Chapter 6
Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce était nombreuse; au moment où j'arrivais, elle se rendait à l'église. Jenny ouvrait la marche; sa bonne et calme figure respirait la tranquillité la plus parfaite; la jeune femme était vêtue de blanc, sa tête était couverte de rubans; elle portait au côté droit un énorme bouquet de fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait après elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler; puis tout l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son habit neuf, les commères de l'endroit, et une enivrante odeur de cuisine se mêlant aux sons d'un violon criard. Je suivis Jenny jusqu'à l'autel; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle dit _oui_ d'un ton ferme et décidé, et, sa prière murmurée, elle se leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau bénite. Chose étrange! je fus heureux de sentir son doigt effleurer le mien, moi qui depuis six ans, deux fois par semaine, l'embrassais à tout hasard. C'était une enfant de ma maison, qu'un autre était venu prendre et m'avait dérobée. Cet autre était un butor; mais c'était un bon homme, c'était un mari. Cependant, toujours poussé par ma triste analyse, je gâtais de mon mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses jours de repos à ses jours de travail, et je trouvais déjà que ce plus bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie monotone d'un jour très-vulgaire. Peu s'en fallut que dans ma pensée, dix mois à l'avance, je n'étendisse Jenny sur le lit de sangles, en proie à toutes les douleurs de l'enfantement. Je disséquai sans pitié cette joie franchement épanouie, je passai à l'alambic tout ce vin bu avec tant de gaieté. Je me disais qu'il y avait dans ce vin bien des drogues malsaines. Ma stupide philosophie ressemblait à de l'envie, que c'était à faire pitié ou à faire peur. Cependant Jenny était heureuse; elle était si pressée de regarder son mari tout à son aise, qu'elle me dit adieu sans même m'accorder un regard, et moi je la quittai en la trouvant jolie malgré moi,--jolie parce qu'elle était heureuse!--et je poussai un soupir qui n'était rien moins que le soupir d'un homme résigné.--Serait-il donc possible, m'écriai-je, que l'amour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? À cette pensée, je sentis un frisson involontaire. Malheureux que j'étais! c'est en vain que je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me rendait misérable. Non, je n'étais pas le jouet d'un amour sans nom et sans but: je savais trop bien quel était le triste et indigne objet auquel j'avais attaché ma vie. Misérable et indigne amour! Quoi donc! aimer une pareille femme; la suivre à la trace dans cet affreux sillon de vices et de corruptions de tout genre; la voir se perdre sans pouvoir lui crier: _arrête!_ car cette femme n'entend pas la langue que je parle; n'avoir rien à lui demander, car ce rien-là, elle l'accorde à tout le monde! n'avoir rien à lui dire, car cette femme est une femme sans intelligence comme elle est une femme sans coeur! Assister ainsi, témoin muet et impassible, à cette rapide dégradation d'une créature si belle!--et cependant l'aimer, n'aimer qu'elle seule au monde, oublier tout pour elle: renoncer pour elle, même à la vie heureuse, même aux plaisirs, même aux plus simples transports de la jeunesse! Fatalité! Mais, comme disent encore les Orientaux:--_Henriette est Henriette, et je suis amoureux d'Henriette._
XII.
L'HOMME-MODÈLE.
À deux pas de la barrière, je me trouvai nez à nez avec un homme d'un âge mûr, d'un très-beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le regardai face à face, et de tous mes yeux.
--Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis le modèle vivant de la nature la plus parfaite; tu vas en juger. Ordonne: qui veux-tu voir? Je m'appuyai contre un arbre.--Fais l'Apollon, lui dis-je, et sois beau, si tu veux être payé!
Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa sa barbe sous son menton, il écarta son pied en arrière, il leva les yeux au ciel, puis, ouvrant toutes grandes ses larges narines, il laissa retomber son bras dans sa force et sa liberté.--Le bel homme! me disais-je, et par un mouvement d'envie.--À présent, lui dis-je, montre-moi un esclave romain, qui va être fouetté pour avoir volé des figues.
