L'archipel en feu

Chapter 11

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Au 30 avril, la corvette s'était enfoncée jusqu'aux dernières limites du golfe de Salonique, point extrême qu'elle devait atteindre dans le nord-ouest de l'Archipel pendant cette croisière. Elle eut encore là l'occasion de donner la chasse à quelques chébecs, senaux ou polacres, qui ne lui échappèrent qu'en se jetant à la côte. Si les équipages ne périrent pas jusqu'au dernier homme, du moins, la plupart de ces bâtiments furent-ils mis hors d'usage.

La _Syphanta_ reprit alors la direction du sud-est, de manière à pouvoir observer soigneusement les côtes méridionales du golfe de Salonique. Mais l'alarme avait été donnée, sans doute, car pas un seul pirate ne se montra, dont elle aurait eu à faire justice.

Ce fut alors qu'un fait singulier, inexplicable même, se produisit à bord de la corvette.

Le 10 mai, vers sept heures du soir, en rentrant dans le carré qui occupait tout l'arrière de la _Syphanta_, Henry d'Albaret trouva une lettre déposée sur la table. Il la prit, il l'approcha de la lampe de roulis qui se balançait au plafond, et en lut l'adresse.

Cette adresse était ainsi libellée:

«Au capitaine Henry d'Albaret, commandant la corvette _Syphanta_, en mer.»

Henry d'Albaret crut bien reconnaître cette écriture. Elle ressemblait, en effet, à celle de la lettre qu'il avait reçue à Scio, et par laquelle on l'informait qu'une place était à prendre à bord de la corvette.

Voici ce que contenait cette lettre, si singulièrement arrivée, cette fois, et en dehors de toutes conditions postales:

«Si le commandant d'Albaret veut disposer son plan de campagne à travers l'Archipel, de façon à se trouver sur les parages de l'île Scarpanto dans la première semaine de septembre, il aura agi pour le bien de tous et au mieux des intérêts qui lui sont confiés.»

Aucune date et pas plus de signature qu'à la lettre arrivée à Scio. Et, lorsque Henry d'Albaret les eut comparées, il put s'assurer que toutes deux étaient de la même main.

Comment expliquer cela? La première lettre, c'était la poste qui la lui avait remise. Mais celle-ci, ce ne pouvait être qu'une personne du bord qui l'eût placée sur la table. Il fallait donc, ou que cette personne l'eût en sa possession depuis le commencement de la campagne, ou qu'elle lui fût parvenue pendant une des dernières relâches de la _Syphanta. _De plus, cette lettre n'était point là lorsque le commandant avait quitté le carré, une heure auparavant, pour aller sur le pont prendre ses dispositions de nuit. Donc, nécessairement, elle avait été déposée depuis moins d'une heure sur la table du carré.

Henry d'Albaret sonna.

Un timonier parut.

«Qui est venu ici pendant que j'étais sur le pont? demanda Henry d'Albaret.

-- Personne, mon commandant, répondit le matelot.

-- Personne?... Mais quelqu'un n'a-t-il pas pu entrer ici, sans que tu l'aies vu?

-- Non, mon commandant, puisque je n'ai pas quitté cette porte un seul instant.

-- C'est bien!»

Le timonier se retira, après avoir porté la main à son béret.

«Il me paraît impossible, en effet, se dit Henry d'Albaret, qu'un homme du bord ait pu s'introduire par la porte, sans avoir été vu! Mais, à la chute du jour, n'a-t-on pu se glisser jusqu'à la galerie extérieure et entrer par une des fenêtres du carré?»

Henry d'Albaret alla vérifier l'état des fenêtres-sabords qui s'ouvraient dans le tableau de la corvette. Mais ces fenêtres, aussi bien que celles de sa chambre, étaient fermées intérieurement. Il était donc manifestement impossible qu'une personne, venue du dehors, eût pu passer par l'une de ces ouvertures. Cela, en somme, n'était pas de nature à causer la moindre inquiétude à Henry d'Albaret; de la surprise tout au plus, et peut-être ce sentiment de curiosité non satisfaite qu'on éprouve devant un fait difficilement explicable. Ce qui était certain, c'est que, d'une façon quelconque, la lettre anonyme était arrivée à son adresse, et que le destinataire n'était autre que le commandant de la _Syphanta. _Henry d'Albaret, après y avoir réfléchi, résolut de ne rien dire de cette affaire, pas même au second de la corvette. À quoi lui eût servi d'en parler? Son mystérieux correspondant, quel qu'il fût, ne se ferait certainement pas connaître.

