Part 4
compensation, le titre d’archevêque. Mais cette compensation ne rendit pas aux prélats bien intentionnés les ressources qu’avait eues Bertrand, et le chœur de Toulouse n’est qu’à moitié exécuté; au lieu de 40 mètres qu’il devait atteindre, il en mesure à peine 28 et le transsept n’a pas même été commencé.
«Les cathédrales de Lyon, de Saint-Maurice à Vienne et de Saint-Étienne à Toul peuvent être rattachées indirectement au mouvement des grandes cathédrales. A Bordeaux, on voulut aussi construire une grande cathédrale au temps de la domination anglaise; mais le chœur n’en aurait jamais été achevé sans les libéralités du roi Édouard Iᵉʳ et celles du pape Clément V, qui avait été archevêque de cette ville[17].»
En Angleterre, les grandes cathédrales construites au XIIIᵉ siècle témoignent de la force d’expansion de l’art français qui s’était manifesté déjà pendant le siècle précédent, suivant les traditions établies et propagées par l’enseignement et les œuvres des moines-architectes normands qui avaient suivi Guillaume le Conquérant dans la Grande-Bretagne.
Les constructeurs anglais s’assimilèrent les principes de construction des architectes de l’Anjou et de l’Ile-de-France et, dans les nombreuses cathédrales qu’ils élevèrent du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, on retrouve aisément, au milieu des transformations ou des adaptations suivant les usages et les idées propres des artistes britanniques, les caractères originaux qui distinguent l’art français.
Cette influence est visible dans les cathédrales d’York, d’Ely, de Wille, de Salisbury, de Cantorbery, construite sur les plans d’un architecte ou maître maçon: Guillaume de Sens; dans celle de Lichfield, dont les flèches de la façade rappellent celles de Coutances, en Normandie, et principalement dans la cathédrale de Lincoln.
Elle est une des plus belles de l’Angleterre et l’une de celles qui montre le mieux la filiation certaine et continue entre les édifices élevés en France et en
Angleterre pendant la période dite gothique, peut-être
par les mêmes architectes, mais sûrement par les élèves ou les disciples de mêmes maîtres constructeurs.
La cathédrale de Lincoln, fondée au XIᵉ siècle et terminée en 1092, fut en grande partie détruite, comme tant d’autres édifices couverts en bois, du même temps, par un incendie, en 1124. Elle fut reconstruite et agrandie par saint Hugues selon les idées nouvelles venues de France avec lui, ce qui s’explique tout naturellement, puisque saint Hugues, le mandataire du pape Grégoire VII, avait été évêque de Grenoble; un tremblement de terre, en 1185, détruisit une grande partie de l’église qui fut réédifiée, agrandie et complétée par l’évêque Grossetête, Anglais de naissance, mais élevé, instruit en France dans les premières années du XIIIᵉ siècle, et qui avait rapporté en Angleterre la fleur vivace des idées, si larges et si belles, qui signalèrent ce siècle merveilleux.
La tour-lanterne qui s’élève à l’intersection du premier transsept, vers le portail principal, s’étant écroulée en 1235, fut reconstruite ou achevée par l’évêque Grossetête vers 1240. Elle rappelle, par sa forme générale et ses détails, la grande tour-lanterne de Coutances, en Normandie, qui semble également avoir servi d’exemple à celle de Saint-Ouen de Rouen au XIVᵉ siècle.
L’immense et superbe cathédrale de Lincoln est un admirable sujet d’études comparatives, parce qu’elle présente dans son architecture les caractères très tranchés des deux nations. Elle met en présence, dans le même édifice, l’architecture anglaise avec sa structure massive ornée de détails, formée par des lignes verticales, rigides, sèches et dures comme le fer, et l’architecture
française, gracieuse et ferme à la fois, souple et forte comme l’or, plus solide et résistante que le fer sous l’apparence d’un art plus parfait.
Si la façade et les tours de l’ouest sont anglaises, le chœur et l’abside sont français, comme composition et très probablement comme exécution, de même que la salle capitulaire dont les dispositions et les détails des travées rappellent ceux des façades latérales de Bourges; d’ailleurs, ces ouvrages sont de véritables chefs-d’œuvre d’architecture, dignes de la période la plus brillante de l’architecture française au moyen âge.