Aussitôt l'homme se mit à genoux; il courba le dos, il baissa la tête, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se traînant sur le ventre jusqu'à moi, il me regarda avec l'air affable et craintif d'un chien qui a perdu son maître. Ainsi humilié, l'homme était à peine un chien.--Un ver!--un dieu! dit Bossuet. Je voulus tirer ce dieu de sa bassesse:--Vil esclave, lui dis-je, relève-toi, révolte-toi; tu t'appelles Spartacus!
Il se releva alors, mais peu à peu, comme un homme qui se révolte lentement et qui prend toutes ses aises; il mit un seul genou en terre; il fit semblant de saisir avec ses deux mains un homme égorgé, il ouvrit une large bouche, et l'oeil à demi fermé, l'oreille tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir de la vengeance: j'en eus peur.--Pourrais-tu faire l'homme ivre-mort? lui demandais-je.
--Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me répondit-il en se relevant. Si tu me paies bien, tu me verras ce soir véritablement et naturellement ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras _gratis_.
Je lui jetai quelque monnaie. Aussitôt l'Apollon, l'esclave, le dieu, le ver, redevenus un homme vulgaire, n'avaient plus à eux quatre, pour me remercier, qu'un niais sourire et une expression sans chaleur.--Un être si beau et si nul! un si intelligent comédien, un si stupide mendiant! Tout cela dans le même regard, dans la même âme, dans la même chair! Certes, j'avais là le sujet d'une belle tirade philosophique, mais l'accident me fit rire; et, ma foi! je fus tout joyeux... d'être encore si joyeux.
Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, gai Bohémien des rues de Paris, ayant jugé sans doute que j'étais un bon homme, se mit à courir après moi:--Donnez-moi quelque chose, mon capitaine!--Le capitaine restait muet.--Mon général!--Le général courait toujours.--Mon prince!--Foin du prince!--Mon roi!--_Mon roi!_ Je fus sur le point de lui donner; mais je pensai à M. Royer-Collard, à M. de Lafayette, à M. Sébastiani, à M. Odilon-Barrot, à M. Mauguin, à M. Laffitte, au _Constitutionnel_, à toute l'opposition.--_Mon roi!_ fi donc! tu n'auras pas un denier, mendiant! Cependant le pauvre petit diable était au bout de ses titres honorifiques; il s'arrêta et il me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile et si fort embarrassé, je revins sur mes pas:--Imbécile, lui dis-je tout en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc: _mon Dieu!_--Donnez-moi quelque chose, mon bon Dieu! s'écria-t-il en joignant les mains.
Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.
XIII.
LE PÈRE ET LA MÈRE.
Une journée si gaiement passée fut suivie d'une nuit charmante, doucement remplie de songes heureux. Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me trouver la tête légère, la pensée libre. Alors, mollement étendu dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à loisir, comme fait un buveur bien appris le dernier verre d'une vieille bouteille. Vive Dieu! c'est une belle chose la tristesse; mais aussi c'est une douce chose la gaieté, le sommeil facile, les songes riants. Que ma tête est calme, que ma pensée est légère, que mon esprit est vagabond, que mon regard est charmé! On dirait qu'une fée bienfaisante a posé sa main sur les agitations de mon coeur. Je respire, je vis, je pense; et tout ce repos ce matin, parce qu'hier je me suis abandonné à ma douce flânerie, parce que je n'ai pas été un philosophe pédant et forcené, parce que je n'ai été ni un poëte, ni un penseur. Allons donc! (qui le saura?) redevenons un bon homme tout un jour. O docteur Faust! ô mon maître! que de fois t'est-il arrivé de laisser là tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller te promener sous la fenêtre de Marguerite!
Tout en pensant au grand-oeuvre, je m'habillais, je me parais, je me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, qu'un orgue de Barbarie répétait déjà sous mes fenêtres. Je sortis de la maison bien résolu à ne pas emmener avec moi le philosophe morose, et par une irrésistible habitude, je dirigeai mes pas du côté de Vanves. Arrivé au _Bon Lapin_, je m'arrêtai subitement; c'était là pourtant que j'avais dérangé mon bonheur sans le savoir! À ce joyeux rendez-vous, m'était venue la folle idée de suivre jusqu'au bout, témoin impassible et persévérant, la destinée d'une jeune fille; et quelle fille? une villageoise de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du cabaret; il faisait chaud; c'était une chaleur d'automne, un soleil lourd et pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille jaunie et fanée. Je m'assis à ma table accoutumée, j'y avais tracé autrefois mon chiffre artistement enlacé dans un L gothique; ce chiffre existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que d'heureux moments j'avais passés à cette table! Quelles tranquilles contemplations! Que de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas vu se balancer le frais tissu et le léger chapeau! Quelle belle foule remplissait naguère ces beaux lieux! Mais aujourd'hui le _Bon Lapin_ était presque désert, le printemps avait emmené avec lui les ombrages et les amours du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la charmille à demi dépouillée, qu'une espèce de femme richement vêtue, dédaigneuse et comme il faut.--Une dame;--elle était assise en face d'un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle écoutait avec dédain, sans l'écouter.
