Chapter 15
Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette, disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il fallait attendre qu'elles se fussent dissipées pour reconnaître le mal que l'on s'était fait réciproquement. Par malheur, ce mal n'était que trop sensible à bord de la _Syphanta. _Plusieurs matelots avaient été tués; d'autres, en plus grand nombre, étaient grièvement blessés. Un officier français, frappé en pleine poitrine, venait de tomber, au moment où le commandant lui donnait ses ordres.
Les morts et les blessés furent aussitôt descendus dans le faux- pont. Déjà le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux pansements et aux opérations, que nécessitait l'état de ceux qui avaient été frappés directement par les projectiles, ou indirectement par les éclats de bois sur le pont et dans la batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parlé entre ces bâtiments qui se tenaient toujours à demi-portée de canon, s'il n'y avait ni balle, ni biscaïen à extraire, les blessures n'en étaient pas moins graves, en même temps que plus horribles.
En cette occasion, les femmes, qui avaient été confinées dans la cale, ne faillirent point à leur devoir. Hadjine Elizundo leur donna l'exemple. Toutes s'empressèrent à donner leurs soins aux blessés, les encourageant, les réconfortant.
Ce fut alors que la vieille prisonnière de Scarpanto quitta son obscure retraite. La vue du sang n'était pas pour l'effrayer, et, sans doute, les hasards de sa vie l'avaient déjà conduite sur plus d'un champ de bataille. À la lueur des lampes du faux-pont, elle se pencha au chevet des cadres où reposaient les blessés, elle prêta la main aux opérations les plus douloureuses, et, lorsqu'une nouvelle bordée faisait trembler la corvette jusque dans ses carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces effroyables détonations l'eussent fait tressaillir.
Cependant, l'heure approchait où l'équipage de la _Syphanta_ allait être obligé de lutter à l'arme blanche contre les pirates. Leur ligne s'était refermée, leur cercle se rétrécissait. La corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents.
Mais elle se défendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait toujours à sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages à bord de la flottille. Deux autres bâtiments, une saïque et une felouque, furent encore détruits. L'une coula. L'autre, percée de boulets rouges, ne tarda pas à disparaître au milieu des flammes.
Toutefois, l'abordage était inévitable. La _Syphanta_ n'eût pu l'éviter qu'en forçant la ligne qui l'entourait. Faute de vent, elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs avirons de galère, s'approchaient en resserrant leur cercle.
Le brick au pavillon noir n'était plus qu'à une portée de pistolet, quand il lâcha toute sa bordée. Un boulet vint frapper les ferrures de l'étambot à l'arrière de la corvette, et la démonta de son gouvernail.
Henry d'Albaret se prépara donc à recevoir l'assaut des pirates et fit hisser ses filets de casse-tête et d'abordage. Maintenant, c'était la mousqueterie qui éclatait de part et d'autre. Pierriers et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une grêle de balles sur le pont de la _Syphanta. _Bien des hommes tombèrent encore, presque tous frappés mortellement. Vingt fois Henry d'Albaret faillit être atteint; mais, immobile et calme sur son banc de quart, il donnait ses ordres avec le même sang-froid que s'il eût commandé une salve d'honneur dans une revue d'escadre.
En ce moment, à travers les déchirures de la fumée, les équipages ennemis pouvaient se voir face à face. On entendait les horribles imprécations des bandits. À bord du brick au pavillon noir, Henry d'Albaret cherchait en vain à apercevoir ce Sacratif, dont le nom seul était une épouvante dans tout l'Archipel.
Ce fut alors que, par tribord et par bâbord, ce brick et un de ceux qui avaient refermé la ligne, soutenus un peu en arrière par les autres bâtiments, vinrent élonger la corvette, dont les préceintes gémirent à cette pression. Les grappins, lancés à propos, s'accrochèrent au gréement et lièrent les trois navires. Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la _Syphanta_ étaient autant de brèches ouvertes aux pirates, les servants restèrent à leur poste pour les défendre à coups de haches, de pistolets et de piques. Tel était l'ordre du commandant -- ordre qui fut envoyé dans la batterie, au moment où les deux bricks venaient de l'accoster.
