L'âne mort

Chapter 8

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Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma déesse diaphane, ne purent m'arracher à mon rêve poétique; je nageais au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui m'attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts; tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône, tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, et m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les confins de ces deux puissances rivales, emporté par l'une, arrêté par l'autre, j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me précipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé; mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les boeufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés, sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conservé dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.

Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui pensait que vivre et mourir c'était même chose; seulement, puisque je m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'être réveillé.

Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que cette rougeur était contagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même incarnat de leurs vingt ans.

Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de mort n'avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu'ils se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations. C'était à qui se souviendrait d'être mort au moins une fois en sa vie. L'un, au bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation désagréable; l'autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait fracassé le crâne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la mort n'était pas une douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu'une précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette récompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit était le métier d'un sot plus encore que le métier d'un poltron.

On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en personne n'eût su que répondre, lorsqu'un gros abbé, qui était resté jusqu'alors plongé dans un long fauteuil et dans l'état heureux d'un homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége, alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'était un homme de sens et de bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et qui, rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire de leur mieux une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour soi-même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut écouté avec attention:

--Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle discussion sur la peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous parleriez de la mort avec plus de respect.

XVI.

LES CAPUCINS.

C'était bien en vain que je cherchais à oublier la double passion, la double étude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale étude. Chaque jour je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel épouvantable désir de pousser l'horreur à bout, de savoir enfin si je pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour moi, l'horreur n'existait que là où était Henriette, nature si vide et si fausse, abîme d'égoïsme et de faiblesse, être humain qui n'avait rien de l'homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle rien ne manquait, l'âme exceptée. Ce je ne sais quoi vivant et sans coeur, auquel je m'étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice, je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon histoire ne serait pas complète si nous ne traversions pas toutes ces fanges livides. Le lieu terrible où le vice l'avait portée, cette femme,--dans la société telle que nous l'avons faite, c'est un lieu aussi fatal, aussi nécessaire, j'ai presque dit aussi inévitable que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de plaintes, de misères, de hurlements, de grincements de dents. C'est là un hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin lui-même méprise ses malades; il a pour eux plus de dégoût que de pitié. Cette fois, l'hôpital devient prison, le malade devient ulcère; le mal prend en ce lieu toutes sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas. Le passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu'on y porte. C'est le préfet de police, et non pas la soeur de charité, qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la souveraine maîtresse de ces lieux; la soeur hospitalière s'enfuit loin de ces misères en se voilant la face; il faut donc que ce soient là des figures bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié et de l'Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans ces demeures y entre d'ordinaire à la suite d'un banquet, la lèvre mal essuyée, le sein nu, la tête couronnée de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée, le sein nu, chargée de fleurs, et toute prête à s'enivrer encore; et cependant l'espace étroit où ou la renferme, l'air qu'elle respire, les tortures fétides qui l'attendent, la honte et la misère ignoble dont elle va être la vassale abominable, tout fait de ce lieu redouté comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui attend le crime après la mort,

Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hôpital Cochin et le Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzième siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles étend son ombre suintante à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une pauvre marchande de pommes s'est construit une cabane en bois; à la porte de cette cabane, une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans les malades, pas de confiance; ce sont les moeurs, c'est l'effroi, c'est l'égoïsme d'une ville ravagée de la peste; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer. Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, une inquiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes, tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dégoût et de l'horreur, voilà la vie, si c'est vivre! L'air en est infecté, le ruisseau en est fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes, pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante, insipides victimes d'une insipide passion; à côté d'eux, des pères de famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants; plus loin, des vieillards horribles, que l'art médical conservait précieusement comme autant de phénomènes curieux que l'on montrait aux étrangers, en disant: _Nos pestiférés sont plus affreux que les vôtres!_--digne sujet d'orgueil! Tout ce peuple de misérables tordus, courbés, écrasés sous le mal, sans mémoire, sans espérance, sans souvenirs, se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette foule, pas un malade n'aurait osé se plaindre même à Dieu, tant ils ont peur d'être entendus des hommes! C'était partout, et sur tous ces visages et dans toutes ces âmes, la même lèpre, la même honte, la même fange infecte, le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de l'horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! ah! tu sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois satisfait, sois repu d'infections et de vices! Mais pourtant sortons, sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour sortir; quelqu'un me dit: L'hôpital est double; ici sont les hommes, là-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des femmes ici? des femmes? Hélas! à peine sur l'escalier, je rencontrai des nourrices infectées par le frêle nourrisson qu'elles tenaient encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant rien à leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait, cachaient leur tête dans leur tablier de bure. À la porte de ce repaire, une jeune femme, innocente,--et déplorable victime du lien conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niobé, attendant, dans un lit misérable, une place à côté de quelque prostituée. Quoi! la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui s'abandonne à son amour; quoi donc! l'honnête femme qui se fie à son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet horrible mal? Malheureuses! et plus à plaindre cent fois que les autres malades, que d'ici vous entendez rire aux éclats dans les dortoirs. Celles-là, elles sont chez elles, elles font de l'hôpital une maison de plaisance, un lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui était la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient d'une voix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et pâles et découragés, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour être belles même là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trésors de beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres créatures maudites! Elles auraient pu être l'honneur de la jeunesse, l'orgueil du foyer domestique, la force de l'âge mûr, la consolation du vieillard; elles ont tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, famille, l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; elles ont prodigué, elles ont vendu pour rien, elles ont changé contre des ulcères tous ces biens précieux qu'elles avaient reçus de Dieu en partage, la grâce, la jeunesse, le sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment, c'est horrible, horrible!--Tout à coup, à un signal donné, les jeux s'arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, l'une après l'autre, pour se rendre où le médecin les attend.

C'était au lit de misère. Ce lit de misère occupe une petite salle basse, éclairée d'une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes échappées à l'oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince paillasse recouverte d'une toile noire; à côté de ce grabat sont semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes sortes d'instruments tranchants. Cependant on apporte un réchaud rempli de feu; dans ce feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de l'endroit, incurables qui par leurs services ont mérité d'assister à ce spectacle; sur l'unique siége est assis l'élégant opérateur qui s'entretient d'actrices et de journaux avec ses élèves. J'étais au milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus savants que le dieu lui-même de la médecine, qui avait le bonheur d'ignorer tant de maladies, et j'étais le seul qui fût ému et attentif. Par la porte entr'ouverte je considérais toutes ces femmes si peu vêtues qui attendaient leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût agi d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, une bouche entr'ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués, au regard expressif, aux noirs cheveux; c'était un mélange confus et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit, réveillé par le maître, arrive pieds nus jusqu'à la porte de son harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir.

Une voix se fit entendre; un nom: _Henriette!_ Henriette! Et du sein de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tête haute, le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit l'opérateur. Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux recourbés, il taillait dans la chair vive; on n'entendait que le bruit sonore de l'instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui répondait par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé entre l'horreur et la pitié, entre l'amour et le dégoût, je contemplais cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admirais ce corps si blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou frêle et gracieux, toute cette beauté si misérablement anéantie! Je me disais qu'elle eût fait le bonheur d'un roi... elle était descendue au dernier échelon de l'humanité dégradée! Quand l'opérateur en eut fini avec le fer, il employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec la complaisance d'un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec une voix dure:--Fais place à une autre, coquine! s'écria-t-il, et qu'on ne te revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante, marchant à peine, insolente encore; une autre malade l'avait déjà remplacée, que je ne m'étais pas encore aperçu de son départ.

XVII.

LE RETOUR.

Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arrivé à la porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez laid, mais large et commode. Je restais là plongé dans un étonnement stupide qui tenait du désespoir, lorsqu'après une heure d'attente tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (_la Santé!_ amère dérision, trait d'esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord des boues éternelles qui l'encombrent, je découvris quelque chose de blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:--Donne-moi ton carrick et ton chapeau, monte derrière le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant ces mots, je chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux couverts du vaste chapeau ciré, je m'aventurai en véritable cocher de fiacre vers ces deux femmes.

