Part 11
Une grande tour carrée, se terminant par un étage circulaire couronné d’une pyramide, s’élève sur la croisée du transsept; sa façade, couverte de sculptures, montre l’arc plein cintre associé à l’arc brisé, employé depuis longtemps déjà et que nous avons vu à la chapelle de Sainte-Croix à Montmajour, construite dans les premières années du XIᵉ siècle; deux tourelles, couronnées comme la partie haute de la tour centrale et supportées par des faisceaux de lourdes colonnes, ornent les angles de la façade occidentale (fig. 141).
Cette façade dans laquelle les réminiscences orientales abondent est surtout remarquable par la décoration sculpturale dont elle est entièrement couverte; elle semble être le volet central d’un immense triptyque, chef-d’œuvre de l’imagerie romane, représentant la chute de l’homme et sa rédemption[80].
Ces sculptures ont un intérêt iconographique considérable, comme idée et comme expression. L’une d’elles, placée au-dessus et à droite--pour le spectateur--de l’arcade latérale représente le _Bain de l’Enfant Jésus_, sujet très rare et dont il n’existe, croyons-nous, qu’un exemple appartenant à la châsse en orfèvrerie du XIIIᵉ siècle, dite des _Grandes reliques_ conservée au trésor d’Aix-la-Chapelle.
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L’église de Saint-Sernin, pour lui conserver sa dénomination vulgaire--ou plus exactement de Saint-Saturnin--à Toulouse, fut commencée en 1060 par Raymond, chanoine de la cathédrale de Toulouse, achevée en 1096 et consacrée par le pape Urbain II,
après le concile de Clermont où sa parole détermina la première croisade, et peu de temps avant sa mort survenue en 1099; mais la date de cette construction
doit concerner la première église de Saint-Sernin, car, d’après Viollet-le-Duc, celle qui existe aujourd’hui, et qui a été complétée à diverses époques, est du XIIᵉ siècle. C’est un des plus vastes édifices élevés dans le Midi de l’Europe par les constructeurs romans.
L’influence de l’architecture romane d’Auvergne est manifeste aussi bien dans le plan et la coupe que dans
les détails de sa construction; c’est une imitation, agrandie, des églises de Clermont et d’Issoire.
La nef dont la façade est inachevée a été rebâtie au XVᵉ siècle, mais sur les données primitives. Le vaisseau central est voûté par un berceau contrebuté par les demi-berceaux latéraux couvrant les galeries hautes des collatéraux; celles-ci sont simples, tandis que les galeries basses des bas côtés, voûtées d’arête, sont doubles et se retournent dans le transsept, très vaste et dont la face orientale est percée d’absidioles voûtées en quart de sphère.
Le chœur est enveloppé par un collatéral, voûté d’arête, sur lequel s’ouvrent cinq absidioles ou chapelles rayonnantes voûtées comme celles du transsept.
Sur la croisée du transsept, et soutenue par quatre énormes piliers, s’élève une haute tour construite au XIIIᵉ ou au XIVᵉ siècle, en pierre et en briques dont l’appareil est très ingénieusement étudié pour l’étagement des arcatures et leur construction, dans laquelle l’emploi des matériaux est des plus judicieusement combinés.
CHAPITRE X
ÉGLISE ET CLOÎTRE DE SAINT-TROPHIME, A ARLES.--PORTAILS DE SAINT-GILLES EN LANGUEDOC, DE SAINTE-MARTHE, A TARASCON ET DE MOISSAC.--CLOÎTRES DE MONTMAJOUR, PRÈS D’ARLES ET DE SAINT-PAUL-DU-MAUSOLÉE, PRÈS DE SAINT-RÉMI (BOUCHES-DU-RHÔNE).
Dans les contrées méridionales de l’Europe et principalement dans le Midi de la France, l’architecture romane a pris, dès son avènement, un caractère particulier de finesse et d’élégance qui s’explique facilement.
Les architectes méridionaux, nés au milieu des chefs-d’œuvre de l’art romain que leurs ancêtres s’étaient non seulement assimilés, mais encore qu’ils avaient rapidement amenés à un plus haut degré de perfectionnement, nous en donnent la preuve.
Ce fait a été parfaitement dégagé par le savant épigraphiste Léon Rénier, dans ses cours du Collège de France. «Il est remarquable que les changements, les enrichissements, les modifications de l’architecture importée par Rome dans tous les pays soumis à sa domination se produisent dans les provinces bien avant de se produire en Italie. Rome ne donnait plus, mais recevait des provinces un goût plus affiné, et il s’est opéré alors comme une transfusion d’un sang nouveau plus vif et plus riche[81].»