L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, ses formes élégantes me firent désirer de voir son visage; je ne sais quel vague pressentiment me disait que j'allais la reconnaître; mais j'avais beau regarder, elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte du jardin, restée entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que soutenait une vieille femme toute chancelante elle-même sur son bâton, se présenta pour demander quelque aumône. La tête de ce vieillard était belle et sereine, son ton était décent, sa voix n'avait rien de plaintif; j'en eus pitié. Quand il eut enfermé mon aumône dans la poche de sa femme, il alla tendre, à la dame du bosquet, sa main nette et tremblante; mais la dame impatientée le repoussa d'un geste impérieux et dur; le vieillard, facilement découragé, se retirait humblement, lorsque, regardant de plus près cette dame sans pitié:--Ma femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre enfant? En entendant son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa un gros soupir; au premier coup d'oeil elle avait reconnu leur fille. À la vue d'Henriette, son vieux père abandonné la voulut embrasser et lui tout pardonner; mais elle se détourna avec dégoût:--Au nom de ton vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant pleurée! et elle détournait les regards.--Au nom du ciel, disait la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons!.. Toujours le même silence. J'étais hors de moi. Je me levai:--Au nom de Charlot, m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos genoux! Les deux vieillards tendaient les bras; mais au nom de Charlot elle s'était levée, et, sans jeter même un regard de pitié sur ces vieilles mains qu'on lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit brusquement du jardin; l'honnête et amoureux jeune homme qui la suivait avait l'air consterné.
À peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte, que le vieillard, s'asseyant à mes côtés et d'un air à peu près riant:--Vous avez donc connu notre Charlot? me dit-il.--Si je l'ai connu, brave homme! j'ai mieux fait que de le connaître, je l'ai monté, et sans faire tort à personne, je suis témoin que c'était un digne baudet.
--Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait vingt charges de fumier par jour! ajouta-t-il en vidant le verre de sa fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé.
--Comment donc se fait-il, mon brave homme, que vous ayez perdu ce digne compagnon?
--Hélas! Monsieur, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette pour la promener; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai porté moi-même la charge de Charlot pour que Charlot pût porter notre fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. Charlot et ma fille s'en allèrent de chez moi pour ne plus revenir; ma femme pleurait son Henriette, moi je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant nous donnait du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous avons tout perdu le même jour, et me voilà avec une besace et un bâton.
--Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme.
--Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! ajouta le vieillard, car j'imagine qu'il a fait une triste fin.
--Hélas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; pour me divertir un instant on l'a fait dévorer par des chiens.
Les deux vieillards reculèrent de trois pas comme s'ils avaient vu une bête féroce.
C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus me faire entendre; ils s'éloignèrent plus indignés de ma barbarie que de celle de leur enfant.
En effet, de quel droit leur causer cette horrible peine, moi que cette femme n'avait pas nourri de son lait, moi que cet homme n'avait pas nourri de son pain?
XIV.
LES MÉMOIRES D'UN PENDU.
Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'étais retombé, malgré moi, dans ma philosophie; tous mes beaux projets de ce matin, l'aspect de ces deux vieillards les avait réduits à néant. Je quittai le _Bon Lapin_ pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant vainement tout le plaisir que je m'étais promis, quand, au milieu de la route, je rencontrai un voyageur qui marchait sur Paris, comme ferait une armée triomphante; ce voyageur était un gai compagnon, un insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; on voyait qu'il marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de son repas du lendemain; son visage était franc et ouvert, le hasard respirait dans toute sa personne. J'ai toujours remarqué que le hasard donnait à un homme qui s'y abandonne franchement, je ne sais quel air de force et de liberté qui fait plaisir à voir: ainsi était le voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix et que d'ailleurs il n'avait pas l'air bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés; c'était un bon homme, il m'adressa la parole le premier:
--Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il; en ce cas, vous me montrerez le chemin, car dans toutes ces carrières et parmi toutes ces ronces, je me suis déjà égaré deux fois.