Et maintenant, le commandant tiendrait-il compte de l'avis contenu dans cette lettre?

«Certainement! se dit-il. Celui qui m'a écrit la première fois, à Scio, ne m'a pas trompé en m'affirmant qu'il y avait une place à prendre dans l'état-major de la _Syphanta. _Pourquoi me tromperait-il la seconde, en m'invitant à rallier l'île de Scarpanto dans la première semaine de septembre? S'il le fait, ce ne peut être que dans l'intérêt même de la mission qui m'est confiée! Oui! Je modifierai mon plan de campagne, et je serai, à la date fixée, là où l'on me dit d'être!»

Henry d'Albaret serra précieusement la lettre qui lui donnait ces nouvelles instructions; puis, après avoir pris ses cartes, il se mit à étudier un nouveau plan de croisière, afin d'occuper les quatre mois qui restaient à courir jusqu'à la fin d'août.

L'île de Scarpanto est située dans le sud-est, à l'autre extrémité de l'Archipel, c'est-à-dire à quelque centaine de lieues en droite ligne. Le temps ne manquerait donc pas à la corvette pour visiter les diverses côtes de la Morée, où les pirates trouvaient à se réfugier si facilement, ainsi que tout ce groupe des Cyclades, semées depuis l'ouvert du golfe Égine jusqu'à l'île de Crète.

En somme, cette obligation de se trouver en vue de Scarpanto, à l'époque indiquée, n'allait que fort peu modifier l'itinéraire établi déjà par le commandant d'Albaret. Ce qu'il avait résolu de faire, il le ferait, sans avoir rien à retrancher de son programme. Aussi la _Syphanta_, à la date du 20 mai, après avoir observé les petites îles de Pélerisse, de Pépéri, de Sarakino et de Skantxoura, dans le nord de Nègrepont, alla-t-elle prendre connaissance de Scyros.

Scyros est l'une des plus importantes des neuf îles qui forment ce groupe, dont l'antiquité aurait peut-être dû faire le domaine des neuf Muses. Dans son port de Saint-Georges, sûr, vaste, de bon mouillage, l'équipage de la corvette put facilement se ravitailler en vivres frais, moutons, perdrix, blé, orge, et s'approvisionner de cet excellent vin qui est une des grandes richesses du pays. Cette île, très mêlée aux événements semi-mythologiques de la guerre de Troie, qui fut illustrée par les noms de Lycomède, d'Achille et d'Ulysse, allait bientôt revenir au nouveau royaume de Grèce dans l'éparchie de l'Eubée.

Comme les rivages de Scyros sont extrêmement découpés en anses et criques, dans lesquelles des pirates peuvent aisément trouver un abri, Henry d'Albaret les fit minutieusement fouiller. Tandis que la corvette mettait en panne à quelques encablures, ses embarcations n'en laissèrent pas un point inexploré.

De cette sévère exploration il ne résulta rien. Ces refuges étaient déserts. Le seul renseignement que le commandant d'Albaret recueillit auprès des autorités de l'île, fut celui-ci: c'est qu'un mois auparavant, dans ces mêmes parages, plusieurs navires de commerce avaient été attaqués, pillés, détruits par un bâtiment, naviguant sous pavillon de pirate, et que cet acte de piraterie, on l'attribuait au fameux Sacratif. Mais, sur quoi reposait cette assertion, nul n'eût pu le dire, tant il régnait d'incertitude touchant l'existence même de ce personnage.

La corvette quitta Scyros, après cinq ou six jours de relâche. Vers la fin de mai, elle se rapprocha des côtes de la grande île d'Eubée, aussi appelée Nègrepont, dont elle observa soigneusement les abords sur plus de quarante lieues de longueur.