Soudain, un cri éclata de toutes parts, et avec une telle violence qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie.
«À l'abordage! À l'abordage!»
Ce combat, corps à corps, devint alors effroyable. Ni les décharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de haches et de piques, ne purent empêcher ces enragés, ivres de fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait intenable le pont de la _Syphanta_, bien qu'elle aussi leur répondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret se vit assailli de tous côtés. Ses bastingages, bien qu'ils fussent plus élevés que ceux des bricks, furent emportés d'assaut. Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les filets de casse-tête, se laissaient affaler sur le pont. Qu'importait que quelques-uns fussent tués avant de l'atteindre! Leur nombre était tel qu'il n'y paraissait pas.
L'équipage de la corvette, réduit maintenant à moins de deux cents hommes valides, avait à se battre contre plus de six cents.
En effet, les deux bricks servaient incessamment de passage à de nouveaux assaillants, amenés par les embarcations de la flottille. C'était une masse à laquelle il était presque impossible de résister. Le sang ne tarda pas à couler à flots sur le pont de la _Syphanta_. Les blessés, dans les convulsions de l'agonie, se redressaient encore pour donner un dernier coup de pistolet ou de poignard. Tout était confusion au milieu de la fumée. Mais le pavillon corfiote ne s'abaisserait pas tant qu'il resterait un homme pour le défendre!
Au plus fort de cette horrible mêlée, Xaris se battait comme un lion. Il n'avait pas quitté la dunette. Vingt fois, sa hache, retenue par l'estrope à son vigoureux poignet, en s'abattant sur la tête d'un pirate, sauva de la mort Henry d'Albaret.
Celui-ci, cependant, au milieu de ce trouble, ne pouvant rien contre le nombre, restait toujours maître de lui. À quoi songeait- il? À se rendre? Non. Un officier français ne se rend pas à des pirates. Mais alors, que ferait-il? Imiterait-il cet héroïque Bisson, qui, dix mois auparavant, dans des conditions semblables, s'était fait sauter pour ne pas tomber entre les mains des Turcs? Anéantirait-il, avec la corvette, les deux bricks accrochés à ses flancs? Mais c'était envelopper dans la même destruction les blessés de la _Syphanta_, les prisonniers arrachés à Nicolas Starkos, ces femmes, ces enfants!... C'était Hadjine sacrifiée!... Et ceux qu'épargnerait l'explosion, si Sacratif leur laissait la vie, comment échapperaient-ils, cette fois, aux horreurs de l'esclavage?
«Prenez garde, mon commandant!» s'écria Xaris, qui venait de se jeter au devant lui.
Une seconde de plus, Henry d'Albaret était frappé à mort. Mais Xaris saisit de ses deux mains le pirat qui allait le frapper, et il le précipita dans la mer. Trois fois, d'autres voulurent arriver jusqu'à Henry d'Albaret; trois fois, Xaris les étendit à ses pieds.
Cependant, le pont de la corvette était alors entièrement envahi par la masse des assaillants. À peine, quelques détonations se faisaient-elles entendre. On se battait surtout à l'arme blanche, et les cris dominaient les fracas de la poudre.
Les pirates, déjà maîtres du gaillard d'avant, avaient fini par emporter tout l'espace jusqu'au pied du grand mât. Peu à peu, ils repoussaient l'équipage vers la dunette. Ils étaient dix contre un -- au moins. Comment la résistance eût-elle été possible? Le commandant d'Albaret, s'il eût alors voulu faire sauter sa corvette, n'aurait pas même pu mettre son projet à exécution. Les assaillants occupaient l'entrée des écoutilles et des panneaux qui donnaient accès à l'intérieur. Ils s'étaient répandus dans la batterie et dans l'entrepont, où la lutte continuait avec le même acharnement. Arriver à la soute aux poudres, il n'y fallait plus songer.
D'ailleurs, partout les pirates l'emportaient par leur nombre. Une barrière, faite des corps de leurs camarades blessés ou morts, les séparait seulement de l'arrière de la _Syphanta. _Les premiers rangs, poussés par les derniers, franchirent cette barrière, après l'avoir rendue plus haute encore, en y entassant d'autres cadavres. Puis, foulant ces corps, les pieds dans le sang, ils se précipitèrent à l'assaut de la dunette.