Les architectes romans de la province ont suivi les traditions non interrompues de l’antiquité et, tout en sacrifiant à l’art nouveau qui se manifeste par l’adoption d’un parti architectonique pour la construction des édifices élevés au XIᵉ et au XIIᵉ siècle dans les provinces méridionales, ils conservent les caractères de l’art ancien par le goût raffiné de l’ornementation et de la statuaire dans l’expression desquelles on retrouve aisément les influences syriennes et byzantines.
L’église de Saint-Trophime, à Arles, présente un des exemples, nombreux en Provence, des édifices bâtis au commencement du XIIᵉ siècle selon les nouveaux principes de la construction romane. Elle se compose d’une nef et de deux bas côtés étroits (fig. 144), divisés en cinq travées et séparés par un transsept du sanctuaire formé d’une grande abside et de deux absidioles voûtées en quart de sphère.
Le plan de Saint-Trophime rappelle la basilique antique par les dispositions de la nef, du transsept et de l’hémicycle accompagné de deux absidioles; mais l’édifice est roman par son système de voûtes.
Le berceau de la nef est en forme d’arc brisé et les arcs-doubleaux des bas côtés sont en plein cintre. L’arc brisé de la nef n’est pas la caractéristique d’un style d’architecture; ce n’est qu’un moyen, employé souvent par les architectes romans dans le Centre et le Midi de la France, parce que le berceau en forme d’arc brisé exerce, sur les murs latéraux, une action beaucoup moins énergique que le berceau en plein cintre. On voit, du reste, à Saint-Trophime, comme en d’autres églises, l’arc brisé et l’arc plein cintre employés simultanément dans le même édifice selon les exigences de la construction pour assurer sa parfaite solidité.
Le portail de Saint-Trophime d’Arles est un des plus beaux de la Provence, aussi remarquable par la perfection de sa construction que par la richesse de sa décoration.
Selon Viollet-le-Duc, l’ornementation de ce portail est toute romano-grecque syriaque, et la statuaire est gallo-romaine avec une influence byzantine prononcée.
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Le cloître roman de Saint-Trophime est certainement un des plus curieux du Midi de la France, qui en possède cependant plusieurs de cette époque, notamment à Montmajour et à Saint-Rémi. «Deux des galeries de ce cloître datent du commencement du XIIᵉ siècle; chacune d’elles se compose de trois travées principales, divisées en quatre arcades portées sur des colonnettes jumelles. Les piles d’angles sont très puissantes ainsi que celles qui séparent les travées. Les galeries étant voûtées en berceau continu, les piles d’angles reçoivent deux arcs-doubleaux et un arc diagonal qui masque la pénétration des deux berceaux. Chaque pile de travée reçoit un arc-doubleau[82].» Le berceau est un arc rampant qui recevait primitivement la couverture du cloître, en dalles posées sur l’extrados du berceau, selon le mode provençal.
Ce cloître est d’une grande richesse comme sculpture; les colonnettes, les chapiteaux, les revêtements des piles sont en marbre gris, et on sent, aussi bien dans la sculpture que dans les profils, l’influence des arts de l’antiquité romaine.
L’église abbatiale de Saint-Gilles, en Languedoc,
de même que celle de Saint-Trophime, reproduit dans les détails de sa décoration des fragments romains qui
couvrent encore le sol de la Provence. L’édifice est très
intéressant et son magnifique portail est un des plus somptueux exemples de l’ornementation romano-byzantine; suivant Mérimée, elle se présente comme
un immense bas-relief de marbre et de pierre où le fond disparaît sous la multiplicité des détails. D’après Viollet-le-Duc, l’école de Toulouse avait su concilier
les traditions de l’architecture gallo-romaine--et auvergnate--avec les données byzantines recueillies en Orient. Une autre école voisine, celle de la Provence, s’était initiée plus intimement encore aux derniers vestiges de l’art gréco-romain réfugié en Syrie. En examinant les portes de Saint-Gilles, qui datent du
XIIᵉ siècle, on croirait voir les restes de ces monuments semés en si grand nombre sur la route d’Antioche à Alep.
