Part 8
«Les apôtres et les premiers évêques furent les guides naturels des constructeurs appelés à édifier les basiliques dans lesquelles se réunirent d’abord les fidèles et, lorsqu’ils portèrent la foi dans les provinces de l’empire, eux seuls pouvaient indiquer ou tracer de leurs propres mains les distributions des édifices nécessaires à l’exercice du nouveau culte... Saint Martin dirigea la construction de l’oratoire d’un des premiers monastères des Gaules à Ligujé, et plus tard celui de Marmoutier, auprès de Tours, sur les bords de la Loire. Saint Germain, sous Childebert, conduisit les travaux de l’abbaye de Saint-Vincent--depuis saint-Germain-des-Prés--à Paris. Bientôt saint Benoît établit dans sa _Règle_ que l’architecture, la peinture, la mosaïque, la sculpture et toutes les branches de l’art seraient étudiées et enseignées dans les monastères; aussi le premier devoir des abbés, des prieurs, des doyens, était-il de tracer le plan des églises et des constructions secondaires des communautés qu’ils étaient appelés à diriger. Il s’ensuivit que, dès les premiers siècles chrétiens jusqu’aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, l’architecture, science réputée sainte et sacrée, n’était pratiquée que par des religieux; aussi les plus anciens plans qui nous restent, ceux de Saint-Gall et de Cantorbery, sont-ils tracés par les religieux Éginhard et Edwin... Pendant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, toute la chrétienté se couvrit d’édifices admirables dus à l’art et à l’industrie des moines, qui, préparés par les études et l’expérience que leur léguaient les siècles précédents, durent trouver un nouveau stimulant, pendant ce moment de régénération générale, dans l’élan que les rois leur donnaient pour les immenses ruines du IXᵉ siècle[54].»
Dès les premiers siècles du christianisme, il s’était formé des associations d’hommes et de femmes dans le but de vivre en commun sous une règle religieuse; mais il paraît certain que le plus grand nombre des monastères durent, sinon leur origine, tout au moins leur célébrité et leurs richesses, à la réputation des reliques qu’ils possédaient. Elles attiraient la foule, et les pèlerinages étaient si fréquents et si nombreux au moyen âge qu’on avait dû créer des hospices--on pourrait dire des _asiles de nuit_--en différentes villes situées sur les principaux passages de ces pèlerinages. Une confrérie des _Pèlerins de Saint-Michel_ s’était formée, dès les premières années du XIIIᵉ siècle, à Paris, où la confrérie de _Saint-Jacques aux Pèlerins_ avait une chapelle et son _hôpital_ rue Saint-Denis, près la porte de ville.
Du VIIᵉ au IXᵉ siècle, il existait des abbayes importantes dans presque toutes les provinces qui ont constitué la France moderne. Puis, après Charlemagne et sous ses successeurs, de grands monastères se fondèrent dans tous les pays qui formaient son empire. Charlemagne, s’appuyant sur les évêques et surtout sur les moines qui représentaient les progrès du temps, contribua au développement des institutions religieuses, secondant sa politique et augmentant les effets de sa puissance civilisatrice. Mais, après sa mort, l’étude des sciences et des arts déclina si rapidement qu’une réforme s’imposait dès le Xᵉ siècle, réforme qui paraît avoir pris naissance dans l’abbaye bénédictine de Cluny, fortement établie en Bourgogne vers l’année 930.
D’après cette étude rapide de l’organisation monastique, on peut se faire une idée de l’importance qu’avaient prise aux XIᵉ et XIIᵉ siècles les institutions religieuses, dont les immenses services se sont manifestés par l’agriculture remise en honneur, par l’étude des sciences, des arts et principalement de l’architecture; en un mot, par le _travail_ intelligent et utile.
L’architecture _monastique_ a exercé une influence considérable, décisive, sur l’art national par les immenses édifices religieux qu’elle a créés et qui ont précédé la fondation de nos grandes cathédrales.