Là s'étaient rassemblés une cinquantaine d'hommes, et cinq ou six officiers avec le capitaine Todros. Ils entouraient leur commandant, décidés à résister jusqu'à la mort.
Sur cet étroit espace, la lutte fut désespérée. Le pavillon, tombé de la corne de brigantine avec le mât d'artimon, avait été rehissé au bâton de poupe. C'était le dernier poste que l'honneur commandait au dernier homme de défendre.
Mais, si résolue qu'elle fût, que pouvait cette petite troupe contre les cinq ou six cents pirates qui occupaient alors le gaillard d'avant, le pont, les hunes, d'où pleuvait une grêle de grenades? Les équipages de la flottille venaient toujours en aide aux premiers assaillants. C'était autant de bandits que le combat n'avait point affaiblis encore, lorsque chaque minute diminuait le nombre des défenseurs de la dunette. Cette dunette, cependant, c'était comme une forteresse. Il fallut lui donner plusieurs fois l'assaut.
On ne saurait dire ce qui fut versé de sang pour la prendre. Elle fut prise, enfin! Les hommes de la _Syphanta_ durent reculer sous l'avalanche jusqu'au couronnement. Là, ils se groupèrent autour du pavillon, auquel ils firent un rempart de leurs corps. Henry d'Albaret, au milieu d'eux, le poignard d'une main, le pistolet de l'autre, porta et lâcha les derniers coups.
Non! Le commandant de la corvette ne se rendit pas! Il fut accablé par le nombre! Alors il voulut mourir... Ce fut en vain! Il semblait que pour ceux qui l'attaquaient, il y eût comme un ordre secret de le prendre vivant -- ordre dont l'exécution coûta la vie à vingt des plus acharnés, sous la hache de Xaris. Henry d'Albaret fut pris enfin avec ceux de ses officiers qui avaient survécu à ses côtés. Xaris et les autres matelots se virent réduits à l'impuissance. Le pavillon de la _Syphanta_ cessa de flotter à sa poupe! En même temps, des cris, des vociférations, des hurrahs, éclatèrent de toutes parts. C'étaient les vainqueurs qui hurlaient pour mieux acclamer leur chef:
«Sacratif!... Sacratif!»
Ce chef parut alors au-dessus des bastingages de la corvette. La masse des forbans s'écarta pour lui faire place. Il marcha lentement vers l'arrière, foulant, sans même y prendre garde, les cadavres de ses compagnons. Puis, après avoir monté l'escalier ensanglanté de la dunette, il s'avança vers Henry d'Albaret.
Le commandant de la _Syphanta_ put voir enfin celui que la tourbe des pirates venait de saluer de ce nom de Sacratif.
C'était Nicolas Starkos.
XV
Dénouement
Le combat entre la flottille et la corvette avait duré plus de deux heures et demie. Du côté des assaillants, il fallait compter au moins cent cinquante hommes tués ou blessés, et presque autant de l'équipage de la _Syphanta_, sur deux cent cinquante. Ces chiffres disent avec quel acharnement on s'était battu de part et d'autre. Mais le nombre avait fini par l'emporter sur le courage. La victoire n'avait pas été au bon droit. Henry d'Albaret, ses officiers, ses matelots, ses passagers, étaient maintenant aux mains de l'impitoyable Sacratif.
Sacratif ou Starkos, c'était bien le même homme, en effet. Jusqu'alors, personne n'avait su que, sous ce nom, se cachait un Grec, un enfant du Magne, un traître, gagné à la cause des oppresseurs. Oui! c'était Nicolas Starkos qui commandait cette flottille, dont les épouvantables excès avaient épouvanté ces mers! C'était lui qui joignait à cet infâme métier de pirate un commerce plus infâme encore! C'était lui qui vendait à des barbares, à des infidèles, ses compatriotes échappés à l'égorgement des Turcs! Lui, Sacratif! Et ce nom de guerre, ou plutôt ce nom de piraterie, c'était le nom du fils d'Andronika Starkos!
