Part 6
Les neuvaines se succédaient, et aussi les dons pour les pauvres de la paroisse. Ces sacrifices d’argent coûtaient tant à la regardante châtelaine qui lui semblait devoir en être récompensée à la fin.
Son visage se transforma, vieillit. Son austérité devint presque ascétique.
--Depuis qu’ son gas est dans les collèges, disaient les gens du pays, Mâme Carmin n’en gagne pas, marchez! On dirait bientôt d’un crucifix de campagne!
* * * * *
_Madame_,
_Voici donc accomplies les deux années exigées par nous pour améliorer votre fils, et nous ne craignons pas de dire que nous l’avons, en effet, amélioré, puisque, après les effroyables tempêtes du début, il est parvenu à un tel point de domination sur lui-même que, jamais plus, nous n’avons eu l’occasion de sévir contre lui, puisque, jamais plus, ne se sont renouvelés ces châtiments extrêmement sévères, il faut l’avouer, sans lesquels notre tâche d’éducateurs serait impossible près des sujets très spéciaux remis entre nos mains._
_Nous vous proposerions volontiers de garder votre enfant jusqu’à sa majorité, mais plusieurs raisons nous conseillent de vous dissuader d’un tel projet._
_La première de ces raisons est que la santé du jeune garçon, malgré sa constitution puissante, pourrait finir par s’altérer à force de réclusion, car notre médecin dit qu’avec son tempérament et à l’âge où il arrive, le grand air lui est désormais indispensable._
_La seconde raison est qu’en poussant trop loin les choses, en prolongeant outre mesure cet exil qu’on lui a toujours dit ne devoir durer que deux ans, nous pourrions craindre, à la fin, quelque néfaste revirement de ce caractère que seul un miracle de volonté maintient au calme; nous redoutons, en tout cas, de voir s’accentuer et se durcir définitivement en lui les sentiments d’inimitié, de rancune qu’il semble, dans son for intérieur, nourrir contre les siens._
_Enfin, la troisième raison est que, malgré la régularité de son travail, nous avons tout lieu de croire que Laurent ne sera jamais apte à passer son baccalauréat, vu le système adopté par lui. Travail passif ne mène pas bien loin, et le pauvre enfant n’a jamais pu ou jamais voulu faire collaborer son initiative personnelle au labeur tout mécanique qu’il fournit._
_Nous pensons donc, Madame, qu’il vaut mieux, pour vous et pour votre fils, ne pas persister davantage, et le reprendre près de vous tandis qu’il est encore un enfant, tandis qu’il vient de mériter sa libération par deux ans d’effort, tandis que la tendresse maternelle, enfin, peut avoir encore quelque chance de reprendre ses droits sur cette jeune âme repliée._
_Votre fils, Madame, va bientôt avoir quatorze ans. Il entre dans l’adolescence. Il va retrouver près de vous sa liberté d’autrefois, et toutes ces douceurs du foyer, qu’il saura mieux apprécier après son long séjour ici. Peut-être, ayant pris parmi nous l’habitude, à défaut de l’amour du travail, en découvrira-t-il les charmes une fois remis sous la coupe bienveillante de ses maîtres précédents. Tout est possible avec une nature comme la sienne. Quoi qu’il arrive, il a goûté le_ plaisir _de la discipline intérieure, et nous sommes presque sûrs que vous n’aurez plus à déplorer ces éclats et ces scandales qui l’ont conduit jusqu’à nous_.
