L'archipel en feu

Chapter 12

Chapter 123,761 wordsPublic domain

Pendant six jours, le commandant d'Albaret ne cessa d'observer toute cette côte occidentale de l'île, comprise entre Grabouse et Kisamo. Plusieurs navires sortirent du port, felouques ou chébecs de commerce. La _Syphanta_ en «raisonna» quelques-uns, et n'eut point lieu de suspecter leurs réponses. Sur les questions qui leur furent faites au sujet des pirates auxquels Grabouse pouvait avoir donné refuge, ils se montrèrent d'ailleurs extrêmement réservés. On sentait qu'ils craignaient de se compromettre. Henry d'Albaret ne put même savoir, au juste, si la sacolève _Karysta_ se trouvait en ce moment dans le port.

La corvette agrandit alors son champ d'observation. Elle visita les parages compris entre Grabouse et le cap Crio. Puis, le 22, sous une jolie brise qui fraîchissait avec le jour et mollissait avec la nuit, elle doubla ce cap et commença à prolonger d'aussi près que possible le littoral de la mer Lybienne, moins tourmenté, moins découpé, moins hérissé de promontoires et de pointes que celui de la mer de Crète, sur la côte opposée. Vers l'horizon du nord se déroulait la chaîne des montagnes d'Asprovouna, que dominait à l'est ce poétique mont Ida, dont les neiges résistent éternellement au soleil de l'Archipel.

Plusieurs fois, sans relâcher dans aucun de ces petits ports de la côte, la corvette stationna à un demi-mille de Rouméli, d'Anopoli, de Sphakia; mais les vigies du bord ne purent signaler un seul bâtiment de pirates sur les parages de l'île.

Le 27 août, la _Syphanta_, après avoir suivi les contours de la grande baie de Messara, doublait le cap Matala, la pointe la plus méridionale de la Crète, dont la largeur, en cet endroit, ne mesure pas plus de dix à onze lieues. Il ne semblait pas que cette exploration dût amener le moindre résultat utile à la croisière. Peu de navires, en effet, cherchent à traverser la mer Lybienne par cette latitude. Ils prennent, ou plus au nord, à travers l'Archipel, ou plus au sud, en se rapprochant des côtes d'Égypte. On ne voyait guère, alors, que des embarcations de pêche, mouillées près des roches, et, de temps à autre, quelques-unes de ces longues barques, chargées de limaçons de mer, sorte de mollusques assez recherchés dont il s'expédie d'énormes cargaisons dans toutes les îles.

Or, si la corvette n'avait rien rencontré sur cette partie du littoral que termine le cap Matala, là où les nombreux îlots peuvent cacher tant de petits bâtiments, il n'était pas probable qu'elle fût plus favorisée sur la seconde moitié de la côte méridionale. Henry d'Albaret allait donc se décider à faire directement route pour Scarpanto, quitte à s'y trouver un peu plus tôt que ne le marquait la mystérieuse lettre, lorsque ses projets furent modifiés dans la soirée du 29 août.

Il était six heures. Le commandant, le second, quelques officiers, étaient réunis sur la dunette, observant le cap Matala. En ce moment, la voix de l'un des gabiers, en vigie sur les barres du petit perroquet, se fit entendre:

«Navire par bâbord devant!»

Les longues-vues furent aussitôt dirigées vers le point indiqué, à quelques milles sur l'avant de la corvette.

«En effet, dit le commandant d'Albaret, voilà un bâtiment qui navigue sous la terre...

-- Et qui doit bien la connaître puisqu'il la range de si près! ajouta le capitaine Todros.

-- A-t-il hissé son pavillon?

-- Non, mon commandant, répondit un des officiers.

-- Demandez aux vigies s'il est possible de savoir quelle est la nationalité de ce navire!»

Ces ordres furent exécutés. Quelques instants plus tard, réponse était donnée qu'aucun pavillon ne battait à la corne de ce bâtiment, ni même en tête de sa mâture.

Cependant, il faisait assez jour encore pour que l'on pût, à défaut de sa nationalité, estimer au moins quelle était sa force.

C'était un brick, dont le grand mât s'inclinait sensiblement sur l'arrière. Extrêmement long, très fin de formes, démesurément mâté, avec une large croisure, il pouvait, autant qu'on pouvait s'en rendre compte à cette distance, jauger de sept à huit cents tonneaux et devait avoir une marche exceptionnelle sous toutes les allures. Mais était-il armé en guerre? Avait-il ou non de l'artillerie sur son pont? Ses pavois étaient-ils percés de sabords dont les mantelets eussent été baissés? C'est ce que les meilleures longues-vues du bord ne purent reconnaître.