On sait que cette île fut une des premières à se soulever dès le début de la guerre, en 1821; mais les Turcs, après s'être enfermés dans la citadelle de Nègrepont, s'y maintinrent avec une résistance opiniâtre, en même temps qu'ils se retranchaient dans celle de Carystos. Puis, renforcés des troupes du pacha Joussouf, ils se répandirent à travers l'île et se livrèrent à leurs massacres habituels, jusqu'au moment où un chef grec, Diamantis, parvint à les arrêter en septembre 1823. Ayant attaqué les soldats ottomans par surprise, il en tua le plus grand nombre et obligea les fuyards à repasser le détroit pour se réfugier en Thessalie.

Mais en fin de compte, l'avantage resta aux Turcs, qui avaient le nombre pour eux. Après une vaine tentative du colonel Fabvier et du chef d'escadron Regnaud de Saint-Jean d'Angély, en 1826, ils demeurèrent définitivement maîtres de l'île entière.

Ils y étaient encore, au moment où la _Syphanta_ passa en vue des côtes de Nègrepont. De son bord, Henry d'Albaret put revoir ce théâtre d'une sanglante lutte, à laquelle il avait pris personnellement part. On ne s'y battait plus alors, et, après la reconnaissance du nouveau royaume, l'île d'Eubée, avec ses soixante mille habitants, allait former une des nômachies de la Grèce.

Quelque danger qu'il y eût à faire la police de cette mer, presque sous les canons turcs, la corvette n'en continua pas moins sa croisière, et elle détruisit encore une vingtaine de navires pirates qui s'aventuraient jusque dans le groupe des Cyclades.

Cette expédition lui prit la plus grande partie de juin. Puis, elle descendit vers le sud-est. Dans les derniers jours du mois, elle se trouvait à la hauteur d'Andros, la première des Cyclades, située à l'extrémité de l'Eubée -- île patriote, dont les habitants se soulevèrent, en même temps que ceux de Psara, contre la domination ottomane.

De là, le commandant d'Albaret, jugeant à propos de modifier sa direction, afin de se rapprocher des côtes du Péloponnèse, porta franchement dans le sud-ouest. Le 2 juillet, il avait connaissance de l'île de Zéa, l'ancienne Céos ou Cos, dominée par la haute cime du mont Élie.

La _Syphanta_ relâcha, pendant quelques jours, dans le port de Zéa, un des meilleurs de ces parages. Là, Henry d'Albaret et ses officiers retrouvèrent plusieurs de ces courageux Zéotes, qui avaient été leurs compagnons d'armes, pendant les premières années de la guerre. Aussi l'accueil fait à la corvette fut-il des plus sympathiques. Mais, comme aucun pirate ne pouvait avoir eu la pensée de se réfugier dans les criques de l'île, la _Syphanta_ ne tarda pas à reprendre le cours de sa croisière, en doublant, dès le 5 juillet, le cap Colonne, à la pointe sud-est de l'Attique.

Pendant la fin de la semaine, la navigation fut ralentie, faute de vent, à l'ouvert de ce golfe Égine, qui entaille si profondément la terre de _Grèce _jusqu'à l'isthme de Corinthe. Il fallut veiller avec une extrême attention. La _Syphanta_, presque toujours encalminée, ne pouvait gagner ni sur un bord ni sur l'autre. Or, dans ces mers mal fréquentées, si quelques centaines d'embarcations l'eussent accostée à l'aviron, elle aurait eu bien de la peine à se défendre. Aussi l'équipage se tint-il prêt à repousser toute attaque, et il eut raison.

On vit, en effet, s'approcher plusieurs canots dont les intentions ne pouvaient être douteuses; mais ils n'osèrent point braver de trop près les canons et les mousquets de la corvette.

Le 10 juillet, le vent recommença à souffler du nord -- circonstance favorable pour la _Syphanta_, qui, après avoir passé presque en vue de la petite ville de Damala, eut rapidement doublé le cap Skyli, à la pointe extrême du golfe de Nauplie.

