L'archéologie égyptienne

Chapter 15

Chapter 153,504 wordsPublic domain

Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte très pure; il a une nuance incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pièces, de mauvaise fabrication, se sont décomposées dans toute leur épaisseur, et tombent, à la moindre pression, en lamelles ou en poussière irisée. D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidité, mais elles sont striées et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une homogénéité et d'une limpidité parfaites. La vogue ne s'attachait pas, comme chez nous, aux verres incolores; elle était aux verres de couleur, opaques ou transparents. On les teignait en mêlant des oxydes métalliques aux ingrédients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les bleus, du cuivre pour les verts, du manganèse pour les violets et pour les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'étain pour les blancs. Une variété de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de l'humidité. Toute cette chimie était empirique et de pur instinct. Les ouvriers trouvaient autour d'eux les éléments nécessaires, ou les recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans être toujours assurés d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs combinaisons les plus harmonieuses étaient dues au hasard, et ils ne pouvaient pas les reproduire à volonté. Les masses qu'ils obtenaient de la sorte atteignaient parfois des dimensions considérables: les auteurs classiques nous parlent de stèles, de cercueils, de colonnes d'une seule pièce. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'à la fabrication des petits objets, surtout à la contrefaçon des pierres fines. Si peu coûteuses qu'elles fussent sur les marchés de l'Égypte, elles n'étaient pas accessibles à tout le monde. Les verriers imitèrent l'émeraude, le jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection que nous sommes souvent embarrassés aujourd'hui pour distinguer les pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou en calcaire à la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux, pendeloques de colliers, rubans et baguettes étroites, plaques chargées d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de déesses. On en faisait des yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze, des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des hiéroglyphes, on les découpait en hiéroglyphes, on en composait des inscriptions entières qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou dans le métal. Les deux caisses où reposait la momie de Notemit, mère du pharaon Hrihor-Siamon, sont décorées de cette manière. Une feuille d'or les recouvre en entier, à l'exception de la coiffure et de quelques Détails: les textes et les parties principales de l'ornementation sont formés d'émaux, dont les teintes vives se détachent sur le ton mat de l'or. Les momies du Fayoum étaient enduites de plâtre ou de stuc, où L'on incrustait les scènes et les légendes qu'on se contentait de peindre partout ailleurs. Les plus grandes étaient composées de plusieurs morceaux de verre, rapportés et retouchés au ciseau à l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la déesse Mâït a les nus, la face, les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu très sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en rouge haricot. Sur le naos en bols, récemment découvert dans le voisinage de Daphné, et sur un fragment de cercueil du musée de Turin, les hiéroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un éclat et d'une richesse à peine concevables. Verres filigranés, verres gravés et taillés, verres soudés, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Égyptiens n'ont rien ignoré. J'ai eu entre les mains une règle carrée, formée de baguettes multicolores agglutinées, et dont la tranche laissait lire le cartouche d'un des Amenemhât: le motif se prolongeait dans la masse, et, à quelque endroit de la hauteur qu'on le coupât, le cartouche reparaissait. Les verres à miniatures remplissent presque à eux seuls une vitrine entière du musée de Boulaq. Ici, c'est un singe à quatre pattes, qui flaire un gros fruit posé à terre. Là, un portrait de femme, dessiné de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadré de rouge. La plupart des plaques ne représentent que des rosaces, des étoiles, des fleurs isolées ou mariées en bouquet. Une des plus petites porte un boeuf Apis, à la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en est si délicat qu'il ne perd rien à être examiné à la loupe. La plupart des objets de ce genre ne sont pas antérieurs à la première dynastie saïte; mais les fouilles exécutées à Thèbes ont prouvé que, dès le Xe siècle avant notre ère, le goût et, par suite, la fabrication des verres multicolores étaient chose commune en Égypte. On a recueilli, à Gournét-Murraï et à Shéikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes à l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames debout sur leurs pattes de derrière, canards accouplés, en pâtes bleues, rouges, jaunes, mélangées, mais des vases du type de ceux qu'on est accoutumé à considérer comme étant de travail phénicien et cypriote. Voici, par exemple, une petite oenochoé en verre bleu clair semi-opaque (Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et les palmes de la panse sont tracés en jaune. Voici encore une ampoule lenticulaire, haute de huit centimètres (Fig.221), à fond bleu marin d'une intensité et d'une pureté admirables, sur lequel un semis de feuilles de fougère s'enlève en jaune, d'un trait fin et hardi; deux petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur le rebord du goulot. Une amphore de même taille est d'un vert olive profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse à l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu tendre. La princesse Nsikhonsou avait à côté d'elle, dans la cachette de Déir-el-Baharî, des gobelets de travail analogue, sept en pâte unie vert clair, jaune, bleue, quatre en une pâte noire mouchetée de blanc, un seul enveloppé de feuilles de fougère multicolores, disposées sur deux rangs (Fig.223). Les manufactures étaient donc en pleine activité dès le temps des grandes dynasties thébaines. Des monceaux de scories, mêlées à des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesséum, à El-Kab, sur le tell d'Ashmounéïn, la place où leurs fourneaux s'allumaient.

