Chapter 13
Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français. L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi.
Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix.
«Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient ici les prisonniers par milliers et non par centaines!
-- Oui!... comme cela s'est fait après les massacres de Scio! répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer!
-- Sans doute, reprit un troisième agent, qui paraissait avoir un grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut transporter peu à des conditions plus avantageuses, car les prélèvements sont toujours les mêmes, quoique les frais soient plus considérables!
-- Oui!... en Barbarie surtout!... Douze pour cent du produit total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur!
-- Sans compter un pour cent pour l'entretien du môle et des batteries des côtes!
-- Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des marabouts!
-- En vérité, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que pour les courtiers!»
Ces propos s'échangeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient pas même conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les mêmes plaintes sur les mêmes questions de droits! Et ils auraient sans doute continué à se répandre en récriminations, si la cloche n'y eût mis fin, en annonçant l'ouverture du marché.
Il va sans dire que le cadi présidait à cette vente. Son devoir de représentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son intérêt personnel. Il était là, trônant sur une sorte d'estrade, abrité sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge, à demi couché sur de larges coussins avec une nonchalance tout ottomane.
Près de lui, le crieur public se disposait à faire son office. Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur eût là l'occasion de s'époumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers prenaient leur temps pour surenchérir. S'il devait y avoir quelque lutte un peu vive pour l'adjudication définitive, ce ne serait vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la séance.
La première enchère fut mise à mille livres turques par un des courtiers de Smyrne.
«À mille livres turques!» répéta le crieur.
Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de sommeiller, en attendant une surenchère.
Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient, s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup de canon de fermeture.
Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces dispositions et donner un élan inattendu aux enchères.
Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan.
Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter.
«Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne!
-- Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions au diable!»
C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa. Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en achetant des prisonniers pour le compte des traitants de l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si redoutables concurrents.
Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison de tête.
Mais, si observateur que fût le second de la _Karysta_, il n'avait pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos venait de provoquer chez l'une des prisonnières.
C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri allait, sans doute, s'échapper de sa bouche... Elle eut assez d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur, enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas Starkos.
Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient de regarder le capitaine de la _Karysta_. Celui-ci ne semblait même pas faire attention à eux. Venait-il donc pour leur disputer ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, étant donné les rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des États barbaresques.
On ne fut pas longtemps sans être fixé à cet égard. En ce moment, le crieur s'était relevé pour répéter à voix haute le montant de la dernière enchère:
«À deux mille livres!
-- Deux mille cinq cents, dit Skopélo, qui se faisait, en ces occasions, le porte-parole de son capitaine.
-- Deux mille cinq cents livres!» annonça le crieur.
Et les conversations particulières reprirent dans les divers groupes, qui s'observaient non sans défiance. Un quart d'heure s'écoula. Aucune autre surenchère n'avait été mise après Skopélo. Nicolas Starkos, indifférent et hautain, se promenait autour du batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement, l'adjudication ne fût faite à son profit, même sans grand débat.
Cependant, le courtier de Smyrne, après avoir préalablement consulté deux ou trois de ses collègues, lança une nouvelle enchère de deux mille sept cents livres.
«Deux mille sept cents livres, répéta le crieur.
-- Trois mille!»
C'était Nicolas Starkos qui avait parlé, cette fois. Que s'était- il donc passé? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la lutte? D'où venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une violente émotion qui surprit Skopélo lui-même? On va le savoir. Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, après avoir franchi la barrière du batistan, se promenait au milieu des groupes de captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'était plus étroitement encore cachée sous son manteau. Il n'avait donc pas pu la voir. Mais, soudain, son attention venait d'être attirée par deux prisonniers qui formaient un groupe à part. Il s'était arrêté, comme si ses pieds eussent été cloués au sol. Là, près d'un homme de haute stature, une jeune fille, épuisée de fatigue, gisait à terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa brusquement. Aussitôt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, dès qu'elle aperçut le capitaine de la _Karysta_, elle se rejeta en arrière.
«Hadjine!» s'écria Nicolas Starkos.
C'était Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses bras, comme pour la défendre.
«Elle!» répéta Nicolas Starkos.
Hadjine s'était dégagée de l'étreinte de Xaris et regardait en face l'ancien client de son père.
Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à savoir comment il pouvait se faire que l'héritière du banquier Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d'Arkassa, jeta d'une voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres.
«Trois mille livres!» avait répété le crieur.
Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et l'adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur.
Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la _Karysta_, faute de concurrents, allait rester maître du terrain, lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de soutenir la lutte.
«Trois mille cinq cents livres! cria-t-il.
-- Quatre mille!» répondit aussitôt Nicolas Starkos.
Skopélo, qui n'avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire. Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur. Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues, venait d'abandonner la partie. Qu'elle fût définitivement gagnée par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de doute.
Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'après l'avoir tué!
En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur:
«Cinq mille livres!»
Nicolas Starkos se retourna.
Un groupe de marins venait d'arriver à l'entrée du batistan. Devant eux se tenait un officier.
«Henry d'Albaret! s'écria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret... ici... à Scarpanto!»
