Part 2
La figure 5 indique la coupe d’une travée de ces églises et elle marque la différence considérable qui existe déjà entre la coupole mère de Saint-Front et celles qu’elle avait engendrées. La voûte en coupole sur pendentifs s’affine alors, et on peut bientôt constater un progrès nouveau qui prouve la préoccupation persistante des architectes d’alléger les voûtes.
L’église de Saint-Avit-Senieur, de même que celle de Montagne (Gironde), nous en fournit un exemple des plus utiles à étudier.
La coupole de cet édifice est renforcée par des _nervures_ qui la raidissent; elle devient une voûte annulaire, formée d’assises à peu près horizontales disposées en claveaux, soutenue comme elle le serait à l’aide de cintres permanents en pierre figurés par des _nerfs_ transversaux et diagonaux.
L’église de Saint-Pierre, à Saumur, marque encore un progrès dans la construction des voûtes dérivant de la coupole[9].
Enfin, les architectes de l’Anjou et du Maine réalisent un perfectionnement décisif. Les pendentifs se transforment en ne conservant que leurs parties utilement actives, qui se manifestent par des arcs-diagonaux, c’est-à-dire par des arcs-ogifs ou _croisée d’ogives_, saillants et indépendants, qui sont appareillés exactement comme les pendentifs de la coupole (fig. 3) et dont les fonctions sont identiques (fig. 8).
La voûte proprement dite n’est plus formée d’assises concentriques comme dans la _coupole mère_. Elle est désormais construite en claveaux appareillés normalement à la courbe et remplissant les triangles A B C D (fig. 7) déterminés par les _arcs-formerets_--latéraux, les _arcs-doubleaux_--transversaux et les _arcs-ogifs_--diagonaux ou _croisée d’ogives_; ces arcs formant une charpente de pierre, une ossature--tout aussi solide, mais plus légère que les pendentifs des coupoles--destinée à soutenir les voûtes en reportant leurs charges sur les quatre points d’appui.
Les remplissages triangulaires n’emprisonnent plus l’arêtier--plus exactement les arcs-ogifs ou _croisée d’ogives_--et ne neutralisent plus ses fonctions actives. Au contraire, ces remplissages sont indépendants comme la _croisée d’ogives_ elle-même et ils contribuent à assurer l’élasticité des divers organes de la voûte, condition essentielle de sa solidité. La disposition particulière des _arcs-ogifs_ de la nef d’Angers fournit une preuve incontestable de la filiation directe de cet édifice avec la coupole aquitaine; les claveaux des arcs-ogifs ont comme section une largeur à peu près égale à celle des arcs-doubleaux, et comme hauteur l’épaisseur des voûtes de remplissage, augmentée de la saillie intérieure accusant la fonction de ces arcs diagonaux, qui semblent avoir été _tranchés_ dans les pendentifs d’une coupole--en A de la figure 8--il faut remarquer que les triangles des voûtes de remplissage dont les claveaux sont perpendiculaires aux arcs-doubleaux et formerets ne _reposent pas encore_ sur l’extrados des arcs-ogifs.--en B de la figure 8 selon le mode de construction adopté dans l’Ile-de-France et ailleurs quelques années plus tard.
L’identité des fonctions architectoniques du pendentif et de la croisée d’ogives, construits l’un et l’autre en pierre, appareillés normalement à leurs courbes, démontre la communauté de leur origine et que, comme conséquence d’une filiation certaine, c’est la coupole aquitaine qui a engendré la _croisée d’ogives_.
CHAPITRE III
PREMIÈRES VOUTES SUR CROISÉE D’OGIVES.
Les premières applications du système de construction des voûtes sur croisée d’ogives apparaissent dans les grandes églises d’Angers et de Laval.
Il est probable que les nouvelles méthodes, propagées par les architectes religieux de l’Aquitaine ou des provinces voisines, avaient excité l’émulation des architectes du Nord et, particulièrement, ceux de l’Ile-de-France; quelques parties secondaires des édifices élevés par ceux-ci, comme des bas côtés ou des chapelles absidales, pourraient en fournir les preuves par des dispositions timides qui rappellent plutôt les voûtes romaines dont les arêtes seraient accusées par des nervures, qu’elles n’indiquent une révolution dans le mode de voûtement des églises.