C'était Henriette, et à côté d'elle, cette jeune et honnête femme mariée dont la décence et la douleur m'avaient frappé; guéries en même temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à la porte, à demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile, l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.

Je descendis:--Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. À peine eus-je parlé, qu'Henriette avait pris sa place dans le vaste cabriolet, sans se faire autrement prier.

--Je n'ose pas, Monsieur, me répondit l'autre femme; mon mari demeure bien loin et je doute que votre course vous soit payée. En même temps elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets qu'elle n'eût pas donnée à ses compagnes d'infortune ou que celles-ci n'eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, les pieds dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.

--Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous me paierez si vous pouvez. Je me plaçai entre ces deux femmes. Au même instant, toutes les filles guéries sortaient ce jour-là de l'hôpital. On n'eût jamais dit, à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles sautaient, elles chantaient: _Vive le vin et vive l'amour!_ Elles rentraient à la fois dans le monde et dans la débauche.--À quoi donc sert cet horrible mal? La plupart de ces femmes libérées étaient reçues avec transport par des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques vieilles femmes à l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, de pauvres filles qu'elles avaient achetées au pays de Caux, dans tout l'éclat virginal de la vingtième année, que la maladie avait enlevées à ces galères abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur temps.

--Où allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant d'abord à la jeune et malheureuse femme qui tremblait à mon côté.

Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle me dit enfin que son mari demeurait là-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse! elle l'avait tant prié de venir la voir et de la retirer lui-même de cette misère où il l'avait plongée! Mais il n'était pas venu:--Et sans vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne. Ainsi elle parlait, et d'une voix si douce! et elle jetait sur moi un si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête et si perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques, et passant sa lune de miel à l'hôpital! Nous avancions; à chaque rue nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque et je mis le cheval au pas.--Qu'avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi tremblez-vous si fort?--Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu'il m'a fait?--Je la regardai, elle était pâle et livide; son beau visage portait des traces ineffaçables de toutes les souffrances de l'âme, du coeur, de l'esprit et du corps.--Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce moment nous passions sous l'arcade de l'Hôtel-de-Ville.--Bon courage! mon Dieu, j'en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; j'arrêtai mon cheval; la jeune femme était muette, je lui donnai le temps de se remettre. Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous le dernier collet de mon carrick, et elle s'était endormie, les deux mains sur mes genoux.

À la fin, je dis à la jeune dame:--Voulez-vous, Madame, que je vous mène à votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de reconnaissance. Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai avec précaution, et j'abaissai la portière de ma voiture; l'air frappa sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les yeux, elle prononça comme une plainte vague et sans suite. La jeune femme honnête était déjà sur le seuil de la porte; sans rien dire, elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau les épaules d'Henriette, qui luttait encore contre le sommeil; l'impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval.

Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit courage; elle montait le raide escalier en s'appuyant sur mon bras, car si elle ne tremblait plus, elle était si faible! La maison était calme, propre, froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous nous arrêtâmes au second étage; nous frappons; une voix répondit:--Entrez! J'ouvris la porte; la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui n'était plus voilé, était haletant; j'entrai le premier. Un homme entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa femme comme s'il l'eût vue la veille; pas un mot d'intérêt, pas un sourire, pas un regret, pas une pitié! L'homme horrible! Il osa encore donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait les yeux pleins d'une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!--Ah! malheureuse femme! m'écriai-je en m'approchant d'elle, malheureuse! que venez-vous faire ici? Quelle destinée vous ramène à votre perte! Ici!... vous seriez mieux d'où vous sortez! L'homme souriait d'un air railleur, et continuait la recherche de ses papiers.

La frêle et innocente créature se prit à pleurer; puis elle me regarda; elle avait l'air de me dire: Je connais mon sort; dans un an, venez me reprendre au même endroit!

Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le devoir? Et que ferait donc de pis la débauche? et serait-il donc vrai que la misérable Henriette eût raison, puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans tache, tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? Pauvre femme, pauvre femme!--Je descendis l'escalier avec un tremblement convulsif; ma tête heurta contre la tête de mon cheval.

Henriette dormait toujours.

XVIII.

LUPANAR.

--Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion.