vide par le plein devint tel que la sonorité de l’édifice était détruite, que la lumière n’y pénétrait plus et que la circulation y était presque impossible. Ils remédièrent à ces inconvénients par des dispositions nouvelles s’appliquant à la construction des voûtes et aux percements des massifs ou pieds-droits.
L’art byzantin exerça également une grande influence sur la construction des édifices religieux, qui se fit sentir dans presque toute l’Europe (Iᵉʳ partie, chapitre XVII); du temps de Charlemagne, la chapelle palatine d’Aix en Allemagne et Germiny-des-Prés, en France, en sont les preuves certaines, mais ses effets ne se manifestèrent généralement qu’à partir du XIᵉ siècle par le voûtement des églises et particulièrement à Saint-Front de Périgueux et à Saint-Marc de Venise.
Jusqu’à cette époque, même pendant la belle période carolingienne, les églises, à l’exception de quelques chapelles ou baptistères voûtés ou des églises dont nous venons de parler, presque toutes les églises sur les bords du Rhin, en Aquitaine, en Bourgogne, en France, étaient en pierre et couvertes en bois.
L’histoire nous en fournit la preuve. «C’est l’universel feu de joie que les Normands firent des temples élevés à si grands frais par les empereurs francs; c’est en même temps la ruine totale qui fut la suite de ces incendies. Si les Normands avaient eu affaire à des édifices voûtés, ils auraient eu beau mettre le feu dedans et dessus, la construction n’aurait éprouvé que des dégâts partiels et, à moins de s’arrêter à démolir, ce qu’ils ne faisaient guère, ils n’auraient pas vu tomber les massifs, tandis qu’au contraire, s’attaquant à des vaisseaux plafonnés, il leur suffisait de mettre le feu à la menuiserie de l’intérieur pour que la flamme gagnât la toiture. Celle-ci s’effondrait, les colonnes ne tardaient pas à éclater et à entraîner les murs dans leur ruine[46].»
La leçon donnée par les Normands ne porta pas ses fruits immédiatement, car on voit encore un grand nombre d’édifices rebâtis, après l’invasion normande, sur le plan basilical. Les chroniques du temps, remplies de récits relatifs aux incendies causés par la foudre, ayant pour conséquence la destruction des églises, prouvent que ces édifices étaient encore couverts en bois.
L’historien Raoul Glaber, moine bénédictin qui vivait à Cluny dans la première moitié du XIᵉ siècle, nous dit: comme la troisième année de l’an 1000 était sur le point de commencer, on se mit par toute la terre, particulièrement en Italie et dans les Gaules, à renouveler les vaisseaux des églises, quoique la plupart fussent assez somptueusement établis pour se passer d’une telle opération. Mais chaque nation chrétienne rivalisait à qui aurait le temple le plus remarquable. On eût dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vieillesse et revêtir une robe blanche d’églises. Enfin presque tous les édifices religieux, cathédrales, moûtiers des saints, chapelles de villages, furent convertis par les fidèles en quelque chose de mieux.
«De ce fait si remarquable qu’il a pu frapper un écrivain indifférent, autant qu’on peut l’être, au mouvement des arts, on a saisi depuis longtemps la partie morale. On y a vu une démonstration du sentiment d’espérance qui s’était produit après l’an 1000 dans la chrétienté rassurée sur la durée du monde; on a interprété cette ardeur à refaire partout des édifices religieux comme la preuve de l’empressement que mettaient les hommes à renouveler en quelque sorte l’alliance avec le Créateur, la crainte d’un cataclysme universel s’étant dissipée. C’est quelque chose que de savoir qu’à un certain moment un pareil élan s’est produit; mais le texte de Raoul Glaber dit plus que cela. En effet, quand il explique que des monuments déjà dignes d’approbation étaient jetés par terre pour faire place à d’autres monuments plus louables, il donne à entendre que la génération de l’an 1000 posséda le moyen de faire mieux ou, pour le moins, autrement que les générations précédentes. Il constate donc un progrès de l’art[47].»