Chapter 7
Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée, m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que la potence pût devenir un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire, parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à qui rembrunira le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire, une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant sur les épaules, rien de plus. Or, telle était la loyauté de notre bandit; il savait que la potence était la contre-partie de sa profession, il savait que la société italienne lui avait dit tacitement:--Je te permets de piller, de voler et même de tuer des Anglais et des Autrichiens, à condition que, si tu nous forces à te prendre, tu seras pendu; cette condition, il l'avait acceptée, et il avait dans l'âme trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il était devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua son récit:
--Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce serait à recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiéterais pas plus que de cela. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, puis je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais la moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma vie; et d'ailleurs, légèrement balancé dans cet espace aérien, je me sentais bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille, c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède et pur sur mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de ma bien-aimée; je voyais les objets comme à travers un voile de gaze; c'était un lointain lumineux comme si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son martyr. Et puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon coeur? Tout à coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne sentis plus de balancement; j'étais mort!
--Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et très-peu disposé à en sortir.
--Ceci est un grand miracle, me répondit gravement le bandit. J'étais mort depuis une heure, quand mon digne capitaine coupa la corde de la potence. Lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon âme.... une âme plus pure et plus forte. Cette femme avait la voix italienne, une grâce italienne, le doux parler, le vif regard, toutes les perfections d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais du tombeau et que la madone de saint Raphaël me recevait dans ses bras. Voilà, seigneur, mon histoire de bandit; j'ai promis à ma douce Maria de devenir un honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à bout par amour pour elle; déjà même, pour être honnête parmi vous, je me suis procuré un habit propre et un chapeau neuf, ce qui est un grand point.
--Il vous faudrait encore un métier, et j'ai bien peur que vous n'en ayez pas.
--Voilà ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant j'ai beau chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi vous.
--Pensiez-vous être plus heureux en Italie?
--La campagne de Naples, bonne mère, produit chaque matin assez de champignons pour nourrir toute une ville: chez vous, tout se paie, jusqu'à vos champignons qui sont mortels.
--Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête homme?
--Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni maître ni valet; on ne dépend que de soi; on ne travaille que quand il y a urgence, et il n'y a jamais urgence, tant que le soleil reluit là-haut; enfin on peut aller à Rome et faire le tour de Saint-Pierre à genoux, ce qui vaut deux cents indulgences: voilà ce que c'est que d'être lazzarone.
--En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas fait recevoir lazzarone, je vous prie?
--J'y avais bien songé, excellence, me dit-il; Maria elle-même m'en avait prié; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve.
En même temps nous entrions dans Paris.
L'entrée de Paris, par la barrière du _Bon Lapin_, est peut-être la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes les entrées parisiennes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une vaste plaine où manoeuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche la _Grande Chaumière_ et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un coup vous vous trouvez en présence du beau jardin du Luxembourg, aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs de France qui venaient faire des lois, la cravache à la main et l'éperon au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans la rue d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore; d'horribles gravures coloriées à la porte des vitriers; des pots de terre sans élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect, de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands de poisons à toutes les rues, et pas une madone! Le bandit était consterné:--Quel métier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il avec une inquiétude visible.
--Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé moi-même de sa personne.
--Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire.
--Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de poëtes qui ne sont pas trop bien dans leurs affaires;--pour ce qui est de votre poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.
--Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour. Quand j'étais à Venise, c'était, parmi les seigneurs les plus galants, à qui me confierait la conduite de sa sérénade, et je la menais si galamment, que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour autrui.
--La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France, il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu serais Métastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de ton amour dans une nuit d'été.
--En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant la tête, j'irai demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me prendre à son service, je m'engage à monter la garde au plus fort de l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.
--Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France. D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux Italiens.
--Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands, avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant pis pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos bandits, et je serais le bien-venu.
--Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et quelle cuisine, s'il vous plaît?
--Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande route, et je ne sache pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à Terracine, j'étais l'homme le plus renommé pour le civet de lièvre et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jugé son éminence le cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un soir dans ma forêt pour lui faire à souper, et, le repas fini, il jura sur son âme que dans son propre palais il n'avait jamais rien mangé de plus exquis.
Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:--Je vous félicite, lui dis-je, vous êtes un homme sauvé! Votre talent de rôtisseur vous fera mieux venir parmi nous que si vous étiez un grand musicien, un poëte, un peintre, un sculpteur, un général. Il ne tient qu'à vous de devenir un pouvoir, car nous sommes dans l'âge d'or de l'égalité. Bien plus, à l'heure où je vous parle, la France entière n'est occupée qu'à débattre les devis de la salle à manger d'un ministre. Parcourez donc tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, entrez fièrement, dites au maître: _Je suis un grand cuisinier_, prouvez-le, et vous êtes à la tête des affaires.
Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, tranquille désormais sur son sort.
XV.
LE PAL.
L'histoire du pendu me revenait souvent en mémoire. Justement en France, en Angleterre, en Allemagne, partout, s'élevait en ce temps-là une nouvelle école de publicistes qui, pour premier article de leur code, proscrivaient la peine de mort. La question était longuement débattue, comme toutes les théories le seront toujours chez des peuples assez savants et exercés pour jouer avec le paradoxe. Il arriva donc qu'emporté sans m'en douter dans cette foule d'arguments en sens contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai heureux d'avoir parlé à un pendu; j'étais tout fier de pouvoir raconter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans être forcé de me contenter du récit incomplet et impossible d'un patient qui marche à la mort. Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur de cette loi pénale si combattue par nos sages; je n'attendais plus qu'une occasion pour le développer à mon gré.
