Part 13
Dans les unes, le froment, blé ou seigle, était entassé dans le centre et dans un des bas côtés; dans d’autres, la nef centrale était réservée à la circulation et l’on entassait les grains dans les bas côtés.
Les façades sont les mêmes, à quelques détails près; elles consistent en un vaste pignon, accusant la forme du comble, renforcé de pilastres, et percé d’une grande porte avec sa poterne, et de jours étroits dans le haut des triangles, destinés à éclairer ou plutôt à aérer la grange.
Les granges aux dîmes avaient presque toujours
des dispositions analogues, ou bien elles avaient deux étages, selon leur importance, comme celle de Provins.
Elles n’étaient pas voûtées généralement, mais les greniers d’abondance comportaient souvent plusieurs étages; le rez-de-chaussée, et même le premier étage étaient voûtés; celui de l’abbaye de Vauclair,--dans le département de l’Aisne,--construit vers la fin du XIIᵉ siècle, en donne un exemple des plus intéressants.
On peut juger par ces quelques détails de l’importance des établissements monastiques à cette époque. Les abbayes puissantes représentaient une petite ville et leurs prieurés, qui dépendaient de la maison mère, se composaient des vastes fermes autour desquelles se formaient de gros villages. On sait que les prieurés étaient de grandes fermes et, si les moines, fermiers agriculteurs, célébraient les offices conventuels, les prieurs avaient aussi et peut-être surtout pour mission de faire rentrer les redevances en nature, comme les dîmes ou autres revenus, et de les garder, de même que les récoltes, et enfin d’administrer les revenus de tout genre, des biens, des terres, des bois, des étangs et rivières qui appartenaient à l’abbaye.
_Hôpitaux._--Un grand nombre d’établissements charitables, désignés au moyen âge sous les noms d’_Hôtel-Dieu_, _Maison-Dieu_, _hospice_, _hôpital_, _maladrerie_ et _léproserie_, s’étaient fondés dès le XIᵉ siècle et se développèrent dans des proportions considérables pendant les deux siècles suivants.
Il existait un hôpital dans la plupart des abbayes,
ou tout au moins dans leurs dépendances. Les cités avaient également des hospices fondés ou desservis par des religieux.
Il s’était également fondé des _léproseries_ qui s’étendaient à la fin du XIIᵉ siècle dans toute l’Europe occidentale: du Danemark en Espagne et de l’Angleterre jusqu’en Bohême et en Hongrie. Ces derniers établissements hospitaliers ne comportaient aucune disposition architecturale, car ils ne se composaient que d’un enclos contenant quelques cellules isolées et une chapelle
commune, près de laquelle étaient bâtis les logements religieux chargés de soigner les lépreux.
Mais les hospices, ou hôpitaux, construits de la fin du XIIᵉ siècle au XIVᵉ, sont souvent de superbes édifices dont les dispositions ressemblent à celles des diverses grandes salles des abbayes.
Il faut se rappeler que, pendant le moyen âge, l’hospitalité étant obligatoire, les monastères avaient établi un service d’aumônerie comprenant des bâtiments spéciaux destinés aux religieux chargés de soigner les malades et de distribuer des secours, à eux et aux autres voyageurs ou pèlerins.
Dès l’époque carlovingienne, nous dit Viollet-le-Duc, des impôts étaient affectés à secourir les pauvres, les pèlerins et les malades. Charlemagne, dans ses ordonnances et capitulaires, avait recommandé à ses sujets d’offrir l’hospitalité et il n’était pas permis alors de refuser aux voyageurs le couvert, le feu et l’eau.
Les communes rivalisèrent avec les rois, les seigneurs, les abbés et les bourgeois. Des hospices et des maladreries furent établis dans des bâtiments abandonnés ou construits pour leur destination spéciale.
On éleva même des refuges sur les routes fréquentées par les pèlerins, pour servir d’asile aux voyageurs qui ne pouvaient pénétrer de nuit dans les villes et on construisit des hospices en dehors des murs, dans le voisinage des portes.
Au moyen âge, et surtout aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, les pèlerinages étaient très suivis. Ceux de Saint-Michel, en Normandie, et de Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne, attiraient la foule des pèlerins. Dès les premières années du XIVᵉ siècle, un hospice avait été fondé dans la campagne, près de la porte Saint-Denis, à Paris, et il était dédié à saint Jacques.
La confrérie de Saint-Jacques-aux-Pèlerins desservait
cet hôpital qui, avec sa chapelle, était destiné à héberger gratuitement chaque nuit des pèlerins de passage à Paris. Un emplacement de deux arpents était couvert de bâtiments, et une grande _salle en pierre_, qui avait vingt-deux toises de long sur six toises de large et voûtée sur _croix d’ogives_, y fut construite pour y coucher les malades.