Sacratif -- il faut l'appeler ainsi maintenant -- Sacratif, depuis bien des années, avait établi le centre de ses opérations dans l'île de Scarpanto. Là, au fond des criques inconnues de la côte orientale, on eût trouvé les principales stations de sa flottille. Là, des compagnons, sans foi ni loi, qui lui obéissaient aveuglément, auxquels il pouvait tout demander en fait de violence et d'audace, formaient les équipages d'une vingtaine de bâtiments, dont le commandement lui appartenait sans conteste.
Après son départ de Corfou à bord de la _Karysta_, Sacratif avait directement fait voile pour Scarpanto. Son dessein était de reprendre ses campagnes dans l'Archipel, avec l'espoir de rencontrer la corvette, qu'il avait vue appareiller pour prendre la mer et dont il connaissait la destination. Cependant, tout en s'occupant de la _Syphanta_, il ne renonçait pas à retrouver Hadjine Elizundo et ses millions, pas plus qu'il ne renonçait à se venger d'Henry d'Albaret.
La flottille des pirates se mit donc à la recherche de la corvette; mais, bien que Sacratif eût entendu souvent parler d'elle et des représailles qu'elle avait infligées aux écumeurs du nord de l'Archipel, il ne parvint pas à tomber sur ses traces. Ce n'était point lui, comme on l'avait dit, qui commandait à ce combat de Lemnos, où le capitaine Stradena trouva la mort; mais c'était bien lui qui s'était enfui du port de Thasos sur la sacolève, à la faveur de la bataille que la corvette livrait en vue du port. Seulement, à cette époque, il ignorait encore que la _Syphanta_ fût passée sous le commandement d'Henry d'Albaret, et il ne l'apprit que lorsqu'il le vit sur le marché de Scarpanto.
Sacratif, en quittant Thasos, était venu relâcher à Syra, et il n'avait quitté cette île que quarante-huit heures avant l'arrivée de la corvette. On ne s'était pas trompé en pensant que la sacolève avait dû faire voile pour la Crète. Là, dans le port de Grabouse attendait le brick qui devait ramener Sacratif à Scarpanto pour y préparer une nouvelle campagne. La corvette l'aperçut peu après qu'il eut quitté Grabouse et lui donna la chasse, sans pouvoir le rejoindre, tant sa marche était supérieure.
Sacratif, lui, avait bien reconnu la _Syphanta. _Courir sur elle, tenter de l'enlever à l'abordage, satisfaire sa haine en la détruisant, telle avait été sa pensée tout d'abord. Mais, réflexion faite, il se dit que mieux valait se laisser poursuivre le long du littoral de la Crète, entraîner la corvette jusqu'aux parages de Scarpanto, puis disparaître dans un de ces refuges que lui seul connaissait.
C'est ce qui fut fait, et le chef des pirates s'occupait à mettre sa flottille en mesure d'attaquer la _Syphanta_, lorsque les circonstances précipitèrent le dénouement de ce drame.
On sait ce qui s'était passé, on sait pourquoi Sacratif était venu au marché d'Arkassa, on sait comment, après avoir retrouvé Hadjine Elizundo parmi les prisonniers du batistan, il se vit en face d'Henry d'Albaret, le commandant de la corvette.
Sacratif, croyant qu'Hadjine Elizundo était toujours la riche héritière du banquier corfiote, avait voulu à tout prix en devenir le maître... L'intervention d'Henry d'Albaret fit échouer sa tentative.
Plus décidé que jamais à s'emparer d'Hadjine Elizundo, à se venger de son rival, à détruire la corvette, Sacratif entraîna Skopélo et revint à la côte ouest de l'île. Qu'Henry d'Albaret eût la pensée de quitter immédiatement Scarpanto afin de rapatrier les prisonniers, cela ne pouvait faire doute. La flottille avait donc été réunie presque au complet, et, dès le lendemain, elle reprenait la mer. Les circonstances ayant favorisé sa marche, la _Syphanta_ était tombée en son pouvoir.
Lorsque Sacratif mit le pied sur le pont de la corvette, il était trois heures du soir. La brise commençait à fraîchir, ce qui permit aux autres navires de reprendre leur poste de manière à toujours conserver la _Syphanta_ sous le feu de leurs canons. Quant aux deux bricks, attachés à ses flancs, ils durent attendre que leur chef fût disposé à s'y embarquer.
