Part 3
La cause principale de la destruction partielle ou totale de ces édifices religieux était la foudre. Tombant sur le clocher, sur la tour ou sur la toiture, elle incendiait la charpente de la nef centrale, ce qui n’était qu’un accident réparable; mais la charpente s’écroulant, les bois incandescents calcinaient les piles et entraînaient la ruine de l’édifice; on le restaurait alors ou on le reconstruisait selon les usages du temps. De sorte que, suivant que les notes historiques sont plus ou moins authentiques ou que les faits sont traduits plus ou moins fidèlement, il résulte souvent une confusion pour les monuments disparus ou une contradiction entre les relations transmises et les édifices qui existent encore.
Rajeunir les monuments ou le plus souvent les vieillir, suivant des théories intéressées, est d’autant plus facile qu’on n’a pas à redouter le démenti des auteurs; car, à part quelques exemples, il est souvent difficile d’assigner une date exacte à la construction des grandes églises abbatiales et des cathédrales, ou, si l’on peut fixer ces dates, on ne connaît pas exactement les auteurs de ces magnifiques monuments. Cet anonymat s’expliquerait peut-être par ce fait que les architectes étaient des religieux et que l’honneur de leurs travaux s’attachait à la corporation même, à l’_ordre_ tout entier plutôt qu’aux individus, membres de l’ordre qui, presque toujours, avaient fait vœu d’humilité.
Les savants modernes, architectes et archéologues les plus autorisés, n’ont pas encore fait la lumière totale sur cette question; ils procèdent la plupart du temps par des hypothèses ingénieuses, par des raisonnements savamment déduits, qui ne donnent pas cependant des dates absolument sûres. Mais ce qui ne trompe pas, c’est l’étude architectonique qu’il faut faire de l’édifice même, sans négliger, bien entendu, les documents historiques; elle établit que l’art a suivi au moyen âge, comme en tout temps, les lois immuables de la filiation et de la transformation; elle montre le parti adopté par les constructeurs, leurs recherches, leurs hésitations, leurs erreurs et leurs repentirs même.
C’est sur ces documents _certains_ qu’il convient d’étudier l’origine d’un édifice et ses transformations successives, ce qui a eu lieu plus souvent qu’une reconstruction totale; car ce n’est qu’à partir du commencement du XIIIᵉ siècle que l’on construisit de toutes pièces ces grandes églises, ces immenses cathédrales qui existent encore en grand nombre[13].
Les grandes églises abbatiales élevées dans le domaine royal pendant les dernières années du XIIᵉ siècle, continuées et achevées dans les premières années du XIIIᵉ, conservent des traditions plus anciennes.
A Laon, qui procède de Noyon et du transsept sud de Soissons, l’église se compose d’une nef, avec transsepts, et de bas côtés à deux étages, voûtés sur croisée d’ogives, au-dessus desquels s’élèvent des arcs-boutants--comme à Soissons--qui maintiennent les voûtes supérieures du vaisseau central.
Cette disposition des bas côtés prouve la continuité
des formules normandes, de même que le mode de
construction des voûtes principales démontre l’influence persistante de la coupole[14].
La voûte centrale, admirablement construite sur plan carré comprenant deux travées, selon les méthodes angevines dérivant directement de la coupole aquitaine, indique que, si les constructeurs de l’église de Laon étaient en pleine possession de ces méthodes, ils éprouvaient encore quelques inquiétudes sur les fonctions de l’arc-boutant. Celui-ci est nécessaire au droit des piles recevant les retombées réunies des arcs-doubleaux et des croisées d’ogives, mais il n’est pas rationnel que la pile intermédiaire qui ne reçoit que l’arc-doubleau de secours, secondaire par conséquent, soit contrebuté par un arc-boutant semblable à celui des piles principales qui reçoivent en même temps les arcs-doubleaux et les croisées d’ogives.
Cet illogisme, si frappant à Laon, ne s’est pas manifesté à Noyon où les architectes--ceux de la construction primitive,--avaient accusé extérieurement les fonctions des piles principales par des contreforts plus saillants et plus puissants que ceux des piles secondaires.
Notre-Dame de Paris, commencée vers la fin du XIIᵉ siècle et achevée, sauf les chapelles, dans la première moitié du XIIIᵉ, suit, comme à Laon, les mêmes traditions normandes dans la disposition des galeries hautes des bas côtés et subit encore l’influence de la coupole par le parti des voûtes sur plan carré comprenant deux travées et contrebutées aussi illogiquement qu’à Laon.