En effet, une distance de quatre milles, au moins, séparait alors le brick de la corvette. En outre, avec le soleil qui venait de disparaître derrière les hauteurs des Asprovouna, le soir commençait à se faire, et l'obscurité, au pied de la terre, était déjà profonde.

«Singulier bâtiment! dit le capitaine Todros.

-- On dirait qu'il cherche à passer entre l'île Platana et la côte! ajouta un des officiers.

-- Oui! comme un navire qui regretterait d'avoir été vu, répondit le second, et qui voudrait se cacher!»

Henry d'Albaret ne répondit pas; mais, évidemment, il partageait l'opinion de ses officiers. La manoeuvre du brick, en ce moment, ne laissait pas de lui paraître suspecte.

«Capitaine Todros, dit-il enfin, il importe de ne pas perdre la piste de ce navire pendant la nuit. Nous allons manoeuvrer de manière à rester dans ses eaux jusqu'au jour.

Mais, comme il ne faut pas qu'il nous voie, vous ferez éteindre tous les feux à bord.»

Le second donna des ordres en conséquence. On continua d'observer le brick, tant qu'il fut visible sous la haute terre qui l'abritait. Lorsque la nuit fut faite, il disparut complètement, et aucun feu ne permit de déterminer sa position.

Le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, Henry d'Albaret était à l'avant de la _Syphanta_, attendant que les brumes se fussent dégagées de la surface de la mer.

Vers sept heures, le brouillard se dissipa, et toutes les lunettes se dirigèrent vers l'est.

Le brick était toujours le long de terre, à la hauteur du cap Alikaporitha, à six milles environ en avant de la corvette. Il avait donc sensiblement gagné sur elle pendant la nuit, et cela, sans qu'il eût rien ajouté à sa voilure de la veille, misaine, grand et petit hunier, petit perroquet, ayant laissé sa grand'voile et sa brigantine sur leurs cargues.

«Ce n'est point l'allure d'un bâtiment qui chercherait à fuir, fit observer le second.

-- Peu importe! répondit le commandant. Tâchons de le voir de plus près! Capitaine Todros, faites porter sur ce brick.»

Les voiles hautes furent aussitôt larguées au sifflet du maître d'équipage, et la vitesse de la corvette s'accrut notablement.

Mais, sans doute, le brick tenait à garder sa distance, car il largua sa brigantine et son grand perroquet -- rien de plus. S'il ne voulait pas se laisser approcher par la _Syphanta_, très probablement aussi, il ne voulait pas la laisser en arrière.

Toutefois, il se tint sous la côte, en la serrant d'aussi près que possible.

Vers dix heures du matin, soit qu'elle eût été plus favorisée par le vent, soit que le navire inconnu eût consenti à lui laisser prendre un peu d'avance, la corvette avait gagné quatre milles sur lui.

On put l'observer alors dans de meilleures conditions. Il était armé d'une vingtaine de caronades et devait avoir un entrepont, bien qu'il fût très ras sur l'eau.

«Hissez le pavillon», dit Henry d'Albaret.

Le pavillon fut hissé à la corne de brigantine, et il fut appuyé d'un coup de canon. Cela signifiait que la corvette voulait connaître la nationalité du navire en vue. Mais, à ce signal, il ne fut fait aucune réponse. Le brick ne modifia ni sa direction ni sa vitesse, et s'éleva d'un quart afin de doubler la baie de Kératon.

«Pas poli, ce gaillard-là! dirent les matelots.

-- Mais prudent, peut-être! répondit un vieux gabier de misaine. Avec son grand mât incliné, il vous a un air de porter son chapeau sur l'oreille et de ne pas vouloir l'user à saluer les gens!»

Un second coup de canon partit du sabord de chasse de la corvette -- inutilement. Le brick ne mit point en panne, et il continua tranquillement sa route, sans plus se préoccuper des injonctions de la corvette que si elle eût été par le fond.

Ce fut alors une véritable lutte de vitesse qui s'établit entre les deux bâtiments. Toute la voilure avait été mise dessus à bord de la _Syphanta_, bonnettes, ailes de pigeons, contre-cacatois, tout, jusqu'à la voile de civadière. Mais, de son côté, le brick força de toile et maintint imperturbablement sa distance.

«Il a donc une mécanique du diable dans le ventre!» s'écria le vieux gabier.

La vérité est que l'on commençait à enrager à bord de la corvette, non seulement l'équipage, mais aussi les officiers, et plus qu'eux tous, l'impatient Todros. Vrai Dieu! il eût donné sa part de prises pour pouvoir amariner ce brick, quelle que fût sa nationalité!

La _Syphanta_ était armée, à l'avant, d'une pièce à très longue portée, qui pouvait envoyer un boulet plein de trente livres à une distance de près de deux milles.

Le commandant d'Albaret -- calme, au moins en apparence -- donna ordre de tirer.