C’est dans cette église que se trouve la _Vis de Saint-Gilles_, chef-d’œuvre de stéréotomie qui a donné son nom aux voûtes rampantes en spirale; elle était autrefois le but des pèlerinages des compagnons tailleurs de pierre.
Le portail de Sainte-Marthe à Tarascon est beaucoup
moins riche que ceux de Saint-Trophime et de Saint-Gilles, mais les caractères de l’architecture romane du XIIᵉ siècle sont peut-être plus franchement accusés. Il faut constater, toutefois, les réminiscences antiques très marquées par le galbe des colonnes, les profils, la sculpture et plus encore par l’attique qui surmonte le portail.
Cet attique est composé de pilastres alternant avec des colonnettes, les uns et les autres cannelés et compris entre deux corniches minces; celle du bas est soutenue par des modillons ou plutôt des corbeaux sculptés dont l’espacement est rempli par une frise en forme de métopes gravées. Ces membres d’architecture ont conservé l’aspect des mêmes motifs qu’on retrouve fréquemment sur les édifices romains bâtis en Provence vers les premiers siècles de notre ère.
Parmi les portes d’églises du XIIᵉ siècle les plus remarquables, il faut citer, d’après Viollet-le-Duc, celle de Moissac.
Cette porte s’ouvre latéralement sur le grand porche; elle est élevée sous un large berceau--presque en plein cintre--qui forme lui-même l’avant-porche et qui est richement décoré de sculptures en marbre gris. Son trumeau est formé de lions entrelacés, formant une ornementation dont le caractère asiatique est très fortement accusé; la sculpture est d’ailleurs d’une finesse et d’une netteté extraordinaires; le temps l’a ornée d’une admirable patine qui donne à cette singulière composition, si originale et si décorative, l’aspect d’un bronze antique.
Les pieds-droits se découpent en croissants sur le vide des baies et le linteau est décoré de belles rosaces admirablement fouillées. Dans le tympan est assise une grande figure couronnée représentant le Christ bénissant; de chaque côté sont les quatre symboles des évangélistes, accompagnés de deux anges de dimension colossale et des vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse. Les voussures sont décorées d’ornements finement sculptés. Sur les pieds-droits du berceau et dans des arcatures latérales, des bas-reliefs en marbre, d’un style byzantin très marqué, représentent, à la droite du Christ, les vices punis, et à gauche: l’Annonciation, la Visitation, l’Adoration des mages et la Fuite en Égypte.
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Les cloîtres des abbayes de Montmajour, près d’Arles, et de Saint-Paul-du-Mausolée, près de Saint-Rémi, sont moins ornés que le cloître de Saint-Trophime d’Arles; mais ils présentent avec celui-ci de grandes analogies par le mode de construction adopté par les architectes de ces édifices romans.
Les galeries des cloîtres de Montmajour et de Saint-Paul-du-Mausolée sont également couvertes par des voûtes en berceau, nervées par des arcs-doubleaux et retombant sur les murs latéraux; celui du côté de l’aitre du cloître est fort épais, et il est encore renforcé extérieurement par des contreforts au droit des arcs-doubleaux intérieurs. Ces contreforts sont reliés, extérieurement, par des arcs en segment dont le vide ou plus exactement la claire-voie est décorée d’arcatures reposant sur des colonnettes jumelles.
Le cloître de Montmajour est plus ancien que celui de Saint-Paul, qui paraît remonter aux premières années du XIIᵉ siècle; il a été construit avec plus d’art que celui-ci, les profils sont plus nets, les sculptures mieux composées et l’ensemble de la construction n’a pas la rusticité de Saint-Paul, qui semble avoir été une imitation grossière de Montmajour, comme ce dernier est une traduction simplifiée de Saint-Trophime.
CHAPITRE XI
ÉGLISE DE SAINT-MARC A VENISE (ITALIE).
La construction des églises à coupoles a été une des phases les plus intéressantes de la révolution dans l’art de bâtir, qui a pris naissance en Orient au VIᵉ siècle et qui s’est manifestée, à peu près simultanément, dès le commencement du XIᵉ siècle, en Italie et en France par deux admirables monuments, chefs-d’œuvre d’architecture de la période romane.
Les églises élevées à la fin du Xᵉ siècle et surtout dès le commencement du XIᵉ siècle sont voûtées, partiellement ou entièrement, selon les principes, nouveaux alors, de l’architecture romane, et nous avons vu les efforts des constructeurs pour arriver à ce résultat. Cependant les dispositions générales étaient restées à peu près les mêmes que celles de la basilique antique, à l’exception des églises rondes ou polygones, et les édifices dans lesquels on peut constater les combinaisons les plus ingénieuses et les plus savantes de la formule romane ne s’écartent pas de la forme basilicale, forme consacrée pour ainsi dire. C’est toujours la même nef centrale, accompagnée d’un ou de plusieurs bas côtés, aboutissant à un transsept sur lequel s’ouvrent, au delà, un hémicycle principal, ou grande abside et deux ou plusieurs absidioles. Ces diverses parties de l’édifice sont couvertes en bois ou en pierre, par des charpentes apparentes ou par des voûtes, en berceau plein cintre ou brisé, d’arête ou en quart de sphère; c’est le plan latin augmenté d’un plus ou moins grand nombre de détails accessoires qui ne changent pas la forme générale.
Mais par l’adoption du système nouveau dont la coupole est l’élément capital, les églises se transforment et, si elles gardent encore quelques détails latins, elles deviennent byzantines par l’économie même de leur construction. Le plan des édifices ne rappelle plus les basiliques romaines; il devient semblable à celui de l’église des Saints-Apôtres, bâtie sous le règne de
Justinien à Constantinople et décrit par l’historien grec Procope.--_De ædificiis Justiniani_, d’après Quicherat.
L’église des Saints-Apôtres figurait une croix grecque composée de deux nefs égales, de trois travées chacune, se coupant à angle droit et formant par conséquent cinq travées semblables, couronnées chacune par une coupole hémisphérique soutenue par quatre pendentifs
rachetant le carré. C’est absolument la description de l’église de Saint-Marc et de celle de Saint-Front que nous étudierons dans le chapitre suivant.
Saint-Marc ne fut donc pas construit sur le plan de Sainte-Sophie de Constantinople, à moins qu’il ne s’agisse de l’église primitive[83], détruite par un incendie en 976--ce qui indiquerait qu’elle était couverte par une charpente comme les basiliques antiques.
L’église de Saint-Marc, qui existe encore aujourd’hui, a été commencée, selon les historiens et les archéologues dignes de foi, en 1043 et couverte, en 1071, sinon achevée, car on continua pendant des siècles à l’agrandir et à la décorer. Elle a la forme exacte de l’église des Saints-Apôtres, si bien décrite par Procope.
L’origine orientale de Saint-Marc est donc absolument démontrée; elle s’explique aisément d’ailleurs par les relations incessantes qui existaient entre Constantinople, le Levant et Venise qui monopolisa, jusqu’au Xᵉ siècle, le commerce de l’Orient et celui d’une partie de l’Occident.
La construction de Saint-Marc indique un art avancé. Les nefs croisées sont formées par des arcs-doubleaux réunis au sommet par des pendentifs formant une assise solide aux coupoles hémisphériques. Les piles recevant les retombées des arcs-doubleaux sont évidées par des arcades étagées et forment des bas côtés qui établissent les communications faciles latéralement aux nefs croisées[84].
Mais si le plan et le parti architectural en élévation sont franchement byzantins, le mode de construction est resté romain; l’ossature de l’édifice a été revêtue après coup d’une décoration qui dissimule les détails de sa construction.
Les détails d’architecture sont également romains;
les bases, les profils ont tous les caractères antiques, et les fûts des colonnes ainsi que leurs chapiteaux semblent avoir été enlevés à des monuments grecs.
A l’est, un hémicyle, ou abside, cantonné d’absidioles,--comme à l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem--est accompagné de deux absides plus petites, disposées de même manière. Cette abside et ces deux absidioles forment un sanctuaire qui rappelle celui des églises chrétiennes de Constantinople ou de la Grèce, surtout celles de Théotocos et de Saint-Nicodème.
A l’ouest, un porche à coupoles, moins ancien que l’église, s’étend sur la façade percée de cinq portes et se prolonge sur les faces latérales jusqu’aux bras de croix nord et sud.
Les dômes actuels ont remplacé les couronnements primitifs des coupoles. Les façades ont été restaurées au XIVᵉ siècle et les clochetons, les arcs en accolade et les ornements de mauvais goût qui déshonorent le vénérable édifice paraissent être de cette époque.
CHAPITRE XII
ÉGLISE DE SAINT-FRONT A PÉRIGUEUX (FRANCE).
La première église à coupoles qui ait été élevée en France paraît être celle de Saint-Front, à Périgueux.
D’après Quicherat, elle fut certainement construite à l’imitation d’une église orientale; sa ressemblance, comme conformation, avec Saint-Marc de Venise est telle qu’on n’a pas craint d’affirmer que Saint-Front en était une copie[85].
Ce fait n’a été nullement prouvé et toutes les conjectures qu’on a faites pour expliquer l’importation d’un modèle vénitien en Aquitaine n’ont aucune consistance.
«Il est plus naturel de considérer les deux églises comme des sœurs engendrées par la même mère et d’aller chercher celle-ci à Constantinople. Là, effectivement, existait une célèbre église, celle des Saints-Apôtres, bâtie par Justinien[87].» La description, qui nous en a été laissée par Procope, supplique également à Saint-Marc et à Saint-Front.
Ces deux églises n’ont de ressemblance que par leurs dispositions générales qui résultent de leur origine commune. Le plan et la coupe sont semblables à l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, mais leur construction est absolument différente.
D’ailleurs, Saint-Front serait plus ancien que Saint-Marc si l’on en croyait certains historiens. Ils affirment que le commencement de l’église à coupoles de Saint-Front coïncide avec le retour, en 1010, d’un voyage fait en Terre Sainte par l’évêque de Périgueux--voyage qu’on peut supposer avoir été un des innombrables pèlerinages qui furent un des effets de la vive réaction qui se produisit après l’apaisement des terreurs de l’an 1000,--et que son église aurait été consacrée en 1047.
Il importe peu que Saint-Front et Saint-Marc aient été bâtis en même temps--il est certain du reste que le premier n’est pas la copie du second;--le point intéressant, c’est de comparer et d’étudier leurs constructions afin d’en tirer l’enseignement utile qui s’attache aux progrès réalisés dans l’église périgourdine.
Nous avons vu dans le chapitre précédent les particularités de la structure, tout antique, de Saint-Marc; il a été bâti suivant les traditions romaines, avec des matériaux grossiers, solidement réunis par d’excellents mortiers, et revêtu ensuite d’une décoration somptueuse, composée de marbres les plus rares et les plus brillamment colorés et de mosaïques à fond d’or, tandis que
Saint-Front a été construit selon les principes de la construction syrienne, que les architectes de l’Aquitaine s’étaient assimilés et que leurs successeurs ont portés à un si haut degré de perfection, en procédant à l’édification du grandiose monument par assises réglées, en appareillant les arcs, les voûtes, les pendentifs, les coupoles, et en laissant partout la pierre apparente dans toute la beauté de sa mâle simplicité.
Ce n’est plus une agglomération de matériaux noyés dans des mortiers, très habilement disposés, cependant, pour la répartition des charges et des résistances, mais formant une sorte de concrétion moulée sur des cintres, puis décorée après coup comme l’église vénitienne.
L’église périgourdine est au contraire, une savante composition dont chaque partie a sa place marquée d’avance par un appareil normal à chaque membre d’architecture et dans laquelle les arcs, conservant leur force élastique, forment, par leur jonction combinée sur des points déterminés, un ensemble d’une solidité et d’une stabilité parfaites.
Saint-Front est un vaste champ qu’on ne saurait trop explorer au point de vue de l’étude de l’art de bâtir en Occident et particulièrement en France. C’est le berceau de l’architecture nationale, car, dans sa forme symbolique, la coupole de Saint-Front est l’œuf d’où est sorti un système architectonique qui a causé une révolution des plus fécondes dans le domaine de l’art.
Nous trouvons, en effet, à Saint-Front une des premières applications d’un système nouveau, né en Orient, mais perfectionné savamment en Occident; c’est un des principes des transformations nécessaires de l’architecture romane et l’une des causes les plus décisives des rapides progrès qu’elle fit dans toute l’Europe occidentale du XIᵉ au XIIᵉ siècle.
Les pendentifs des coupoles de Saint-Front, appareillés normalement à la courbe en passant du plan carré de la naissance des arcs au plan circulaire couronnant leurs clefs, sont les embryons de l’_arc ogif_ ou _croisée d’ogives_, selon l’expression fort ancienne et qui était encore employée du temps de Philibert Delorme pour désigner les _arcs diagonaux_ supportant les voûtes avec le concours des arcs-doubleaux.
On trouve, à notre avis, dans la disposition des pendentifs le principe même de la _croisée d’ogives_, ainsi que l’indique la coupe diagonale sur A B d’une des coupoles de Saint-Front (fig. 159).