Les Égyptiens émaillaient la pierre. La moitié au moins des scarabées, des cylindres et des amulettes que renferment nos musées, sont en calcaire, en schiste, en lignite, revêtus d'une glaçure colorée. L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriée à ce genre de décoration. Ils la remplaçaient par plusieurs sortes de terre, l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la Pulvérisation d'un calcaire spécial, qu'on trouve en abondance aux environs de Qénéh, de Louxor et d'Assouân, une troisième rougeâtre et mêlée de grès en poudre et de brique pilée. Ces substances diverses sont bien connues sous les noms également inexacts de _porcelaines_ ou _faïences égyptiennes_. Les plus anciennes, à peine lustrées, sont couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des hiéroglyphes et des figures, où la matière vitreuse accumulée tranche, par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le vert est de beaucoup la couleur la plus fréquente sous les anciennes dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu, n'étaient point dédaignés. Le bleu l'emporta dans les manufactures thébaines, dès les premières années du moyen empire. C'est, d'ordinaire, un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le musée de Boulaq possédait jadis trois hippopotames de cette nuance, découverts à Drah-aboûl-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un était couché, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a dessiné sur leur corps, à l'encre noire, des fourrés de roseaux et de lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224). C'était une manière de montrer la bête dans son milieu naturel. Le bleu en est profond, éclatant, et il faut descendre vingt siècles d'un coup pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funéraires qui proviennent de Déir-el-Baharî. Le vert reparaît avec les dynasties saïtes, plus pâle qu'aux anciennes époques. Il domine dans le nord de l'Égypte, à Memphis, à Bubaste, à Saïs, mais sans éliminer entièrement le bleu. Les autres nuances n'ont été d'usage courant que pendant quatre ou cinq siècles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors seulement, qu'on voit se multiplier les _Répondants_ à vernis blanc ou rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes, les boîtes à kohol bariolées. Les potiers du temps d'Amenhotpou III avaient un goût particulier pour les tons gris et violets. Les olives au nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des hiéroglyphes en bleu léger sur un fond mauve des plus délicats. Le vase de la reine Tiï, au musée de Boulaq, est d'un gris mêlé de bleu; il a, autour du goulot, des ornements et des légendes en deux couleurs. La fabrication des émaux multicolores paraît avoir atteint son plus grand développement sous Khouniaton: du moins est-ce à Tell-Amarna que j'en ai trouvé les modèles les plus fins et les plus légers, des bagues jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi réservé en violet. Si restreint que soit l'espace, les tons divers ont été posés avec une telle sûreté de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent vivement l'un sur l'autre. Un vase à poudre d'antimoine, ciselé et monté sur un pied à jour, est glacé de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a la forme d'un épervier mitré, est bleu, rehaussé de taches noires; il appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisième, creusé dans un hérisson de bonne volonté, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tête de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayée de bleu sombre. Si belles que soient ces pièces, le chef-d'oeuvre de la série est la statuette du premier prophète d'Amon Ptahmos, à Boulaq. Les hiéroglyphes et les détails du maillot funéraire ont été gravés en relief, sur un fond blanc d'une égalité admirable, puis remplis d'émaux. Le visage et les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune à raies violettes, violets également sont les caractères de l'inscription et le vautour qui déploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant, léger: aucune bavure n'émousse la pureté des contours ou la netteté des traits.