Le 11, elle paraissait devant Hydra, et, le surlendemain, devant Spetzia. Inutile d'insister sur la part que les habitants de ces deux îles prirent à la guerre de l'Indépendance. Au début, Hydriotes, Spetziotes et leurs voisins, les Ipsariotes, possédaient plus de trois cents navires de commerce. Après les avoir transformés en bâtiments de guerre, ils les lancèrent, non sans avantage, contre les flottes ottomanes. Là fut le berceau de ces familles Condouriotis, Tombasis, Miaoulis, Orlandos et tant d'autres de haute origine, qui payèrent de leur fortune d'abord, de leur sang ensuite, cette dette à la patrie. De là partirent ces redoutables brûlotiers qui devinrent bientôt la terreur des Turcs. Aussi, malgré des révoltes à l'intérieur, jamais ces deux îles ne furent-elles souillées par le pied des oppresseurs.

Au moment où Henry d'Albaret les visita, elles commençaient à se retirer d'une lutte, déjà bien amoindrie de part et d'autre. L'heure n'était plus loin, à laquelle elles allaient se réunir au nouveau royaume, en formant deux éparchies du département de la Corinthie et de l'Argolide.

Le 20 juillet, la corvette relâcha au port d'Hermopolis, dans l'île de Syra, cette patrie du fidèle Eumée, si poétiquement chantée par Homère. À l'époque actuelle, elle servait encore de refuge à tous ceux que les Turcs avaient chassés du continent. Syra, dont l'évêque catholique est toujours sous la protection de la France, mit toutes ses ressources à la disposition d'Henry d'Albaret. En aucun port de son pays, le jeune commandant n'eût trouvé meilleur ni plus cordial accueil.

Un seul regret se mêla à cette joie qu'il ressentit de se voir si bien reçu: ce fut de ne pas être arrivé trois jours plus tôt.

En effet, dans une conversation qu'il eut avec le consul de France, celui-ci lui apprit qu'une sacolève, portant le nom de _Karysta_, et naviguant sous pavillon grec, venait, soixante heures auparavant, de quitter le port. De là, cette conclusion que la _Karysta_, en fuyant l'île de Thasos, pendant le combat de la corvette avec les pirates, s'était dirigée vers les parages méridionaux de l'Archipel.

«Mais peut-être sait-on où elle est allée? demanda vivement Henry d'Albaret.

-- D'après ce que j'ai entendu dire, répondit le consul, elle a dû faire route pour les îles du sud-est, si ce n'est même à destination de l'un des ports de la Crète.

-- Vous n'avez point eu de rapport avec son capitaine? demanda Henry d'Albaret.

-- Aucun, commandant.

-- Et vous ne savez pas si ce capitaine se nommait Nicolas Starkos?

-- Je l'ignore.

-- Et rien n'a pu faire soupçonner que cette sacolève fît partie de la flottille des pirates qui infestent cette partie de l'Archipel?

-- Rien; mais s'il en était ainsi, répondit le consul, il ne serait pas étonnant qu'elle eût fait voile pour la Crète, dont certains ports sont toujours ouverts à ces forbans!»

Cette nouvelle ne laissa pas de causer au commandant de la _Syphanta_ une véritable émotion, comme tout ce qui pouvait se rapporter directement ou indirectement à la disparition d'Hadjine Elizundo. En vérité, c'était une mauvaise chance d'être arrivé si peu de temps après le départ de la sacolève. Mais, puisqu'elle avait fait route pour le sud, peut-être la corvette, qui devait suivre cette direction, parviendrait-elle à la rejoindre? Aussi Henry d'Albaret, qui désirait si ardemment se trouver en face de Nicolas Starkos, quittait-il Syra dans la soirée même du 21 juillet, après avoir appareillé sous une petite brise qui ne pouvait que fraîchir, à s'en rapporter aux indications du baromètre.

Pendant quinze jours, il faut bien l'avouer, le commandant d'Albaret chercha au moins autant la sacolève que les pirates. Décidément, dans sa pensée, la _Karysta_ méritait d'être traitée comme eux et pour les mêmes raisons. Le cas échéant, il verrait ce qu'il aurait à faire.