_Et si ses études scolaires doivent s’arrêter là, ne lui reste-t-il pas à apprendre ce devoir, qui fut celui de ses pères, de gérer ses biens et de veiller sur ses cultures?_
* * * * *
_Occupez-le beaucoup, Madame, dans le sens tout physique du mot. Qu’il parcoure ses terres à cheval, qu’il ait devant lui l’espace, qu’il puisse peu à peu, de sa propre initiative, s’intéresser à son domaine, qu’il ait le désir de le diriger. Il a toutes les qualités qui font un maître. C’est là, Madame, qu’il faut voir son salut et l’emploi de ses jeunes forces, si frémissantes derrière les dehors qu’il a choisis parmi nous._
* * * * *
_Laurent a besoin de triompher. Cet instinct orgueilleux l’a conduit d’abord à triompher, en effet, des impulsions de son caractère violent, et cette conquête n’est pas, somme toute, à regretter. La façon dont il a supporté le régime de la maison est tout à son honneur, bien que nous puissions déplorer avec vous la sécheresse où s’est obstiné son cœur d’enfant. Mais, nous le répétons: à vous, Madame, de le reprendre petit à petit et d’en refaire votre fils. Il y faudra des nuances qu’une mère saura trouver mieux que quiconque: et cette belle tâche est désormais la vôtre._
_C’est donc avec la plus grande confiance en l’avenir que nous nous disposons à vous rendre votre enfant, heureux si nous avons réussi comme nous en sommes sûrs, à le complètement modifier, pour le plus grand bien des siens et de lui-même, avec l’aide de Dieu._
_Nous attendons un mot de vous, Madame, et si votre avis est le même que le nôtre, nous confierons Laurent de Bonnevie au surveillant dont il a l’habitude, et qui ne le quittera qu’après l’avoir remis entre vos mains._
* * * * *
Les préparatifs qui bouleversaient tout le château, semblant annoncer une fête, ne trompaient personne, cependant. Mᵐᵉ Carmin passait ses nuits à sangloter; les servantes, muettes, arrondissaient des yeux effarés; le jardinier grommelait; l’abbé Lost hochait la tête. Seul, l’oncle Jacques montrait un visage joyeux, et se frottait les mains.
Après deux voyages au chef-lieu, Mᵐᵉ Carmin reçut une bicyclette toute neuve; puis on vit arriver un cheval de selle, frais et de bonne race, qui prit dans l’écurie la place vide du poney.
Roulée dans sa passion, la pauvre mère ne savait que faire pour réparer les deux ans de martyre infligés à son enfant. De toute son âme, elle voulait se faire pardonner, souhaitait reprendre ce petit qu’elle avait déçu.
Naïvement, elle fit refaire les plates-bandes abandonnées, couper l’herbe de la grande pelouse et repeindre la cabane des cygnes. Elle fit aussi changer le couvre-lit de la chambre de Laurent, et carder les matelas.
Enfin le grand jour vint. N’osant aller à la gare dans la crainte de quelque camouflet public, elle envoya l’abbé Lost et son frère, dans la victoria, chercher le collégien, ou plutôt le prisonnier.
Quand elle entendit la voiture tourner l’allée, il lui sembla que son cœur s’écrasait sous les roues. Pâle et tremblante, elle ouvrit la porte vitrée qui donne sur le perron, et se tint sur le seuil.
Elle ne s’élança que quand elle le vit descendre de la victoria. Changée en pierre, elle l’attendit.
Il monta les marches, suivi de l’oncle et de l’abbé. Il avait bien vu sa mère, mais il ne se pressa pas.
Quand il fut devant elle, il ôta son chapeau, baissa les veux et ne fit pas d’autre geste.
--Bonjour, maman...
Un frisson parcourut la mère. Ce n’était plus la voix haute, encore entendue lors de la dernière entrevue. C’était une voix de quatorze ans, en plaine mue déjà, rauque, déséquilibrée.
Elle l’embrassa sur les deux joues, nerveusement, sans plaisir. Comme il était grand! Toujours gras, les paupières bouffies, les yeux rapetissés. Mais on avait laissé repousser ses cheveux, qui recommençaient leurs grosses boucles noires sur le front. Et, de les reconnaître, elle eut si grande envie de pleurer qu’elle détourna la tête.
Il y eut un mouvement qui poussa tout le monde dans la salle à manger. Là, l’enthousiasme de Jacques de Bonnevie éclata.
--Mais regarde-le donc! Est-il assez admirable avec ses belles mâchoires, ses grands sourcils, ses yeux de capitaine, ses cheveux sculptés comme un bronze de la Renaissance!
Il releva les boucles d’un revers de main, et, regardant fixement sa sœur:
--Et son front?... Hein, son front? Tu le vois?...
--Ce qu’il a surtout, corrigea doucement l’abbé Lost, c’est que ses manières sont devenues parfaites! C’est un homme, maintenant. N’est-ce pas, Laurent?
--Oui, monsieur l’abbé...
Il n’avait pas encore levé les yeux.
L’oncle Jacques se mit à rire.
--Gras comme un moine, par exemple!
Et, sur ces mots, il tressaillit, au souvenir de Carmine Buonavita, sorti du couvent pour devenir condottiere. Une association d’idées le fit continuer:
--Et ton chant?