La poterie émaillée fut commune en tous temps. Les tasses à pied (Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornés d'yeux mystiques, de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes à l'encre noire, sont en général de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules lenticulaires, à vernis verdâtre, garnies de rangs de perles ou d'oves sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquées de deux singes accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au règne d'Apriès et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases à boire en forme de lotus à demi épanoui, plats, écuelles de table, les Égyptiens aimaient cette vaisselle fraîche au toucher, agréable à l'oeil et facile à tenir propre. Poussaient-ils le goût de l'émail jusqu'à en recouvrir les murs mêmes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de ce mode de décoration proviennent tous d'édifices royaux. On lit le prénom et la bannière de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de Ramsès III sur une verte, ceux de Séti Ier et de Sheshonq sur des fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide à degrés de Saqqarah avait gardé jusqu'au commencement du siècle sa parure de faïence (Fig.230). Elle était revêtue aux trois quarts de plaques vertes, oblongues, légèrement convexes au dehors, mais plates à la face interne (Fig.231); une saillie carrée, percée d'un trou, servait à les assembler par derrière, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont historiées aux titres d'un pharaon mal classé des premières dynasties memphites. Les hiéroglyphes s'enlèvent en bleu, en rouge, en vert, en jaune, sur un ton chamoisé. Vingt siècles plus tard, Ramsès III essaya d'un genre nouveau à Tell-el-Yahoudî. Cette fois ce n'est plus d'une seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la bâtisse était en calcaire et en albâtre; mais les tableaux, au lieu d'être sculptés comme à l'ordinaire, étaient en une sorte de mosaïque, où la pierre découpée et la terre vernissée se combinaient à parties presque égales. L'élément le plus fréquemment répété est une rondelle en frite sableuse, revêtue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se détachent en nuance crème des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrées de dessins géométriques (Fig.233), des toiles d'araignées, des fleurs ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les réseaux sont incrustés dans la masse. Ces rondelles, dont le diamètre varie d'un à dix centimètres, étaient fixées à la paroi au moyen d'un ciment très fin. On les employait à dessiner des ornements très divers, enroulements, rinceaux, filets parallèles, tels qu'on les voit sur un pied d'autel et sur une base de colonne conservés à Boulaq. Les cartouches étaient en général d'une seule pièce, ainsi que les figures: les détails, creusés ou modelés sur la terre avant la cuisson, étaient ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches étaient au contraire formés de morceaux indépendants: chaque couleur est une pièce découpée de manière à s'ajuster exactement aux pièces voisines (Fig.234). Le temple avait été exploité au commencement du siècle, et le Louvre possédait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui en proviennent. Ce qui en restait a été démoli, il y a quelques années, par les marchands d'antiquités, et les débris en sont dispersés un peu partout. Mariette en recueillit à grand'peine les fragments les plus importants, le nom de Ramsès III, qui nous donne la date de la construction, des bordures de lotus et d'oiseaux à mains humaines (Fig.235), des têtes d'esclaves nègres (Fig.236) ou asiatiques. La destruction de ce monument est d'autant plus fâcheuse que les Égyptiens n'ont pas dû en édifier beaucoup du même type. La brique émaillée, le carreau, la mosaïque d'émail se gâtent aisément: c'était là un vice rédhibitoire pour un peuple épris de force et d'éternité.

2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR ET LES MATIÈRES TEXTILES.