Jusqu’au milieu du XIIᵉ siècle, les sciences, les lettres, les arts, la richesse et surtout l’intelligence, c’est-à-dire la toute-puissance sur la terre, étaient possédés par les corporations religieuses. Il faut se rappeler--et c’est de simple justice historique--que les abbayes ont illustré et surtout éclairé le moyen âge, et que ces grandes maisons étaient alors de véritables écoles dont la force d’expansion fut énorme. Il faut se souvenir que si les grandes cathédrales des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles ne sont pas l’œuvre des religieux, les architectes _laïques_ qui les ont construites étaient les disciples de ces religieux, moines-architectes, et que c’est dans les écoles des abbayes, si libéralement ouvertes à tous, qu’ils avaient puisé les premières connaissances d’un art qu’ils ont appliqué avec tant d’habileté.
L’enseignement de l’architecture, particulièrement, n’était pas seulement théorique: il était surtout appliqué par les religieux dans les constructions monastiques très considérables dont le point capital était l’église abbatiale, souvent plus vaste et plus ornée que les cathédrales contemporaines.
Suivant les plans généralement adoptés, à côté de l’église, au nord et souvent au midi, s’étendait le _cloître_, vaste préau orné de plantes, entouré de galeries ouvertes sur ce préau, qui assurait la communication entre les divers services principaux de l’abbaye, dont les plus nécessaires étaient: le _réfectoire_, le plus souvent établi dans une belle salle voûtée, en rapport direct avec les _cuisines_; la _salle capitulaire_, reliée à l’église, le _dortoir_ des moines étant placé à l’étage au-dessus; les _celliers_ et _greniers_ voûtés, au-dessus desquels étaient disposés les logements des hôtes; les magasins se rattachaient aux écuries, aux étables et aux dépendances qui étaient très importantes. Tous ces différents services, nécessaires à la vie du monastère, étaient tenus très sévèrement indépendants les uns des autres, afin de ne pas troubler la vie ordinaire des religieux, tout en prévoyant les moyens de satisfaire largement les besoins et les devoirs de l’hospitalité.
Les abbayes élevées à l’époque dite _romane_ étaient, en leur temps, de véritables modèles architectoniques. Les architectes religieux ou laïques les modifièrent, tout en les maintenant au même degré de perfection; ils suivirent les progrès qui signalèrent le milieu du XIIᵉ siècle, en transformant et en perfectionnant le mode de construction par l’adoption de la méthode angevine pour la construction des _voûtes sur croisée d’ogives_, caractère très particulier de l’architecture dite _gothique_.
CHAPITRE II
ABBAYE DE CLUNY.--ABBAYES CISTERCIENNES.
Les bénédictins, les cisterciens, les augustins, les prémontrés et particulièrement la congrégation de Cluny ont créé des œuvres remarquables par l’ampleur et la magnificence de leurs constructions, réputées en leur temps comme les plus parfaites en leur genre. L’étude de ces édifices: église, bâtiments d’habitation de l’abbé et des moines, avec toutes les dépendances qui composaient l’_abbaye_, est des plus instructives; elle fait connaître la science et l’esprit judicieux des moines-architectes s’inspirant du climat, des lieux mêmes, des matériaux du pays, du nombre des religieux, des ressources de l’ordre et de toutes les circonstances, afin d’en tirer le meilleur parti pour l’accomplissement de l’œuvre.
Il est bien certain que les architectes des premières abbayes avaient adopté le mode de construction contemporaine, c’est-à-dire l’architecture latine, romaine ou gallo-romaine. La double porte de l’abbaye de Cluny, dont l’auteur probable est Gauzon, l’ancien abbé de Beaune, qui commença la construction du célèbre monastère, en est une preuve des plus intéressantes. Le caractère architectural se modifia sous l’action successive des diverses influences, les mêmes que celles qui se sont manifestées dans l’architecture religieuse[55] dès le XIᵉ siècle et qui se sont si magnifiquement exprimées dans les édifices élevés depuis ce temps jusqu’au XIIIᵉ siècle, l’apogée de l’architecture dite _gothique_.
Les abbés des innombrables abbayes de tous ordres étaient trop éclairés pour ne pas profiter des progrès réalisés de leur temps en les appliquant à la construction ou à l’embellissement de leurs monastères.
L’abbaye de Cluny, fondée en 909 par Guillaume, duc d’Aquitaine, et affranchie de toute dépendance par le pape Jean XI, qui confirmait, en 932, la charte de Guillaume, prit un développement aussi rapide que considérable en raison des circonstances politiques et sociales qui avaient marqué son origine. Au commencement du Xᵉ siècle, les invasions normandes et les
excès du régime féodal avaient ruiné l’œuvre de Charlemagne, et le monde chrétien d’Occident paraissait être revenu à l’état de barbarie après la destruction par les Sarrasins et les pirates du Nord des villes importantes et de la plupart des monastères; la société civile ainsi que les institutions religieuses étaient tombées dans la plus extrême misère, née de la confusion des pouvoirs et du mépris de toute autorité.
Cluny devint rapidement un foyer autour duquel se groupèrent toutes les intelligences qui n’avaient pas été submergées dans le chaos du IXᵉ siècle, et elle fut bientôt une école aussi brillante que celles qui ont illuminé les premiers temps du moyen âge. Grâce à la _Règle_ de saint Benoît dont les bénédictins de Cluny avaient su tirer les plus utiles enseignements, l’abbaye eut un développement considérable, et elle paraît avoir été pendant plus d’un siècle la pépinière fertile qui fournit à l’Europe, pendant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, non seulement des professeurs pour les écoles monastiques, mais des savants dans toutes les branches de la science, des lettres, et surtout des _architectes_ qui contribuèrent _effectivement_ à la création de Cluny et de ses _filles religieuses_, et aussi à la construction des innombrables abbayes fondées par les bénédictins dans toute l’Europe occidentale et en Orient, au berceau même du christianisme.
Pendant toutes ces luttes de l’intelligence contre l’ignorance s’accomplissait une révolution sociale: l’_affranchissement des communes_, qui eut une portée immense sur les sciences, les arts, la vie matérielle et, en un mot, sur les mœurs du pays.
L’architecture, expression fidèle de tout état social, née aux temps dits païens, s’était christianisée par sa culture dans les abbayes et elle avait pris un essor étonnant que nous avons étudié dans l’_architecture religieuse_. Mais si l’ascension de l’architecture de ce temps avait été rapide, vertigineuse, sa décadence fut profonde, parce qu’elle était la conséquence d’un _affranchissement_ trop radical des traditions antiques qui avaient établi et affirmé sa supériorité dès les premiers siècles du moyen âge.
L’abbaye de Cluny fut bientôt trop étroite pour le nombre de ses moines. Saint Hugues en entreprit la
reconstruction dans les dernières années du XIᵉ siècle, et le moine Gauzon, de Cluny, en commença les travaux en 1089, sur des plans beaucoup plus vastes et de proportions si magnifiques que l’église de la nouvelle abbaye passait pour être la plus grande de tous les monastères de l’Occident.
Le plan (fig. 134) indique les dispositions de l’abbaye à la fin du siècle dernier, alors que les bâtiments _réguliers_ avaient déjà été reconstruits quelque temps auparavant. Cependant l’église existait encore; commencée par le chœur du temps de saint Hugues, elle n’aurait été consacrée qu’en 1131. La chapelle qui la précède à l’ouest ne fut achevée qu’en 1228 par Roland Iᵉʳ, vingtième abbé de Cluny.
En A se trouvait l’entrée de l’abbaye, porte _gallo-romaine_ qui existe encore. En avant de l’église, en B, des marches aboutissaient au parvis orné d’une croix de pierre; puis un large degré conduisait à l’entrée de la chapelle, en C, ouverte entre deux tours carrées; celle du nord, destinée aux archives, et celle du sud, dite de la Justice. L’église antérieure ou chapelle, en D, paraît avoir été destinée aux étrangers et aux pénitents, qui ne pouvaient pénétrer dans les lieux réguliers; c’était la chapelle des étrangers, séparée de l’église abbatiale, de même que les logements des hôtes étaient séparés des bâtiments destinés aux religieux, qui ne devaient avoir aucune relation avec le dehors; en E était la porte de l’église abbatiale, qui ne s’ouvrait que pour les grands personnages admis exceptionnellement dans le sanctuaire de l’abbaye.