Cependant, malgré ses recherches, la corvette ne parvint pas à retrouver les traces de la sacolève. À Naxos, dont on visita tous les ports, la _Karysta_ n'avait point fait relâche. Au milieu des îlots et des écueils qui entourent cette île, on ne fut pas plus heureux. D'ailleurs, absence complète de forbans, et cela dans des parages qu'ils fréquentaient volontiers.

Pourtant, le commerce est considérable entre ces riches Cyclades, et les chances de pillage auraient dû tout particulièrement les y attirer.

Il en fut de même à Paros, qu'un simple canal, large de sept milles, sépare de Naxos. Ni les ports de Parkia, de Naussa, de Sainte-Marie, d'Agoula, de Dico, n'avaient reçu la visite de Nicolas Starkos. Sans doute, ainsi que l'avait dit le consul de Syra, la sacolève avait dû se diriger vers un des points du littoral de la Crète.

La _Syphanta_, le 9 août, mouillait dans le port de Milo. Cette île, que les commotions volcaniques ont faite pauvre, de riche qu'elle fut jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, est maintenant empoisonnée par les vapeurs malignes du sol, et sa population tend de plus en plus à s'amoindrir.

Là, les recherches furent également vaines. Non seulement la _Karysta_ n'y avait point paru, mais on ne trouva même pas à donner la chasse à un seul de ces pirates, qui écumaient habituellement la mer des Cyclades. C'était à se demander, vraiment, si l'arrivée de la _Syphanta_, très à propos signalée, ne leur donnait pas le temps de prendre la fuite. La corvette avait fait assez de mal à ceux du nord de l'Archipel, pour que ceux du sud voulussent éviter de se rencontrer avec elle. Enfin, pour une raison ou pour une autre, jamais ces parages n'avaient été si sûrs. Il semblait que les navires de commerce pussent y naviguer désormais en toute sécurité. Quelques-uns de ces grands caboteurs, chébecs, senaux, polacres, tartanes, felouques ou caravelles, rencontrés en route, furent interrogés; mais, des réponses de leurs patrons ou capitaines, le commandant d'Albaret ne put rien tirer qui fût de nature à l'éclairer.

Cependant, on était au 14 août. Il ne restait plus que deux semaines pour atteindre l'île de Scarpanto, avant les premiers jours de septembre. Sortie du groupe des Cyclades, la _Syphanta_ n'avait plus qu'à piquer droit au sud pendant soixante-dix à quatre-vingts lieues. Cette mer, c'est la longue terre de Crète qui la ferme, et déjà les plus hautes cimes de l'île, enveloppées d'éternelles neiges, se montraient au-dessus de l'horizon.

Ce fut dans cette direction que le commandant d'Albaret résolut de faire route. Après être arrivé en vue de la Crète, il n'aurait plus qu'à revenir vers l'est pour gagner Scarpanto.

Cependant, la _Syphanta_, en quittant Milo, poussa encore dans le sud-est jusqu'à l'île de Santorin, et fouilla les moindres replis de ses falaises noirâtres. Dangereux parages, desquels il peut à chaque instant surgir un nouvel écueil sous la poussée des feux volcaniques. Puis, prenant pour amers l'ancien mont Ida, le moderne Psilanti, qui domine la Crète de plus de sept mille pieds, la corvette courut droit dessus sous une jolie brise d'ouest-nord- ouest, qui lui permit d'établir toute sa voilure.

Le surlendemain, 15 août, les hauteurs de cette île, la plus grande de tout l'Archipel, détachaient sur un horizon clair leurs pittoresques découpures, depuis le cap Spada jusqu'au cap Stavros. Un brusque retour de la côte cachait encore l'échancrure au fond de laquelle se trouve Candie, la capitale.

«Votre intention, mon commandant, demanda le capitaine Todros, est-elle de relâcher dans un des ports de l'île?

-- La Crète est toujours aux mains des Turcs, répondit Henry d'Albaret, et je crois que nous n'avons rien à y faire.

