L'Architecture romane

Part 2

Chapter 23,454 wordsPublic domain

Le cadre de l’ouvrage ne permettant pas de donner à l’_architecture romane_ tous les développements que nécessiterait l’étude de toutes ses manifestations, nous avons étudié principalement les édifices religieux ou l’architecture religieuse. C’est l’expression la plus élevée de l’art chez tous les peuples, celle qui donne le plus justement l’idée de leur civilisation, de la puissance créatrice de leur génie et surtout parce que c’est dans les édifices religieux que l’architecture romane a le plus particulièrement marqué les caractères de ses transformations et de ses progrès. Les monuments monastiques, civils et militaires de la période romane ont d’ailleurs suivi les traditions romaines jusqu’au XIᵉ siècle; ils feront l’objet d’études spéciales dans le volume suivant: l’_Architecture gothique_.

Pour le même motif, il n’était pas possible de faire la monographie des édifices les plus importants ni même de citer tous les monuments intéressants. Nous avons voulu exposer simplement des principes généraux, chercher les origines de l’_architecture romane_, étudier sa filiation et suivre sa progression constante depuis le Iᵉʳ siècle de notre ère jusqu’au milieu du XIIᵉ siècle. Les plans, les coupes, les croquis et les dessins indiquent sommairement, mais exactement, le caractère des types principaux et ils forment une suite de renseignements nécessaires pour faciliter et appuyer les démonstrations.

Il est donc nécessaire de connaître tout d’abord les _basiliques civiles_, les _basiliques_ ou _églises latines_ et les _églises byzantines_ qui feront l’objet de la _première partie_ de ce volume, pour arriver ensuite à étudier utilement, dans la _deuxième partie_, les monuments les plus caractéristiques de l’_architecture romane_.

L’ARCHITECTURE ROMANE

PREMIÈRE PARTIE

ORIGINES DE L’ARCHITECTURE ROMANE

BASILIQUES CIVILES BASILIQUES OU ÉGLISES LATINES ÉGLISES BYZANTINES

CHAPITRE PREMIER

BASILIQUE CIVILE.--DÉFINITION.

Suivant Vitruve, la basilique était une salle dans laquelle les souverains rendaient la justice ou la faisaient rendre en leur nom.

Il dit, en parlant des palais destinés aux personnages importants: il doit s’y trouver des bibliothèques et des _basiliques_ qui aient la magnificence qu’on voit aux édifices publics parce que, dans ces palais, il se tient des assemblées pour les affaires de l’État et pour les jugements et arbitrages par lesquels se terminent les différends des particuliers. Les Gordiens, dans leur magnifique villa bâtie sur la voie Prænestine, avaient trois basiliques de trente-trois mètres de longueur: le sénateur Lateranus, contemporain de Néron, en fit construire une qui, transformée par Constantin, devint la primitive basilique de Saint-Jean de Latran.

A Rome, la basilique était l’édifice renfermant le tribunal où siégeaient des juges. Du temps de Publius Victor, elles étaient au nombre de dix-neuf parce qu’on avait adjoint à chaque forum, ou place publique, une basilique dans laquelle les magistrats tenaient leurs audiences pendant la mauvaise saison.

Plus tard, les basiliques devinrent des marchés, des bourses où le peuple et les commerçants se réunissaient pour traiter leurs affaires de commerce. Vitruve dit encore que l’édifice, joint au forum, doit être situé sur l’exposition la plus chaude afin que les négociants qui les fréquentaient pendant la saison d’hiver ne soient pas incommodés par la rigueur du froid.