A Cluny, de même qu’à Vézelay, une des filles de Cluny, l’église antérieure, c’est-à-dire la chapelle des étrangers que l’on trouve dans toutes les abbayes bénédictines, avait les proportions d’une véritable église
avec ses collatéraux et ses tours; elle devait communiquer avec les bâtiments destinés aux hôtes et qui se trouvaient au-dessus des magasins de l’abbaye vers l’ouest du cloître, en F du plan. De la chapelle des étrangers, on entrait dans l’église abbatiale par une seule porte, en E, qui rappelait, d’après les descriptions, la disposition et la décoration de la grande porte du Moustier, à Moissac.
Le caractère particulier de l’abbatiale de Cluny, c’est un double transsept, dont on retrouve les dispositions analogues dans les grandes églises abbatiales de l’Angleterre, notamment à Lincoln[57]. D’après une description faite au siècle dernier, l’église de l’abbaye, à Cluny, avait 410 pieds de longueur; bâtie en forme de croix archiépiscopale, elle avait deux croisées: la première, longue de près de 200 pieds, était large de 30; la seconde, longue de 110 pieds, était plus large que la première. La basilique, large de 110 pieds, était partagée en cinq nefs voûtées en plein cintre et supportées par soixante-huit piliers. Plus de trois cents fenêtres cintrées, étroites et très élevées, laissaient pénétrer dans l’église un jour mystérieux propice aux méditations. Le maître-autel était placé un peu au delà de la seconde croisée, en G et en H, l’autel de _retro_, c’est-à-dire en arrière.--Le chœur, où se trouvaient deux jubés, occupait environ le tiers de la grande nef; il renfermait deux cent vingt-cinq stalles pour les religieux, et fut entouré, au XVᵉ siècle, de tapisseries magnifiques. Un grand nombre d’autels consacrés à différents saints étaient adossés, soit aux jubés, soit aux piliers de la grande nef et de ses collatéraux. D’autres chapelles s’ouvrirent plus tard le long des nefs latérales et sur les côtés est des deux transsepts.
Sur le transsept principal s’élevaient trois clochers couverts en ardoises; celui du milieu, clocher ou tour-lanterne, était désigné: clocher des lampes, parce que l’on disposait aux voûtes de la croisée, de la nef et des transsepts des lampes ou des couronnes de lumières qui brûlaient nuit et jour au-dessus du maître-autel.
Au sud de l’abbaye se trouvait un grand cloître, en F, entouré des bâtiments claustraux, dont il reste quelques vestiges; en K et L sont les bâtiments abbatiaux reconstruits aux XVᵉ et XVIᵉ siècles; en M et N, les édifices construits au siècle dernier sur les bâtiments primitifs. A l’est s’étendaient les jardins avec les grands viviers qui existent encore avec une partie des clôtures, ainsi qu’un bâtiment du XIIIᵉ siècle, dit la boulangerie, en O.
Les abbés successeurs de saint Hugues ne purent maintenir l’abbaye dans l’observance de la règle primitive. Le luxe excessif résultant d’une trop grande prospérité amena un relâchement profond, et dès la fin du XIᵉ siècle la discorde s’était introduite à Cluny.
Pierre le Vénérable, élu abbé en 1112, rétablit l’ordre pour un temps et réunit à Cluny un chapitre général qui comptait deux cents prieurs et plus de douze cents autres religieux. En 1158, lors de la mort de Pierre, l’abbaye comptait encore plus de quatre cents moines, et l’ordre avait fondé des monastères en terre sainte et à Constantinople.
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L’ABBAYE DE CÎTEAUX.--La réforme des ordres bénédictins s’imposait, et saint Robert, abbé de Solesmes, la commença vers 1098. Après avoir quitté son abbaye et s’être réfugié avec vingt et un religieux dans la forêt de Cîteaux, qui lui avait été donnée par don Reynard, vicomte de Beaune, saint Bernard la continua et surtout lui donna l’organisation nécessaire pour régénérer les abbayes bénédictines qui déclinaient de plus en plus et dont les religieux n’avaient plus l’esprit monastique.
«En allant fréquemment dans le monde, les moines en prenaient la dissipation, et quand ils rentraient dans leurs cloîtres, ils y retrouvaient la foule des curieux, des hôtes et des pèlerins qu’eux-mêmes attiraient. Bâtis jusqu’au XIᵉ siècle dans les villes, ou devenus, à la suite des invasions sarrasine ou normande, des centres de population, les monastères ne pouvaient rester l’asile du recueillement que pour un certain nombre de religieux occupés de travaux intellectuels. Les moines étaient en outre propriétaires féodaux, ayant des juridictions à côté de celles des évêques, et Saint-Germain-des-Prés, Saint-Denis, Saint-Martin, Vendôme, Moissac ne relevaient que du pape; de là des soucis temporels, des discussions et jusqu’à des luttes à main armée... La cupidité et la vanité, sinon des religieux, tout au moins de leurs abbés, s’étendaient jusqu’au culte lui-même et aux édifices qui lui étaient consacrés[58].»
Saint Bernard, s’adressant aux moines de son temps, les réprimande sur leur relâchement, en blâmant les dimensions exagérées des églises abbatiales, la richesse de leur ornementation et le luxe dont s’entouraient les abbés. O vanité des vanités! s’écrie-t-il, sottise autant que vanité! L’église brille dans ses murailles et elle est nue dans ses pauvres! Elle couvre d’or ses pierres et laisse ses fils sans vêtements. Les curieux ont de quoi se distraire et les malheureux ne trouvent pas de quoi vivre. Et ce fut pour supprimer ces abus que l’ordre de Cîteaux fut fondé par saint Robert et saint Bernard, et aussi pour mettre fin aux conflits de juridiction ecclésiastique en plaçant les nouvelles abbayes sous la dépendance des évêques. Elles devaient être bâties dans les solitudes «et nourrir leurs habitants par des travaux agricoles. On ne devait point chercher à les fonder sur de saints tombeaux, de peur d’y attirer la foule des pèlerins et avec eux la dissipation. Les constructions devaient être solides et autant que possible en bonne pierre de taille, mais sans aucune superfétation; pas même d’autre clocher qu’un petit campanile, parfois en pierre et presque toujours en charpente[59].»
L’ordre de Cîteaux fut constitué en 1119, et saint Robert imposa à ses moines la règle de saint Benoît dans toute sa sévérité et, pour marquer par des signes extérieurs sa séparation avec les fils de saint Benoît, qu’il trouvait dégénérés, il donna à ses religieux cisterciens la robe brune afin de les distinguer des bénédictins qui étaient vêtus de noir. Après avoir déterminé les obligations religieuses de ses moines, il indique, par des constructions minutieuses, la disposition des bâtiments. La principale condition était que l’emplacement des monastères devait être choisi assez étendu et de telle façon que les religieux pussent trouver dans l’enceinte de l’abbaye même tout le nécessaire, afin d’éviter toute cause de dissipation par les communications avec l’extérieur. Le monastère, établi autant que possible sur un cours d’eau, devait contenir, indépendamment des bâtiments claustraux, de l’église et du logement de l’abbé, qui était en dehors de l’enceinte régulière, un moulin, un four, des ateliers pour les divers métiers fabriquant les choses indispensables à la vie, ainsi que des jardins pour l’utilité et l’agrément des moines.
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L’_abbaye de Clairvaux_ était en son temps l’expression des réformes dont saint Bernard, précédé de saint Robert, a été l’apôtre. Les dispositions générales et les détails des différents services étaient à peu près identiques à ceux de Cîteaux, de même que celle-ci procédait de Cluny, mais en tenant compte de la sévérité apportée dans l’observance de la règle bénédictine proscrivant tout ce qui n’était pas absolument nécessaire à la vie matérielle et plus sévèrement appliquée, surtout en ce qui concerne la claustration complète des religieux, dans le but d’augmenter leur perfection morale.
Ce résultat est certainement intéressant au point de vue de la restauration religieuse; cependant, il faut peut-être regretter que le grand mouvement d’art, l’élan intellectuel donné par les _grands seigneurs_ bénédictins de Cluny, n’ait pas été suivi dans le même esprit par les _réformateurs rigoristes_ de Cîteaux qui ont ramené l’art par excellence, c’est-à-dire l’architecture, à un rationalisme réfrigérant, qu’ils ont appliqué sévèrement dans les monastères réformés.
Les travaux des cisterciens n’en sont pas moins des sujets d’études utiles.
Il ne reste de ces monuments, Cîteaux et Clairvaux, que de rares vestiges noyés dans les bâtiments modernes, reconstruits pour la plupart au siècle dernier, vestiges lapidaires moins nombreux que les documents historiques et archéologiques qui ont guidé Viollet-le-Duc par l’étude qu’il a faite dans son dictionnaire--t. Iᵉʳ, p. 263 à 271--des célèbres abbayes cisterciennes, dont il montre une reconstitution _graphique_ qu’il n’est pas possible de présenter plus clairement.
CHAPITRE III
ABBAYES ET CHARTREUSES.
Au XIᵉ siècle, il existait dans toute l’Europe occidentale un grand nombre de monastères créés par les moines de divers ordres, et qui étaient nés des grandes écoles monastiques de Lérins, d’Irlande et du Mont-Cassin. Parmi les abbayes célèbres de cette époque, on peut remarquer, «après Vézelay et Fécamp, anciens couvents de femmes transformés en abbayes d’hommes; Saint-Nicaise, à Reims; Nogent-sous-Coucy, en Picardie; Anchin et Annouain, en Artois; Saint-Étienne de Caen, Saint-Pierre-sur-Dives, le Bec, Conches, Cerisy-la-Forêt[60] et Lessay en Normandie; la Trinité de Vendôme; Beaulieu, près de Loches; Montierneuf à Poitiers[61], etc., etc.»
Les abbayes de Fulde (Hesse) et de Corvey (Westphalie), celle-ci fondée par des moines bénédictins venus de l’abbaye de Corbie, en Picardie, étaient devenues en leur temps les principaux foyers de lumière en Allemagne.
En Angleterre, l’abbaye de Saint-Alban (Hertfordshire) fut élevée en 1077 par un disciple de Lanfranc, l’illustre abbé de la célèbre abbaye du Bec en Normandie. Plus tard, un grand nombre de monastères se fondèrent sous la règle de divers ordres et particulièrement celui des bénédictins: à Croyland, à Malmesbury, à Saint-Edmund, à Péterborough, à Salisbury, à Wimborm, à Wearmouth, à Westminster, etc., sans parler des autres abbayes ou prieurés qui existaient en Irlande dès le VIᵉ siècle.
L’abbaye mère de Clairvaux donna naissance à quatre filles: Clairvaux, Pontigny, Morimond et la Ferté.
Clairvaux prit une extension considérable dès les premières années du XIIᵉ siècle, par la réputation de son abbé, saint Bernard, la personnification la plus brillante du moine au XIIᵉ siècle. Son influence fut immense, non seulement comme moine réformateur ou abbé fondateur de l’ordre cistercien, mais encore comme homme politique servi par des circonstances les plus heureuses, pour sa gloire tout au moins.
Saint Bernard prit part aux grandes querelles théologiques du XIIᵉ siècle en assistant au concile de Sens, en 1140, et en réduisant au silence Abailard, le célèbre défenseur du libre arbitre, et les autres philosophes qui apparurent, à cette époque lointaine, comme les précurseurs de la Réformation