C'était le hasard seul qui venait d'amener le commandant de la _Syphanta_ sur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour- là -- c'est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à Scarpanto -- il y eût une vente d'esclaves dans la capitale de l'île. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperçu la sacolève au mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas Starkos à Arkassa que celui-ci l'était de l'y voir.
De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût commandée par Henry d'Albaret, bien qu'il sût qu'elle avait relâché à Arkassa.
Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparèrent de ces deux ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre.
Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir Hadjine et Xaris -- Hadjine qui allait retomber au pouvoir de Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu, elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent empêchée.
D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille. Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa, et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il n'espérait plus revoir!
En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter contre son rival, et son rival préféré!
«Six mille livres! cria-t-il.
-- Sept mille!» répondit le commandant de la _Syphanta_, sans même se retourner vers Nicolas Starkos.
Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité ottomane.
Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire, qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme elle avait perdu sa liberté -- ce qui était possible, d'ailleurs!
Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles. C'était le capitaine de la _Karysta_, maintenant, qui jetait lui- même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son rival.
Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant de la _Syphanta. _On ignorait même ce qu'était venue faire cette corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que tout portait à croire que la _Syphanta_ servait à ce genre de commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours l'esclavage.
En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être absolument décidée.
À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos avait répondu par ces mots:
«Huit mille livres!
-- Neuf mille!» dit Henry d'Albaret.
Nouveau silence. Le commandant de la _Syphanta_, toujours maître de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait rageusement, sans que Skopélo osât l'aborder. Aucune considération, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie des enchères.
«Dix mille livres! cria Nicolas Starkos.
-- Onze mille! répondit Henry d'Albaret.
-- Douze mille!» répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette fois.
Le commandant d'Albaret n'avait point immédiatement répondu. Non qu'il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se précipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrêter dans son oeuvre de folie -- ce qui, pour un moment, détourna l'attention du capitaine de la _Karysta_.
En même temps, la vieille prisonnière, qui s'était si obstinément cachée jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos...
À ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que la détonation ne fût arrivée jusqu'au batistan, une nouvelle enchère avait été jetée d'une voix retentissante:
«Treize mille livres!»
Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo avec une violence qui le fit rouler sur le sol... Maintenant il était trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de surenchérir! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour jamais, sans doute!
«Viens!» dit-il d'une voix sourde à Skopélo.
Et on eût pu l'entendre murmurer ces mots:
«Ce sera plus sûr et ce sera moins cher!»
Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intérieur de l'île.
Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d'Henry d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur:
«Hadjine!... Hadjine!... Toute ma fortune, je l'aurais sacrifiée pour vous racheter...
-- Comme j'ai sacrifié la mienne pour racheter l'honneur de mon nom! répondit la jeune fille. Oui, Henry!... Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!»
XIII
À bord de la «Syphanta»
Le lendemain, 3 septembre, la _Syphanta_, après avoir appareillé vers dix heures du matin, serrait le vent sous petite voilure pour sortir des passes du port de Scarpanto.
Les captifs, rachetés par Henry d'Albaret, s'étaient casés, les uns dans l'entrepont, les autres dans la batterie. Bien que la traversée de l'Archipel ne dût exiger que quelques jours, officiers et matelots avaient voulu que ces pauvres gens fussent installés aussi bien que possible.
Dès la veille, le commandant d'Albaret s'était mis en mesure de pouvoir reprendre la mer. Pour le règlement des treize mille livres, il avait donné des garanties dont le cadi s'était montré satisfait. L'embarquement des prisonniers s'était donc opéré sans difficultés, et, avant trois jours, ces malheureux, condamnés aux tortures des bagnes barbaresques, seraient débarqués en quelque port de la Grèce septentrionale, là où ils n'auraient plus rien à craindre pour leur liberté.
Mais cette délivrance, c'était bien à celui qui venait de les arracher aux mains de Nicolas Starkos qu'ils la devaient tout entière! Aussi, leur reconnaissance se manifesta-t-elle par un acte touchant, dès qu'ils eurent pris pied sur le pont de la corvette.
Parmi eux se trouvait un «pappa», un vieux prêtre de Léondari. Suivi de ses compagnons d'infortune, il s'avança vers la dunette, sur laquelle Hadjine Elizundo et Henry d'Albaret se tenaient avec quelques-uns des officiers. Puis, tous s'agenouillèrent, le vieillard à leur tête, et celui-ci, tendant ses mains vers le commandant:
«Henry d'Albaret, dit-il, soyez béni de tous ceux que vous avez rendus à la liberté!
-- Mes amis, je n'ai fait que mon devoir! répondit le commandant de la _Syphanta_, profondément ému.
-- Oui!... béni de tous... de tous... et de moi, Henry!» ajouta Hadjine en se courbant à son tour.
Henry d'Albaret l'avait vivement relevée, et alors les cris de vive Henry d'Albaret! vive Hadjine Elizundo! éclatèrent depuis la dunette jusqu'au gaillard d'avant, depuis les profondeurs de la batterie jusqu'aux basses vergues, sur lesquelles une cinquantaine de matelots s'étaient groupés, en poussant de vigoureux hurrahs.