Sous le règne des rhéteurs, on s’y rendait pour entendre déclamer des vers et des harangues. C’est dans les basiliques que les jurisconsultes donnaient leurs consultations et que les jeunes orateurs s’exerçaient à la déclamation. Pline le Jeune nous apprend de quelle manière les juges et les assistants étaient placés dans ces édifices. Les juges, dont le nombre s’élevait parfois à 180, se partageaient en quatre compagnies ou tribunaux; autour d’eux se plaçaient les jurisconsultes et les avocats dont le nombre était considérable. Les portiques et les galeries supérieures étaient remplis d’hommes et de femmes qui, s’ils étaient trop éloignés pour entendre les plaidoiries et les jugements, pouvaient au moins jouir du spectacle.

La basilique s’élevait ordinairement sur un plan rectangulaire dont la largeur était égale au tiers de la longueur totale, les façades extérieures étaient très simples, toute la richesse architecturale étant réservée pour la décoration intérieure qui était souvent traitée avec une grande magnificence, ainsi que l’ont prouvé les découvertes faites sur l’emplacement du forum de Trajan pendant les fouilles opérées en 1812 par les soins du gouvernement français. En avant de la façade principale s’étendait, sur toute sa largeur, un portique sous lequel des portes s’ouvraient sur les divisions longitudinales de l’édifice.

Vitruve parle des _chalcidiques_ élevés aux extrémités de la basilique et qui étaient à son sens de vastes portiques; selon quelques auteurs anciens, le mot _chalcidique_ désignait une salle haute et spacieuse, formant, en avant de l’hémicycle, une nef transversale à l’extrémité des avenues ou des nefs longitudinales et donnant au plan intérieur du monument la figure d’un T. Suivant Quatremère de Quincy, on pourrait voir, dans le sens donné aux _chalcidiques_, le rudiment du transsept qui a pris une place si importante dans les églises du moyen âge.

L’intérieur était généralement divisé en trois parties par deux rangées de colonnes ou d’arcades; celle du milieu plus large et plus haute que les deux autres.

Ces trois avenues parallèles aboutissaient à une enceinte transversale--_trans septum_--protégée par un mur bas ou par une balustrade; cette place était réservée aux jurisconsultes, aux avocats et aux greffiers. En face de l’avenue centrale et au delà du transsept, un hémicycle s’ouvrait dans le mur du fond; il était couvert

par une voûte en quart de sphère. L’arcade qui en formait l’entrée s’appelait _absis_; d’où est venu _abside_, que nous retrouverons plus tard.

C’est dans l’hémicycle, ou abside, qu’étaient placés le siège du juge--_tribuna_--et ceux de ses assesseurs. A droite et à gauche, s’élevaient souvent deux absides secondaires, ou de petites salles, destinées à contenir les archives ou divers services accessoires.

La coupe transversale d’une basilique profane nous montre l’économie de sa construction.

Le vaisseau central, formé par les murs latéraux, était supporté par des colonnes, ou des arcades, le séparant des galeries basses. Au-dessus de ces galeries étaient ménagées les tribunes réservées, d’un côté aux hommes, et de l’autre aux femmes et aux vierges admises dans ces basiliques sous la condition d’être séparées des hommes.

La nef principale et les galeries latérales superposées étaient couvertes d’une charpente apparente, souvent en bois de cèdre, richement ornée de dorures, suivant les auteurs anciens; cette charpente formait en même temps le plafond et la toiture de l’édifice, et elle était couverte extérieurement de plaques de plomb ou même de bronze.

CHAPITRE II

BASILIQUES CIVILES A ROME ET EN ORIENT.

Parmi les _basiliques civiles_, dont il est souvent parlé dans les ouvrages des auteurs anciens, il faut citer:

La _basilique Porcia_, construite par les consuls Porcius et Claudius, l’an 566 de Rome; elle touchait à la curie et souffrit de l’incendie qui détruisit ce dernier monument lorsqu’on brûla le corps de Claudius sur le forum; cette basilique dut être l’une des premières bâties par les Romains, car, selon Tite-Live, ce genre d’édifice n’apparut qu’après la première guerre de Macédoine, c’est-à-dire environ 200 ans avant Jésus-Christ.