En Belgique, l’influence française s’est manifestée dès la première moitié du XIIIᵉ siècle par un édifice remarquable: Sainte-Gudule, à Bruxelles. Jusqu’à cette époque, les principes des écoles rhénanes s’étaient répandus dans les Pays-Bas et la préférence donnée aux idées nouvelles en France est une indication très certaine du retentissement qu’elles eurent alors dans toute l’Europe occidentale. La preuve est donnée par les grandes églises de Gand, de Tongres, de Louvain, de Bruges entre autres, construites de 1235 à la fin du XIIIᵉ siècle ou, du moins, qui furent alors commencées et achevées pour la plupart pendant le XIVᵉ siècle et même plus tard.
Sainte-Gudule, à Bruxelles, commencée vers 1226, ne comprenait en 1275 que le chœur et le transsept. La nef fut élevée au XIVᵉ siècle avec les tours de la façade qui ne furent achevées que pendant le siècle suivant et même au XVIᵉ siècle, ainsi que quelques chapelles dont les fenêtres sont décorées de superbes verrières.
A Cologne, l’influence française est non moins certaine, car la cathédrale est certainement une fille de celle d’Amiens; l’opinion d’un auteur allemand présente dans ce cas un intérêt particulier.
«La fameuse cathédrale de Cologne, chef-d’œuvre
des écoles allemandes, procède directement de la tradition française; son chœur n’est qu’une répétition de celui de la cathédrale d’Amiens; il fut dédié en 1322. Dès lors on travailla sans relâche à l’achèvement du transsept et de la nef; celle-ci mesure 13 mètres en largeur et 42 en hauteur; la longueur totale atteint 151 mètres. Les deux tours de la façade ont été achevées de nos jours, d’après les dessins originaux de l’époque, dit-on. L’effet général, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, n’est certes pas comparable à celui des belles cathédrales françaises; mais le style en est riche et pur, et touche à la perfection dans l’exécution du détail[18].»
Dans les pays scandinaves, l’art français, qui s’était manifesté à Ripen, dans le Jutland, pendant la période dite romane, nous montre un nouvel exemple de son expansion, par un monument considérable élevé en Suède vers la fin du XIIIᵉ siècle. La cathédrale d’Upsal présente cette particularité qu’elle a été créée et commencée par un architecte français, Estienne de Bonneuil, autorisé par ordonnance royale du 30 août 1287 à se rendre à Upsal pour construire la cathédrale[19].
En Espagne, l’architecture dite gothique a marqué ses principales qualités dans les églises et les cathédrales qu’elle y a élevées à l’exemple des édifices français, pendant le XIIIᵉ siècle, par la grande église à cinq nefs de Tolède, à Badajoz et dans la façade de Saint-Marc à Séville. L’influence française s’est également manifestée pendant le cours des XIVᵉ siècle et suivants, entre autres édifices, dans les cathédrales de Léon, de Palencia, d’Oviedo, de Pampelune, de Valence et de Barcelone, fondée à la fin du XIIIᵉ siècle et continuée au
XIVᵉ; ainsi que dans les églises de Torquemado, de Bilbao, la collégiale de Bellaguer et les abbayes de Monresa et de Guadelupe, construites en partie au XIVᵉ siècle.
La cathédrale de Burgos, commencée dans la première moitié du XIIIᵉ siècle, est une de celles qui rappelle le plus visiblement les édifices français des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles par le plan et le mode de construction des arcs-boutants et des fenêtres aussi bien que par la décoration sculpturale des porches. La façade, dont la base paraît être du XIVᵉ siècle, est couronnée par des flèches ajourées achevées un siècle plus tard. Ce curieux édifice montre, en même temps que certaines parties décoratives traitées selon le mode italien, les caractères très particuliers de l’architecture espagnole, avec ses détails extrêmement brillants, d’origines diverses, qui s’expliquent par la force et la persistance des traditions arabes et surtout mauresques.
En Italie, d’innombrables églises s’élevèrent pendant la période dite gothique, principalement vers la fin et sans parler des cathédrales célèbres de Milan et de Florence, ni de Saint-Antoine, ni du Dôme de Padoue, etc., et parmi celles qui semblent s’éloigner des traditions antiques et lombardes pour se rapprocher des idées françaises, la cathédrale ou dôme de Sienne paraît devoir être signalée pour le caractère des détails de sa façade décorative qui rappellent l’architecture en honneur en France pendant les XIIIᵉ et XIVᵉ siècles. Il en est de même pour la cathédrale ou dôme d’Orvieto.