Mais nulle part, au XIIᵉ siècle, le nouveau système des voûtes sur croisée d’ogives ne s’est manifesté avec plus de puissance qu’à Angers, dont les nefs ont plus de seize mètres de largeur, si ce n’est à Laval. L’ampleur
de la composition architecturale, aussi bien que les détails techniques d’une admirable exécution, démontrent l’expérience consommée que les architectes de ces magnifiques édifices avaient acquise dès le milieu du XIIᵉ siècle.
Les plans de ces églises ressemblent à ceux d’Angoulême et de Fontevrault, et nullement aux édifices du Nord.
Les nefs uniques, comme celles des églises à coupoles, sont formées de travées sur plan carré, mais la construction des voûtes s’est perfectionnée par l’emploi raisonné de l’arc-ogif ou croisée d’ogives remplaçant les pendentifs de la coupole, les constructeurs du temps ayant réalisé dès lors les progrès considérables que nous avons constatés et expliqués dans le chapitre précédent.
Ces immenses nefs, voûtées sur croisée d’ogives, ressemblent aux coupoles; elles rappellent leurs formes générales, mais les dispositions des voûtes sont différentes. Les croisées d’ogives ne sont plus de simples nervures décoratives, mais bien des arcs possédant des fonctions aussi actives que les doubleaux et les formerets; leur réunion composant une ossature élastique dont le poids est reporté sur les quatre points d’appui, recevant les retombées des arcs qui composent, pour ainsi dire, la charpente en pierres appareillées.
Les coupes comparées (fig. 13 et 14) des églises d’Angoulême et d’Angers déterminent nettement la filiation certaine qui existe entre ces édifices élevés: l’un dans les premières années du XIIᵉ siècle et l’autre trente ou quarante ans plus tard; elles marquent en
même temps les progrès réalisés par les architectes angevins dans la construction des voûtes sur croisée d’ogives remplaçant les coupoles sur pendentifs, d’où elles dérivent, par l’application plus raisonnée et plus perfectionnée des mêmes principes architectoniques.
L’église de Laval, élevée en même temps que celle
d’Angers ou peu d’années après, montre de nouveaux
perfectionnements, très sensibles, non seulement au point de vue de la forme, mais encore par les combinaisons plus savantes ou plus ingénieuses et par la sûreté méthodique de l’exécution.
Les arcs formant l’ossature des voûtes sont, dès leur naissance au-dessus des tailloirs des chapiteaux, indépendants comme à Angers, ce qui est le caractère essentiel du système, nouveau dans la première moitié du XIIᵉ siècle. Les points d’appui latéraux se composent des piles proprement dites et de colonnes engagées, couronnées de chapiteaux encorbellés, accusant en les prolongeant les arcs-formerets, doubleaux et ogifs qui retombent sur les tailloirs des chapiteaux. Il est facile de voir dans ces dispositions l’origine des faisceaux de colonnes engagées, combinées pour dissimuler autant que possible les points d’appui dont l’usage devint général--et même excessif--aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles.
La coupe (fig. 12) et les détails qui précèdent, montrant le mode de construction des voûtes, affirment à Laval, au moins autant qu’à Angers, la filiation certaine existante entre les coupoles sur pendentifs et les voûtes sur croisée d’ogives.
CHAPITRE IV
ÉDIFICES VOÛTÉS SUR CROISÉE D’OGIVES.
Le nouveau système de voûtes sur croisée d’ogives, dérivant de la coupole sur pendentifs, qui s’était si brillamment manifesté dans l’Anjou et le Maine, dès la première moitié du XIIᵉ siècle, avait été dès lors adopté par les architectes religieux. L’admirable simplicité de la méthode nouvelle, applicable aux grandes églises abbatiales aussi bien qu’à des édifices plus modestes, explique sa propagation rapide dans toute l’Europe occidentale, où les corporations religieuses avaient fondé d’innombrables abbayes, grandes et petites, de règles et d’ordres différents, mais toutes reliées par une organisation puissante.
