Part 5
La décadence de l’architecture dite _gothique_ s’était manifestée dès la fin du XIIIᵉ siècle par les _tours de force_ du chœur de Saint-Pierre à Beauvais et de l’église de Saint-Urbain à Troyes. On construisit pendant les XIVᵉ et XVᵉ siècles des édifices ou des parties d’édifices avec une adresse souvent remarquable; mais l’art de l’architecture, si fort dans sa simplicité au XIIIᵉ siècle, ne se manifeste plus dès la fin du XVᵉ que sous des formes maniérées dont le portail de la cathédrale d’Alençon peut donner une idée, et qui ne fait que s’accentuer encore au siècle suivant.
«Le meilleur côté de l’art en décadence n’est pas la construction des églises, c’est plutôt leur décoration et leur ameublement; là brillent l’habileté dans le détail et la patience dans l’exécution qui distinguent les tailleurs de pierre et les imagiers des deux derniers siècles du moyen âge[27].»
L’architecture dite _gothique_ avait montré sa force
d’expansion dès la fin du XIIᵉ siècle et pendant le XIIIᵉ, non seulement dans toute l’Europe occidentale, mais encore en Orient par des monuments qui présentent un intérêt considérable, car ils ont été créés par des moines-architectes venus de France à la suite des premiers croisés. Dès la fin du XIIᵉ siècle, des édifices célèbres de
la terre sainte, modifiés ou agrandis, portent les traces de leur influence, qui s’affirme par les monuments qui s’élevèrent à Chypre et à Rhodes du XIIIᵉ au XVᵉ siècle, selon les méthodes occidentales et particulièrement françaises.
«On ne saurait contester que le séjour prolongé des croisés dans le Levant, les enseignements de leurs architectes, la vue de leurs monuments aient contribué au développement de l’art arabe. Il y a eu réaction de l’Occident sur l’Orient; quelquefois même l’imitation est si directe qu’elle jette le trouble dans l’esprit de l’observateur... Pour bien comprendre le rôle des croisés en Orient, pour en saisir le caractère indépendant et occidental, il faut, par un rapide coup d’œil jeté sur les monuments construits par eux à Chypre et à Rhodes après leur expulsion de la Syrie, voir le mouvement commencé au XIIᵉ siècle se continuer dans les siècles suivants sans interruption et en conservant le même caractère, c’est-à-dire en se laissant toujours guider par la France[28].»
«L’île de Chypre, conquise en 1191 par Richard Cœur-de-Lion, fut cédée l’année suivante à Guy de Lusignan et resta dans la maison de ce prince jusqu’à la fin du XVᵉ siècle. Catherine Cornaro, veuve du dernier Lusignan, la donna en 1489 à la république de Venise, qui la conserva jusqu’à la conquête des Turcs en 1571. Pendant tout le XIIIᵉ siècle, elle recueillit successivement les débris des colonies chrétiennes de la Syrie. Au XIVᵉ siècle, la puissance française atteignit son apogée. Les monuments religieux élevés pendant cette période sont fort nombreux et de formes très variées. L’art était sorti du cloître et avait cessé d’être le monopole exclusif des corporations monastiques. Aussi l’on ne trouve plus dans les églises de Chypre cette uniformité scolastique qui caractérise les églises latines de la terre sainte. L’architecture romane, vivifiée par les efforts des architectes séculiers, est entrée dans une nouvelle voie, à Chypre comme en France... Les architectes appliquent les procédés du XIIIᵉ siècle avec toutes leurs conséquences; le sacrifice qu’ils font aux nécessités locales est la suppression des combles en charpente; ils les remplacent
par des terrasses horizontales, mais sans rien changer à la disposition de leurs édifices.
«Le monument le plus considérable du XIIIᵉ siècle est la cathédrale de Nicosie, bâtie de 1209 à 1228, sous le vocable de Sainte-Sophie (fig. 79), grande église à trois nefs... ayant tous les caractères des cathédrales françaises de la même époque[29].»