Suivant quelques archéologues, les dômes de Sienne et d’Orvieto procèdent de l’église de Saint-François, à Assise, qui n’en est pas éloignée. Or il paraît certain
que l’église de Saint-François à Assise est d’origine française. Fondée en 1228 pour recevoir les restes de saint François, mort en 1226, il est possible que
l’église basse ait été achevée pendant le XIIIᵉ siècle, mais non par un Allemand dans la première moitié de ce siècle, car à cette époque l’architecture dite gothique, à l’état embryonnaire en Allemagne, brillait dans tout son éclat en France. L’église haute paraît être d’un siècle plus jeune, et ce qui peut établir sa filiation française,
c’est son système de construction qui a tous les caractères particuliers de celui en usage à la fin du XIIIᵉ siècle et dans les premières années du XIVᵉ dans le midi de la France, dont l’église d’Albi est le type parfait[20]. La nef unique, ses contreforts avec leurs saillies intérieures et leurs formes extérieures--en demi-tourelles--ajoutent encore à la ressemblance de l’église italienne d’Assise avec l’église albigeoise française.
CHAPITRE IX
ÉGLISES DES XIVᵉ ET XVᵉ SIÈCLES EN FRANCE ET EN ORIENT.
«Le XIIIᵉ siècle avait tant produit, en fait d’architecture religieuse, qu’il laissait peu à faire aux siècles suivants. Les guerres, qui bouleversèrent la France pendant les XIVᵉ et XVᵉ siècles n’auraient plus permis d’entreprendre des édifices d’une importance égale à celle de nos grandes cathédrales, en admettant qu’elles n’eussent pas été toutes élevées avant ces époques désastreuses. Les édifices religieux complètement bâtis pendant le XIVᵉ siècle sont rares, plus rares encore pendant le siècle suivant. On se contentait alors de terminer les églises inachevées, ou de modifier les dispositions primitives des églises des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, ou de les restaurer et de les agrandir. C’est à la fin du XVᵉ siècle et au commencement du XVIᵉ, alors que la France commence à ressaisir sa puissance, qu’un nouvel élan est donné à l’architecture religieuse; mais la tradition
_gothique_, bien que corrompue, abâtardie, subsiste. Beaucoup de grandes cathédrales sont terminées, un grand nombre de petites églises, dévastées pendant les guerres, ou tombées de vétusté par suite d’un long abandon et de la misère publique, sont rebâties ou réparées. Mais bientôt la Réformation vient arrêter ce mouvement et la guerre, les incendies, les pillages détruisent ou mutilent de nouveau la plupart des édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal était sans remède, lorsqu’à la fin du XVIᵉ siècle le calme se rétablit de nouveau; la Renaissance avait effacé les dernières traces du vieil art national et si, longtemps encore, la construction des édifices religieux, les dispositions des églises françaises du XIIIᵉ siècle furent suivies, le génie qui avait présidé à leur construction était éteint, dédaigné[21].»
L’église de Saint-Ouen, à Rouen, est un exemple des rares édifices religieux du Nord construits pendant le XIVᵉ siècle, à l’exception des tours de l’ouest et de la façade qui sont modernes. Les dispositions de ces églises varient parce qu’elles suivent le mode de construction adopté par les architectes du Nord, au XIIIᵉ siècle, avec cette particularité que les piles s’affinent ou plutôt s’effilent, moins par la réduction réelle des points d’appui que par l’affectation d’en diminuer l’apparence, en multipliant les lignes verticales du faisceau qui forme les piles, dont la gracilité est encore augmentée par l’extrême profusion des moulures et la complication des profils évidés à l’excès. Ces profils et ces moulures montent de la base au sommet en marquant encore, au XIVᵉ siècle, la naissance des arcs par des bagues sculptées surmontées d’un rudiment de tailloir, lignes et détails caractéristiques, derniers vestiges des traditions qui disparaissent au XVᵉ siècle; les lignes architectoniques des arcs croisés de la voûte et des arcs longitudinaux et latéraux, s’effilant encore et n’indiquant leurs naissances qu’à la base des piles qui présentent un réseau inextricable de moulures croisées, entre-croisées et imbriquées, démontrent surtout l’habileté de main du tailleur de pierre.
Il semble que la préoccupation des architectes de ce temps ait été de faire disparaître les _pleins_ pour ne laisser apparentes que les piles et les voûtes amincies; il n’existe plus de murs que dans la partie basse des fenêtres dont les claires-voies occupent tout l’espace compris entre les piliers. Les voûtes ne laissent plus voir leurs triangles qui disparaissent sous un réseau serré de croisées d’ogives supplémentaires et, par conséquent, inutiles ou simplement décoratives. Il est juste de noter que les claires-voies de ces immenses fenêtres furent ornées de verrières qui ont donné l’essor à l’art de la peinture sur verre, art admirable, d’une merveilleuse souplesse, qui s’était manifesté dès le XIIᵉ et le XIIIᵉ siècle et qui a produit, depuis cette époque jusqu’à la Renaissance, de véritables chefs-d’œuvre[22].
