Part 10
Le parti architectonique de ce curieux monument indique très nettement l’influence byzantine, de même que les détails et surtout la sculpture conservent des traces accusées des traditions latines mêlées aux premières manifestations de l’art roman nouveau. Les chapiteaux, très finement sculptés, imitent les feuilles d’acanthe corinthiennes confondues avec l’ingénieuse ornementation du XIIᵉ siècle, très marquée par la fine ciselure des tailloirs, aussi bien que par la somptuosité toute méridionale de sa sculpture décorative.
* * * * *
L’église du Saint-Sépulcre de Cambridge paraît avoir été construite à l’imitation de la chapelle palatine de Charlemagne plutôt qu’à l’exemple de la célèbre église élevée à Jérusalem sur le tombeau du Christ.
Suivant les auteurs anglais, elle serait la plus ancienne des églises rondes de l’Angleterre et elle remonterait à Henri Beauclerc qui mourut en 1135 ou, tout au moins, à la première moitié du XIIᵉ siècle.
Elle a beaucoup d’analogie, comme parti architectonique, avec l’église de Peterborough qui est certainement une imitation des églises normandes du XIᵉ siècle (fig. 116 et 117). Dans tous les cas, l’influence de
l’architecture romano-normande, lourdement traduite par les constructeurs saxons, est très accusée par la disposition des arcs superposés retombant sur les chapiteaux grossiers de massifs piliers ronds et trapus, par la construction des voûtes du bas côté formées d’arcsdoubleaux et de croisées d’ogives, très solides, mais très gauchement ajustés par des constructeurs timides, peu familiarisés avec une architecture qu’ils essayaient de traduire.
Les essais des architectes anglo-normands de ce temps sont pourtant fort intéressants à étudier, parce qu’on voit les efforts qu’ils ont faits pour bâtir des monuments qui ont résisté plutôt par la rude solidité de leurs masses que par les savantes combinaisons des constructeurs. La rotonde de Cambridge présente cette particularité que, contrairement aux édifices anciens qui lui ont servi de modèle, les étages inférieurs sont circulaires et la coupole octogone.
L’église du Saint-Sépulcre de Cambridge est composée d’un vaisseau central, circulaire, à deux étages, entouré d’un bas côté semblable sans étage; à chaque étage les huit lourdes colonnes, sur un plan également circulaire, sont reliées par des arcades formées d’arcs-doubleaux superposés. La galerie supérieure, dont les arcades sont géminées, s’ouvrent sur la nef centrale qui est surmontée d’une coupole octogone; les angles intérieurs sont renforcés par des colonnes engagées dans les parties verticales et par des arcs-doubleaux carrés dans la partie cintrée de la coupole, dont la poussée est amortie par des redans sur l’épaisseur considérable du mur. Des fenêtres plein cintre, ménagées dans les pans, éclairent le vaisseau central. Le bas côté est éclairé par des fenêtres ébrasées à l’intérieur et la galerie haute, au-dessus du bas côté voûté, est couverte par une charpente en appentis.
CHAPITRE VII
ÉGLISES VOÛTÉES.
Les Romains avaient élevé tant d’édifices, et ils les avaient construits dans toute l’Europe occidentale avec tant de science et d’art, que les traditions romaines ne s’étaient pas perdues, même pendant la période barbare.
La voûte romaine, d’arête ou en berceau, était connue des constructeurs bien longtemps après la chute de Rome; ils employaient fréquemment ces deux formes de voûte, et leur usage était constant, surtout pour la construction des édifices souterrains ou _cryptes_ qui, vers le VIIIᵉ siècle, remplacèrent les _confessions_ des basiliques.
Il est intéressant de remarquer à ce sujet qu’il existait une grande différence entre ces deux ouvrages. La _confession_ était une cellule construite moitié au-dessus du sol et moitié au-dessous; elle servait d’estrade à l’autel et en même temps de tombeau renfermant un corps saint qui, selon les lois liturgiques du temps, devait être obligatoirement placé sous l’autel. Cet édicule était de très petite dimension, car il était, le plus souvent, facilement couvert par une seule dalle de pierre ou de marbre. La _crypte_ était complètement ou partiellement souterraine, soit par le creusement total de son emplacement, soit par la disposition des lieux et du sol dont certaines parties pouvaient être dégagées, ce qui permettait alors d’éclairer l’intérieur de la crypte qui formait un ensemble de compartiments compris entre les substructions de l’église haute s’étendant sous le sanctuaire supérieur et souvent même dans les parties adjacentes. Ces compartiments étaient couverts par des voûtes formées soit de berceaux pleins, soit de berceaux entre-croisés, soit par des arcs-doubleaux dont les intervalles étaient remplis par des voûtes d’arête; tous ces arcs ou voûtes retombant sur des colonnes ou des piles trouvant un solide contrebutement dans les soubassements des points d’appui supérieurs.