Alors l’enfant releva les paupières, et son regard fut tel que les autres sentirent qu’ils n’étaient pas de taille à le supporter.
--Le chant?... C’est fini, mon oncle.
Et cette petite parole sembla pour jamais enfouir dans l’irrémédiable toute la beauté passée de cette voix d’archange que l’on ne devait plus entendre, soprano sombré pour toujours dans les enrouements de la puberté.
En cet instant, Mᵐᵉ Carmin, une fois de plus, sentit qu’elle avait perdu les deux dernières années de l’enfance de son fils, et qu’il n’avait pas été près d’elle pour les vivre au grand air, magnifiquement.
Afin de ne pas éclater en sanglots, elle murmura, sans oser rien préciser:
--Il a besoin d’exercice, maintenant...
--Hein, ce sera bon, la liberté!... dit assez lourdement l’abbé.
--Oui, fit joyeusement, énigmatiquement, l’oncle Jacques, en route, à présent pour la _bonne vie_!
Les servantes, doucement, étaient apparues à la porte, avançant leurs trois têtes craintives, celle de Clémentine traversée par une balafre blanche.
--Bonjour, Monsieur Laurent... dirent-elles enfin.
--Bonjour...
Il regardait de nouveau par terre.
--Il est devenu doux comme une fille!... s’extasia l’abbé.
Et, fronçant les sourcils, furieux, tout à coup, l’oncle Jacques:
--Dites qu’il est devenu Jésuite, oui!...
Il secoua le garçon aux épaules.
--Allons! Allons!... Remue-toi un peu!... Et, d’abord, viens voir les surprises de ta mère.
Laurent jeta de côté son regard qui ne voulait s’arrêter sur personne.
--Puis-je monter un instant à ma chambre?... demanda-t-il froidement.
Quand il fut sorti de la salle, toutes les voix parlèrent à la fois. L’étonnement des servantes et celui de l’abbé, les exclamations de l’oncle Jacques, un mélange de félicitations et de remarques assourdirent la silencieuse mère. Puis l’abbé prit congé, les servantes se retirèrent.
--Ah!... le revoilà!...
L’oncle Jacques avait mis son bras au cou du petit.
--Viens! On a des choses à te faire voir!
Ils marchèrent tous trois le long des allées parfumées aux roses, sous les verdures tachées de soleil et tremblantes, entre lesquelles la grande pelouse apparaissait toujours, avec ses deux cygnes sur l’eau.
--Tu vois!... disait l’oncle Jacques, on à repeint leur cabane en ton honneur!... Tu vois, on a mis des fleurs aux plates-bandes!... Tout ça c’est pour toi, mon garçon! Dis un peu si l’on n’est pas heureux de te revoir!
Mais la mère, elle, ne prononçait pas un mot.
Elle ne parla que dans la cour où sont les écuries et la remise. On eût dit, en vérité, que tout son cœur se donnait dans ces mots, articulés avec une émotion inouïe:
--Tiens, Laurent, regarde! Cette belle bicyclette toute neuve, c’est pour toi!... Tiens, regarde encore! Ce joli cheval-là, c’est ton cheval! Tu as bien mérité de belles vacances! Tu auras tout ce que tu veux!
Il avait ouvert grandes ses étincelantes prunelles pour regarder les merveilles. Une sorte de frémissement le secoua, qui sembla ressusciter son âme et son corps, engourdis pendant deux ans dans l’hypocrite prison de la «maison d’amélioration». Il se tourna tout entier vers sa mère tremblante, l’écrasa d’un coup d’œil impérieux et sombre. Et, lentement, il prononça, de sa rauque voix adolescente:
--Ce n’est pas tout ça que je veux, maintenant. C’est une auto.
XII
LE SCANDALE
Depuis deux heures, elle cherchait en silence les raisons qu’elle donnerait à son refus.
Laurent, remonté dans sa chambre, défaisait sa malle. L’oncle Jacques était retourné chez lui.
Commencer ce premier dîner en tête-à-tête, après deux ans d’absence, par des contestations, que c’était triste! Elle avait pensé tout prévoir, elle avait cru faire de son mieux, et voici, cruelle déception, que l’enfant n’était pas encore satisfait. «Une auto!... se disait-elle, épouvantée. D’abord, c’est la ruine définitive; ensuite, c’est l’absence perpétuelle et sans contrôle. Où ira-t-il avec ça?... Enfin, c’est la menace constante de l’accident. Je le croirai toujours tué. Je ne vivrai plus!»