A l’exemple des édifices angevins un grand nombre d’églises s’élevèrent aussi bien dans les provinces voisines--Sainte-Radegonde à Poitiers, Notre-Dame de la Coulture et la nef de Saint-Julien au Mans--que dans les plus éloignées, vers le midi. La charmante église de Thor, dédiée à Sainte-Marie-du-Lac, entre Avignon et la fontaine de Vaucluse; celle du Saint-Sauveur à Saint-Macaire près de Bordeaux; la nef de Saint-André à Bordeaux, commencée en 1252 suivant le plan d’une église à coupoles, modifiée et enfin couronnée par des voûtes sur croisée d’ogives; Saint-Caprais, à
Agen, qui montre les mêmes modifications et l’immense nef--de 19 mètres de largeur--de Saint-Étienne à Toulouse, construite toute en briques, sont autant de preuves, pour ne citer que les plus importantes, de la progression des principes nouveaux dans la seconde moitié du XIIᵉ siècle.
Vers le Nord la marche est tout aussi générale. Les édifices démontrent le parti que les constructeurs du temps tirèrent de la croisée d’ogives permettant, sous tous les climats, l’emploi judicieux des matériaux les plus divers. Mais il était donné à Angers, son berceau, de perfectionner encore cet ingénieux système.
L’église de la Sainte-Trinité, sur la rive droite de la Maine, construite par les fils ou les disciples des architectes qui avaient bâti Saint-Maurice sur la colline dominant la rive opposée, marque encore un nouveau progrès dans la construction de ces voûtes. La nef, unique comme à Saint-Maurice, est divisée en trois travées, carrées ou à très peu de chose près. Le système des voûtes, dérivant de la coupole sur pendentifs, s’affine en divisant et, par conséquent, en diminuant les
charges réparties sur les quatre points d’appui principaux par la croisée d’ogives, qui elle-même se trouve
soulagée par un arc-doubleau soutenant les arcs-ogifs à leur point de croisement, c’est-à-dire à la clef.
La figure 19 donne le plan de ces voûtes dont l’exemple fut bientôt suivi par les architectes du Nord, car la grande église abbatiale de Noyon paraît avoir été une des premières copies de la nouvelle transformation des voûtes angevines.
De grandes églises abbatiales et d’immenses cathédrales élevées de la seconde moitié du XIIᵉ siècle jusqu’au milieu du XIIIᵉ prouvent, par la disposition de leurs voûtes sur plan carré, l’importance du perfectionnement réalisé à la Sainte-Trinité d’Angers; car il faut en constater l’application dans les églises ou cathédrales de Noyon, de Laon, de Notre-Dame de Paris, de Sens et de Bourges, pour ne parler que de celles qui passent pour les chefs-d’œuvre de l’architecture dite gothique.
L’influence de la coupole, que nous avons établie au chapitre premier, s’est exercée directement et consécutivement. Elle est directe sur les églises à une seule nef voûtées sur croisée d’ogives, et consécutive dans les églises de l’époque dite romane, qui furent complétées ou modifiées par le voûtement sur croisée d’ogives en pierre appareillée de la nef centrale, remplaçant la charpente. Un grand nombre d’édifices, en Angleterre, en Normandie, en Allemagne, dans l’Italie du Nord, en Suisse, dans les provinces rhénanes et celles du nord de la France, fournissent des documents des plus intéressants sur les transformations qu’ils ont subies après l’invention de la voûte sur croisée d’ogives et son application générale.
Les architectes, instruits aux grandes écoles des abbayes, fortifiés par les travaux de leurs devanciers et par leur propre expérience, construisirent de toutes parts d’immenses cathédrales dans lesquelles tous les perfectionnements connus furent appliqués avec une hardiesse incomparable. De progrès en progrès, ils abandonnèrent les traditions antiques et, changeant les conditions statiques qui ont assuré la durée des édifices anciens, ils inventèrent un système de construction qui n’est qu’une charpente de pierre, pour ainsi dire; son expression, c’est l’étai permanent en pierre,--l’_arc-boutant_;--sa loi, c’est l’équilibre, qui n’est assuré qu’à l’aide de stratagèmes architectoniques des plus ingénieux, mais aussi des plus précaires (fig. 22 et 23). Son existence ou sa durée dépend le plus souvent de la qualité des matériaux et de leur degré de résistance, l’organe essentiel, c’est-à-dire la partie _portante_, l’étai permanent, le soutien suprême dont l’écroulement entraînerait la ruine totale de l’édifice étant à l’extérieur et, par conséquent, plus exposé à toutes les causes de destruction que la partie _portée_, c’est-à-dire les voûtes, mieux protégées, puisqu’elles se trouvent à l’intérieur de l’édifice.