Mais ces édifices ne sont pas _romans_ par cela seul qu’ils ont été voûtés; ils ont été construits selon le mode romain et ils ressemblent aux monuments antiques que les architectes du VIIIᵉ siècle ont copiés grossièrement ou tout au moins très naïvement.
Les ouvrages romains ne manquent pas d’ailleurs et les contrées méridionales de l’Europe en présentent de nombreux exemples, celles surtout qui n’eurent pas à subir les ravages des invasions barbares venues successivement de l’Est et du Nord.
Les monuments antiques du Iᵉʳ et du IIᵉ siècle de notre ère pouvaient servir d’exemples excellents, qui durent avoir une réelle influence sur les constructeurs romans suivant tout naturellement les traditions romaines.
On voit aux arènes d’Arles, qui remontent au Iᵉʳ siècle, des couvertures construites très simplement; elles sont formées d’arcs-doubleaux sur lesquels sont posées des dalles de pierres (fig. 128). Ce moyen était
connu des Syriens qui l’employèrent fort judicieusement en raison des matériaux qu’ils avaient à leur disposition; nous avons vu ce mode de construction dans la Syrie centrale, à l’église de Tafkha, bâtie du IVᵉ au Vᵉ siècle sur le modèle des basiliques antiques[70].
Suivant Quicherat, l’amphithéâtre de Nîmes offre un exemple bien conservé d’arcs-doubleaux de l’époque romaine. Le corridor qui forme la dernière précinction du second étage est couvert d’une voûte en berceau soutenue par des doubleaux qui retombent sur des consoles.
On peut voir également à Nîmes, au Nymphée, ou Bain de Diane, ouvrage romain du IIᵉ siècle, une voûte en berceau d’une assez grande largeur dont les éléments se composent d’arcs-doubleaux très ingénieusement combinés et dont l’appareil est particulièrement soigné. Les arcs forment, pour ainsi dire, des cintres permanents en pierre entre lesquels sont ajustées des dalles taillées en claveaux et reposant dans des feuillures ménagées sur les faces latérales des arcs-doubleaux (fig. 130 et 131).
On sait, du reste, que les architectes construisaient au VIIIᵉ et au IXᵉ siècle, non seulement des cryptes, mais encore des monuments voûtés, de petites dimensions, il est vrai, et ne présentant pas les difficultés qui résultent de la largeur et de la hauteur des nefs.
Suivant Quicherat, l’évêque Toldus, prince mérovingien qui occupa le siège de Vienne--_Vienna Allobrogum_--fit bâtir, en 708, dans l’intérieur de la ville un petit édicule voûté pour y placer les reliques de saint Maurice et de ses compagnons. Le palais de Chasseneuil--manse royale du temps des Carolingiens--avait au IXᵉ siècle, sur les côtés d’une grande basilique, une petite église voûtée en briques qui excitait l’admiration des contemporains. Selon le même auteur, si digne de foi à tous égards, le palais de Chasseneuil aurait été construit par des architectes de l’Aquitaine.
Il est permis de croire que ces architectes aquitains ne faisaient que pratiquer les traditions propagées par les colonies syriennes qui existaient déjà sous les Mérovingiens[71], dans le centre de la Gaule celtique, voisine de l’Aquitaine.
Vers le même temps, c’est-à-dire dans les premières années du IXᵉ siècle, Théodulphe, évêque d’Orléans, faisait élever près de sa ville épiscopale, à Germiny-des-Prés, une église voûtée dont les dispositions générales, autant que les détails, indiquent l’origine byzantine[72].
Les grandes églises latines, couvertes par des charpentes lambrissées, avaient souvent quelques-unes de leurs parties voûtées. On cite d’abord la somptueuse basilique de Reims, construite, pendant le règne de Louis le Débonnaire, par un architecte nommé Rumald, avec les pierres provenant des murailles de la ville; d’après les chroniques du temps connues par Quicherat, cette basilique eut jusqu’à la fin du Xᵉ siècle une tribune portant sur une voûte adossée à la façade; puis la cathédrale d’Auxerre, rebâtie au Xᵉ siècle et couverte en bois, avait deux chapelles voûtées donnant à l’église la forme d’une croix latine. Il est possible que de grandes églises construites antérieurement à l’an 1000 aient eu des bas côtés voûtés à l’exemple de l’ancien Saint-Pierre de Rome, église romaine à cinq nefs inégales dont les bas côtés extérieurs étaient couverts par des voûtes en arc de cloître.