Dans les notes d’une liasse terminée par une requête du XVᵉ siècle, on trouve que, pour recevoir les pèlerins--_y a lieu pour ce faire_ XVIIj _liz qui depuis le premier jour d’aoust_ MCCCLXVIIj (1368) _jusques au jour de Mons. S. Jacques et Christofle ensuivant_ (25 juillet, donc un an) _ont esté logés et hébergés en l’hospital de céans_ XVIᵐVIᶜIIIIˣˣX _pèlerins_ (16,690) _qui aloient et venoient au Mont-Saint-Michel et austres pèlerins. Et encore sont logés continuellement chascune nuict de_ XXXVI _à_ XL _povres pèlerins et austres povres, pourquoy le povre hospital est moult chargé et en grant nécessité de liz, de couvertures et de draps_[83].
Dans les premières années du XIVᵉ siècle, _plusieurs centaines_ d’Hôtels-Dieu, de maladreries et de léproseries étaient secourues par le roi de France. Saint Louis fonda l’hospice des _Quinze-Vingts_ pour les aveugles et, sans compter les léproseries, un grand nombre de villes créèrent des maladreries et des hôpitaux pour les fous, les vieillards et les infirmes. Les femmes en couches avaient déjà des hôpitaux spéciaux, et une chapelle avait été fondée à leur intention, sous le vocable de _Notre-Dame-la-Gisante_, de _Tombelaine en Normandie_, dans la crypte ou église basse de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris[84].
Il existe encore plusieurs hôpitaux élevés par les architectes de la période dite _gothique_. A Angers, l’hôpital Saint-Jean est remarquable, aussi bien par ses dispositions générales, comprenant la grande salle à trois nefs voûtées sur croisée d’ogives et la chapelle adjacente qui datent de la fin du XIIᵉ siècle ou des premières années du siècle suivant, de même que le grenier d’abondance, fort curieux par son plan et ses détails de construction qui ressemblent à ceux des granges et greniers dont nous avons parlé.
L’Hôtel-Dieu de Chartres est à peu près du même temps.
L’hôpital d’Ourscamps, près de Noyon, montre le même parti de construction, qui semble avoir été suivi par les architectes religieux au XIIᵉ et principalement pendant le XIIIᵉ siècle. Il présente cette particularité que ce grand bâtiment, dont les proportions grandioses rappellent les vastes salles, voûtées sur croisée d’ogives, des abbayes contemporaines de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, et de la Merveille, au Mont-Saint-Michel, semble avoir été bâti--en dehors des lieux réguliers du monastère--avec la destination spéciale d’un hospice affecté aux malades, aux pèlerins et aux pauvres.
L’hospice de Tonnerre paraît avoir été reconstruit au XIVᵉ siècle sur un vaste plan, largement exécuté. La grande salle, qui a plus de dix-huit mètres de largeur et quatre-vingt-dix mètres de longueur, est couverte par une charpente apparente dont le berceau lambrissé en plein cintre est d’un grand effet.
L’établissement est remarquable par ses aménagements intérieurs très ingénieux; la galerie en bois, construite à mi-étage, dominant les cellules à ciel ouvert, permet d’exercer une surveillance permanente sans déranger les malades.
L’hôpital de Beaune est trop connu pour qu’il y ait lieu de le décrire de nouveau. Ce curieux édifice semble procéder de Tonnerre par la voûte en charpente, lambrissée et peinte, de la salle des malades qui, fort malheureusement, a été dénaturée par la construction d’un plafond dont les solives reposent sur les entraits des fermes apparentes. Mais la cour intérieure, avec sa galerie, son puits, son lavoir, a conservé son aspect originel, que des descriptions et des publications nombreuses ont fait connaître depuis longtemps; elles indiquent l’arrangement pittoresque du grand comble des bâtiments du côté du sud, orné de deux rangées de lucarnes richement couronnées d’ornements en plomb martelé.
Pendant le XVᵉ siècle et le suivant, les grandes salles d’hospices n’étaient plus voûtées en pierre. En France et dans les Flandres, ces grands vaisseaux étaient couverts par des charpentes apparentes, lambrissées en plein ceintre ou en arc brisé, ayant une grande analogie avec Tonnerre ou Beaune.
On donnait le nom de _maladrerie_ aux petits hospices élevés en grand nombre en France, dans le voisinage des abbayes ou de leurs prieurés, qui étaient souvent éloignés des villes et des grands centres religieux.
