Chapter 4
Au premier coup d'oeil il reconnut son maître: ils avaient eu, sinon la même mère, tout au moins la même nourrice, la même enfance, la même jeunesse; ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain; ils étaient presque deux frères; si bien que lui, le valet, il n'aurait pas voulu être le maître, tant il aimait son frère! Il alla se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui fut pendant un temps la nation française, avait l'air de ne rien comprendre à ce silencieux désespoir.
Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de la Morgue; sa famille et ses amis s'étaient réunis autour de sa table; on lui chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la commune ivresse; seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge de la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses morts.
Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de l'Anglais:--Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il.--Mon maître! revoir mon maître! s'écriait le malheureux.--Oui, votre maître, lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le regard dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous eussiez vu sur la figure de l'Anglais épouvanté, un air d'incrédulité inquiète et malheureuse qui l'eût fait prendre, lui aussi, pour un homme de l'autre monde.--Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre à neuf heures, et je vous tiendrai parole.--Il prit en tremblant l'adresse qu'on lui présentait, et, comme vaincu par tant d'assurance et par cette promesse solennelle, il répondit:--J'irai. En même temps l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert, nous sortîmes tous les trois de la Morgue.
À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; je ne pensais plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qui devait revivre le soir même.--Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance, oserais-je vous prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous avez promise tout à l'heure?--Très-volontiers, Monsieur, répondit-il; et comme il pensait qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers elle pour l'inviter à la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette aimable invitation fut formulée!--Pour moi, à la seule idée de ce que j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tête.--Courage donc! m'écriai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!--Voilà un grand pas de fait dans l'horreur!
V.
LA SOIRÉE MÉDICALE
J'appelai à mon aide tout mon courage; le soir était venu, le soleil se retirait du ciel brusquement et d'une façon menaçante; j'avais froid, j'avais peur, j'avais honte; l'approche d'un crime ne m'eût pas troublé davantage. Je me suis fait une théorie en matière criminelle qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. J'imagine que si tous les hommes pouvaient habiter de vastes appartements, ils seraient bien moins accessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six pieds de long sur six pieds de large qu'il appelle sa maison; il amoindrit cet espace, déjà si étroit, par des tableaux, par des livres poudreux, par des statues d'après l'antique; il s'étouffe sous le luxe et sous le produit des arts, pour trouver à chaque mouvement de tête une distraction nouvelle; ainsi assiégé, le moyen d'avoir une pensée de vertu ou de terreur? Parlez-moi d'un vaste salon où le jour entre à peine, tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient solennel; là un écho religieux répète le moindre battement du coeur; là vous sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse d'un être qui ne suffit pas à remplir la demeure qu'il occupe; là le silence même a son langage et sa leçon. Je comprenais toutes ces misères; mais, partisan dévoué du terrible, comment refuser cette initiation dernière? Savoir le grec et ne pas lire l'_Iliade_? c'était impossible! Neuf heures sonnaient, je partis donc.
Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait bien long; arrivé à la porte, je trouvai que j'étais arrivé trop vite. La maison avait bonne apparence; je montai. Dans un salon bien éclairé se tenaient des jeunes gens de bonne humeur; le maître du logis me fit assez bon accueil; mais, ô ciel! cette femme à demi couchée sur une chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on pas qu'elle est souveraine maîtresse dans ce lieu depuis huit jours?
La conversation était fort animée et fort gaie, on parlait de tout et très bien; vous auriez dit une de nos fêtes de chaque soir, et que l'on n'attendait plus que madame Damoreau ou le petit Litz, quand soudain dans l'escalier nous entendîmes des pas sourds, un grand bruit à la porte de l'appartement, les deux battants du salon qui s'ouvrirent: c'était le jeune homme de la Morgue. Il portait le corps de son maître sur ses épaules; comme il ne trouva rien de préparé pour recevoir le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le canapé où était couchée mademoiselle Henriette il plaça son triste fardeau; ainsi la tête du noyé était sur le même coussin, à côté de la tête de la même fille pour qui et par qui ce malheureux était mort!