Les grands édifices construits par ces nouveaux procédés architectoniques comprenaient une nef centrale accompagnée de deux et même de quatre bas côtés. Il fallait éclairer ces immenses vaisseaux, d’abord par des fenêtres basses pour les collatéraux, puis par des fenêtres hautes. Par conséquent, il était nécessaire de surélever la voûte de la nef centrale, et surtout de la contrebuter par des arcs libres, en forme de quart de cercle, c’est-à-dire des _arcs-boutants_. Ces arcs, surmontés de rampants obliques, faisant fonction d’_étais permanents_, butent leurs sommets ou clefs sur les flancs des piles recevant le faisceau des retombées des arcs, _formerets_, _doubleaux_ et _croisées d’ogives_, aux points de leurs poussées; les bases, ou sommiers de ces arcs libres, reposent sur des contreforts qui, fortement chargés pour neutraliser les effets de renversement des voûtes et des arcs, maintiennent en _équilibre_ toutes les parties actives de l’ossature intérieure de l’édifice.
CHAPITRE V
ORIGINE DE L’ARC-BOUTANT.
Le mode primitif de voûtement adopté dans les provinces du centre de la France pour la construction des églises à trois nefs, dont la principale était voûtée en berceau plein cintre, maintenue par des demi-berceaux, nécessitait des formes basses et lourdes; l’édifice éclairé seulement par les fenêtres des bas côtés, la nef principale était par conséquent fort sombre. Les architectes normands, en Normandie d’abord et en Angleterre après la conquête, avaient tourné la difficulté en ne voûtant que les bas côtés à un ou à deux étages, et en élevant librement les murs latéraux de la nef centrale, qui était couverte par une charpente apparente et permettait d’éclairer la nef principale par des fenêtres ménagées au-dessus des toitures en appentis couvrant les bas côtés.
La galerie disposée latéralement au premier étage des collatéraux, dans les églises normandes de forme basilicale, n’est qu’une suite des traditions antiques[10]; elle est désignée sous le nom moderne de _triforium_, parce que chaque travée de cette galerie intérieure, entre les piles principales, était originellement--dit-on--divisée en trois parties par des pilastres supportant des plates-bandes, ou par des colonnettes recevant de petites arcades.
Vers la fin du XIᵉ siècle, les constructeurs normands élevaient des deux côtés du détroit d’immenses églises dont les bas côtés, voûtés d’arêtes, étaient surmontés d’une galerie couverte--comme les basiliques primitives--par une charpente apparente, de même que la nef centrale. Les travées étaient marquées, dans cette nef et dans les bas côtés des galeries supérieures latérales, par des arcs-doubleaux servant de soutènements à ceux du vaisseau principal. Mais, après l’adoption générale, vers le milieu du XIIᵉ siècle, des méthodes angevines pour le voûtement des édifices religieux, le rôle des murs et des arcs de soutènement latéraux devint plus actif, parce que ces murs et arcs devaient contrebuter l’arc-doubleau, ainsi que les arcs-ogifs ou croisées d’ogives retombant sur les piles, et qui augmentaient encore l’énergie des poussées de ces arcs réunis.
C’est alors que les murs transversaux des bas côtés ou les arcs-doubleaux se modifient et deviennent des arcs de soutènement cachés sous la toiture des collatéraux.
Nous avons vu cette modification à l’Abbaye-aux-Dames de Caen[11]; la figure 24 nous en donne un exemple, et on peut, en Angleterre, la suivre dans un grand nombre d’autres églises, en Italie à Pavie, en
Suisse à Zurich, sur les bords du Rhin à Bâle, pour ne citer que quelques-unes des églises dans lesquelles la modification des voûtes s’est opérée longtemps après la construction de l’édifice même.
En France, Noyon présente un sujet d’études des plus intéressantes, parce qu’il paraît être un des premiers grands édifices résumant, à l’époque de sa construction,
vers le dernier quart du XIIᵉ siècle, les progrès réalisés par les architectes de l’Ile-de-France. On trouve réunies, dans ce curieux édifice, les traditions antiques suivies par les Normands pour les triforiums; les méthodes angevines qui se manifestent par les voûtes sur croisée d’ogives dérivant de la coupole, et perfectionnées par celles de la Sainte-Trinité d’Angers, c’est-à-dire par les voûtes sur croisée d’ogives, mais disposées sur plan carré, reportant les charges sur les piles principales et soulagées par un arc-doubleau intermédiaire. On voit apparaître l’arc de soutènement intérieur sous la toiture du collatéral, et qui se confond à sa naissance avec l’arc-doubleau latéral, afin de maintenir les poussées des arcs-doubleaux et croisées d’ogives formant les voûtes du vaisseau principal.