Une seule prisonnière -- celle qui se cachait la veille dans le batistan -- n'avait point pris part à cette manifestation. En s'embarquant, toute sa préoccupation avait été de passer inaperçue au milieu des captifs. Elle y avait réussi, et personne même ne remarqua plus sa présence à bord, dès qu'elle se fut blottie dans le coin le plus obscur de l'entrepont. Évidemment, elle espérait pouvoir débarquer sans avoir été vue. Mais pourquoi prenait-elle tant de précautions? Était-elle donc connue de quelque officier ou matelot de la corvette? En tout cas, il fallait qu'elle eût de graves raisons pour vouloir garder cet incognito pendant les trois ou quatre jours que devait durer la traversée de l'Archipel.
Cependant, si Henry d'Albaret méritait la reconnaissance des passagers de la corvette, que méritait donc Hadjine pour ce qu'elle avait fait depuis son départ de Corfou?
«Henry, avait-elle dit la veille, Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!»
Pauvre, elle l'était en effet! Digne du jeune officier?... On va pouvoir en juger.
Et si Henry d'Albaret aimait Hadjine, lorsque de si graves événements les avaient séparés l'un de l'autre, combien cet amour dut grandir encore, quand il connut ce qu'avait été toute la vie de la jeune fille pendant cette longue année de séparation!
Cette fortune que lui avait laissée son père, dès qu'elle sut d'où elle provenait, Hadjine Elizundo prit la résolution de la consacrer entièrement au rachat de ces prisonniers, dont le trafic en constituait la plus grande part. De ces vingt millions, odieusement acquis, elle ne voulut rien garder. Ce projet, elle ne le fit connaître qu'à Xaris. Xaris l'approuva, et toutes les valeurs de la maison de banque furent rapidement réalisées.
Henry d'Albaret reçut la lettre par laquelle la jeune fille lui demandait pardon et lui disait adieu. Puis, en compagnie de son brave et dévoué Xaris, Hadjine quitta secrètement Corfou pour se rendre dans le Péloponnèse.
À cette époque, les soldats d'Ibrahim faisaient encore une guerre féroce aux populations du centre de la Morée, tant éprouvées déjà et depuis si longtemps. Les malheureux qu'on ne massacrait pas étaient envoyés dans les principaux ports de la Messénie, à Patras ou à Navarin. De là, des navires, les uns frétés par le gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de l'Archipel, les transportaient par milliers soit à Scarpanto, soit à Smyrne, où les marchés d'esclaves se tenaient en permanence.
Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, Hadjine Elizundo et Xaris, ne reculant jamais devant aucun prix, parvinrent à racheter plusieurs centaines de prisonniers, de ceux qui n'avaient pas encore quitté la côte messénienne. Puis, ils employèrent tous leurs soins à les mettre en sûreté, les uns dans les îles Ioniennes, les autres dans les portions libres de la Grèce du Nord.
Cela fait, tous deux se rendirent en Asie Mineure, à Smyrne, où le commerce des esclaves se faisait sur une échelle considérable. Là, par convois nombreux, arrivaient des quantités de ces prisonniers grecs, dont Hadjine Elizundo voulait surtout obtenir la délivrance. Telles furent alors ses offres -- si supérieures à celles des courtiers de la Barbarie ou du littoral asiatique -- que les autorités ottomanes trouvèrent grand profit à traiter et traitèrent avec elle. Que sa généreuse passion fût exploitée par ces agents on le croira sans peine; mais, là, plusieurs milliers de captifs lui durent d'échapper aux bagnes des beys africains.
Cependant, il y avait plus à faire encore, et c'est à ce moment que la pensée vint à Hadjine de marcher par deux voies différentes au but qu'elle voulait atteindre.
En effet, il ne suffisait pas de racheter les captifs mis en vente sur les marchés publics, ou d'aller délivrer à prix d'or les esclaves au milieu de leurs bagnes. Il fallait aussi anéantir ces pirates qui capturaient les navires dans tous les parages de l'Archipel.
Or, Hadjine Elizundo se trouvait à Smyrne, quand elle apprit ce qu'était devenue la _Syphanta_, après les premiers mois de sa croisière. Elle n'ignorait pas que c'était au compte d'armateurs corfiotes qu'avait été armée cette corvette et pour quelle destination. Elle savait que le début de la campagne avait été heureux; mais, à cette époque, la nouvelle arriva que la _Syphanta_ venait de perdre son commandant, plusieurs officiers et une partie de son équipage dans un combat contre une flottille de pirates, commandée, disait-on, par Sacratif en personne.
Hadjine Elizundo se mit aussitôt en rapport avec l'agent qui représentait, à Corfou, les intérêts des armateurs de la _Syphanta_. Elle leur en fit offrir un tel prix que ceux-ci se décidèrent à la vendre. La corvette fut donc achetée sous le nom d'un banquier de Raguse, mais elle appartenait bien à l'héritière d'Elizondo, qui ne faisait qu'imiter les Bobolina, les Modena, les Zacharias et autres vaillantes patriotes, dont les navires, armés à leurs frais au début de la guerre de l'Indépendance, firent tant de mal aux escadres de la marine ottomane.