Cependant on préparait une table; cette table était chargée de journaux, de gravures, de musique nouvelle; il fallut du temps pour la débarrasser de cet encombrement. L'Anglais s'était retourné vers le sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard.
Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé sur la table, on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit à opérer.
* * * * *
Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, la cuisse brisée retomba lourdement sur le parquet; à ce choc mou et flasque, le piano rendit un son plaintif, et tout fut dit!
Le jeune Anglais était hors de lui. D'abord, en retrouvant cette frêle et horrible apparence de la vie, il avait poussé un cri de joie; mais, hélas! ce dernier bond de la pourriture humaine avait à peine duré une seconde.--Il se précipita sur le cadavre insulté; il prit sa main, cette main était froide; il se frotta les yeux comme s'il était tourmenté par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais, je le soutenais. Déjà nous étions à la porte du salon, lorsque se retournant avec un regard menaçant:--Monsieur, dit-il au maître du logis, je reviendrai demain à huit heures; mais, jusqu'à mon retour, éloignez cette femme du cadavre, par pitié et par respect!
Et je l'entraînai hors de ce lieu funeste.
Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui portait une jatte de punch enflammé.
VI.
LA QUÊTEUSE.
Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais dans l'horreur des progrès trop rapides.
Non, certes, ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres en fait de douleur; l'_OEdipe sur le mont Cithéron_, l'_Hécube_, l'_Andromaque_, la _Didon_, la mort d'Hector, et le vieux Priam aux genoux d'Achille, auraient dû me suffire; et d'ailleurs la douleur morale n'était-elle pas autrement puissante en émotions vives et fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au jour où l'opération de la pierre obtiendrait l'honneur du drame ou du poëme épique, je résolus d'être un peu plus un homme comme tout le monde.
Mais, hélas! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude favorite: le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai. Justement nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs d'autrui nous pussent toucher; la pitié pour les maux imaginaires nous paraissait un abus révoltant; se contenter aujourd'hui des passions de l'ancien univers poétique, c'était se rayer du nombre des vivants dans un monde qui, las de demander ses émotions aux héros de l'histoire, n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul.
--Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne pleurerai pas, me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux que j'étais! ne pas pleurer! le beau triomphe! jouer au stoïcisme et retenir dans le fond de mon coeur les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune, à la douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce progrès-là comme d'une action de vertu! Voilà pourtant à quel charlatanisme misérable le nouvel art poétique m'avait poussé! J'étais comme un homme mourant de soif qui tient à la main une bouteille pleine d'une eau salutaire; mais cette bouteille, trop violemment portée à ses lèvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle est trop pleine.
D'ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation sur la terre, je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon histoire; je voulais trouver un sens à cette triste énigme, comme si j'eusse été sûr que cette énigme eût un sens.
Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantôt haut, tantôt bas; aujourd'hui dans la soie, demain dans la boue; passant de la misère à l'opulence, de l'opulence à la misère, jusqu'à ce que la beauté s'en aille; alors il faut tomber dans une misère sans fond. Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrès dans l'exploitation de ses attraits et de sa jeunesse, elle était devenue une façon de grande dame, c'est-à-dire qu'elle était presque une femme honorable; car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée que la vertu; à une certaine hauteur, le vice n'est plus un objet de mépris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le mépris reste; au contraire, peu à peu le scandale s'efface. Henriette, ainsi posée dans une sphère élevée, protégée par un amant d'un grand nom, qui lui-même était protégé et défendu par son amour, s'était faite dame de charité, pour être autre chose encore que la maîtresse d'un gentilhomme de la chambre du roi. Elle avait mêlé un grain d'encens à l'ambre de sa toilette, sa profane beauté s'était agenouillée sur un prie-dieu, et elle n'en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la beauté, même profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, était un titre à être bien reçu dans la maison du Seigneur. Henriette eut bientôt ses grandes et ses petites entrées et son banc officiel dans l'église. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumône d'une main si petite, d'une voix si douce! Je la vois encore à toutes les belles fêtes, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. Un jour elle entra chez moi pour quêter à domicile; j'étais seul!