On a dit que Noyon procède de Tournai, sans doute parce qu’on n’en considère que l’aspect; mais là s’arrête la ressemblance, car le mode de construction n’est pas semblable. A Tournai, les transsepts semi-circulaires nord et sud sont voûtés par des arcs-doubleaux très puissants, réunis au centre par une clef en couronne appareillée, et au pourtour par des voûtains en pénétration reliant les arcs-doubleaux, disposition très ingénieuse qui rappelle la voûte de la salle des Capitaines au-dessus du porche de l’église du Moustier, à Moissac.
La combinaison de ces arcs-doubleaux, fortement établis à l’intérieur et solidement maintenus par les murs très épais du circuit formant culée, est très particulière, car elle ne nécessite aucun arc de soutènement ni même de contrefort. Tournai n’a donc pas engendré Noyon, car, dans ce dernier édifice, les voûtes, construites sur croisée d’ogives, devaient être contrebutées par des contreforts ou des arcs apparents ou cachés, pour soutenir les poussées de ces voûtes au-dessus des arcs-doubleaux latéraux.
Mais ces dispositions ingénieuses n’avaient pas modifié le mode de soutènement suivi par les constructeurs du XIIᵉ siècle, même après l’adoption des voûtes sur croisée d’ogives, et qui consistaient en des contreforts, des murs ou des arcs dissimulés sous les toitures des collatéraux.
C’est à Soissons que nous voyons les premières applications d’un système architectonique, dont le caractère particulier est l’_arc-boutant_.
Le transsept sud de la cathédrale de Soissons procède évidemment de Noyon comme parti de construction déterminé par les bas côtés à deux étages et la
forme semi-circulaire; mais le voûtement sur croisée d’ogives dans les deux églises s’est affiné à Soissons. Réduites à leur plus simple expression de force par la délicatesse _nerveuse_ de l’appareil, les voûtes n’en exercent pas moins fortement leurs poussées dans la partie qui se dégage au-dessus de la galerie haute.
L’architecte de Soissons ne s’est pas contenté, comme à Noyon, de maintenir latéralement la voûte par des arcs intérieurs combinés avec les arcs-doubleaux du triforium, butant sur un contrefort qui vient épauler le flanc de la nef centrale, il a construit à l’extérieur des arcs libres, naissant au-dessus des combles du triforium, des contreforts, et divisant chacune des travées, c’est-à-dire des _arcs-boutants_, accusant franchement leur destination effective et leurs fonctions spéciales, qui sont de contrebuter les arcs et les voûtes intérieures aux points de leurs poussées.
L’arc-boutant, combiné avec la croisée d’ogives, en donnant l’essor à un système qui a créé d’immenses édifices qu’il faut admirer, étudier surtout, mais non refaire, prouve la merveilleuse habileté des architectes des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles et en même temps les dangers d’un rationalisme--plus apparent que réel,--qu’ils ont poussé à son extrême limite en s’affranchissant de tout principe traditionnel
et, par conséquent, de toute autorité. Il semble que les constructeurs de ce temps, depuis Noyon, Soissons, Laon, Paris, Sens et Bourges, s’enhardissant à Reims, à Amiens, au Mans, jusqu’à la suprême folie architectonique de Beauvais, se soient ingéniés, en renchérissant les uns sur les autres, à créer des monuments aussi étonnants par leurs dimensions que par les problèmes d’équilibre qu’ils ont posés, sinon résolus.
CHAPITRE VI
ÉGLISES ET CATHÉDRALES DES XIIᵉ ET XIIIᵉ SIÈCLES.
L’étude des grands édifices du moyen âge est des plus attachantes, mais il faut convenir qu’elle est en même temps des plus difficiles. L’obscurité qui couvre l’origine de ces monuments est profonde et souvent impénétrable.
L’indécision sur la date de leur construction doit provenir de ce que la date de fondation d’un édifice est souvent prise pour celle de sa consécration; généralement il a été construit, puis simplement modifié plutôt que complètement réédifié sur le même emplacement consacré.