Les églises de _Sainte-Catherine_, des _Arméniens_, les
mosquées de l’_Emerghié_ et d’_Arab-Achmet_ sont encore des églises de la fin du XIIIᵉ siècle. Parmi les édifices les plus nombreux qui datent du XIVᵉ siècle, il faut citer la cathédrale de Famagouste, Saint-Nicolas (fig. 80 et 81), avec ses trois portails et ses deux tours; l’église de Sainte-Sophie à Famagouste (fig. 82); le monastère de Lapaïs, de l’ordre des Prémontrés, remarquable par la beauté et la grandeur de ses bâtiments abbatiaux, comprenant une grande chapelle à trois nefs, ainsi que d’autres édifices religieux à Paphos et à Limassol. La ville de Rhodes possédait un grand nombre d’églises construites au XVᵉ siècle selon les méthodes françaises, qui avaient été suivies aussi bien pour les édifices religieux et militaires que pour les habitations; en un mot, l’architecture religieuse,
militaire et civile était française dans toutes ses expressions... «Les canons de l’ordre sont encore aux embrasures des tours, les boulets de pierre de Soliman jonchent le terrain, chaque maison porte, sculpté sur sa façade, le blason et souvent même le nom--français--de son dernier possesseur. Involontairement la pensée recule de trois siècles; elle donne un corps à tous ces noms et repeuple toutes ces demeures; on s’attend, au moment du réveil, quand s’ouvriront ces portes armoriées, à voir sortir tous ces chevaliers pour se réunir une dernière fois sous la bannière de saint Jean[30].»
CHAPITRE X
TOURS OU CLOCHERS.--CHŒUR.--CHAPELLES.
Les premiers clochers furent de forme ronde, à l’exemple des coupoles byzantines ou grecques, et toujours d’un petit diamètre, ce qui prouve que les cloches qu’ils contenaient étaient fort petites. Les cloches étaient suspendues au sommet de la tour dans une partie évidée par des arcades et recouvertes par un comble[31].
Les clochers étaient très souvent séparés du corps de l’église; en Italie, un grand nombre d’églises de tous les temps du moyen âge ont leur clocher séparé d’elles par une distance souvent considérable.
La force de l’habitude fit appliquer la forme ronde à des clochers construits au XIIᵉ siècle; cependant, il paraît certain que dès le Xᵉ siècle le plan carré fut préféré, disposition nécessitée d’ailleurs par les cloches auxquelles l’art du fondeur avait, dès le commencement du XIIᵉ siècle, donné des dimensions considérables. Outre les grosses cloches qui annonçaient au loin les offices, on continuait, pour régler les exercices religieux du clergé, d’employer les clochettes. Elles sont appelées dans les textes latins: _signum_, _schilla_, _nola_; en français: _sin_, _esquielle_, _eschelitte_; elles prirent place dès le Xᵉ siècle dans les campaniles qui couronnaient les dômes.
_Campanile_, en italien, a la même signification que _tour_, _clocher_, _beffroi_[32], en français; cependant, la dénomination de _clocher_ s’applique en général à toute construction pyramidale dominant les combles d’une église.
Le beffroi, édifice particulier aux anciennes provinces du Nord, est une tour, isolée ordinairement, dans laquelle on plaçait la cloche destinée à sonner le couvre-feu, le tocsin et à convoquer les habitants des villes aux assemblées communales.
Comme le beffroi, le _campanile_ italien est un édifice le plus souvent isolé, mais ordinairement élevé dans le voisinage d’une église. Parmi les campaniles célèbres, on cite ceux de Florence, commencés sur les plans de Giotto, au XIVᵉ siècle; de Padoue, de Ravenne, et la fameuse _tour penchée_ de Pise.