Cet immense édifice, composé d’une nef et de doubles bas côtés de hauteur égale, contournant le chœur semi-circulaire, paraît être une des premières cathédrales à cinq nefs; il marque par son plan grandiose, par la hardiesse de ses combinaisons et la perfection de ses détails, de sa construction, les progrès considérables réalisés par les architectes de l’Ile-de-France.
Le parti de construction pour les galeries hautes intérieures, voûtées sur croisée d’ogives, rampantes afin d’éclairer la galerie au-dessus de la toiture des appentis couvrant le deuxième bas côté, ainsi que la hardiesse des arcs-boutants à grande volée franchissant les deux bas côtés contrebutant les grandes voûtes du vaisseau central, démontrent que les constructeurs de Notre-Dame de Paris avaient adopté, même dans leurs excès, les diverses méthodes en usage et qu’ils les employaient avec une habileté et une adresse incomparables.
Les traditions normandes qui s’étaient propagées dans l’Ile-de-France s’éteignent dans les premières années du XIIIᵉ siècle. A Châlons-sur-Marne, la nef de la cathédrale est encore accompagnée de bas côtés à deux étages; mais la galerie haute, voûtée, rétrécie, montre la fin de cette disposition traditionnelle.
L’influence de la coupole s’est maintenue plus longtemps par le parti adopté pour la construction des voûtes. Langres le prouve par la forme bombée de ses voûtes, qui, malgré leur plan rectangulaire, semblent être une copie réduite des nefs angevines.
Les nefs de Sens et de Bourges sont encore voûtées
sur plan carré reportant, par la croisée d’ogives, les charges des voûtes de deux en deux piles, la pile intermédiaire ne soutenant que l’arc-doubleau, _de secours_, dont nous avons déjà parlé. Cependant les arcs-boutants extérieurs sont semblables, aussi forts pour les piles principales que pour les piles intermédiaires, disposition plus prudente que logique, qui prouve une fois de plus avec quelle défiance les constructeurs employaient ce système de soutènement extérieur, caractérisé par un arc libre exposé à tous les dangers des intempéries, l’existence même de l’édifice étant subordonnée à la durée d’un _étai_ aussi fragile.
La cathédrale de Sens est un exemple d’une nouvelle transformation qui s’opère par la suppression de la galerie haute des collatéraux. Les bas côtés sont voûtés et couverts par une toiture en appentis; l’arc-boutant à simple volée s’élève au-dessus et vient contrebuter les voûtes de la nef centrale. L’édifice est solidement établi; sa structure est savante, mais elle est aussi illogique qu’à Laon et à Paris, parce que les arcs-boutants qui sont égaux extérieurement ne répondent pas à leurs véritables fonctions, puisque les poussées intérieures ne sont pas égales.
La cathédrale de Bourges, qui paraît avoir été construite, si elle n’a pas été achevée, dans la première moitié du XIIIᵉ siècle, montre une autre disposition que celle de Sens. L’édifice comprend cinq nefs et rappelle, en plan, Notre-Dame de Paris; mais le parti est très sensiblement différent. Les bas côtés joignant la
nef centrale ne sont plus surmontés d’un étage, ni égaux en hauteur; les deux nefs latérales s’étagent afin de ménager des jours éclairant l’église (fig. 43). Le vaisseau central est encore voûté sur plan carré comprenant deux travées; mais le même illogisme que nous avons constaté plusieurs fois déjà, et sur lequel nous croyons devoir insister afin de le mieux connaître après une étude approfondie, s’accuse encore plus à Bourges que partout ailleurs, en raison de l’importance extrême des arcs-boutants dont les doubles volées franchissent les collatéraux.
A Bourges, comme à Sens, la partie intérieure comprise entre le sommet des archivoltes basses et la base des fenêtres hautes: frise, litre,--ou triforium, selon la désignation moderne,--n’est plus qu’une décoration traditionnelle composée d’arcatures formant galerie de passage et occupant à l’intérieur la hauteur prise à l’extérieur par la toiture adossée des bas côtés. A Sens, cette galerie est simple; à Bourges, elle
est double par la disposition très particulière résultant de l’étagement des bas côtés, qui paraît être une application des méthodes angevines et poitevines, très habilement combinées avec celles de l’Ile-de-France.
CHAPITRE VII
CATHÉDRALES DU XIIIᵉ SIÈCLE.