L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musées: ce n'est pas une raison pour croire que les Égyptiens n'en aient pas tiré bon parti. La corne ne dure guère: certains insectes en sont très friands et la détruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisément leur consistance et deviennent friables. Les Égyptiens connaissaient les éléphants de toute antiquité; peut-être même les ont-ils rencontrés dans la Thébaïde, au moment où ils s'y installèrent, car le nom de l'île d'Éléphantine est écrit avec l'image d'un de ces animaux, dès la Ve dynastie. L'ivoire leur arrivait des régions du haut Nil par dents et par demi-dents. Ils le teignaient à volonté en vert ou en rouge, mais lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des coffrets; ils en fabriquaient aussi des dés à jouer, des peignes, des épingles à cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un travail délicat (Fig.237), des étuis à collyre creusés dans une colonne surmontée d'un chapiteau, des encensoirs formés d'une main qui supporte un godet en bronze où brûler des parfums, des boumérangs couverts au trait de divinités et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets sont de véritables oeuvres d'art: ainsi, à Boulaq, un manche de poignard qui représente un lion, les reliefs plaqués sur la boîte à jeu de Touaï, qui vivait à la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie malheureusement mutilée, mais qui garde encore des traces de couleur rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle est juchée majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles très écartées de la tête rendent tant soit peu comique. La touche est large et spirituelle. Le morceau pourrait être comparé sans trop de désavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance.

L'Égypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux qu'elle produit sont-ils impropres à la sculpture. Les deux espèces les plus répandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossière et par trop inégale. Quelques variétés de sycomore et d'acacia ont seules un corps dont le grain souple et fin se prête au travail du ciseau. Le bois n'en était pas moins la matière favorite des sculpteurs qui voulaient faire vite et à bon marché. Ils le choisissaient parfois pour des oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons par le Shéikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour qu'on en tirât une statue d'une seule pièce. Le Shéikh-el-beled lui-même, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrées. On s'accoutuma donc à ramener les sujets qu'on voulait exécuter en bois à des proportions telles qu'on pût les tailler tout entiers dans un même bloc; sous les dynasties thébaines, les statues d'autrefois sont devenues des statuettes. L'art ne perdit rien à cette décroissance, et plus d'une parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien empire. La meilleure peut-être est au musée de Turin, et appartient à la XXe dynastie. Elle représente une fillette sans vêtement qu'une ceinture étroite passée sur les reins. Elle est encore à cet âge indécis où le sexe n'est pas développé et où les formes tiennent à la fois du garçon et de la femme. La tête est d'une expression douce et mutine: c'est, à trente siècles de distance, le portrait de ces gracieuses filles d'Eléphantine qui se promènent nues sous le regard des étrangers, sans gêne et sans impudeur. Trois petits hommes du musée de Boulaq sont probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-là sont revêtus du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux était le favori du roi, Hori, surnommé Râ. Ils marchent droit, d'un mouvement calme et mesuré, le buste bien effacé, la tête haute: l'expression de leur physionomie est maligne et rusée. Un officier (Fig.238), qui a pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque légère, sarrau collant à manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant à peine jusqu'à mi-cuisse et garni sur le devant d'une pièce d'étoffe bouffante, gaufrée dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un prêtre (Fig.239) coiffé de petites mèches étagées, vêtu de la jupe longue tombant à mi-jambe et s'étalant en une sorte de tablier plissé. Il supporte à deux mains un insigne divin, consistant en une tête de bélier surmontée du disque solaire, le tout emmanché au bout d'une hampe solide. Officier et prêtre sont peints en brun rouge, à l'exception des cheveux qui sont noirs, de la cornée des yeux qui est blanche et de l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de vitrine, la petite dame Nâï, est peinte comme eux en rouge et non en jaune, qui est la couleur réglementaire des femmes en Égypte (Fig.240). Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or à trois rangs, et aux poignets des bracelets d'or, sur la tête une perruque dont les tresses descendent jusqu'à la naissance de la gorge. Le bras droit pend le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en métal, qui a disparu: le bras gauche est replié sur la poitrine, et la main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu développée, la face large et souriante avec une expression de douceur et de vulgarité. L'artiste n'a pas su éviter la lourdeur dans l'agencement de la coiffure, mais le buste est modelé avec une élégance chaste, la robe dessine les formes sans les exposer trop indiscrètement, le geste par lequel la jeune femme ramène la fleur sur sa poitrine est rendu avec finesse et naturel. Ce sont là des portraits, et, comme les modèles n'étaient pas d'ordre très relevé, on peut supposer qu'ils ne s'étaient pas adressés pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu recours à des ouvriers sans prétention, mais la science de la forme et la sûreté de l'exécution sont bien propres à prouver jusqu'à quel point l'influence de la grande école de sculpture qui florissait alors à Thèbes s'exerçait fortement, même sur les gens de métier.