L'archéologie égyptienne

Chapter 2

Chapter 22,958 wordsPublic domain

La crête est partout détruite, mais les représentations figurées (Fig.25) nous montrent qu'elle était couronnée d'une corniche continue, très saillante, garnie extérieurement d'un parapet mince assez bas, crénelé à merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de ronde, même diminué de l'épaisseur du parapet, devait atteindre encore 4 mètres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre fronts; on y montait par des escaliers étroits, pratiqués dans la maçonnerie et détruits aujourd'hui. Point de fossé: pour défendre le pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a tracé, à 3 mètres en avant, une chemise crénelée haute de 5 mètres ou environ. Toutes ces précautions étaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les portes restaient comme autant de brèches béantes dans l'enceinte; c'était le point faible sur lequel l'attaque et la défense concentraient leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale était située dans un massif épais, à l'extrémité orientale du front est (Fig.26). Une coupure étroite A, barrée par de solides battants de bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derrière, s'étendait une petite place d'armes B, à demi creusée dans l'épaisseur du mur, au fond de laquelle était pratiquée une seconde porte C, aussi resserrée que la première. Quand l'assaillant l'avait forcée sous la pluie de projectiles que les défenseurs, postés au haut des murailles, faisaient pleuvoir sur lui de face et des deux côtés, il n'était pas encore au coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserrée entre les murs extérieurs et entre deux contreforts qui s'en détachaient à angle droit, et s'en allait briser à découvert une dernière poterne E, placée à dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui présidait à la construction des portes était partout le même, mais les dispositions variaient au gré de l'ingénieur. A la porte sud-est d'Abydos (Fig.27), la place d'armes située entre les deux enceintes a été supprimée, et la cour est tout entière dans l'épaisseur du mur; à Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an milieu duquel la porte est percée, fait saillie sur le front de défense. Des poternes, réservées en différents endroits, facilitaient les mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les sorties.

Le même tracé qu'on employait pour les forts isolés prévalait également pour les villes. Partout, à Héliopolis, à Sân, à Saïs, à Thèbes, ce sont des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carrés ou des parallélogrammes allongés, sans fossés ni avancées; l'épaisseur des murs, qui varie entre 10 et 20 mètres, rendait ces précautions inutiles. Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau en pierre, décorés de tableaux et de légendes; témoin celle d'Ombos, que Champollion vit encore en place et qui date du règne de Thoutmos III. La plus vieille et la mieux conservée des villes fortes d'Égypte, celle d'El-Kab, remonte probablement jusqu'à l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil en a détruit une partie depuis quelques années; au commencement du siècle, elle formait un quadrilatère irrégulier, dont les grands côtés mesuraient 640 mètres et les petits environ un quart en moins. Le front sud présente la même disposition qu'au Kom-es-soultân, des panneaux où les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux où ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont ondulés régulièrement et sans interruption d'un bout à l'autre. L'épaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 mètres; des rampes larges et commodes mènent an chemin de ronde. Les portes sont placées irrégulièrement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face méridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservées pour qu'on en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population considérable, mais inégalement répartie; le gros était concentré au nord et à l'ouest, où les fouilles ont découvert les restes d'un grand nombre de maisons. Les temples étaient rassemblés dans une enceinte carrée, qui avait le même centre que la première; c'était comme un réduit, où la garnison pouvait résister, longtemps après que le reste de la ville était aux mains des ennemis.

Le tracé à angle droit, excellent en plaine, n'était pas souvent applicable en pays accidenté; lorsque le point à fortifier était sur une colline, les ingénieurs égyptiens savaient adapter la ligne de défense au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement le contour de la butte isolée sur laquelle la ville était perchée, et présentaient à l'Orient un front hérissé de saillies irrégulières, dont le dessin rappelle grossièrement celui de nos bastions. A Koumméh et à Semnéh, en Nubie, à l'endroit où le Nil s'échappe des rochers de la seconde cataracte, les dispositions sont plus ingénieuses et témoignent d'une véritable habileté. Le roi Ousirtasen III avait fixé en cet endroit la frontière de l'Égypte; les forteresses qu'il y construisit devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Nègres voisins. A Koumméh, sur la rive droite, la position était naturellement très forte (Fig.31). Sur une éminence bordée de rochers abrupts, on dessina un carré irrégulier de 60 mètres environ de côté; deux contreforts allongés dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent à la porte, l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'élève à 4 mètres en avant et suit fidèlement le mur principal, sauf en deux points, aux angles nord-ouest et sud-est, où il présente deux saillies en forme de bastion. Sur l'autre rive, à Semnéh, la position était moins bonne; le côté oriental était protégé par une ceinture de rochers qui descend à pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces étaient à peu près nues (Fig.32). Un mur droit, haut de 15 mètres environ, fut établi le long du Nil; an contraire, les murs tournés vers la plaine montèrent jusqu'à la hauteur de 25 mètres et se hérissèrent de contreforts, longs de 15 mètres, épais de9 mètres à la base et de 4 mètres au sommet et disposés à intervalles irréguliers selon les besoins de la défense. Ces éperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils augmentaient la force du tracé, défendaient l'accès du chemin de ronde et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les sépare est calculé de manière que les archers puissent balayer de leurs flèches tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en briques crues entremêlées de poutres couchées horizontalement dans la maçonnerie; la surface extérieure en est formée de deux parties, l'une à peu près verticale, l'autre inclinée de 160 degrés environ sur la première, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort difficile. Intérieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait été haussé presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en manière de terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres sèches était séparé du corps de la place par un fossé de 30 à 40 mètres de large; il épousait assez exactement le contour général et dominait la plaine de 2 ou 3 mètres, selon les endroits; vers le nord, il était coupé par le chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles qu'elles fussent, n'empêchèrent point la place de succomber; une large brèche pratiquée an sud, entre les deux saillants les plus rapprochés du fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.

Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie révélèrent aux Égyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les nomades de la Syrie méridionale avaient des fortins où ils se réfugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes cananéennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mérom, étaient entourées de murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquées de tours (Fig.35); celles d'entre elles qui s'élevaient en plaine, comme Qodshou, étaient enveloppées d'un double fossé rempli d'eau (Fig.36). Les Pharaons transportèrent dans la vallée du Nil les types nouveaux, dont ils avaient éprouvé l'efficacité dans leurs campagnes. Dès les commencements de la XIXe dynastie, la frontière orientale du Delta, la plus faible de toutes, était couverte d'une ligne de forts analogues aux forts cananéens; non contents de prendre la chose, les Égyptiens avaient pris le mot et donnaient à ces tours de garde le nom sémitique de _magadîlou_. La brique ne parut plus dès lors assez solide, au moins pour les villes exposées aux incursions des peuplades asiatiques, et les murs d'Héliopolis, ceux de Memphis même, se revêtirent de pierre. Rien ne nous est resté jusqu'à présent de ces forteresses nouvelles, et nous en serions réduits à nous figurer, d'après les peintures, l'aspect qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laissé un modèle dans un des endroits où on s'attendait le moins à le rencontrer, dans la nécropole de Thèbes. Quand Ramsès III établit son temple funéraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte à l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un avant-mur en pierre, crénelé, haut de 4 mètres en moyenne, court le long du flanc est; la porte est pratiquée an milieu, sous la protection d'un gros bastion quadrangulaire. Elle était large de 1 mètre, et flanquée de deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'élèvent d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Dès qu'on l'a franchie, on se trouve devant un véritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une cour qui va se rétrécissant par ressauts, et réunis par un bâtiment à deux étages, percé d'une porte longue. Les faces orientales des tours sont assises sur un soubassement incliné en talus, haut de 5 mètres environ. Il était à deux fins: d'abord il augmentait la force de résistance du mur à l'endroit où on pouvait le saper, ensuite les projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant à distance. La hauteur totale est de 22 mètres, et la largeur de 25 mètres sur le devant; les portions situées sur le derrière, à droite et à gauche de la porte, ont été détruites dès l'antiquité. Les détails de l'ornementation sont adaptés au caractère moitié religieux, moitié triomphal de l'édifice; il n'est pas probable que les forteresses réelles fussent décorées de consoles et de bas-reliefs analogues à ceux qu'on voit sur les côtés de la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Médinét-Habou est un exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquérants avaient apportés à l'architecture militaire.

Passé le règne de Ramsès III, les documents nous font presque entièrement défaut. Vers la fin du XIe siècle avant notre ère, les grands prêtres d'Ammon réparèrent les murs de Thèbes, de Gébéléïn et d'El-Hibéh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes à augmenter le nombre des places fortes; la campagne de Piónkhi, sur les bords du Nil, est une suite de sièges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise à penser que l'art de la fortification ait fait alors des progrès sensibles: quand les Pharaons grecs se substituèrent aux indigènes, ils le trouvèrent probablement tel que l'avaient constitué les ingénieurs de la XIXe et de la XXe dynastie.

3.--LES TRAVAUX D'UTILITÉ PUBLIQUE.

Un réseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'Égypte; le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant entre les champs suffisent à la circulation des hommes, à la menée des bestiaux, au transport des denrées de village à village. Des bacs payants pour passer d'une rive à l'autre du fleuve, des gués partout où le peu de profondeur des eaux le permettait, des levées de terre jetées à demeure en travers des canaux, complétaient le système. Les ponts étaient rares; on n'en connaît jusqu'à présent qu'un seul sur le territoire égyptien, encore ne sait-on s'il était long ou court, en pierre ou en bois, supporté d'arches ou lancé d'une volée. Il franchissait, sous les murs mêmes de Zarou, le canal qui séparait le front oriental du Delta des régions désertes de l'Arabie Pétrée; une enceinte fortifiée en couvrait le débouché du côté de l'Asie (Fig.39). L'entretien des voies de communication, qui coûte si cher aux peuples modernes, entrait donc pour une très petite part dans la dépense des Pharaons; trois grands services restaient seuls à leur charge, celui des entrepôts, celui des irrigations, celui des mines et carrières.