La cathédrale de Reims, commencée dans les années qui suivirent la destruction de l’église primitive par l’incendie de 1211, est la superbe expression des inventions antérieures des constructeurs de l’Aquitaine et de l’Anjou, réunies à celles des architectes de l’Ile-de-France. Elle est la manifestation la plus complète de leurs efforts persévérants pour établir un système de construction, qui a comme principe de maintenir en équilibre un édifice dont les poussées des voûtes, sur _croisée d’ogives_, sont contrebutées par des arcs-boutants extérieurs.
Les architectes du XIIIᵉ siècle en ont démontré la témérité, le danger même; car, malgré des efforts et des tentatives admirables, ils ne sont pas arrivés à fixer les règles scientifiques de leurs combinaisons, l’équilibre des monuments qu’ils ont élevés étant subordonné à la résistance variable des matériaux et suivant que ces matériaux de même nature, formant l’ossature intérieure ou extérieure de l’édifice, sont exposés ou soustraits à l’action du climat et de ses effets destructifs.
Les dangers de ce mode de construction apparaissent plus visiblement à Reims que partout ailleurs, en raison des dimensions colossales de l’édifice. Cependant, la disposition des arcs-boutants est plus logique que dans les églises et les cathédrales de Laon, de Paris, de Sens et de Bourges, parce que les travées étant sur
un plan rectangulaire, la poussée des voûtes intérieures, sur croisée d’ogives, répartie également sur les piles recevant le faisceau des retombées des arcs, est contrebutée régulièrement par les arcs-boutants extérieurs, de dimension et de force égales. Mais cette disposition, logique en apparence par la structure rationnelle des arcs-boutants placés aussi exactement que possible aux points des poussées, n’en est pas moins précaire comme système de soutènement, son extrême fragilité l’exposant à des accidents résultant de l’_usure_ constante de la pierre sous un double effet: actif par ses fonctions d’arc et passif par suite de sa désagrégation incessante causée par les intempéries. Et ce qui le prouve ici, c’est la réfection en sous-œuvre qu’il a fallu faire, dans ces dernières années, des arcs-boutants de la nef, pour assurer la conservation de l’immense édifice, qui ne peut exister qu’à la condition d’être arc-bouté par des étais permanents, sous forme d’arcs-boutants.
Mais ce qu’il faut admirer sans réserve à Reims, c’est la conception grandiose de l’œuvre et sa puissante exécution, c’est la magnifique ordonnance de sa façade occidentale et la parfaite convenance de l’ornementation, étudiée et appliquée avec autant de sobriété que de justesse, qui fait de la statuaire[15], des chapiteaux, des frises, des crochets et des fleurons autant d’exemples de l’art décoratif du moyen âge.
La cathédrale d’Amiens, commencée vers 1220, l’une des plus grandes cathédrales de l’époque dite gothique, et celle qui passe pour en être le chef-d’œuvre, procède directement de Reims. Le plan présente le même parti, avec cette particularité que le chœur a pris à Amiens une importance très considérable par rapport à la nef et que les piles et les points d’appui sont plus faibles et d’une hauteur beaucoup plus grande.
Les architectes de Reims, préoccupés des problèmes d’équilibre posés par leur système de construction, avaient cherché à réduire au minimum ses dangers, qu’ils semblaient redouter comme leurs prédécesseurs, en évitant sagement tout _porte-à-faux_. Il est facile de voir, par la comparaison des deux coupes (fig. 45 et 48), que les architectes d’Amiens n’ont pas eu les mêmes inquiétudes, ou qu’ils étaient beaucoup plus hardis, sinon plus savants; car ils n’ont pas craint d’_échafauder_ les colonnes isolées supportant les clefs des arcs-boutants, sur des encorbellements latéraux qui portent _à faux_, ainsi que l’indique la ligne ponctuée X, sur les piles; la hardiesse ou plutôt l’imprudence de cette combinaison est évidente, car l’écrasement d’une assise ou l’affaissement d’une partie de la pile, sur laquelle sont basés ces encorbellements, entraînerait inévitablement la rupture des arcs-boutants, qui sont les _étais_ suprêmes des voûtes intérieures et, comme conséquence logique, le _déséquilibrement_,
pour ainsi dire, de tout l’ouvrage et
fatalement la ruine totale de l’édifice. Les dangers de ces
combinaisons ou, plus exactement, de ces _tours de force_ d’équilibre se sont manifestés et prouvés à Beauvais. Les architectes qui construisirent, vers 1225, le chœur de la cathédrale, tout en s’inspirant de celle d’Amiens, avaient marqué l’intention d’élever un monument dépassant en plan et en élévation toutes les grandes églises en construction à cette époque. Ils augmentèrent la largeur du chœur et des travées qui le composent en élevant, sur les clefs des archivoltes inférieures, des piles intermédiaires, afin de diviser, au-dessus, les travées et de soulager la voûte par des arcs-doubleaux
de secours. Ils donnèrent une hauteur exagérée aux archivoltes et aux grandes fenêtres en diminuant leurs épaisseurs, afin d’obtenir plus de légèreté, et la voûte de la nef centrale s’éleva à plus de cinquante mètres au-dessus du sol. Cette hauteur énorme et dont l’exagération, par rapport à la largeur du vaisseau, est évidente, nécessita un système compliqué d’arcs-boutants, dépassant en hardiesse tout ce qui avait été fait jusqu’alors. La coupe (fig. 51) peut donner une idée exacte de ce qu’on a appelé, justement, une folie, et ce qui doit étonner, c’est que cette construction ait duré, étant donnée la disposition des piles intermédiaires portant à faux, indiquée par la ligne ponctuée X (fig. 51), de moitié de leur épaisseur sur les
piles inférieures qui se sont déformées sous la charge, qui ont dû être étrésillonnées et qui devront être
consolidées.
Cependant, le chœur fut achevé vers 1270 et se maintint pendant quelques années; mais des désordres se produisirent dans ces constructions, si légèrement établies qu’elles semblaient être un échafaudage de pierres, et les voûtes s’écroulèrent le 29 novembre 1284, entraînant dans leur chute une partie des arcs-boutants, disloquant et ébranlant le reste de l’édifice. Il fallut alors, en reconstruisant les voûtes, doubler les points d’appui dans les travées du chœur et des bas côtés et relier les arcs-boutants par des chaînages en fer.
Pendant le XIIIᵉ siècle, un grand nombre de cathédrales s’élevèrent dans toute l’Europe, à l’exemple des grands édifices du nord de la France et particulièrement d’Amiens, qui paraît avoir excité, vers le milieu du XIIIᵉ siècle, un grand enthousiasme, mais sur des dimensions plus modestes; ils ne présentent pas d’ailleurs les dimensions exagérées, ni les hardiesses de construction de leur modèle. Ces églises et ces cathédrales, dont la reconstruction suivant les nouvelles méthodes
commençait généralement par le chœur, qui venait se joindre à une nef plus ancienne, étaient loin d’être terminées; les plus favorisées s’achevèrent dans le courant du XIVᵉ siècle,
mais, pour la plupart, les travaux furent continués péniblement et ne prirent fin que deux siècles plus tard. Dans un grand nombre d’édifices, les travaux de reconstruction furent interrompus par suite des guerres ou des convulsions sociales, diminuant ou supprimant les ressources des constructeurs, évêques et architectes, circonstances favorables aux études archéologiques modernes, parce qu’elles permettent de constater les transformations qui se sont accomplies sans interruption
de l’époque dite romane jusqu’à celle dite gothique.
Ces grands édifices, qui portent les traces des diverses fortunes qu’ils ont suivies, se ressemblent et ne
présentent que des particularités de détails variant selon l’habileté des constructeurs.
Indépendamment de sa remarquable statuaire[16], Chartres doit retenir l’attention par des arrangements ingénieux, comme ceux de la rose du transsept nord et surtout par l’appareil des arcs-boutants; ils sont composés de deux arcs superposés, étrésillonnés par des rayons figurés par des colonnettes surmontées d’arcatures appareillées et clavées normalement à la courbe. Au Mans, le chœur présente
une disposition d’autant plus remarquable qu’elle est plus rare--peut-être unique en son genre. Les arcs-boutants affectent en plan la forme d’un Y, afin de pouvoir ménager dans l’enceinte extérieure des fenêtres éclairant, en A, le vaste déambulatoire circulaire prenant au Mans une importance considérable, parce qu’il entoure le chœur d’un double bas côté.
Les arcs-boutants qui s’élèvent au-dessus des arcs-doubleaux, bifurqués en B, sont d’une section trop réduite; très élevés, trop faibles et menaçant de se _voiler_, il a fallu les relier par des tirants et des chaînages en fer. Ces expédients semblent être la critique permanente du système ingénieux, mais trop fragile adopté par les architectes du chœur de la cathédrale du Mans.
L’influence de l’Ile-de-France s’est fait sentir en Normandie, dans les cathédrales du XIIIᵉ siècle, par les dispositions
du chœur et des chapelles absidales. La cathédrale de Coutances, élevée au XIᵉ siècle, fut reconstruite dans les premières années du XIIIᵉ siècle, sous l’impulsion du mouvement donné par le Nord à cette époque. Le chœur de Coutances, par les doubles colonnes qui forment la partie semi-circulaire et les arrangements ingénieux des voûtes du collatéral enveloppant le chœur, se rattache au système architectonique du nord; mais la façade est normande aussi bien par l’ensemble que par les détails de la composition, qu’on retrouve en Angleterre.
La cathédrale de Dol, en Bretagne, qui peut passer pour une des grandes cathédrales du XIIIᵉ siècle, semble n’avoir pas suivi le mouvement novateur venu du Nord. Par son plan, son abside carrée largement éclairée par de grandes fenêtres, par les détails de l’architecture et de son ornementation, elle paraît se rattacher aux grandes églises qui s’élevaient en ce temps des deux côtés de la Manche, en Normandie et en Angleterre. Selon toutes les probabilités, elle fut construite par les mêmes architectes, ou par leurs disciples, suivant les traditions plus anciennes des écoles normandes établies par Lanfranc, vers la fin du XIᵉ siècle, à Cantorbery, et sur les mêmes modèles de celles qu’il avait fondées en France dans la célèbre abbaye du Bec.
CHAPITRE VIII
CATHÉDRALES ET ÉGLISES DES XIIIᵉ ET XIVᵉ SIÈCLES.
Les cathédrales de Reims, d’Amiens et de Beauvais excitèrent de leur temps un enthousiasme extraordinaire, qui s’est manifesté dans les provinces formant la France et même chez les nations voisines, et surtout en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Suède, en Espagne et en Italie.
Dans les provinces éloignées du domaine royal, l’entraînement fut plus restreint; cependant, dès la première moitié du XIIᵉ siècle, il s’éleva quelques édifices remarquables suivant les formules nouvelles.
«En 1233 fut commencée la cathédrale de Bazas dont le gros œuvre, par exception, fut terminé en peu de temps.
«La cathédrale de Bayonne, en construction à la même époque, eut le sort des cathédrales de Meaux, de Troyes et d’Auxerre, c’est-à-dire ne fut terminée qu’au XVIᵉ siècle, avec une seule tour. En 1248 sont jetés les fondements de la cathédrale de Clermont, qui devait avoir six ou sept tours, mais dont le chœur fut seul achevé au XIIIᵉ siècle; le transsept et quatre tours avec une partie de la nef furent exécutés au siècle suivant et les travaux furent abandonnés jusqu’au règne de Napoléon III qui les fit reprendre. La cathédrale de Limoges, commencée en 1273 sous l’inspiration directe de Notre-Dame d’Amiens, a dû se contenter également, jusqu’à nos jours, d’un chœur, d’un transsept et des
amorces d’une nef (qui vient d’être achevée). A Rodez, on fut plus persévérant, et les travaux se poursuivirent avec calme de 1277 à la Renaissance, qui toutefois laissa inachevées les deux tours occidentales, après les avoir comparées, dans une description par trop gasconne, aux pyramides d’Égypte et aux plus célèbres merveilles de l’univers.
«Toulouse et Narbonne engagèrent simultanément, dès 1272, la lutte avec la cathédrale d’Amiens, se proposant de l’égaler au moins dans les dimensions comme elles l’imitaient dans son plan. Ces deux entreprises ne furent pas heureuses. L’archevêque Maurice, de Narbonne, mourut l’année même où il avait fait commencer les travaux; ses successeurs agirent assez mollement. En 1320, la mer se retira, laissant à sec le port qui faisait la principale richesse des habitants; heureusement, le chœur était alors
terminé avec sa voûte haute de 40 mètres, mais on fut obligé de laisser tomber en ruine les murs du transsept. A Toulouse, l’évêque Bertrand de l’Isle-Jourdain vécut juste assez pour conduire son entreprise à la hauteur du triforium du chœur, et les choses en restèrent là jusqu’au XVᵉ siècle. Ses successeurs gaspillèrent pour leur plaisir et leur ostentation les revenus de leur immense diocèse, à tel point que les papes Boniface VIII et Jean XXII, scandalisés, démembrèrent ce territoire en y plaçant quatre évêques, et en donnant à celui de Toulouse, par une sorte de