Mais, en ce moment, il n'y songeait pas, et une centaine de pirates restèrent avec lui à bord de la corvette.
Sacratif n'avait pas encore adressé la parole au commandant d'Albaret. Il s'était contenté d'échanger quelques paroles avec Skopélo qui fit conduire les prisonniers, officiers et matelots, vers les écoutilles. Là, on les réunit à ceux de leurs compagnons qui avaient été pris dans la batterie et dans l'entrepont; puis, tous furent contraints de descendre au fond de la cale, dont les panneaux se refermèrent sur eux. Quel sort leur réservait-on? Sans doute, une mort horrible qui les anéantirait en détruisant la _Syphanta_!
Il ne restait plus alors sur la dunette qu'Henry d'Albaret et le capitaine Todros, désarmés, attachés, gardés à vue. Sacratif, entouré d'une douzaine de ses plus farouches pirates, fit un pas vers eux.
«Je ne savais pas, dit-il, que la _Syphanta_ fût commandée par Henry d'Albaret! Si je l'avais su, je n'aurais pas hésité à lui offrir le combat dans les mers de Crète, et il ne fût pas allé faire concurrence aux Pères de la Merci sur le marché de Scarpanto.
-- Si Nicolas Starkos nous eût attendus dans les mers de Crète, répondit le commandant d'Albaret, il serait déjà pendu à la vergue de misaine de la _Syphanta_!
-- Vraiment? reprit Sacratif. Une justice expéditive et sommaire...
-- Oui!... la justice qui convient à un chef de pirates!
-- Prenez garde, Henry d'Albaret, s'écria Sacratif, prenez garde! Votre vergue de misaine est encore au mât de la corvette, et je n'ai qu'à faire un signe...
-- Faites!
-- On ne pend pas un officier! s'écria le capitaine Todros, on le fusille! Cette mort infamante...
-- N'est-ce pas la seule que puisse donner un infâme!» répondit Henry d'Albaret.
Sur ce dernier mot, Sacratif fit un geste dont les pirates ne savaient que trop la signification. C'était un arrêt de mort.
Cinq ou six hommes se jetèrent sur Henry d'Albaret, tandis que les autres retenaient le capitaine Todros qui essayait de briser ses liens.
Le commandant de la _Syphanta_ fut entraîné vers l'avant, au milieu des plus abominables vociférations. Déjà un cartahu avait été envoyé de l'empointure de la vergue, et il ne s'en fallait plus que de quelques secondes que l'infâme exécution se fût accomplie sur la personne d'un officier français, lorsque Hadjine Elizundo parut sur le pont.
La jeune fille avait été amenée par ordre de Sacratif. Elle savait que le chef de ces pirates, c'était Nicolas Starkos. Mais ni son calme ni sa fierté ne devaient lui faire défaut.
Et d'abord, ses yeux cherchèrent Henry d'Albaret. Elle ignorait s'il avait survécu au milieu de son équipage décimé. Elle l'aperçut!... Il était vivant... vivant, au moment de subir le dernier supplice!
Hadjine Elizundo courut à lui en s'écriant:
«Henry!... Henry!...»
Les pirates allaient les séparer, lorsque Sacratif, qui se dirigeait vers l'avant de la corvette, s'arrêta à quelques pas d'Hadjine et d'Henry d'Albaret. Il les regarda tous deux avec une ironie cruelle.
«Voilà Hadjine Elizundo entre les mains de Nicolas Starkos! dit-il en se croisant les bras. J'ai donc en mon pouvoir l'héritière du riche banquier de Corfou!
-- L'héritière du banquier de Corfou, mais non l'héritage!» répondit froidement Hadjine. Cette distinction, Sacratif ne pouvait la comprendre. Aussi reprit-il en disant:
«J'aime à croire que la fiancée de Nicolas Starkos ne lui refusera pas sa main en le retrouvant sous le nom de Sacratif!
-- Moi! s'écria Hadjine.