Cependant il faut remarquer que le grand mouvement de construction et même de reconstruction qui s’était manifesté, dans toute l’Europe occidentale et particulièrement dans les provinces françaises du Nord, par de grands édifices voûtés et arc-boutés, avec les modifications successives que nous venons d’indiquer, ne s’était pas généralisé dans le Midi, à part quelques exceptions: à Bazas, à Bayonne, à Auch, à Toulouse et à Narbonne, pour ne parler que des édifices importants. Les architectes du Midi, ainsi que nous l’avons déjà dit, soit par réaction, résistance ou défiance, avaient conservé les traditions antiques, ce qui s’explique simplement dans un pays où tout ce qui touchait à la construction était resté gallo-romain. Les constructeurs des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles avaient bien accepté, sans déroger à leurs principes conservateurs, la voûte sur croisée d’ogives inventée par les Angevins et d’un emploi si facile dans son admirable simplicité; mais ils conservèrent dans les dispositions générales de leurs édifices religieux les usages et les exemples romains dont les plus connus sont la basilique de Constantin et le Tépidarium des Thermes d’Antonin Caracalla à Rome[23].
On construisit dans le Midi, à la fin du XIIIᵉ siècle et pendant le XIVᵉ, un grand nombre d’églises composées d’une seule nef, large et haute, dont les voûtes, sur croisée d’ogives, sont maintenues par des contreforts accusés faiblement à l’extérieur, mais fortement à l’intérieur; des chapelles au-dessus desquelles étaient ménagées des tribunes ou une galerie de passage occupant la grande saillie des contreforts intérieurs. A Toulouse, dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, on bâtit, en briques du pays, les deux vastes églises des Cordeliers et des Jacobins; celle-ci possède deux nefs selon les usages dominicains du temps, mais ses dispositions extérieures sont semblables à celles des églises à nef unique. Les églises de Saint-Bertrand de Comminges, de Lodève, de Perpignan, de Condom, de Carcassonne, de Gaillac, de Montpezat, de Moissac, etc., etc., furent élevées aux XIVᵉ et XVᵉ siècles sur le plan des églises à une seule nef. Celle de Perpignan présente cette particularité que les voûtes sur croisée d’ogives sont cependant construites selon les procédés romains, conservés aussi bien comme forme donnée aux matériaux en terre cuite, que dans le mode de les mettre en œuvre; les reins de la voûte--qui ne mesure pas moins de seize mètres de largeur--sont garnis par des jarres en terre cuite hourdées en excellent mortier de chaux d’une grande dureté. La toiture proprement dite est portée, sans aucune charpente en bois, sur des voûtains en briques romaines reliées par une aire en terre cuite recevant les tuiles, également de forme romaine antique, et rejetant au dehors les eaux d’infiltration par suite de rupture des tuiles, précaution nécessaire pour protéger les voûtes en les gardant complètement étanches, condition essentielle de leur conservation.
La cathédrale de Sainte-Cécile à Albi est le monument type des grandes églises à une seule nef. Son immense vaisseau unique, qui n’a pas moins de dix-huit mètres de largeur, construit entièrement en briques, sauf les meneaux des fenêtres, la clôture du chœur et le porche sud, en fait l’un des plus vastes édifices parmi ceux qui ont été construits dans le
Midi suivant les principes traditionnels de l’antiquité romaine. Ces principes ou ces systèmes, aussi simples que sages, présentent toutes les conditions nécessaires pour assurer la stabilité d’un ouvrage; les points d’appui et de soutènement des voûtes sur croisée d’ogives, se trouvant à l’intérieur, sont par conséquent protégés contre les intempéries ou toute autre cause extérieure de destruction et lui assurent une durée indéfinie.