En France, on donne le nom de campanile aux petits clochers à jour qui, dans certaines églises, surmontent le mur de la façade, ajouré d’arcades dans lesquelles sont suspendues de petites cloches.
Les plus anciens clochers élevés dans les provinces qui ont formé la France présentent de grandes analogies avec les monuments byzantins, quant à la forme, sinon par les détails de leur construction. L’un des plus remarquables est le clocher de Saint-Front, à Périgueux, qui paraît avoir été construit dans les premières années du XIᵉ siècle, au-dessus de la sépulture de saint Front, sur deux travées de l’église latine à trois nefs, du VIᵉ siècle, dont on a retrouvé les traces certaines à l’ouest de la grande église à coupoles[33].
Le clocher de Saint-Front se compose de trois étages carrés, en retraite l’un sur l’autre et couronnés par une coupole conique portée sur une colonnade circulaire formée de colonnes, de hauteur et de diamètre différents, provenant de monuments romains de la région.
Ce remarquable édifice exerça une influence considérable et il servit de type aux architectes des provinces voisines. Le clocher de l’église abbatiale de Brantôme en offre un exemple perfectionné, dans lequel les constructeurs évitèrent les _porte-à-faux_ de Saint-Front; celui de Saint-Léonard, près de Limoges, présente des dispositions très originales par la forme octogone de son couronnement. Les architectes de l’Auvergne apportèrent encore de grands perfectionnements en établissant, comme au Puy, des colonnes ou des piles intérieures destinées à porter, de fond, les retraites successives des étages supérieurs de la tour[34].
Il faut remarquer que, malgré l’importance considérable donnée à ces édifices, l’emplacement destiné aux clochers était restreint, ce qui amène à croire que les clochers n’étaient pas destinés uniquement à loger les cloches. Au XIᵉ siècle, le clocher était à l’église, abbatiale ou cathédrale, ce qu’était le donjon au château féodal, c’est-à-dire le signe de la puissance. Les abbés et les évêques possédant les mêmes
droits que les seigneurs, on comprend que cette manifestation extérieure n’eut alors d’autres limites que celles des ressources des manifestants, et on s’explique le nombre des clochers élevés en même temps sur les grandes églises abbatiales, sur les cathédrales et même l’importance des clochers élevés sur de simples églises comme expression de la commune affranchie; les questions et les rivalités de clocher n’ont certainement pas d’autre origine.
Vers la fin du XIᵉ siècle et pendant le XIIᵉ, les églises possédaient un clocher placé à l’angle ou au devant de la porte pour former un porche, comme à Saint-Benoît-sur-Loire, ou à Poissy, ou sur la porte même, comme aux églises d’Ainay et de Moissac.
Plus tard, d’immenses tours carrées, couronnées de flèches, s’élevèrent à chaque angle des façades, laissant voir entre elles le pignon de la nef principale.
A l’église abbatiale de Jumièges, un grand porche saillant fut établi entre la base de ces tours; mais le plus souvent les clochers furent construits au même plan que le porche et percés de portes latérales ornées de voussoirs sculptés, qui formaient, avec la porte principale, un vaste ensemble décoratif.
Les architectes de l’époque dite _romane_ élevèrent des clochers ou plutôt des tours sur la croisée des nefs; mais, évitant les hardiesses de construction du clocher de Saint-Front, qui fut l’un des types imités par les constructeurs des XIᵉ et XIIᵉ siècles, ils donnèrent à ces tours centrales une grande solidité en établissant leurs coupoles, plus ou moins coniques, sur une base carrée dont les angles sont soigneusement chargés et contrebutés.
A la fin du XIIᵉ siècle, les architectes de l’Ile-de-France adoptèrent le plan carré pour le corps du clocher et, à l’imitation des édifices élevés dans les provinces de l’Est et sur les bords du Rhin, ils conservèrent la forme octogone pour les flèches seulement, en combinant les dispositions les plus ingénieuses afin d’assurer la solidité des angles.