À s'en rapporter aux nouvelles qui m'ont été communiquées à Syra, les soldats de Mustapha, après s'être emparés de Retimo, sont devenus maîtres du pays tout entier, malgré la valeur des Sphakiotes.

-- De hardis montagnards, ces Sphakiotes, dit le capitaine Todros, et qui, depuis le début de la guerre, se sont justement fait une grande réputation de courage...

-- Oui, de courage... et d'avidité, Todros, répondit Henry d'Albaret. Il y a deux mois à peine, ils tenaient le sort de la Crète dans leurs mains. Mustapha et les siens, surpris par eux, allaient être exterminés; mais, sur son ordre, ses soldats jetèrent bijoux, parures, armes de prix, tout ce qu'ils portaient de plus précieux, et, tandis que les Sphakiotes se débandaient pour ramasser ces objets, les Turcs ont pu s'échapper à travers le défilé dans lequel ils devaient trouver la mort!

-- Cela est fort triste, mais, après tout, mon commandant, les Crétois ne sont pas absolument des Grecs!»

Qu'on ne s'étonne pas d'entendre le second de la _Syphanta_, qui était d'origine hellénique, tenir ce langage. Non seulement à ses yeux, et quel qu'eût été leur patriotisme, les Crétois n'étaient pas des Grecs, mais ils ne devaient pas même le devenir à la formation définitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crète allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins jusqu'en 1832, époque à laquelle le sultan devait céder à Méhemet- Ali tous ses droits sur l'île.

Or, dans l'état actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait aucun intérêt à entrer en communication avec les divers ports de la Crète. Candie était devenue le principal arsenal des Égyptiens, et c'est de là que le pacha avait lancé ses sauvages soldats sur la Grèce. Quant à la Canée, à l'instigation des autorités ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au pavillon corfiote qui battait à la corne de la _Syphanta. _Enfin, ni à Gira-Petra, ni à Suda, ni à Cisamos, Henry d'Albaret n'eût obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de couronner sa croisière par quelque importante capture.

«Non, dit-il au capitaine Todros, il me paraît inutile d'observer la côte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'île par le nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au large de Grabouse.»

C'était évidemment le meilleur parti à prendre. Dans les eaux mal famées de Grabouse, la _Syphanta_ trouverait peut-être l'occasion, qui lui était refusée depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques bordées aux pirates de l'Archipel.

En outre, si la sacolève, comme on pouvait le croire, avait fait voile pour la Crète, il n'était pas impossible qu'elle fût en relâche à Grabouse. Raison de plus pour que le commandant d'Albaret voulût observer les approches de ce port.

À cette époque, en effet, Grabouse était encore un nid à forbans. Près de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte anglo-française et d'un détachement de réguliers grecs sous le commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de mécréants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent les autorités crétoises elles-mêmes qui refusèrent de livrer une douzaine de pirates, réclamés par le commandant de l'escadre anglaise. Aussi, celui-ci fut-il obligé d'ouvrir le feu contre la citadelle, de brûler plusieurs vaisseaux et d'opérer un débarquement pour obtenir satisfaction.

Il était donc naturel de supposer que, depuis le départ de l'escadre alliée, les pirates avaient dû préférablement se réfugier à Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si inattendus. Aussi Henry d'Albaret se décida-t-il à gagner Scarpanto en suivant la côte méridionale de la Crète, de manière à passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine Todros s'empressa de les faire exécuter.

Le temps était à souhait. D'ailleurs, sous cet agréable climat, décembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin. Île fortunée, que cette Crète, patrie du roi Minos et de l'ingénieur Dédale! N'était-ce pas là qu'Hippocrate envoyait sa riche clientèle de la Grèce qu'il parcourait en enseignant l'art de guérir?

La _Syphanta_, orientée au plus près, lofa de façon à doubler le cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre, allongée entre la baie de la Canée et la baie de Kisamo. Le cap fut dépassé dans la soirée. Pendant la nuit -- une de ces nuits si transparentes de l'Orient -- la corvette contourna l'extrême pointe de l'île. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle courait de petits bords devant l'entrée de Grabouse.