-- Vous! répondit Sacratif avec plus d'ironie encore. Que vous soyez reconnaissante envers le généreux commandant de la _Syphanta_ de ce qu'il a fait en vous rachetant, c'est bien. Mais ce qu'il a fait, j'ai tenté de le faire! C'était pour vous, non pour ces prisonniers, dont je me soucie peu, oui! pour vous seule, que je sacrifiais toute ma fortune! Un instant de plus, belle Hadjine, et je devenais votre maître... ou plutôt votre esclave!»
En parlant ainsi, Sacratif fit un pas en avant. La jeune fille se pressa plus étroitement contre Henry d'Albaret.
«Misérable! s'écria-t-elle.
-- Eh oui! bien misérable, Hadjine, répondit Sacratif. Aussi, est- ce sur vos millions que je compte pour m'arracher à la misère!»
À ces mots, la jeune fille s'avança vers Sacratif:
«Nicolas Starkos, dit-elle d'une voix calme, Hadjine Elizundo n'a plus rien de la fortune que vous convoitiez! Cette fortune, elle l'a dépensée à réparer le mal que son père avait fait pour l'acquérir! Nicolas Starkos, Hadjine Elizundo est plus pauvre, maintenant, que le dernier de ces malheureux que la _Syphanta_ ramenait à leur pays!»
Cette révélation inattendue produisit un revirement chez Sacratif. Son attitude changea subitement. Dans ses yeux brilla un éclair de fureur. Oui! il comptait encore sur ces millions qu'Hadjine Elizundo eût sacrifiés pour sauver la vie d'Henry d'Albaret! Et de ces millions -- elle venait de le dire avec un accent de vérité qui ne pouvait laisser aucun doute -- il ne lui restait plus rien!
Sacratif regardait Hadjine, il regardait Henry d'Albaret. Skopélo l'observait, le connaissant assez pour savoir quel serait le dénouement de ce drame. D'ailleurs, les ordres relatifs à la destruction de la corvette lui avaient été déjà donnés, et il n'attendait qu'un signe pour les mettre à exécution. Sacratif se retourna vers lui.
«Va, Skopélo!» dit-il.
Skopélo, suivi de quelques-uns de ses compagnons, descendit l'escalier qui conduisait à la batterie, et se dirigea du côté de la soute aux poudres, située à l'arrière de la _Syphanta_.
En même temps, Sacratif ordonnait aux pirates de repasser à bord des bricks, encore attachés aux flancs de la corvette.
Henry d'Albaret avait compris. Ce n'était plus par sa mort seulement que Sacratif allait satisfaire sa vengeance. Des centaines de malheureux étaient condamnés à périr avec lui pour assouvir plus complètement la haine de ce monstre!
Déjà les deux bricks venaient de larguer leurs grappins d'abordage, et ils commencèrent à s'éloigner en éventant quelques voiles qu'aidaient leurs avirons de galère. De tous les pirates, il ne restait plus qu'une vingtaine à bord de la corvette. Leurs embarcations attendaient le long de la _Syphanta_ que Sacratif leur ordonnât d'y descendre avec lui.
En ce moment, Skopélo et ses hommes reparurent sur le pont.
«Embarque! dit Skopélo.
-- Embarque! s'écria Sacratif d'une voix terrible. Dans quelques minutes, il ne restera plus rien de ce navire maudit! Ah! tu ne voulais pas d'une mort infamante, Henry d'Albaret! Soit! L'explosion n'épargnera ni les prisonniers, ni l'équipage, ni les officiers de la _Syphanta! _Remercie-moi de te donner une telle mort en si bonne compagnie!
-- Oui, remercie-le, Henry, dit Hadjine, remercie-le! Au moins, nous mourrons ensemble!
-- Toi, mourir, Hadjine! répondit Sacratif. Non! Tu vivras et tu seras mon esclave... mon esclave!... entends-tu!
-- L'infâme!» s'écria Henry d'Albaret.
La jeune fille s'était plus étroitement attachée à lui. Elle au pouvoir de cet homme!
«Saisissez-la! ordonna Sacratif.
-- Et embarque! ajouta Skopélo. Il n'est que temps!»
Deux pirates s'étaient jetés sur Hadjine. Ils l'entraînèrent vers la coupée de la corvette.
«Et maintenant, s'écria Sacratif, que tous périssent avec la _Syphanta_, tous...
-- Oui!... tous... et ta mère avec eux!»