Chapter 5
--La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, une bonne camisole de force, un bon cachot à triple serrure; et il les chassa devant lui.
Voilà comment, pour une définition que je cherchais, j'en eus plusieurs.
Ce qui fit que je restai aussi peu avancé que Caton d'Utique en personne qui, lui aussi, a donné sa petite définition de la vertu.
VIII.
TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE.
Cependant, je venais d'apprendre que la lèpre du coeur égalait toute autre lèpre en laideur, et qu'aussi bien, puisqu'il nous fallait de l'horreur à toute force, c'eût peut-être été chose sage de ne pas s'arrêter aux infirmités physiques. Entre ces deux laideurs, la laideur du corps et la laideur de l'âme, se trouvait nécessairement la solution du problème que je m'étais proposé, à savoir, la science du laid et du difforme. Malheureux que j'étais! cette science me coûtait cher: elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur; d'une question presque littéraire, elle avait fait d'abord une question d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises. J'étais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a commencé une collection d'insectes; pour la compléter, il se voit forcé d'adopter les plus hideux.
D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me conduire plus sûrement a la connaissance des hommes, que tous les livres des moralistes. On a fait beaucoup de traités _sur le beau_, _sur le sublime_, sur la nature morale, et ces traités ne prouvent rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos moeurs de salon dans une société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses cabarets et ses spectacles? Ces agents principaux de l'action sociale, il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que je devais ainsi échapper, au moins pour un instant, à ces tortures du monde extérieur dont j'avais fait mon étude jusqu'alors.
Je me mis donc à étudier même les espions, ces tristes héros qui devaient tenir leur place dans mon histoire; j'en ai vu de toutes les espèces, dans les salons, sur les places publiques, aux carrefours; et je n'ai jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des amis qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux fait.
Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un homme en guenilles, affreux à voir; sa barbe était longue, ses cheveux étaient en désordre, toute sa personne était souillée. D'où venait-il? de quel repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il dénoncés le matin même?--L'instant d'après, je vis ce même homme sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux ordres d'honneur; Monsieur le Comte allait dîner chez un magistrat.
Cette transformation si subite me fit peur; je pensai en tremblant que c'était peut-être ainsi que les deux extrémités se touchaient.
Un autre soir, à la fin de la nuit, au commencement du jour, rentrait chez lui un employé subalterne des jeux publics; il avait pendant dix longues heures contemplé d'un oeil sec la ruine et le désespoir de plusieurs familles, et cependant le voilà qui jette son manteau à un pauvre transi de froid.
Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette cruelle indifférence et cette subite pitié, m'épouvanta plus encore que le changement à vue de la rue Sainte-Anne.
J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; cette femme était belle et jolie, elle était assise à côté d'un beau jeune homme, et elle écoutait tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air indifférent elle vendait à de pauvres ouvriers un papier infâme qui devait porter leur misère à son comble.
Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le coeur.
J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant sans pitié une pensée, comme s'il ne s'agissait que d'une tête humaine; un homme ivre et ignoble, qui s'escrimait contre une opinion comme un bon soldat se battrait contre son ennemi.
Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un censeur.
IX.
L'INVENTAIRE
Rentré chez moi, j'étais obsédé par ces funestes images; le monde physique, vu de près, m'avait rendu malheureux; le monde moral, étudié à la loupe, m'avait rendu misérable; à force de poésie, j'en étais venu à détester les hommes; à force de réalité, je me figurais que je devais détester la vie; j'étais tombé de bien haut, moi qui jadis étais poursuivi de tant de bonheur, moi qui, à chaque pas, à chaque battement de mon coeur, rendais grâces à ce Dieu qui a créé la jeunesse! Ma vie était flétrie; mon univers, à moi, était changé; je m'étais engagé, sans le savoir, dans un drame inextricable; il fallait en sortir à tout prix, et je ne savais plus où trouver mon dénouement. Alors une vague idée de suicide passa jusqu'à mon coeur. Cette triste poétique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, qu'elle vous habitue bien vite, même à votre propre cadavre. À force de jouer avec toutes les idées sérieuses, il n'y a plus d'extravagances impossibles. Me tuer, moi si heureux, si libre, si aimé, la tête si remplie, le coeur si plein, du vivant de mon noble père, ma tante si vieille, ma mère si jeune encore! Me tuer sans raison, sans motifs, parce qu'il a plu à quelques fous de changer la langue, les moeurs et les chefs-d'oeuvre de mon pays! Eh! voilà justement pourquoi une pareille mort me paraissait belle et poétique! Je pensai donc avant tout à mettre en ordre, non pas mes affaires, je n'avais pas d'affaires, mais mes papiers, et j'en avais un grand nombre. Déjà j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté d'une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique. Tout un poëme est répandu dans ces divers tiroirs! J'en fis la mélancolique revue: cette revue était amusante comme un souvenir qui est encore un souvenir d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, une espérance!
D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, une masse assez considérable de papiers déjà jaunis: ce sont des vers de jeune homme, des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui tombe déjà en ruine. Pas une de ces pensées qui m'agitaient n'avait été mise en lumière, pas un de ces rêves n'avait trouvé d'échos au dehors, aucune mémoire ne s'en était occupée. Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée, c'est de la jeter au dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez parée pour qu'elle séduise. Jeune et fort comme je l'étais, j'avais manqué de courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse, j'avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente et gracieuse qui est le comble de l'art, mais dans cette nudité maladroite qui offense: un bas mal tiré et retenu par une jarretière usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux, tout le dessous d'une parure mal composée: voilà ce qui occupe mon premier tiroir.
Le second tiroir est presque vide; il contient mes papiers de famille, quelques titres de propriété, quelques rentes sur l'État, achetées après tant de sueurs paternelles! mon testament, qui n'a que deux lignes; en un mot, toute mon indépendance, ma douce et précieuse indépendance dans ces chiffons de papier! Brûlez ce tiroir, et demain je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un marchand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche, qui, dès le premier jour du printemps, prévoit déjà en tremblant le sombre hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul qui ne soit pas fermé; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de ma fortune, il s'agit de mon coeur dans le tiroir fermé.
Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au troisième, le troisième au quatrième; ils s'affaiblissent l'un l'autre comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par la pierre d'un enfant. Surtout il est une femme que l'on ne remplace jamais: c'est la seconde femme que l'on aime.
Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de date et d'amour. Ce sont des lettres d'une grosse écriture, ou bien si finement écrites, que, l'amour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe; ce sont des cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger reste de parfums; ce sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que nous oublierons même l'année de ces éternelles amours! Ce sont des portraits effacés, des bracelets brisés, des fleurs desséchées, toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, de serments, de bonheurs, de promesses, toutes sortes de néants!
Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs du coeur, que tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits agitées, tous les reproches, tous les désespoirs, renfermés et contenus dans ce tiroir, tous ces parfums évanouis, toutes ces ivresses évaporées, si je veux, je vais les ranimer en même temps et leur dire: _Levez-vous, et m'entourez!_ comme fit le Christ pour cet homme qui était mort. Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes passions, portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées! Je sais vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures. Vous êtes les fantômes souriants de mes passions d'autrefois! Il ferait nuit, qu'à leur forme, à leur odeur, à un je ne sais quoi que je devine, je les reconnaîtrais les uns et les autres, dans tout ce pêle-mêle d'amours. Voici la première violette qu'Anna m'avait cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aimé; voici le ruban que me donna Juliette le jour de son mariage, pauvre femme! Hortense m'abandonna ce mouchoir brodé la première fois que je lui pris la main. Ces longs cheveux noirs étaient espagnols, ils ornaient une tête impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres paroles, je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux noirs et brûlants; cet amour me fit peur, je le brisai, commençant violemment l'éducation de mon coeur.
Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier grossier, de longues barres difformes, un langage à part, intelligible seulement pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'étais élevé à la grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant sur mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, moitié éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long sourire, tantôt s'impatientant légèrement, elle attendait le moment heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où, pour être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie.
Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus fin travail; je le garde avec soin; il me fut livré dans un moment de folle ivresse, quand la main se fait petite pour mieux étreindre, quand l'or glisse sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses, même ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup son bracelet et son amour; mais son amour où est-il? De tout l'or qu'elle a usé, la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y venir tôt ou tard!
Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiancée de Gustave; elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa parole, l'honnête fille! À peine eut-elle à son doigt cette alliance bénie par le prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet. Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé avec tant de caprices, ce poignard défendait Louise que ne pouvait pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour l'Angleterre, où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile porcelaine où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son teint: «Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper!» Suzanne m'envoya sa ceinture le jour où elle sentit qu'elle était mère.--Telle était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée des blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon honnête petit voile vert tout fané! tu as bien recouvert le plus frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C.... me dit un jour (elle était malade): Allez de ma part tout au haut du faubourg Saint-Honoré, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.--Il fallait les voir!--il fallait les entendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire _adieu_ à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère:--Que me donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, détachant son petit voile vert:--_Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la bonne nouvelle_, et du même pas elle courut embrasser sa mère.
Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossière, le soleil du midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui n'avais rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la partie honnête et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans, ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses, ont surnagé au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon, mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à tous ces souvenirs des profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour les purifier?
Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor--tout mon trésor!--Et même, ô profanation! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit voile vert.
X.
POÉSIE.
Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque je mis la main sur un paquet cacheté avec soin; le cachet était intact, l'adresse était écrite de ma main, le frêle envoi était resté dans ces tiroirs, comme un dépôt sacré que je ne pouvais violer sans délit. Cependant, par je ne sais quelle curiosité innocente, j'ouvris le paquet mystérieux. Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait évidemment à une mode passée; le mouchoir était accompagné d'un simple billet soigneusement cacheté et encore tout empreint d'un parfum doux et faible, suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette lettre; elle était d'une si belle écriture, que d'abord je ne pus la croire de ma main; ce ne fut pas sans une émotion profonde que je relus ces vers depuis longtemps oubliés:
À MARIE.
Il te plaît, jeune fille; eh bien! je te l'envoie; Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns, Si tu veux confier à ses longs plis de soie Tes cheveux doux et bruns;
Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie, Endort ton frais sourire, un moment arrêté, Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie Que ta jeune beauté;
Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène, Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté, Et si les soupirs seuls de ta suave haleine Troublent l'obscurité;
Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis, Et qui pose en passant, sans en courber la tige, Ses ailes sur un lis;
Une voix, doucement plaintive à ton oreille, Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi, Te dira bas, tout bas: «Enfant, tu dors, il veille; Il veille, et c'est pour toi!
«Il demande à la nuit les leçons de l'histoire, De fabuleux récits, des pensers douloureux, Et des accents de joie, et des chants de victoire, Et des vers amoureux.
«Il cherche, pour te plaire, une palme suprême; Il veut sentir son front couronné comme un roi, Pour se mettre à genoux et te dire: Je t'aime, Je t'aime, c'est pour toi.»
C'est pour toi que je veux un nom grand et célèbre; Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien, De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre, Je lui dirai le tien.
Et tous les coeurs aimants, retrouvant leur folie Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté, Sauront ton nom plus doux que le nom de Délie, Que Tibulle a chanté.
Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés, Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie Sous mille et mille clés;
Si de quelque rival enivré sur ta couche Les baisers enflammés, qui me feraient affront, Répondant en silence aux baisers de ta bouche, L'écartaient de ton front;
Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre Qu'une nuit orageuse évoque de son sein, Plus triste que le chant du vieux et saint ministre Qui trouble l'assassin;
Cette voix te crira: «Prends garde! ta folie Peut-être aura demain de subites rougeurs; Son oeil voit tout, prends garde! un coeur qu'on humilie Rêve des jours vengeurs.»
Ou plutôt si tu dois, dans une nuit profane, En faire à ton amant un triomphe moqueur, Livre au feu, dès ce soir, ce tissu diaphane, Brûlé comme mon coeur!
Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d'à côté je saisis mes pistolets: c'est une belle arme, montée par Stelein, et trempée dans le Furens. Je m'amusai à les contempler de nouveau, à regarder encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, et machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls battait plus fort; j'étais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif! Dieu merci, j'entendis frapper un léger coup à ma porte.
--Entrez, petite! m'écriai-je.
Et la porte s'ouvrit.... J'étais sauvé!
XI.
JENNY.
À mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, le pistolet que j'avais élevé à la hauteur de ma tempe s'abaissait insensiblement; au dernier pas que fit la jeune fille, l'arme fatale était retombée à sa place accoutumée.--Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelque fragment de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise?--Une bonne nouvelle, Monsieur: je me marie demain.
Je fus frappé comme d'un coup de foudre; il y avait six ans que je la traitais comme une enfant, ce matin même j'avais mis pour elle quelque friandise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il n'y avait à cela rien d'étrange. Je poussai un profond soupir, et, me levant furieux:
--Maudit soit, m'écriai-je, le premier prétendu poëte qui s'est avisé de faire de l'horreur, métier et marchandise! maudite soit la nouvelle école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes! ils ont tout bouleversé dans mon être; à force de me faire étudier le monde moral dans ses plus mystérieuses influences, ils m'ont empêché de remarquer que cette jolie petite Jenny n'était plus un enfant.--Pardonne-moi, ma petite Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes dix-huit ans te sont arrivés sans me crier: gare! C'est que, vois-tu, je suis devenu un si grand philosophe! À ces mots, Jenny, prête à pleurer, se prit à rire, puis, me tendant sa grosse joue:--N'embrassez-vous pas votre petite Jenny aujourd'hui?
--J'embrasse en tout respect une vénérable fiancée, répondis-je en m'inclinant.
--Votre petite Jenny, répondit-elle.
--Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros soupir.
--Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec mon habit; nous vous attendrons demain.
--Bien volontiers, Madame; et à ces mots elle me quitte en courant de toutes ses forces. Je me mis à la fenêtre, et l'instant d'après je la vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse, traînée par un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit sa noble maîtresse à Saint-Sulpice.