La maladrerie du _Tortoir_, fondée au XIVᵉ siècle, non loin de Laon, sur la route de la Fère, est un exemple de ces hospices ruraux et elle rappelle par son plan et les détails de sa construction l’hôpital de Tonnerre, et particulièrement par ses ingénieux arrangements intérieurs.
Les architectes du moyen âge montraient, dans l’établissement de ces institutions charitables, l’esprit ingénieux qui les distinguait dans la construction des monuments religieux. C’est un singulier préjugé, nous dit Viollet-le-Duc, de vouloir que ces architectes eussent été si subtils, lorsqu’ils élevaient des églises, et si grossiers, quand ils bâtissaient des édifices civils. Ce n’est pas leur faute si l’on a détruit depuis le XVIᵉ siècle la plupart de ces établissements si bien disposés, pour les remplacer par des hôpitaux dans lesquels on cherche à concentrer le plus grand nombre possible de malades. Louis XIV a gratifié les hôpitaux, élevés sous son règne, des biens provenant des bénéfices affectés aux maladreries et aux léproseries, qui n’avaient plus de raison d’être, puisque de son temps il n’y avait plus de lépreux; mais les hôpitaux qu’il a bâtis ne sont pas des modèles à suivre comme salubrité et hygiène, tandis que les hospices construits au moyen âge ont un aspect simple et monumental, et les malades y ont de l’espace, de l’air et de la lumière. Aussi, sans prétendre que le système cellulaire, appliqué fréquemment dans les hôpitaux établis du XIIᵉ au XVᵉ siècle, soit préférable au système de la salle commune adopté de nos jours, est-il permis de dire qu’il présentait de grands avantages au point de vue moral. Il faut constater, ajoute le savant architecte, qu’il émanait d’un sentiment délicat de charité très noble chez les nombreux fondateurs et constructeurs de nos _Maisons-Dieu_ du moyen âge.
_Maisons et hôtels._--L’histoire de l’habitation
humaine nécessiterait un ouvrage spécial en raison de l’intérêt qui s’attache à un semblable sujet. Il a été fait d’ailleurs, et fort bien fait par un architecte célèbre[85].
Sans remonter aux temps préhistoriques ni aux Mérovingiens, ni parler des maisons rurales, des _masures_, qui présentent cependant un vaste sujet d’études par leur expression, variable selon les pays, nous devons borner nos études _rapides_ à la période architectonique qui va du milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, selon le cadre qui nous est assigné sous la dénomination arbitraire d’_Architecture gothique_.
Il n’est rien resté des habitations construites avant le XIIᵉ siècle, sinon le souvenir transmis par des textes, des manuscrits ou des bas-reliefs, en des termes concis ou sous des formes vagues; cependant on peut croire que les maisons étaient alors bâties en bois, ce qui se comprend en raison des forêts qui couvraient notre sol. La plus grande partie des monuments étaient en bois, ce qui explique que la plupart des églises construites vers le XIIᵉ siècle étaient élevées sur l’emplacement d’autres édifices détruits par le feu.
Les maisons romaines, gallo-romaines ou mérovingiennes étaient disposées suivant les habitudes du temps; elles étaient éclairées par des jours s’ouvrant
sur des cours intérieures, selon les usages antiques qui séparaient l’appartement des femmes des autres parties de l’habitation.
Mais dès la fin du XIIᵉ siècle, la maison urbaine est faite pour la famille vivant en commun. La maison ouvre ses portes et ses fenêtres sur la rue; elle se compose généralement d’une salle ou boutique, consacrée à l’exercice de divers métiers ou à la vente de différents produits fabriqués, éclairée par une large arcade en plein cintre ou en arc brisé, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la rue ou même de plain-pied avec celle-ci; en arrière, une autre pièce, éclairée par
des fenêtres ouvrant sur une cour, servait de cuisine et de salle à manger. A gauche de l’arcade, sur la façade,
s’ouvrait une petite porte donnant accès à l’escalier desservant le premier étage, où se trouvait la grande
chambre qui servait de salle de réception et, à côté, une autre chambre éclairée sur la cour; au-dessus se trouvaient les logements du personnel de la maison.
L’architecture des maisons varie selon le climat, les matériaux du pays et les usages des habitants. Quand il ne s’agit que d’ouvrir des jours, portes et fenêtres dans les façades pour éclairer l’habitation, les maisons n’ont pas de caractère particulier; mais dès que ces jours prennent une certaine richesse et que des moulures ou des sculptures décorent quelques parties de la façade, les ornements sont empruntés aux édifices voisins: églises ou abbayes construites par les moines-architectes, soit par suite de l’influence des écoles monastiques, esprit d’imitation ou la force de l’habitude.