Le coup partit, mais le boulet, après avoir ricoché, alla tomber à une vingtaine de brasses du brick.

Celui-ci, pour toute réponse, se contenta de gréer ses bonnettes hautes, et il eut bientôt accru la distance qui le séparait de la corvette.

Fallait-il donc renoncer à l'atteindre, aussi bien en forçant de toile qu'en lui envoyant des projectiles? C'était humiliant pour une aussi bonne marcheuse que la _Syphanta_!

La nuit se fit sur les entrefaites. La corvette se trouvait alors à peu près à la hauteur du cap Péristéra. La brise vint à fraîchir, assez sensiblement même pour qu'il fût nécessaire de rentrer les bonnettes et d'établir une voilure de nuit plus convenable.

La pensée du commandant était bien que, le jour venu, il n'apercevrait plus rien de ce navire, pas même l'extrémité de ses mâts que lui masquerait soit l'horizon dans l'est, soit un retour de la côte.

Il se trompait.

Au soleil levant, le brick était toujours là, sous la même allure, ayant conservé sa distance. On eût dit qu'il réglait sa vitesse sur celle de la corvette.

«Il nous aurait à la remorque, disait-on sur le gaillard d'avant, que ce serait tout comme!»

Rien de plus vrai.

En ce moment, le brick, après avoir donné dans le canal Kouphonisi entre l'île de ce nom et la terre, contournait la pointe de Kakialithi, afin de remonter la partie orientale de la Crète.

Allait-il donc se réfugier dans quelque port, ou disparaître au fond de l'un de ces étroits canaux du littoral?

Il n'en fut rien.

À sept heures du matin, le brick laissait porter franchement dans le nord-est et se lançait vers la pleine mer.

«Est-ce qu'il se dirigerait sur Scarpanto?» se demanda Henry d'Albaret, non sans étonnement.

Et, sous une brise qui fraîchissait de plus en plus, au risque d'envoyer en bas une partie de sa mâture, il continua cette interminable poursuite, que l'intérêt de sa mission, non moins que l'honneur de son bâtiment, lui commandait de ne point abandonner.

Là, dans cette partie de l'Archipel, largement ouverte à tous les points du compas, au milieu de cette vaste mer que ne couvraient plus les hauteurs de la Crète, la _Syphanta_ parut reprendre d'abord quelque avantage sur le brick. Vers une heure de l'après- midi, la distance d'un navire à l'autre était réduite à moins de trois milles. Quelques boulets furent encore envoyés; mais ils ne purent atteindre leur but et ne provoquèrent aucune modification dans la marche du brick.

Déjà les cimes de Scarpanto apparaissaient à l'horizon, en arrière de la petite île de Caso, qui pend à la pointe de l'île, comme la Sicile pend à la pointe de l'Italie.

Le commandant d'Albaret, ses officiers, son équipage, purent alors espérer qu'ils finiraient par faire connaissance avec ce mystérieux navire, assez impoli pour ne répondre ni aux signaux ni aux projectiles.

Mais vers cinq heures du soir, la brise ayant molli, le brick retrouva toute son avance.

«Ah! le gueux!... Le diable est pour lui!... Il va nous échapper!» s'écria le capitaine Todros.

Et, alors, tout ce que peut faire un marin expérimenté dans le but d'augmenter la vitesse de son navire, voiles arrosées pour en resserrer le tissu, hamacs suspendus, dont le branle peut imprimer un balancement favorable à la marche, tout fut mis en oeuvre -- non sans quelque succès. Vers sept heures, en effet, un peu après le coucher du soleil, deux milles au plus séparaient les deux bâtiments.

Mais la nuit vient vite sous cette latitude. Le crépuscule y est de courte durée. Il aurait fallu accroître encore la vitesse de la corvette pour atteindre le brick avant la nuit.

En ce moment, il passait entre les îlots de Caso-Poulo et l'île de Casos. Puis, au tournant de cette dernière, dans le fond de l'étroite passe qui la sépare de Scarpanto, on cessa de l'apercevoir.

Une demi-heure après lui, la _Syphanta_ arrivait au même endroit, serrant toujours la terre pour se maintenir au vent. Il faisait encore assez jour pour qu'il fût possible de distinguer un navire de cette grandeur dans un rayon de plusieurs milles.

Le brick avait disparu.

XII

Une enchère à Scarpanto

Si la Crète, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs, qui ne craignirent pas de monter à l'assaut de l'Olympe. Or, à cette époque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent fait leur quartier général de cette île, où naquirent les quatre fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre.