Elle ne pouvait pas lui dire ces trois choses, craignant de l’indisposer encore contre elle. Elle chercha longtemps. Il n’était plus possible, à présent, de le traiter comme un enfant. Il était le maître à la maison, maître redoutable qui faisait tout trembler autour de lui.
Au moment de descendre à la salle à manger, elle trouva subitement. Et quand ils furent assis face à face, Laurent, muet, regardant son assiette:
--Ecoute... commença-t-elle d’une pauvre voix entrecoupée, j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit tantôt. Moi, je ne demanderais pas mieux que de te donner une auto, mais tu sais bien que tu ne peux obtenir ton brevet de chauffeur qu’à partir de seize ans... Alors... si... si tu veux bien attendre jusque-là... je... eh! bien!... je te promets que tu auras ce que tu désires. Je m’y engage formellement.
Comme il ne relevait pas la tête, elle murmura, de même qu’autrefois, lors de leur premier pacte:
--Est-ce entendu, Laurent?
Il ne la regarda pas.
--Bien, maman... répondit-il.
Et ce fut tout.
Elle le dévorait des yeux, penchée. Que pensait-il? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de dire? Songeait-il à quelque vengeance? Comme elle eût préféré les violences de jadis à ce calme glacial qui lui faisait froid au cœur!
Elle essaya de parler d’autre chose, de lui raconter les petits événements du village. Mais elle n’en tira plus un seul mot, et le silence tomba, qui dura jusqu’à la fin du dîner.
Quand ils se levèrent de table, suivis des yeux par la servante ahurie:
--Bonsoir, maman...
--Tu montes déjà?... s’écria-t-elle douloureusement. Tu ne veux pas venir au petit salon avec moi?... Il y a si longtemps que je ne t’ai vu, Laurent!
Une fois encore, il répondit:
--Bien, maman.
Et quand ils furent assis chacun dans un des fauteuils de tapisserie, l’un devant l’autre, au moment de reprendre sa couture, elle eut une envie furieuse de se précipiter sur lui pour le couvrir de baisers, de lui demander pardon, de se jeter à ses genoux. Ce n’était pas possible qu’il fût devenu ce grand garçon aux yeux baissés, silencieux, sombre, et qui obéissait passivement, amèrement, à la moindre parole.
Il sentit sans doute le regard tendre et désespéré dont elle l’enveloppait, mais il ne fit pas un geste, ne releva pas se paupières. Et, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer à chaudes larmes, elle reprit tristement sa couture, tandis que le silence immense du soir, autour d’eux, déferlait.
Au bout d’une demi-heure, il demanda doucement:
--Puis-je aller me coucher, maman?
--Mais certainement, mon chéri... Veux-tu que je monte avec toi pour voir si tu as tout ce qu’il te faut dans ta chambre?
--J’ai tout ce qu’il me faut, maman...
Et, sur cette réponse, détournée comme son regard, il se leva.
--Bonsoir, maman...
Elle s’était levée aussi.
--Veux-tu que je t’embrasse, Laurent?...
Sa voix avait tremblé, pleine de larmes.
--Si tu veux, maman...
Il la laissa faire, tandis qu’elle le serrait contre elle, si grand, presque aussi grand qu’elle. Mais il ne lui rendit pas un baiser. A deux mains elle l’avait pris aux tempes, fébrilement, essayant de forcer ses yeux. Et toute son âme était là, proche, ardente, son âme de mère qui voulait entrer, prendre, conquérir.
Qu’y a-t-il donc, dans le regard humain, qui donne ou qui refuse, et pourquoi ceux qui ne veulent pas nous livrer leurs yeux nous font-ils si mal? Quel est ce besoin que nous avons du regard, quel est cet échange qui se fait entre les êtres, quel est ce contact qui se produit par la rencontre de leurs prunelles, quelles sont ces deux électricités qui se cherchent, qui se cherchent jusqu’à ce que l’étincelle ait jailli?
--Laurent, je t’en supplie, regarde-moi! Regarde-moi!
--Non, maman.
Elle laissa retomber ses mains. Et comme, sans bruit, sans se retourner, il sortait du salon, elle alla s’effondrer sur son fauteuil, et, le visage dans la paume, sanglota.
* * * * *
--Je m’invite!... annonça l’oncle Jacques, le lendemain, à l’heure du déjeuner. Alice, fais mettre mon couvert!
Mais il fut surpris par le regard désespéré, les paupières rougies de sa sœur. N’osant l’interroger, il baissa simplement la tête. «Est-ce que Laurent aurait déjà recommencé?...» se demandait-il non sans un frémissement de curiosité presque joyeuse.
Il ne savait pas que, dès l’aurore, Laurent était sorti de la maison. Mᵐᵉ de Bonnevie, en proie à l’insomnie depuis son coucher, l’avait bien entendu descendre les escaliers et pousser les barres. Elle l’avait même, cachée derrière son rideau, regardé s’éloigner dans le parc; et l’oreille aux écoutes, elle avait guetté les bruits, espérant entendre les sabots du cheval marteler le sol, comme au jour de son premier effroi. Mais seul le silence du petit matin avait rempli son ouïe aux aguets. Et, grelottante, elle avait fini par se recoucher. «Sans doute, il aura préféré la bicyclette pour commencer...»
Où donc était-il parti, de si bonne heure et tout seul?
Mon Dieu! ne prendrez-vous pas en pitié cette martyrisée dont la bouche desséchée murmure tant de prières? Ecoutez comme elle espère encore malgré tous les déboires! Simple femme revêche et sans élan, la sublime maternité va jusqu’à faire d’elle un poète. Elle pense aux forces de la nature que jamais elle n’a contemplée ni sentie. Elle compte sur l’air du parc natal, sur les fleurs, sur le ciel, sur les cygnes dans le bassin, sur la douce herbe, sur le sous-bois et ses émeraudes, elle compte sur les arbres aux branches tordues dans le ciel, aux racines tordues dans la terre, pour reprendre son fils, pour l’enraciner de nouveau, lui aussi, dans son terroir originel. Elle demande aux nuages, aux feuilles, aux cailloux de parler pour elle. Elle veut que l’espace, que l’air lui caressent les joues au passage, soient pleins de voix persuasives. Elle invoque la race défunte, elle demande aux enterrés de la famille d’être des fantômes éloquents. Elle cherche des aides sur la terre comme elle en cherche dans l’inconnaissable. Elle appelle à elle toutes les puissances de ce monde et de l’autre. Elle désire, elle croit. Cela, mon Dieu, n’est-il pas, à la fin, digne de pitié?
* * * * *
Dès qu’elle avait pu se lever sans déconcerter les habitudes de la maison, elle s’était dirigée, cœur battant, mains fiévreuses, vers les écuries et remises. Et tandis qu’elle avançait dans l’allée, sa souffrance habituée inventait ce nouveau supplice: «Il n’aura pas voulu de mes cadeaux. Je vais trouver le cheval dans son boxe et la bicyclette dans la remise...»
La main sur la porte, au moment de la surprise, quelle qu’elle fût, frémissante et malade, elle avait hésité quelques secondes. Ouvrir, et savoir! Encore un instant de répit avant la joie ou le chagrin...
Un hennissement du cheval l’avait glacée.
--Ah! le cheval est là!...
Puis:
--C’est qu’il a plutôt pris la bicyclette, alors....
Brusquement elle avait ouvert, s’était précipitée. Et tout de suite elle avait vu dans son coin, guidons brillants dans l’ombre, la machine que nulle main n’avait dérangée.
--Eh bien, voilà... Je le savais d’avance. Il n’en a pas voulu, voilà tout, il n’en a pas voulu...
* * * * *
Quand il entra dans la salle à manger, l’oncle Jacques s’avança vivement.
--Bonjour, Laurent!...
--Bonjour, mon oncle...
Il fit un pas vers sa mère.
--Bonjour, maman...
Elle ne l’embrassa pas.
--Tu as bien dormi?... fit-elle avec effort.
Ses yeux rouges, ses joues creuses disaient sa nuit. Ils se mirent à table, l’oncle Jacques se frottant les mains.
--Eh bien!... ta promenade?.. Agréable?...
--Oui, mon oncle...
--Et le patelin?... Toujours le même?...
--Oui, mon oncle...
--Tu as été à bicyclette?
--Non, mon oncle!
--A cheval, alors?
--Non, mon oncle.
Le vieux célibataire donna sur la table un grand coup. Imitant le ton du garçon:
--«Oui, mon oncle... Non, mon oncle...» C’est tout ce que tu sais dire, maintenant?