Il est même permis de croire que la plupart des absides des basiliques antiques étaient construites en matériaux appareillés. Ces absides, ou hémicycles, étaient voûtées en quart de sphère ou en demi-coupole dont la construction facile ne présente aucune des difficultés qui surgirent lorsque les architectes du IXᵉ siècle, voulant couvrir les grandes nefs des églises, employèrent le berceau romain et même la coupole byzantine.
La coupole, du reste, a joué un rôle considérable dans l’histoire de l’architecture et nous l’avons vu déjà dans la première partie. Au VIᵉ siècle après Jésus-Christ, les chrétiens d’Orient adoptèrent ce mode de construction qui révolutionna l’architecture à cette époque, par l’emploi systématique de la coupole, de même que les chrétiens d’Occident, plus tard, causèrent à leur tour une révolution dans l’art de bâtir par l’application sur les églises de voûtes prolongées, maintenues par des contreforts ou des arcs-boutants.
Selon Quicherat, le résultat fut différent dans les deux régions parce que le point de départ ne fut pas le même. Il suffit de dire, pour caractériser cette différence, que les Orientaux ou, comme on les appelle dans l’histoire de l’art, les Byzantins, renoncèrent tout d’abord au plan consacré de la basilique; qu’ils transformèrent l’église en un assemblage de salles polygones ou carrées, fournissant à la fois, par des jambages épais et par des clôtures non moins puissantes, l’assiette nécessaire aux coupoles; qu’à cela près, ils restèrent fidèles pendant plus de quatre siècles aux modes d’ajustement et aux proportions de l’architecture antique.
Nous avons démontré, dans la première partie, l’analogie, la similitude même, qui existe entre les monuments byzantins du VIᵉ siècle et les grands édifices romains des premiers siècles de l’ère chrétienne[73].
Nous avons vu également que, bien avant l’an 1000, on bâtissait des églises rondes ou polygones[74], entre autres la chapelle palatine d’Aix, édifice à coupole élevé par Charlemagne et copié sur l’église byzantine de Ravenne.
On cite encore des coupoles élevées après coup sur le transsept des basiliques couvertes en charpente, ce qui est assez rare cependant, car elles avaient plutôt à la même place une tour-lanterne, selon l’usage gallican.
En résumé, on peut dire que si les Latins essayèrent, durant la période barbare, de construire des coupoles et que si les Gallo-Francs, du VIIIᵉ au IXᵉ siècle, ont construit dans les conditions les plus simples des voûtes ou des coupoles, ils ne firent, les uns et les autres, que suivre les traditions romaines et byzantines, mais qu’ils n’avaient pas encore trouvé la formule romane que nous voyons naître tout à la fin du Xᵉ siècle, s’affirmer dès les premières années du XIᵉ siècle, et grandir avec une étonnante rapidité dans le courant du même siècle.
CHAPITRE VIII
ÉGLISE DE SAINT-SAVIN (VIENNE).--ÉGLISE DE SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE (LOIRET).
La voûte est le principal caractère de l’_architecture romane_[75] proprement dite, et les églises _romanes_ sont couvertes sous leurs toitures par des voûtes de formes diverses.
Nous avons étudié, dans le chapitre III de la seconde partie, les moyens employés par les premiers constructeurs de la période romane, moyens mixtes consistant dans l’emploi des voûtes pour les bas côtés et le sanctuaire, laissant à la nef sa forme basilicale avec sa couverture en charpente, réminiscences de la tradition romaine.
Les premiers édifices romans portent encore la marque de l’hésitation et des craintes des architectes, mais aussi l’expression de leur volonté de résoudre le problème, difficile et complexe, du voûtement général. La première partie de ce problème, la plus facile, était résolue déjà par l’emploi de la voûte d’arête pour la couverture des bas côtés; il restait à couvrir le vaisseau principal et, pour augmenter les probabilités de durée, les architectes romans ne donnèrent à la nef qu’une largeur à peu près égale à celle des bas côtés; ils couvrirent cette nef par une voûte en berceau et, pour neutraliser l’action de la poussée sur les murs latéraux, ils élevèrent les arcs des bas côtés jusqu’à la naissance du berceau central, de manière que les voûtes d’arête qui couvraient ceux-là vinssent contrebuter solidement celui-ci.