Et, en vérité, Scarpanto ne se prêtait que trop bien aux manoeuvres qu'exigeaient le métier de pirate dans l'Archipel. Elle est située, presque isolément, à l'extrémité sud-est de ces mers, à plus de quarante milles de l'île de Rhodes. Ses hauts sommets la signalent de loin. Sur les vingt lieues de son périmètre, elle se découpe, s'échancre, se creuse en indentations multiples que protègent une infinité d'écueils. Si elle a donné son nom aux eaux qui la baignent, c'est qu'elle était déjà redoutée des anciens autant qu'elle est redoutable aux modernes. À moins d'être pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il était et il est encore très dangereux de s'y aventurer.

Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette île qui forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de sa côte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris. Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo Nato, étaient très fréquentés autrefois par les caboteurs du Levant, avant que Rhodes leur eût enlevé leur importance commerciale. Maintenant, c'est à peine si quelques rares navires ont intérêt à y relâcher.

Scarpanto est une île grecque, ou, du moins, elle est habitée par une population grecque, mais elle appartient à l'Empire ottoman. Après la constitution définitive du royaume de Grèce, elle devait même rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel habitait alors une sorte de maison fortifiée, située au-dessus du bourg moderne d'Arkassa.

À cette époque, on eût rencontré dans cette île un grand nombre de Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant point pris part à la guerre de l'Indépendance, ne faisait pas mauvais accueil. Devenue même le centre d'opérations commerciales des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le même empressement les navires ottomans et les bâtiments pirates, qui venaient lui verser leurs cargaisons de prisonniers. Là, les courtiers de l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des côtes barbaresques, se pressaient autour d'un important marché, sur lequel se débitait cette marchandise humaine. Là s'ouvraient les enchères, là s'établissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'était point sans s'intéresser à ces opérations qu'il présidait en personne, car les courtiers auraient cru manquer à leur devoir en ne lui abandonnant pas un tant pour cent de la vente.

Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent, venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situé sur la côte occidentale de l'île. S'ils ne suffisaient pas, un exprès était envoyé à la côte opposée, et les pirates ne répugnaient point à cet odieux commerce.

En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de bâtiments, grands ou petits, montés par plus de douze ou treize cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrivée de son chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expédition.

Ce fut au port d'Arkassa, à une encablure du môle, par un excellent fond de dix brasses, que la _Syphanta_ vint mouiller dans la soirée du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied sur l'île, ne se doutait guère que les hasards de sa croisière l'avaient précisément conduit au principal entrepôt du commerce d'esclaves.

«Comptez-vous relâcher quelque temps à Arkassa, mon commandant? demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage furent terminées.

-- Je ne sais, répondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances peuvent m'obliger à quitter promptement ce port, mais bien d'autres aussi peuvent m'y retenir!

-- Les hommes iront-ils à terre?

-- Oui, mais par bordées seulement. Il faut que la moitié de l'équipage soit toujours consignée sur la _Syphanta_.

-- C'est entendu, mon commandant, répondit le capitaine Todros. Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que prudent de veiller au grain!»

On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit à son second, ni à ses officiers, des motifs pour lesquels il était venu à Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait été donné en cette île pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme, arrivée à bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui indiquerait ce que son mystérieux correspondant attendait de la corvette dans les eaux de la mer Carpathienne.

Mais, ce qui n'était pas moins étrange, c'était cette disparition subite du brick au delà du canal de Casos, lorsque la _Syphanta_ se croyait sur le point de l'atteindre.

Aussi, avant de venir relâcher à Arkassa, Henry d'Albaret n'avait- il pas cru devoir abandonner la partie. Après s'être approché de terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'était imposé la tâche d'observer toutes les anfractuosités de la côte. Mais, au milieu de ce semis d'écueils qui la défendent, sous l'abri des hautes falaises rocheuses qui la délimitent, un bâtiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler. Derrière cette barrière de brisants, que la _Syphanta_ ne pouvait ranger de plus près, sans courir le risque d'échouer, un capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de dépister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'était réfugié dans quelque secrète crique, il serait très difficile de le retrouver, non plus que les autres bâtiments pirates, auxquels l'île donnait asile sur des mouillages inconnus.

Les recherches de la corvette durèrent deux jours et furent vaines. Le brick se serait soudainement abîmé sous les eaux, au delà de Casos, qu'il n'eût pas été plus invisible. Quelque dépit qu'il en ressentît, le commandant d'Albaret dut renoncer à tout espoir de le découvrir. Il s'était donc décidé à venir mouiller dans le port d'Arkassa. Là, il n'avait plus qu'à attendre.

Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente.

À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle- mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans cesse?

Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à la liberté -- pour un très haut prix -- surtout ceux dont la valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers de l'Afrique et de l'Asie Mineure.

Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous, étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour- là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs. Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis.

Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns venaient du Péloponnèse -- c'étaient les plus nombreux. Les autres avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en leur pays d'origine.

Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port, arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché.

Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit, agissaient tous pour le compte des États barbaresques.