Les impôts étaient perçus et les traitements des fonctionnaires payés en nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du blé, de l'huile et du vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'échelle hiérarchique, chacun recevait en échange de son travail des bestiaux, des étoffes, des objets manufacturés, certaines quantités de cuivre ou de métaux précieux. Les employés du fisc devaient donc avoir à leur disposition de vastes magasins où serrer les parties rentrées de l'impôt. Chaque catégorie avait son quartier distinct, clos de murs et fourni de gardiens vigilants, larges étables pour les bêtes, celliers où les amphores étaient empilées en couches régulières ou pendues en ligne le long des murs, avec la date de la récolte écrite sur la panse (Fig.40), greniers en forme de four, où le grain était versé par une lucarne pratiquée dans le haut et sortait par une trappe ménagée près du sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres rectangulaires (Fig.42), de taille différente, jadis parquetées et sans communication l'une avec l'autre: le blé, introduit par le toit, suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au Ramesséum de Thèbes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres ramassés sur les lieux prouvent que les ruines en briques situées immédiatement derrière le temple renfermaient les celliers du dieu; les chambres sont de longs couloirs voûtés, accolés l'un à l'autre et surmontés autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos, Daphnae, la plupart des villes frontières du Delta possèdent des entrepôts de ce genre, et l'on en découvrira bien d'autres le jour où l'on s'avisera de les chercher sérieusement.

Le régime des eaux ne s'est pas modifié sensiblement depuis l'antiquité. Quelques canaux ont été creusés, un plus grand nombre se sont bouchés par la négligence des maîtres du pays; mais les tracés et les méthodes de percement sont demeurés les mêmes. Elles n'exigent point de travaux d'art considérables. Partout où j'ai pu étudier les vestiges de canaux anciens, je n'ai relevé aucune trace de maçonnerie aux prises d'eau ou sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fossés à pic, larges de 6 à 20 mètres; les terres extraites pendant l'opération étaient rejetées à droite et à gauche, et formaient, au-dessus de la berge, des talus irréguliers de 2 à 4 mètres de haut. Ils marchent en ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les décide à dévier et à décrire des courbes immenses. Des digues, tirées capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et divisent la vallée en bassins, ou l'eau séjourne pendant les mois d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques cuites, comme dans la province de Girgéh, très rarement en pierre de taille, comme cette digue de Koshéish que Mini construisit au début des temps, afin de détourner à l'orient la branche principale du Nil, et d'assainir l'emplacement où il fonda Memphis. Le réseau avait son origine près du Gebel-Silsiléh, et courait jusqu'à la mer sans s'écarter du fleuve, si ce n'est une fois près de Béni-Souef, pour jeter un de ses bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne près d'Illahoun, par une gorge étroite et sinueuse, approfondie peut-être à main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, après avoir arrosé le canton, s'écoulaient, les plus proches dans le Nil, par la route même qui les avait amenées; les autres, dans plusieurs lacs sans issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birkét-Qéroun. S'il fallait en croire Hérodote, les choses ne se seraient point passées aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu établir au Fayoum un réservoir destiné à corriger les irrégularités de l'inondation; on l'appelait, d'après lui, le lac Moeris. La crue était-elle insuffisante? L'eau, emmagasinée dans ce bassin, puis relâchée au fur et à mesure que le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau à hauteur convenable sur toute la moyenne Egypte et sur les régions occidentales du Delta. L'année d'après, si la crue s'annonçait trop forte, le Moeris en recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment où le fleuve commençait à baisser. Deux pyramides, couronnées chacune d'un colosse assis, représentant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au milieu du lac. Voilà le récit d'Hérodote: il a singulièrement embarrassé les ingénieurs et les géographes. Comment en effet trouver dans le Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de quatre-vingt-dix milles de pourtour? La théorie la plus accréditée de nos jours est celle de Linant, d'après laquelle le Moeris aurait occupé une dépression de terrain le long de la chaîne libyque, entre Illahoun et Médinéh; mais les explorations les plus récentes ont montré que les digues assignées pour limites à ce prétendu réservoir sont modernes et n'ont peut-être pas deux siècles de durée. Je ne crois plus à l'existence du Moeris. Si Hérodote a jamais visité le Fayoum, cela a dû être pendant l'été, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre l'aspect d'une véritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent les levées qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre elles. Son récit, répété par les écrivains anciens, a été accepté par nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a été gratifiée après coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'exécution aurait été le vrai titre de gloire de ses ingénieurs, si elle avait jamais existé. Les seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres prétentions; ce sont des barrages en pierre élevés à l'entrée de plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la vallée. L'un des plus importants a été signalé en 1885 par le docteur Schweinfurth, à sept kilomètres au sud-est des bains d'Hélouan, au débouché de l'Ouady Guerraouî (Fig.44).