Les maisons de Cluny, qui remontent au XIIᵉ siècle, nous fournissent plusieurs exemples; celles qui existent encore sont bâties presque entièrement en pierre. Les arcatures des ouvertures rappellent certains détails de l’église abbatiale ou des bâtiments claustraux que les constructeurs ont tout naturellement imités.
Il en est de même pour les autres maisons dont nous donnons les dessins exprimant les caractères des constructions urbaines des XIIIᵉ et XVᵉ siècles. On peut suivre par l’étude des habitations privées les effets consécutifs des transformations qui s’étaient faites dans l’architecture religieuse et monastique et qui s’étaient manifestées dans les édifices élevés au même temps.
Ce n’est que vers la fin du XIVᵉ siècle et particulièrement pendant le siècle suivant que cette influence s’efface et le changement, sinon le progrès, s’accuse par la forme des ouvertures qui ne ressemblent plus aux arcatures des cloîtres ou des églises, mais qui deviennent surbaissées, en anse de panier ou carrées et qui, dans les fenêtres, ne sont plus divisées par des
réseaux de pierre, ornés d’arcs brisés et d’accolades, mais simplement par des meneaux et des traverses
formant des subdivisions carrées qu’il était possible de
clore par des châssis vitrés mobiles dont la manœuvre était des plus faciles.
Les façades sont généralement construites en pierre ou en brique, c’est-à-dire en matériaux résistants, le bois n’étant plus en usage que pour les planchers et la charpente des combles.
Au XVᵉ siècle, dans les provinces du Nord où la pierre est rare, celle-ci n’était employée que dans la partie basse, les étages établis en encorbellement étaient composés de charpente dont les vides étaient maçonnés en briques; les membrures principales: les poutres encorbellées, les poteaux, les saillies, les cadres des fenêtres étaient ornés de moulures et de sculptures; ces étages étaient, le plus souvent, couronnés d’un pignon accusant la forme par un arc brisé en saillie, de la charpente du comble ou bien par des lucarnes en bois richement décorées.
Dans les climats pluvieux, la charpente était recouverte d’ardoises ou de bardeaux, en bois fendu en lames, afin de la préserver de l’humidité.
Suivant un usage adopté dans le Nord, chaque maison était séparée, à son sommet, quand elle ne l’était pas par une ruelle étroite ou par un espace vide, non seulement pour satisfaire la vanité du bourgeois qui voulait avoir pignon sur rue et le faire voir, mais surtout pour éviter la propagation des incendies si fréquents dans les cités dont les maisons étaient presque toutes bâties en bois, et dont les conséquences étaient désastreuses, alors qu’il n’existait que des moyens rudimentaires pour combattre le fléau.
Pendant le XVᵉ siècle et surtout pendant le siècle suivant, on éleva de grandes habitations, des _maisons nobles_ qui n’existaient guère avant ce temps, les seigneurs habitant leurs châteaux forteresses. Ces grandes maisons seigneuriales diffèrent essentiellement des habitations du bourgeois; l’hôtel occupait un espace assez étendu, comprenant des cours et souvent des jardins,
la maison du bourgeois ou du marchand donnait directement sur la rue, tandis que les bâtiments de l’hôtel étaient disposés dans une cour intérieure, souvent très richement décorée et que des communs, écuries, remises et logement des gens bordaient la rue sur laquelle s’ouvrait la porte principale donnant accès à la cour et aux bâtiments intérieurs.
A Paris, au XIVᵉ siècle et surtout au XVᵉ, il existait des hôtels dont les noms au moins ont été conservés: des Tournelles, de Saint-Pol, de Sens, de Nevers, de la Trémoille, détruit en 1840. L’hôtel de Cluny, construit vers 1485, est un des plus curieux exemples de cette disposition, et il est d’autant plus intéressant qu’il a été conservé presque tout entier.
A Bourges, il existe encore plusieurs grandes maisons
du même temps, entre autres, l’hôtel Lallemand, construit vers la fin du XVᵉ siècle, dont la cour intérieure présente un grand intérêt, et principalement l’hôtel ou plutôt le château de Jacques Cœur.
Élevé dans la seconde moitié du XVᵉ siècle, en partie sur les remparts de la ville, ce superbe édifice est trop connu pour que nous en donnions des images et une nouvelle description de l’entrée et de la cour intérieure; mais la façade sur la place Berry, pour être moins somptueusement décorée, n’en est pas moins intéressante. Elle montre les deux grosses tours de l’enceinte fortifiée, assises sur leurs soubassements gallo-romains, les corps de logis de l’immense hôtel rappelant encore le château féodal, qui témoignent en même temps de la richesse et de la puissance de l’argentier de Charles VII, aussi célèbre par sa haute fortune que par ses malheurs immérités.
CHAPITRE II
MAISONS COMMUNES, BEFFROIS, PALAIS.
L’évolution sociale qui produisit l’affranchissement des communes commença dès le XIᵉ siècle, mais la manifestation de ce grand événement politique ne se produisit que beaucoup plus tard.
Jusqu’au XIVᵉ siècle, les communes eurent à souffrir des vicissitudes sans nombre pour exercer les droits que leur donnaient les chartes consenties par les suzerains, non sans difficultés et résistances, toutes naturelles d’ailleurs, puisque ces droits qu’ils avaient octroyés étaient une atteinte portée à leur despotique autorité seigneuriale. Aussi dès qu’ils pouvaient reprendre ce qu’ils avaient donné et abolir la commune, ils exigeaient d’abord la démolition de la maison de ville et du beffroi. Ce qui explique qu’il ne soit resté que de très rares vestiges des maisons communes antérieures au XIVᵉ siècle.
_Maisons communes._--Quelques grandes cités du Midi avaient élevé des maisons communes: à Bordeaux, dès le XIIᵉ siècle et suivant les traditions romaines; à Toulouse, vers la même époque, où la maison de ville était une véritable forteresse.
Mais la plupart des communes naissantes étaient dans une grande misère; les charges et les redevances qui leur étaient imposées étaient si lourdes qu’il leur était impossible de songer à bâtir la maison commune.
Au XIVᵉ siècle, la commune de Paris même n’avait qu’une maison de ville des plus modestes, car c’est seulement en 1357 que le receveur des gabelles vendit à Étienne Marcel, prévôt des marchands, un petit logis consistant en deux pignons et qui tenaient à plusieurs maisons bourgeoises. Ce qui prouverait que, jusqu’à cette époque, la maison communale n’avait rien qui la distinguât des autres habitations.
A la fin du même siècle, Caen possédait une maison commune qui avait quatre étages de hauteur.
Pendant le XIIIᵉ siècle, la monarchie, la noblesse et le clergé, l’expression des pouvoirs en ce temps, avaient créé des villes et des communes nouvelles.
Dans le Nord: Villeneuve-le-Roi, Villeneuve-le-Comte et Villeneuve-l’Archevêque durent leur existence matérielle et communale à la manifestation de la puissance de ces divers pouvoirs.
Dans le Midi, la guerre des Albigeois avait ravagé, ruiné et même détruit plusieurs cités. Ces mêmes pouvoirs publics reconnurent la nécessité de repeupler ces pays décimés par une guerre cruelle. Les seigneurs
féodaux, laïques et religieux attirèrent dans des centres les populations dispersées en leur concédant des terres pour former des villes nouvelles et ils les fixèrent par l’apparence de la liberté qu’ils leur donnaient en leur octroyant des franchises communales.
D’après de Caumont et Anthyme Saint-Paul, les _villes neuves_ ou _bastides_ sont reconnaissables à leurs noms, à la régularité de leur plan ou à ces caractères réunis.
Quelques noms marquaient soit une dépendance ou une origine royale plus particulière, comme Réalville ou Montréal, soit des privilèges octroyés à la ville, comme Bonneville, la Sauvetat, Sauveterre, Villefranche, ou simplement la Bastide ou Villeneuve.
Enfin un certain nombre portent les noms de provinces et de villes françaises, ou même étrangères, cités par Ant. Saint-Paul dans l’_Annuaire de l’archéologie française_: Barcelone ou Barcelonnette, Beauvais, Boulogne, Bruges, Cadix, Cordes (pour Cordoue), Fleurance (pour Florence), Bretagne, Cologne, Valence, Miélan (pour Milan), la Française et Francescas, Grenade, Libourne (pour Livourne), Modène, Pampelonne (pour Pampelune), etc.
Une ville neuve ou bastide a généralement la forme d’un rectangle dont deux des côtés mesurent environ deux cent vingt-cinq mètres et les deux autres cent soixante-quinze, comme Sauveterre d’Aveyron, par exemple. Au milieu est ménagée une place à laquelle quatre rues aboutissent, partageant la ville en quatre parties. Cette place est entourée de galeries, en plein cintre ou en arc brisé, qui sont couvertes par une charpente, ou des voûtes, ou des arcades transversales, d’où est venu le nom de place des _Couverts_, encore usité dans certaines villes du Midi.