L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, à la fin de toute feuillée, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous étions réunis à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La société était nombreuse, mais les membres qui la composaient n'étaient guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et complètement isolées, s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref, la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort ne fût venue jeter une passion intéressante au milieu de tout ce désoeuvrement. Le choc devint électrique: chacun avait en réserve son argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de toute la force de ses poumons et sans attendre que son tour fût venu; pour moi, j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se fût apaisé, et dès que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon pendu.
Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie et croyable que dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte sans vraisemblance. À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle; déjà mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la peine de mort, retranchés derrière ce grand mot: l'_humanité_! comme derrière un rempart inaccessible, avaient à ce point l'avantage, que personne n'osait plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs contre la fausseté de mon récit, je rencontrai un secours tout-puissant.
C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa bourgeois, économiquement recouvert d'une indienne passée, dans lequel il était plongé, il leva sa tête ornée d'une longue barbe blanche, et reprenant gravement la conversation ou je l'avais laissée:--Je veux bien croire, nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été empalé!
À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; les hommes se rapprochèrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille, prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet oeil qui s'ouvre de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui retombent nonchalamment: voilà ce que j'admirais moi tout seul, en attendant qu'il plût au Turc de commencer.
--Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse!
Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de quinze ans qui écoutait, assise à côté de sa mère; elle fit semblant de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'écoute pas.
--Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père était riche, et je le suis. En véritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie, c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant j'étais difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves, des femmes noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches comme l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des belles filles, mais elle était tout en larmes; celle-là venait de France, mais elle me riait au nez et elle me tirait par la barbe.--Tu n'as donc rien de plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?--Mais souviens-toi, Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle créature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible; si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je me mis à franchir les remparts du palais impérial.
Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires, ni muets, et par conséquent je ne fus aperçu de personne. Je pénétrai heureusement à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil je pus juger que les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise, quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais.
Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore il y allait de la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur sommeil: on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa Hautesse; et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité.
Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal? C'est un instrument aigu placé sur le haut de nos minarets, et qui ne ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerres que vous avez inventées, vous autres Européens, comme pour défier le destin jusque dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur ce pal effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, on m'attacha à chaque pied deux boulets en fer. La première douleur fut cruelle; le fer s'enfonçait lentement dans mon corps; et le deuxième soleil, dont les rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants de Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi, si mes boulets ne se fussent détachés de chaque pied; ils tombèrent avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis à espérer que je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée de petites îles revêtues de verdure, et sillonnée dans tous les sens par les vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris que Constantinople était la reine des villes. À présent, je planais au-dessus de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses vastes cimetières, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière fut entendue, car un prêtre chrétien me délivra au péril de ses jours; il m'emporta dans sa cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds. J'achetai, le lendemain, les premières femmes qui se présentèrent; je rechargeai ma longue pipe d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice, c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme elles sont, et que si le Prophète ne les a pas faites plus belles, c'est que le Prophète n'a pas voulu.--Allah est grand!
Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il retomba nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de midi. Dans cette attitude, si j'étais peintre, je peindrais le calme et le bonheur. À mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans peine, sans désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop grande violence pour un mortel.
Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une histoire intéressante et bien racontée disposait merveilleusement les esprits et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au plaisir. Une fois entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse, sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? Ainsi donc, après ce premier récit, la soirée prit une face nouvelle; chacun se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la maîtresse du logis, étouffant la voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut acceptée avec mille bravos unanimes: en un clin d'oeil la cheminée fut débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment embrasé fit reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages, égayés et ranimés par cette douce chaleur, annonçaient une satisfaction inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne à l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants de l'hiver.
Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment où la flamme blanche et bleue, précédée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus grand éclat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre part à la conversation que pour en relever de temps à autre les traits saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'à l'instant même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs il était jeune et beau, son oeil était noir, et tout révélait en lui l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord et à la curiosité des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus longtemps prier, il appuya son bras sur le siége d'une jeune femme qui était presque assise devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête fraîche et jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure, que vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, si ses lèvres entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même elle n'eût pas pris l'attitude du plus entier recueillement.
--Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette dérogation inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours _messieurs_ quand on parle en public, parut une nouveauté piquante dont ces dames surent bon gré au narrateur. En effet, par cette tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; il y eut donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase: en homme d'esprit, il la recommença tout autrement.
--Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient sous le soleil.
C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement bleu, à l'air chaud et pur. J'étais mollement couché sur les bords du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister plus mollement ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement à cette onde maîtresse et rouler dans le même lit. À cette heure de midi, la chaleur était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché sur le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'état de béatitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je? À force de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si paisible et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière, assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idéale et jeune beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des eaux; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le bord du fleuve, immobile, enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous les rêves d'une première jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du Tasse, le beau Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de marbre où les nymphes délirantes chantaient l'amour en se balançant dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de ce cristal limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;--je succombai!