Les grandes tours centrales des églises normandes, élevées du XIIIᵉ au XIVᵉ siècle en Angleterre et en Normandie, n’avaient pas toujours le caractère de véritables clochers, comme ceux de Salisbury et de Langrune par exemple; elles étaient souvent des _tours-lanternes_ destinées à éclairer le centre de l’église et à décorer magnifiquement la croisée des bras de croix formée par la nef, le chœur et les transsepts, comme celles de Saint-Georges de Bocherville, de Coutances, etc. La Normandie fut d’ailleurs, de toutes les provinces françaises, celle qui persista le plus longtemps à élever des _tours-lanternes_, et l’une des plus intéressantes est celle de l’église de Saint-Ouen à Rouen.
Plus tard, dans les autres provinces et particulièrement dans la Picardie, la Champagne, la Bourgogne et l’Ile-de-France, on remplaça les tours-lanternes par des flèches en charpente, recouvertes de plomb et qui s’élevaient à l’intersection des combles de la nef et des transsepts.
Parmi les clochers les plus remarquables du XIIᵉ siècle, on peut citer dans le Nord ceux de Tracy-le-Val (Oise), de l’église abbatiale de la Sainte-Trinité à Vendôme, de Bayeux; ceux de l’Abbaye-aux-Hommes à Caen, le _vieux_ clocher de la cathédrale de Chartres et celui de Saint-Eusèbe à Auxerre.
Avec le XIIIᵉ siècle, les clochers prennent une élévation et une richesse extraordinaires. Le clocher de Senlis (fig. 86) est un spécimen des plus élégants des édifices construits dans les premières années du siècle qui vit naître tant de merveilles architecturales.
En Bourgogne, l’ordre de Cluny, qui ne partageait pas le rigorisme de Cîteaux réformé par saint Bernard, éleva plusieurs clochers remarquables, entre autres ceux de l’église de Saint-Père, près de Vézelay, construits vers 1240.
Dans le Midi, l’architecture dite _gothique_ s’est manifestée sous des formes originales résultant logiquement de l’emploi judicieux des matériaux du pays, c’est-à-dire de la brique, et le clocher de l’église des Jacobins, élevé à Toulouse vers la fin du XIIIᵉ siècle, en est un type des plus intéressants. Il en est de même du clocher-donjon d’Albi dont nous avons signalé les caractères particuliers[35].
On ne trouve plus guère de clochers isolés à partir du XIIIᵉ siècle, sauf peut-être à Bordeaux; les tours font partie de la composition générale de la façade et ne deviennent exactement des clochers qu’au-dessus des collatéraux et de la nef. Notre-Dame de Paris nous en offre un exemple admirable dans ses grandioses combinaisons.
La cathédrale de Laon, contemporaine de Notre-Dame de Paris, possède quatre clochers terminés par des beffrois octogones dont les angles sont flanqués de pinacles à deux étages ajourés; sur le second de ces étages sont placés des bœufs de dimensions colossales dont l’effet est très original.
Les clochers de la cathédrale de Reims, construits dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, n’ont qu’une importance relative dans la superbe façade de cet édifice; mais ils présentent cette particularité, nouvelle alors, que l’étage du beffroi forme à l’intérieur une cage carrée nécessaire au jeu des cloches et à la charpente qui les supporte, et qu’à l’extérieur il forme une tour octogone flanquée de pinacles puissants.
Les constructeurs de l’époque
dite gothique atteignaient alors la limite extrême qui les séparait de l’exagération et de la manière; mais la passion de la légèreté et le désir d’élever des édifices surprenants entraînèrent bientôt les architectes dans une voie dangereuse qui aboutit à une décadence rapide. Ces effets se produisirent surtout dans les provinces voisines de l’Allemagne, et le clocher de Strasbourg, achevé au XIVᵉ siècle, en est une preuve célèbre.
Pendant les XIVᵉ et XVᵉ siècles, les clochers conservent les formes et les dispositions adoptées par les constructeurs de la fin du XIIIᵉ siècle, mais avec un luxe extraordinaire de détails et de sculptures et un excès de légèreté; leurs points d’appui deviennent plus grêles et les ornements accumulés semblent d’ailleurs avoir pour but de les dissimuler. En France, les malheurs du temps favorisèrent le développement de ces dangereuses tendances, car ces édifices, commencés à la fin du XIIIᵉ siècle, ne furent achevés qu’aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, au moment où les principes de l’art dit _gothique_ étaient déjà en pleine décadence.
Cependant il convient de citer des édifices célèbres par la hardiesse de leur construction et la magnificence de leur décoration, sinon par la pureté de leur style. En France, le clocher de Saint-Pierre de Caen, qui montre l’analogie, l’air de famille pour ainsi dire, qui existe entre les édifices normands; celui de Saint-Michel, à Bordeaux, dont la flèche, détruite par un ouragan en 1768, vient d’être rétablie à sa hauteur primitive de 110 mètres; en Autriche, le clocher ou dôme de Saint-Étienne, une des constructions les plus importantes de ce pays et qui fut terminée en 1433; le clocher de la cathédrale de Fribourg-en-Brisgau (grand-duché de Bade), l’un des plus beaux et des plus importants, élevé d’un seul jet vers la fin du XIVᵉ siècle et terminé, par sa flèche ajourée, vers le milieu du siècle suivant.
En Belgique, la cathédrale d’Anvers, commencée au milieu du XIVᵉ siècle, ne fut terminée qu’un siècle plus tard par sa nef avec ses quatre bas côtés. La façade de la cathédrale aurait été commencée vers 1406 par un maître maçon boulonnais, du nom de Pierre Amel; mais des deux tours clochers, celle du Nord fut seule achevée en 1518; son principal mérite consiste dans la hardiesse de sa construction, dans sa hauteur extraordinaire--123 mètres--plutôt que dans la pureté de sa composition et de ses détails empruntés à toutes les époques de l’architecture dite _gothique_.
CHŒUR.--Dans les églises chrétiennes le _chœur_[36] proprement dit a été établi longtemps avant les chapelles[37].
A l’extrémité de la nef de la basilique, au centre du chalcidique, ou transsept, donnant au plan basilical la forme d’un T ou d’un _Tau_--figure symbolique vénérée des chrétiens parce que le Tau était l’image de la croix--se trouvaient l’autel, le sanctuaire et la place des diacres et des sous-diacres. L’autel était placé au milieu, entre l’hémicycle, ou abside, et l’arc triomphal s’ouvrant sur la nef. L’hémicycle, ou abside, qui avait été jadis le tribunal, devint pour les chrétiens le lieu réservé aux prêtres ordonnés--_presbyterium_. Un banc circulaire interrompu au milieu par un siège plus élevé--_consistorium_,--contournait le mur circulaire du fond, et la place éminente--_suggestus_--était celle de l’évêque ou du dignitaire qui le remplaçait.
Cette partie de la basilique changea encore de destination; elle cessa d’être le _presbyterium_ pour devenir le _martyrium_, c’est-à-dire le lieu qui recevait le corps du saint, patron de la basilique, ou la relique à qui s’adressait particulièrement la dévotion des fidèles; cet usage existait déjà avant l’an 500, dans la première basilique de Saint-Martin à Tours.
L’abside primitive n’était éclairée que par le jour venant de la nef ou du transsept. Transformée en _martyrium_, elle fut non seulement percée de fenêtres, mais encore, suivant certains auteurs, elle aurait été ajourée et même ouverte à sa base, afin d’être mise en communication avec une galerie basse qui la contournait. De sorte que la disposition si caractéristique des églises du moyen âge remonterait au Vᵉ siècle.
Par la suite, lorsque l’usage prévalut de placer l’autel au fond de l’hémicycle ou abside, les sièges furent disposés en avant pour l’évêque, les prêtres et les chantres--pour le _chœur_.--Dans les églises monastiques, bâties selon la tradition latine, le _chœur_ était le plus souvent établi dans la croisée du transsept ou, si le plan de l’église était plus simple, dans la nef. Il en était séparé par des cloisons basses, de pierre ou de marbre. On trouve même des exemples de deux chœurs: l’un à l’orient et l’autre à l’occident.
Dans les premières églises construites à l’époque dite _romane_, le chœur était limité à l’espace compris entre les piliers de la croisée du transsept; il prit bientôt un développement considérable, surtout dans les grandes églises monastiques. Les religieux entouraient le _chœur_ et le sanctuaire de clôtures en pierre ou en bois, disposées entre les colonnes du pourtour, et ils fermèrent l’entrée vers la nef par un _jubé_, dont la partie supérieure était accessible aux clercs, pour la lecture de l’épître et de l’évangile. Les évêques, n’ayant pas les mêmes motifs que les religieux pour clore le _chœur_ de leurs cathédrales, voulurent au contraire offrir aux fidèles de larges espaces dans lesquels les cérémonies se développaient librement.
Les architectes de la fin du XIIᵉ siècle et du commencement du XIIIᵉ construisirent de grands édifices selon ces idées; cependant celles-ci se modifièrent encore, car on voit sous le règne de saint Louis, et surtout plus tard, les chœurs des grandes cathédrales s’entourer comme ceux des églises monastiques de clôtures hautes en pierre protégeant les rangées de stalles fixes en bois, ornées de dossiers surmontés de dais richement sculptés.
Parmi les chœurs les plus célèbres, on peut citer ceux des cathédrales de Paris, d’Amiens, de Beauvais, d’Auch, de Spire, de Worms, de Burgos, de Lincoln, de Cantorbery, etc., etc. Mais, afin de donner satisfaction au peuple auquel les clôtures dérobaient la vue des cérémonies du culte qui se faisaient dans le chœur, on éleva autour du chœur et du sanctuaire des _chapelles_, ménagées dans le mur de l’abside et dans les bas côtés de la nef.
CHAPELLES.--Dès la fin du Xᵉ siècle, suivant M. de Caumont, on voit quelquefois les bas côtés conduits tout autour du chœur et du sanctuaire, et communiquant avec lui par des arcades portées sur des colonnes; ces bas côtés durent dès cette époque donner asile à quelques chapelles. Au XIᵉ siècle, l’allongement du chœur et ces dispositions devinrent d’un usage général dans les grandes églises; elles apportèrent des modifications importantes dans le plan des églises. L’église de Vignory, qui date du Xᵉ siècle[38], montre une abside cantonnée de trois chapelles, dont le plan rappelle celui du Saint-Sépulcre à Jérusalem.
L’église de Saint-Savin, bâtie au XIᵉ siècle, a cinq chapelles autour du chœur, et les églises d’Auvergne, Notre-Dame-du-Port à Clermont, de Saint-Paul à Issoire, entre autres, qui remontent au commencement du XIIᵉ siècle, présentent à ce sujet des particularités fort intéressantes. Ce qu’il faut remarquer, c’est l’importance donnée à l’abside des édifices religieux élevés à cette époque par l’ensemble de ces chapelles rayonnant autour du chœur.
Ces chapelles absidales ne consistent, en général, qu’en une demi-tour ronde, voûtée en quart de cercle et percée d’une ou de plusieurs fenêtres cintrées. A l’extérieur, elles sont souvent plus ornées, par des moulures, des modillons et même par des pierres de couleurs diverses, incrustées dans les parements. On voit rarement, à l’époque dite _romane_, des chapelles élevées entre les contreforts des bas côtés des nefs, mais un grand nombre d’édifices religieux de cette période en furent pourvus à une date postérieure.