L’église abbatiale de Saint-Savin a été construite, vers la fin du XIᵉ siècle, d’après cet ingénieux système. La nef est formée par deux rangées de hautes colonnes composées d’assises cylindriques et couronnées par des chapiteaux naïvement sculptés; elles portent des archivoltes formées par la pénétration du berceau des bas côtés croisés transversalement et longitudinalement; sur ces arcs ou archivoltes reliant les colonnes retombe le berceau en plein cintre sur-haussé de la nef. Le plan et la coupe, fig. 132 et 133, indiquent ces dispositions.
Les murs s’élèvent longitudinalement au-dessus des reins du berceau central qu’ils chargent pour neutraliser les effets de la poussée latérale, et supportent la charpente du comble de l’édifice.
Par suite de ce parti architectonique, si le plan rappelle encore la basilique latine, l’élévation s’en écarte par la suppression des galeries hautes et celle des fenêtres ménagées dans la partie supérieure de la nef. Celle-ci n’est plus éclairée alors que par les jours ménagés dans les murs extérieurs des collatéraux, et insuffisants, surtout dans les pays du nord, pour répandre la lumière nécessaire au centre de l’édifice; mais nous verrons plus tard les constructeurs romans résoudre encore cette difficulté et trouver les moyens d’ajourer la partie haute des églises.
Le plan de la nef de Saint-Savin, ainsi que du transsept avec ses absidioles, rappelle la forme basilicale des églises normandes; mais le chœur a des dispositions particulières; le sanctuaire, en forme d’hémicycle ou d’abside marquée par des colonnes, est entouré d’un collatéral, voûté comme les bas côtés de la nef et cantonné de cinq absidioles voûtées en quart de sphère, celle du milieu plus grande que les autres.
Ces absidioles sont décorées à l’intérieur et à l’extérieur de colonnes engagées; ce sont de véritables contreforts ornés dont nous avons vu les premières applications--qui sont des réminiscences antiques--aux églises de la Syrie centrale: à Qalb-Louzeh et à Tourmanin (fig. 44 et 50), bâties au VIᵉ siècle de notre ère.
Nous avons indiqué[76] l’origine de cette disposition du chœur, qui remonterait, d’après Quicherat, au Vᵉ siècle, époque à laquelle l’abside des basiliques, ou _presbyterium_, devint le _martyrium_, c’est-à-dire le lieu
où reposait le corps du saint patron de l’église, autour duquel on établit des galeries basses pour faciliter la circulation des fidèles.
La forme du chœur de Saint-Savin peut d’ailleurs être rapprochée de celle de Vignory[77], car elle présente cette particularité, des plus curieuses, de ressembler à l’abside de la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem, élevée sous le règne de Constantin, de 325 à 336 de notre ère[78]. On sait l’immense intérêt qui s’attacha aux Lieux Saints dès les premiers temps du christianisme, et il est tout simple de penser que la forme donnée à l’église primitive élevée sur le tombeau du Christ dût exercer sur toute la chrétienté une influence considérable. Elle s’est traduite par un grand nombre d’imitations monumentales, non seulement à l’état d’édifices isolés, mais encore par la forme donnée aux sanctuaires des grandes églises romanes.
* * * * *
Le narthex ou, suivant Viollet-le-Duc, le grand porche, élevé sur la façade occidentale de l’église de Saint-Benoît-sur-Loire, date du XIᵉ siècle.
Il se compose d’un quinconce de fortes piles ouvert sur trois de ses faces, tandis que les porches romans sont généralement clos de murs et n’ont d’issues que par les portes principales ou secondaires; il est couvert par des voûtes d’arête. Il occupe une grande surface, et au-dessus s’élève une salle haute construite comme la salle basse et voûtée de même, mais beaucoup plus élevée (fig. 136).
Le porche ou plutôt le magnifique narthex de Saint-Benoît-sur-Loire qui fut élevé avant 1030, suivant certains auteurs, présente un superbe exemple de voûtement général, remarquable par sa vigoureuse construction dont la puissante ossature fait voir encore la préoccupation des architectes romans. S’exagérant l’importance de la poussée des voûtes d’arête, ils ont multiplié les points d’appui en leur donnant des dimensions exagérées qui ne sont plus en rapport proportionnel avec les voûtes remplissant les compartiments sur plan carré, laissés dans le réseau des arcs-doubleaux.
Selon de Caumont, des vestibules ou porches à peu près semblables existent à Airvault (dans le département des Deux-Sèvres), à Tournus (Saône-et-Loire), ainsi que dans les grandes abbayes de Cluny et de Vézelay: mais le narthex de Saint-Benoît-sur-Loire est l’un des plus beaux spécimens des ouvrages de ce genre et l’un de ceux qui donnent une haute idée de la science des constructeurs romans du XIᵉ siècle.