La _basilique Fulvia_, construite par le censeur Fulvius, 180 ans avant Jésus-Christ.

La _basilique Simpronia_, bâtie par le tribun Simpronius en l’an 583 de Rome; cet édifice présente cette particularité qu’il fut construit sur l’emplacement de la maison de Scipion l’Africain, à l’ouest du forum et dans le quartier des ouvriers et négociants en laine.

La _basilique Æmilia_, élevée sur le forum par Æmilius Paulus, 33 ans avant Jésus-Christ; elle coûta 1,500 talents, envoyés des Gaules par César; ses dispositions sont en partie connues par le plan antique de Rome conservé au Capitole. Elle avait quatre rangées de colonnes et l’on croit que ses murs étaient ouverts de toutes parts, comme dans le monument de Pæstum.

Et enfin la _basilique Ulpia_, élevée par Trajan sur le forum auquel il avait donné son nom.

L’architecte Apollodore, de Damas, construisit, vers la fin du Iᵉʳ ou au commencement du IIᵉ siècle de l’ère chrétienne, au milieu du forum de Trajan, la

_basilique Ulpienne_, à quatre rangées de colonnes et, par conséquent, à cinq nefs; elle dépassait tous les édifices similaires par la grandeur de ses dispositions et la magnificence de sa décoration intérieure.

Vers le même temps ou à peu près,--160 à 169 de l’ère chrétienne,--sous les empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus, le légat de Syrie, célèbre par sa révolte, construisit le prétoire de Mousmieh (Syrie centrale), qui rappelle, par ses formes et sa destination, les basiliques romaines et dont l’origine est établie par de curieuses inscriptions gravées sur les pierres de l’édifice[1].

Ce prétoire, bâti sous la direction d’Egnatius Fuscus, centurion de la 3ᵉ légion gallique, se compose de trois nefs, formées par huit arcs accouplés deux à deux, portés sur quatre groupes de quatre colonnes chacun; le carré central était couvert par une coupole d’arête construite en blocage. Les galeries qui l’entourent étaient fermées par des dalles portant sur l’extrados des arcs accouplés et formant une voûte en berceau.

Les consoles encastrées dans les murs latéraux portent des inscriptions qui démontrent qu’elles ont été destinées à recevoir les portraits des centurions des légions 3ᵉ gallique et 6ᵉ flavienne qui ont tenu garnison

dans la ville de Phæna, sous les empereurs Marc-Aurèle et Commode; cette circonstance fixe la date de la construction des murs, de l’hémicycle du fond avec sa large conque décorant la voûte et des niches latérales.

CHAPITRE III

LES THERMES D’ANTONIN CARACALLA A ROME.

Bien qu’ils paraissent s’éloigner des basiliques par leur destination, les Thermes antiques et surtout les Thermes d’Antonin Caracalla, bâtis au commencement du IIIᵉ siècle, s’y rattachent intimement, non seulement par les particularités de leur construction, mais encore par le parti architectural.

Les Thermes de Caracalla étaient le dernier mot de l’art romain arrivé à son plus haut développement; et si leurs ruines gigantesques sont encore l’objet d’un légitime étonnement, on peut se figurer l’admiration que durent exciter ces immenses monuments lorsqu’ils étaient complets, imposants par leurs proportions colossales autant que séduisants par la richesse de leur décoration.

Aussi ont-ils frappé l’esprit des architectes contemporains et de ceux qui recueillirent leur succession. Cette influence s’exerça dès les premières années du IVᵉ siècle; nous verrons d’abord les constructeurs chrétiens s’inspirer directement de cette œuvre admirable et donner à l’une de leurs premières basiliques les dispositions

presque identiques de l’une des plus belles salles des Thermes de Caracalla.

Nous verrons ensuite, deux siècles plus tard, les architectes de Sainte-Sophie se souvenir des Thermes et suivre encore les traditions romaines, perfectionnées ou modifiées au contact de la civilisation orientale.