Commencée en 1282 sur les ruines de l’ancienne église de Sainte-Croix, la cathédrale, dédiée à sainte Cécile, fut achevée vers la fin du XIVᵉ siècle et complétée, telle qu’elle est aujourd’hui, vers la fin du XVᵉ siècle et les premières années du XVIᵉ, par la construction du _baldaquin_ qui précède la porte sud, l’entrée principale; par celle du jubé et de la clôture du chœur, en pierre, avec ses stalles en bois sculpté, ainsi que par la peinture totale de l’église. Ces travaux sont des plus instructifs pour l’histoire de l’art décoratif en France, avec ses transformations successives, qui sont marquées à Albi par des monuments de premier ordre, inspirés ou créés sous l’action de diverses influences. L’architecture est française, du Midi, en ce qui touche l’église proprement dite; elle l’est également par le splendide porche dit le Baldaquin, le jubé et la clôture du chœur, mais inspirés de l’architecture française du Nord à la fin du XVᵉ siècle et au commencement du XVIᵉ; la statuaire et les ornements sculptés en pierre ou en bois sont flamands et les peintures, par l’exagération des couleurs et la vulgarité des motifs, sont évidemment italiennes.
La cathédrale d’Albi est d’autant plus intéressante à étudier qu’elle est un des exemples les plus curieux de l’architecture dite _gothique_ du Midi au XIVᵉ siècle. Elle présente de plus cette particularité qu’elle fut tout à la fois une église--ce qu’elle est encore--et une forteresse, particularité qui s’explique facilement en se reportant aux temps qui suivirent la terrible guerre
d’extermination dite des Albigeois, et aux circonstances politiques et sociales qui en furent la conséquence.
Église à l’intérieur et l’une des plus belles de son temps par ses dimensions grandioses, la perfection de sa construction et la splendeur de ses décorations architectoniques.
Forteresse à l’extérieur par la forme des contreforts qui s’élèvent au-dessus du glacis de la base, comme des tours flanquantes, par la disposition des travées ou plutôt des courtines reliant les tours couronnées de mâchicoulis et d’un crénelage, par le caractère grandiose de son architecture militaire dont l’aspect formidable est encore augmenté par le clocher occidental, véritable donjon complétant le système défensif de l’édifice, se rattachant d’ailleurs aux ouvrages fortifiés de l’archevêché, qui se relie lui-même aux remparts élevés sur les escarpements bordant le Tarn, au nord de la place[24].
Il existe encore quelques églises fortifiées comme celle des Saintes-Maries (Bouches-du-Rhône), qui date du XIIIᵉ siècle. Indépendamment de la cathédrale d’Albi, les églises de Béziers, de Narbonne et un grand nombre d’autres églises paroissiales élevées aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles s’étaient entourées de défenses que les guerres de religion rendaient nécessaires; ces églises, transformées en forteresses par les malheurs des temps, servaient d’ailleurs d’abri temporaire aux populations poursuivies.
Un exemple des plus intéressants nous est donné par l’église d’Esnandes, non loin de la Rochelle, au fond de l’anse de l’Aiguillon, église qui date du XIIᵉ siècle et qui fut fortifiée au commencement du XVᵉ siècle pour préserver le pays des incursions des Anglais.
Ainsi que nous l’avons dit, d’après un auteur autorisé, les édifices construits au XVᵉ siècle sont plus rares que ceux du siècle précédent. On se borna à compléter
les églises selon les idées du temps où on essaya de les reconstruire, mais sur des plans qui ne purent être
suivis et dont on n’exécuta qu’une partie; nous prenons pour exemple un monument célèbre, le Mont-Saint-Michel. Le chœur de l’église, de l’époque dite romane, s’était écroulé en 1421, pendant la guerre de
de la galerie, dite Cent ans. En 1452, le cardinal Guillaume d’Estouteville commença la reconstruction de l’église suivant un projet considérable et dont on ne put achever que le chœur[25] dans les premières années du XVIᵉ siècle. Cette partie de l’église nous montre les effets de la décadence qui s’était annoncée dès la fin du XIIIᵉ siècle. Certaines dispositions, comme celle de la galerie, dite triforium, posée sur des encorbellements portant sur les reins des voûtes basses et contournant extérieurement les points d’appui, sont très ingénieuses; mais l’appareil est négligé surtout dans les arcs-boutants, à la construction desquels les architectes du XIIIᵉ siècle apportaient tant de soins; les lignes amincies par la multiplicité des moulures s’effilent encore, sans chapiteaux indiquant la naissance des arcs et le réseau compliqué des fenestrages ajoutant encore à l’effet produit par une sorte d’étirage qui amoindrit les proportions de l’édifice. Il ne reste plus qu’à admirer l’habileté de main des _tailleurs de pierre_. La taille du granit, la seule pierre employée au Mont-Saint-Michel, sauf pour les arcatures du cloître[26], est absolument remarquable, aussi bien que la sculpture ornementale, exécutée avec une extrême adresse, malgré les détails dont elle est surchargée.