--Volontiers, mon brave; vous n'avez qu'à me suivre; nous entrerons à Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé d'arriver.
--Je n'ai jamais eu hâte d'arriver nulle part. Où je suis bien, je reste; où je suis mal, je reste encore, crainte d'être plus mal. Tel que vous me voyez, véritable héros de grand chemin, j'ai plutôt mené la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience est la vertu qui vient après le courage. Il y a en Italie plus d'un rocher sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue, l'oeil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui n'arrivait pas.
--Hé quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands siciliens dont j'ai entendu faire tant d'agréables récits d'assassinat et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa?
--Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces hardis Siciliens, comme vous dites, un jovial et courageux bandit, enlevant l'homme et son cheval sur la grande route, aussi habilement qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire de village. À ces mots, il baissa la tête et j'entendis un profond soupir.
--Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui dis-je avec l'air du plus grand intérêt.
--Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce n'est pas vivre. Rien n'égale, sous le soleil, un digne habitant des montagnes. Figurez-vous un montagnard de vingt ans: un habit vert aux boutons d'or, les cheveux élégamment noués et retenus par un léger filet, une riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son formidable, une carabine brillante comme l'or sur ses épaules; à son côté, un poignard au manche recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à tour, tantôt faisant alliance avec le pape, et tantôt avec l'empereur, rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et toujours sûr de mourir à une potence ou sur un lit de grand seigneur: voilà le bon métier que j'ai perdu!
--Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez pas dû être facile à pendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous l'avez bien voulu.
--Vous en parlez à votre aise, répliqua le bandit; si comme moi vous aviez été pendu...
--Vous, pendu!
--Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. J'étais caché dans un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau soir (la lune s'était levée si brillante et si pure!) je me ressouvins que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce jour-là avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu de prière pour elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où la nuit était le plus éclairée. J'étais tout entier à la madone; je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient sur moi. J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: c'était mon signalement, et ma tête était mise à prix! J'entrai dans l'église, une église de notre pays catholique et chrétien, avec ses arceaux découpés, sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de marbre blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le moindre écho tour à tour. La sainte image de la madone était entourée de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de mon butin: une croix de diamants qui avait été portée par une jeune comtesse d'Angleterre, femme hérétique, diamants d'une belle eau; un petit coffre espagnol d'un travail précieux; un beau collier de perles, enlevé à une galante dame de France qui riait aux éclats, et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. La Vierge parut satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec bonté, et qu'elle me disait:--_Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de bons voyageurs dans les montagnes_. Je me relevai plein de sécurité et d'espérance, et déjà je reprenais le chemin de ma maison, quand je me sentis violemment saisi par derrière; les sbires m'entraînèrent dans une prison dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni une femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer le geôlier.
--Et vous fûtes pendu, mon brave?
--Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs, des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; ils tenaient à la main une torche allumée; leur tête était couverte d'un _san benito_ qui lançait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de fantômes; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts, portaient une bière; je marchai bravement à la potence. La potence était honorable; c'était un grand chêne frappé de la foudre, qui s'élevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai, non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se déroulait un précipice où tombait, avec un sourd murmure, un torrent rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un dernier coup d'oeil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux pas:--Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps, m'écriai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires s'approchant:--Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais, comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le plus élevé de nos remparts.
La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; en un clin d'oeil je fus sur le haut de la potence; la vue était admirable. Le bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes gens tremblaient de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait très-bien prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les églises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie; les sbires seuls se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette foule se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine; son regard me disait:--_Courage aujourd'hui, demain vengeance!_ Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence, au-dessus du précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde fatale.--Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva enfin au sommet de l'échelle; mais il avait le vertige, ses jambes tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au cou, il me poussa dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le choc fut violent; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots.
Tel fut le récit du pendu.