A l’exception des temples ronds, la plupart des temples et des basiliques de Rome, grecs par le plan et la structure, étaient couverts par des charpentes.

Les nefs des basiliques n’étaient pas voûtées, mais fermées par des combles lambrissés. Ce ne fut qu’après l’incendie de Rome, sous Néron, que les Romains abandonnèrent presque partout les couvertures en charpente pour y substituer les voûtes en maçonnerie.

Les Thermes d’Antonin Caracalla furent construits par cet empereur et achevés en 217, la sixième année de son règne, sauf les portiques de l’enceinte qui y furent ajoutés par Héliogabale et Alexandre Sévère.

Les Romains construisirent ces édifices, réunis dans un immense ensemble, de la manière la plus simple et la plus économique en raison de leur état social. Les Romains n’employèrent presque exclusivement que la brique et le blocage. Les parements sont composés de briques triangulaires posées à plat, leur grand côté vers l’extérieur; au milieu des murs et des massifs, un béton, composé de gros cailloux et d’un excellent mortier, garnissait l’espace vide entre les briques. Afin de régler les assises et pour s’assurer des niveaux, des chaînes de grandes briques sont arasées à certaines hauteurs régulières; des arcs de décharge en briques, noyés dans la construction, répartissent les charges sur les points

d’appui principaux. Quant aux voûtes, les arcs de tête sont en grandes briques sur deux rangs ordinairement et les remplissages en béton composé de mortier et de pierre ponce.

Après cette construction si simple, si économique et d’une exécution si rapide, les architectes ont élevé leurs portiques formés de colonnes et d’entablements en marbre. Les murs, les piles et les voûtes sont partout à l’intérieur revêtus de marbre, de stuc ou de mosaïque et cette masse grossière a été revêtue d’un splendide manteau embelli du plus somptueux ornement.

La grande salle circulaire, le _Caldarium_ des Thermes de Caracalla, avait plus d’un point de ressemblance avec la rotonde d’Agrippa dans sa forme ainsi que dans son mode de construction; mais si les détails sont moins purs, elle n’en reste pas moins un sujet d’étude des plus intéressants au point de vue de la construction des temples ronds.

Les Thermes d’Antonin Caracalla, un des plus beaux exemples du génie romain, de la science des architectes du IIIᵉ siècle et l’un de ceux qui marquent le mieux la puissance de ce grand peuple bâtisseur, inspirèrent les architectes de Rome et de la Syrie dès le IVᵉ siècle, plus tard les constructeurs de Sainte-Sophie et plus près de nous ceux de Saint-Marc à Venise.

L’influence est visible, car on retrouve dans les grands édifices élevés à Rome, en Orient et en Italie du IVᵉ au XIᵉ siècle, non seulement les détails des profils et de la décoration, mais encore la tradition monumentale adoptée et suivie par les Romains, surtout en ce qui concerne le parti architectural des grands arcs,

subdivisés par des colonnes ou des arcades. Il en est de même pour les moyens de bâtir, consistant dans la construction des points d’appui et des murs en matériaux grossiers, revêtus ensuite de matériaux purement décoratifs.

CHAPITRE IV

LE PANTHÉON DE ROME ET LE PALAIS DE SARVISTAN (PERSE).

Avant de reprendre l’ordre chronologique, qui facilite si bien l’étude des grandes époques de l’histoire de l’architecture, il est utile de retourner en arrière afin d’analyser une des plus belles œuvres des architectes romains: _le Panthéon de Rome_, qui doit être considéré comme le plus parfait des _temples ronds_.

Cette analyse éclairera la recherche des imitations qu’en ont faites, dans la suite des siècles, les constructeurs d’Orient et d’Occident. Elle permettra de comprendre les transformations qu’ils ont fait subir à ce type admirable pour arriver, après bien des tâtonnements, à la coupole parfaite, point de départ d’un système de voûtement dont l’application a produit au moyen âge de si grands et de si beaux ouvrages d’art.

Il faut même remonter beaucoup plus haut, au IVᵉ siècle avant Jésus-Christ, pour trouver, chez les Perses, sinon l’origine, tout au moins une des plus anciennes applications de la coupole circulaire élevée sur plan carré.

Dès le temps de la république, les Romains avaient élevé quelques petits monuments sur plan circulaire, couverts par des voûtes hémisphériques en béton. C’est ainsi qu’est construite la _cella_ du temple de Vesta, à Tivoli; mais dès le commencement de l’empire, ce genre de construction prit des développements inconnus jusqu’alors.

Agrippa fit bâtir le premier des thermes magnifiques, à Rome, dans la neuvième région. Fit-il en même temps élever la vaste salle sur plan circulaire, connue sous le nom de _Panthéon_, qui touchait à ces thermes sans être toutefois en communication directe avec eux[2]? Quoi qu’il en soit, Dion affirme qu’Agrippa acheva le Panthéon l’an 729 de Rome, soit l’an 24 avant l’ère chrétienne; mais cet achèvement concerne le portique élevé après coup devant la porte de la rotonde, ainsi que le constate l’inscription qu’on lit encore sur la frise de ce portique. Qu’Agrippa ait élevé le Panthéon, ou qu’il l’ait seulement décoré: à l’intérieur d’une splendide ordonnance de marbre et à l’extérieur d’un portique en granit gris et en marbre blanc, ce qu’il est facile de voir et ce qui nous importe, c’est de constater combien la construction de cette salle et sa décoration forment deux parties distinctes.

Ainsi enrichie par les soins d’Agrippa, la Rotonde fut dédiée à Jupiter vengeur. Le diamètre de la salle est, à l’intérieur, de 43ᵐ,40 et le mur circulaire, qui porte la voûte, a 5ᵐ,40 d’épaisseur, soit environ le septième du diamètre du cercle intérieur. Du pavé au sommet de la voûte on compte 44ᵐ,40; le diamètre est ainsi égal, à peu de chose près, à la hauteur intérieure de tout l’édifice. Le mur circulaire n’est pas plein; outre la porte d’entrée, il est évidé à l’intérieur par sept grandes niches: quatre rectangulaires et trois semi-circulaires.

Entre ces allégissements sont disposées au rez-de-chaussée huit niches en demi-cercle et, à la hauteur de la naissance de la voûte, seize vides qui s’ouvriraient sur le dehors s’ils n’étaient fermés par un mur de remplissage peu épais.

Il n’est pas de construction mieux raisonnée au point de vue de la durée et de la solidité; elle est entièrement parementée en grandes briques avec remplissage en blocage dans les massifs, suivant la méthode romaine, avec bandeaux en marbre[3].

La voûte prend naissance à 22ᵐ,50 au-dessus du sol intérieur, c’est-à-dire à peu près à la moitié totale de

la hauteur sous-œuvre. Nous ne donnons pas ces dimensions sans raison; elles font voir que les Romains possédaient certaines formules applicables aux vides des édifices, qu’ils établissaient des rapports exacts entre les hauteurs et les largeurs de ces vides et qu’ils soumettaient l’apparence extérieure de leurs monuments aux dispositions prises dans les intérieurs.

La voûte semi-sphérique qui couronne le mur évidé formant la muraille circulaire de l’édifice est bâtie en briques et en blocages; les briques, noyées dans l’épaisseur, tiennent lieu de nervures à la voûte, allégée par cinq rangs de caissons évidés dans la concavité intérieure.

Le mur circulaire, grâce aux vides ménagés dans son épaisseur, n’est qu’un composé d’arcs de décharge reportant toutes ses pesanteurs sur seize massifs principaux.

C’est tout un système de construction qui impose des lois à l’architecture, avant que l’architecte ne songe à la décoration du monument[4].

Il est facile de reconnaître d’abord que la partie purement décorative ne fait pas corps avec la structure, car cette décoration, faite après coup, ne se compose que d’un placage qui ne contribue pas à la solidité de l’édifice; puisqu’il n’existe plus, comme dans les constructions grecques, une alliance intime, absolue, entre la construction et le vêtement décoratif qu’elle reçoit.

En étudiant la construction de cette immense rotonde, on voit avec quel soin l’architecte a évité les masses inutiles et avec quelle science il a combiné les pleins et les vides, ceux-ci contribuant à assurer la rigidité du mur circulaire en reportant les charges sur des points déterminés et en multipliant les surfaces résistantes; à la naissance de la voûte, une série de contreforts, coupant les voûtes en quart de sphère et des berceaux bandés parallèlement au mur circulaire, maintient puissamment la grande coupole hémisphérique (fig. 13).

Le Panthéon compte, très justement, parmi les chefs-d’œuvre de l’architecture romaine. Il fut construit en l’an 26 avant Jésus-Christ, par l’architecte Valerius d’Ostie. Nous avons vu précédemment les dimensions colossales de cette vaste salle et la décoration qui y fut appliquée après sa construction; l’attique, orné de pilastres, qui, à l’origine, surmontait les colonnes a été remplacé par les cariatides de Diogène. Une petite corniche sépare cet attique de la coupole qui s’élève d’un jet jusqu’à l’ouverture circulaire, large de sept mètres, d’où tombe un flot de lumière. Cet éclairage unique, glissant sur les caissons de la coupole et laissant les grandes niches dans une ombre mystérieuse, la régularité grandiose de l’ordonnance et la beauté de la matière donnent au solennel édifice un aspect extraordinairement majestueux.

* * * * *

Le palais de Sarvistan, construit au IVᵉ siècle avant Jésus-Christ[5], s’élève à l’extrémité d’une plaine déserte traversée par la vieille route des caravanes, conduisant de Chiraz à Darab-Guerd et à Bender-Abbas.

Les murs du monument sont construits en moellons bruts posés à bains de mortier; à l’intérieur, ils étaient recouverts d’un enduit en plâtre. Les coupoles et les voûtes en berceau--bâties en briques carrées de 8 centimètres d’épaisseur et de 27 centimètres de côté, très grossièrement fabriquées, mais très solides, grâce à la qualité de la terre qui a pris, par la cuisson, une extrême dureté--sont encore en grande partie debout, ainsi que les murs, malgré la fréquence des tremblements de terre.

La construction tout entière se développe autour d’une salle ornée dont le rôle prépondérant est accusé: au dehors par une haute coupole, et au dedans par les vastes proportions du vaisseau et la largeur des baies percées au milieu des faces. Deux des entrées s’ouvrent sur les galeries extérieures: la première, située dans l’axe général de la construction, est précédée d’un porche composé de trois travées dissemblables; la seconde vient à la suite d’un vestibule communiquant avec le porche et une pièce voûtée.

«La partie la plus intéressante de l’édifice, celle qui mérite par cela même d’être étudiée avec le plus grand soin, est sans contredit la grande salle et l’ensemble des voûtes qui les surmontent.

«Le dôme, construit entièrement en briques, est de forme ovoïde. Il repose sur quatre trompes bandées entre les angles et sur quatre pendentifs qui raccordent la base de la coupole avec les trompes et les faces verticales des murs. Tout cet ensemble est soutenu par quatre grands arceaux elliptiques au milieu et au fond desquels s’ouvrent les portes...

«Le monument de Sarvistan est bien simple d’aspect; cependant il est du plus haut intérêt, car son étude éclaire d’un jour tout nouveau l’histoire de la coupole sur pendentifs dont Sainte-Sophie nous offre un des exemples les plus célèbres[6]....»

CHAPITRE V[7]