Plus froidement, plus poliment, le petit prononça:
--Oui, mon oncle!
Et malgré tous ses efforts, Jacques de Bonnevie, pendant tout le déjeuner, n’en put rien tirer d’autre.
Il retourna chez lui dans un état d’extrême exaspération, et l’on ne le revit pas pour le dîner. Cependant, il avait dit à sa sœur:
--Ça lui passera, ne te fais pas de bile. Il est encore enjésuité, mais le grand air et l’exercice feront leur effet d’ici peu, sois tranquille!
Et la mère s’accrocha, reconnaissante, à cet espoir.
Laurent avait passé son après-midi dans le parc, cherchant des branches souples pour en faire arc et flèches. Il n’acceptait décidément ni le cheval ni la bicyclette.
--C’est formidable!... répétait l’oncle Jacques.
Pendant cinq ou six jours, celui-ci vint plusieurs fois dans la journée s’informer de son neveu. Mais il n’y avait rien à lui raconter. L’enfant avait organisé sa vie à sa façon. Il disparaissait dès l’aurore, revenait déjeuner, disparaissait de nouveau, rentrait pour le dîner et se couchait en sortant de table. Pour le reste, aux heures des repas, seul moment où le vit sa mère, il gardait son silence farouche et sa tête basse.
--On n’en fera plus rien!... remarquait le tuteur avec dépit, comme s’il eût souhaité des esclandres.
Et les mille avances qu’il faisait à l’adolescent chaque fois qu’il le rencontrait à midi, le soir, restaient sans résultat.
Un matin (l’oncle Jacques avait-il guetté?), Laurent se trouva nez à nez avec lui dans le parc.
--Ecoute, Laurent!
--Quoi, mon oncle?...
--J’ai quelque chose à te dire...
--Bien, mon oncle...
--Tu veux une auto, mon garçon? Eh bien! je te donnerai, moi, ton auto, na!
Le souvenir du passé faisait sourire le bonhomme. Autrefois, le petit était venu chez lui pour lui demander une bicyclette. Que ne l’avait-il donnée! Que n’avait-il compris ce qu’était cet enfant vertigineux qu’il avait repoussé comme un gamin ordinaire!
--Eh! bien! Laurent?... ça te va?... Tu la veux, ton auto?... Tu la veux tout de suite?
L’autre ne manifesta même pas quelque surprise devant cet excès de générosité de la part de son ancien ennemi. Avec cet air fuyant qu’il avait désormais, il répondit, poli jusqu’à l’insolence:
--Non, merci, mon oncle...
Et, tournant les talons, il disparut dans les profondeurs du parc.
* * * * *
Les vacances se terminaient. Mᵐᵉ Carmin ne savait comment s’y prendre pour demander à Laurent quelles étaient ses intentions quant à la reprise du travail. Elle craignait également les deux phrases laconiques qu’il pouvait lui répondre, seules paroles qu’elle connût de lui, maintenant: «Bien, maman...» ou: «Non, maman...» Car, dans l’une ou l’autre, il y avait autant de révolte et de haine.
Une lâcheté désolée la fit reculer au dernier moment. Elle pria donc l’abbé Lost à déjeuner, un jour. L’ayant vu la veille, elle lui avait expliqué la mission dont elle le chargeait. Par ailleurs, l’abbé souffrait de ne plus jamais voir Laurent à la messe. «Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse?... disait Mᵐᵉ Carmin. Ils ont dû le saturer, là-bas. Il faut craindre, si l’on veut le forcer, de le voir prendre _aussi_ la religion en grippe...»
L’abbé Lost était bien trop fin pour ne pas comprendre. «Le bon Dieu fera pour le mieux...» soupirait-il.
Comme ce déjeuner s’achevait:
--Laurent, dit l’abbé, j’ai à te parler. Veux-tu que nous passions tous deux dans le petit salon?
Mᵐᵉ Carmin s’était esquivée.
--J’irai tout droit au but... commença le prêtre. Voilà: les vacances vont être finies dans quelques jours. Tu en as bien profité, si j’en juge par ta mine. Maintenant, il s’agit de te remettre à la tâche. Tu n’as que quatorze ans. Tes études ne sont pas finies. Veux-tu que nous recommencions à travailler ensemble comme autrefois, avec l’aide de monsieur l’instituteur?
--Non, monsieur l’abbé.
Le curé, saisi, tâcha de n’élever pas la voix.