CHAPITRE IX
ÉGLISE DE SAINT-PAUL, A ISSOIRE.--ÉGLISE DE NOTRE-DAME LA GRANDE, A POITIERS.--ÉGLISE DE SAINT-HILAIRE, A POITIERS.--ÉGLISE DE SAINT-SERNIN, A TOULOUSE.
Les églises d’Auvergne et particulièrement celles d’Orcival, de Notre-Dame-du-Port, à Clermont, et de Saint-Paul, à Issoire, élevées vers la fin du XIᵉ siècle ou dans les premières années du XIIᵉ, semblent être l’œuvre d’un seul architecte poursuivant la même idée dans des édifices différents; on pourrait même dire qu’ils ont été bâtis par les mêmes ouvriers, puisque les signes gravés sur la pierre--les marques des tâcherons--sont également les mêmes.
L’église de Saint-Paul, à Issoire, est peut-être la moins ancienne des églises que nous venons de citer; mais elle présente bien tous les caractères réunis de l’architecture romane de l’Auvergne; elle marque les grands progrès réalisés par les constructeurs romans dans leur système de voûtes.
La nef est formée de deux rangées d’arcades et de deux bas côtés, traversés de deux en deux--ou en trois--travées, par de puissants arcs-doubleaux; la voûte en berceau, qui couvre la nef centrale, est solidement contrebutée par des demi-berceaux. La coupe transversale, figure 138, indique cette ingénieuse et très rationnelle disposition, qui assure à l’ensemble du voûtement une stabilité parfaite.
Les bas côtés sont à deux étages; la galerie basse est couverte par des voûtes d’arête comprises entre les arcs-doubleaux, latéraux et transversaux, et la galerie haute, ouvrant sur la nef par de petites arcatures reposant sur des colonnettes et éclairées par des jours ménagés dans les murs extérieurs, est couverte par les demi-berceaux latéraux.
Le chœur présente des dispositions analogues à
celles de Vignory et de Saint-Savin, avec cette différence que les absidioles sont percées de fenêtres et que, dans le mur circulaire extérieur de l’abside, entre les absidioles, on a ménagé également des fenêtres pour éclairer largement le pourtour du sanctuaire.
Les absidioles sont ornées à l’intérieur de contreforts sous forme de colonnes, que nous avons vus déjà à Saint-Savin et dont nous avons indiqué l’origine orientale ou syrienne.
Au-dessous du chœur, une crypte, desservie par deux degrés, a été construite dans les soubassements de l’église haute, dont le sol du chœur est relevé de quelques marches au-dessus de celui du transsept.
Au centre de ce transsept, à l’extrémité de la nef et en avant du chœur, s’élève une tour octogone; sur les quatre piles de la croisée, quatre arcs-doubleaux portant dans les angles des trompillons, passant du carré à l’octogone; au-dessus, une voûte en coupole, contre-butée latéralement par des demi-berceaux, est surmontée d’une tour octogone, dont l’étage supérieur est un clocher terminé par une pyramide en pierre.
La construction très soignée de l’église d’Issoire a été faite en grès à gros grains pour les massifs et en grès calcaire pour les membres ornés de sculptures. Certaines parties sont ornées de mosaïques ou, plus exactement, d’une marqueterie polychrome, qui donne à l’édifice un caractère oriental très originalement élégant, dont nous avons signalé l’origine en étudiant l’église latine de Saint-Front[79].
L’architecture romane de l’Auvergne eut un grand succès, qui s’explique par l’originalité de ses dispositions et de sa décoration orientale ou byzantine, et dont les effets se manifestèrent rapidement dans les provinces du Nivernais, du Limousin, du Poitou et même du Languedoc.
Dès la fin du XIᵉ siècle ou le commencement du XIIᵉ, on voit se généraliser la forme des absides circulaires agrandies par des chapelles rayonnantes.
Poitiers, Nevers en conservent encore des exemples, et nous verrons un des plus beaux de ce genre à Toulouse.
Le transsept de l’église abbatiale de Saint-Hilaire à Poitiers est très vaste, car une nef centrale et 4 bas côtés y aboutissaient; le sanctuaire, en forme d’hémicycle, est enveloppé d’un vaste collatéral sur lequel s’ouvrent des chapelles, ou des absidioles, comme celles de Saint-Savin, de Notre-Dame-du-Port à Clermont et de Saint-Paul à Issoire.
L’église de Notre-Dame-la-Grande est une des plus curieuses de Poitiers, si riche en monuments romans. A l’intérieur, elle présente trois nefs voûtées en berceau de hauteur à peu près égale.
Ce système de construction montre encore les hésitations et les tentatives constantes des constructeurs romans à la fin du XIᵉ siècle.