Il était deux heures de l'après-midi; un ardent soleil d'été dévorait toute ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un charmant bouquet de roses, l'appartement était frais et brillant, éclairé seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement prendre ses ébats sur une délicieuse tête de madone qu'on dirait échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc chez moi, cette jeune beauté devenue si brillante; elle était seule, elle était parée; elle agita l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je retrouvai comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le premier jour. Je fus poli, je fus empressé et même tendre. Elle qui n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, elle venait aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le soir; elle était assise là, enfin; me regardant enfin, m'adressant la parole, enfin; là pour moi, pour implorer mon aumône! J'oubliais un instant toute sa vie présente pour ne plus me souvenir que de l'enfant et des premiers jours de Charlot.
--Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la faisant asseoir, comme un homme qui parle à une vieille connaissance, ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans façon.
--Henriette! ma chère Henriette! reprit-elle presque indignée; mais, Monsieur, vous savez donc mon nom de baptême?
--Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Charlot?
--Charlot! Elle me regardait avec une attention trop calme pour être jouée, soit qu'elle cherchât à s'expliquer si elle me connaissait, soit qu'en effet, l'ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le coeur.
--Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant Charlot, que vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport; Charlot, cet éveillé Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon coeur dans la plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour votre chapeau de paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de monsieur votre père; l'infortuné Charlot que j'ai vu!.. Hélas! si vous saviez, Henriette, où je l'ai retrouvé, Charlot!
Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en maroquin, garni en or, et sans me répondre:--Je quête pour l'oeuvre des enfants trouvés; combien Monsieur me donne-t-il?
--Rien, Madame.
--Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière quête j'ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui.
--Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment.
--Pas encore, me répondit-elle.
--Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de l'hôpital, pauvre, fanée, malade, vieillie, couverte de honte et de boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par amour pour Charlot, je ferai l'aumône à votre enfant.
Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa robe de soie; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse avec regret, jetant un coup d'oeil satisfait sur la glace du salon, puis un autre regard sur moi-même; elle aurait bien voulu charger son regard de mépris, elle n'y trouva même pas de la colère; la colère est la dernière des vertus qui veulent du coeur.
Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la première fois. Un si dur refus à sa première demande! Pouvoir toucher sa main en y déposant une pièce d'or, et repousser si brutalement cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; cette femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité; et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot, mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide et vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!--Je saurai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m'attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte. Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans le néant! Et je repassais en moi-même l'histoire de la plupart des pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition, pour servir de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en défont comme d'un beau cheval.
La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et remplie de travaux puérils; sa première jeunesse est une promesse ou une menace; sa vingtième année est un mensonge; après avoir été trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge mûr, c'est la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main, laissant à chaque maître nouveau quelqu'une de ses dépouilles: son innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, sur le grabat d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J'en ai vu de ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur le ventre, et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d'un censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le pouce étaient encore tout rougis du ciseau! Était-ce, je vous prie, la peine d'être belle? Pourtant c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de respect!... Mais cependant malheur! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui ne recouvre pas--une âme--et un coeur!
VII.
LA VERTU.
J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-même, je ne savais pas si, en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu mes inquiétudes, je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes de la métaphysique. J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres sciences, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais sans résultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et sur le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas mieux fait.--Où est le bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun courait après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne n'allait dans le même sens; tous tendaient au même but:--Restons en place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai.
J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à son bâton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce de chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son bissac du pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lentement; il poussait de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet homme me serait d'un précieux secours.--Frère, lui dis-je avec un air d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur?
Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me répondre:--Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous?
Je ne m'attendais pas à la question; elle m'embarrassa, et pour me dispenser d'y répondre, j'y répondis par une autre question:--Vous comptez donc plusieurs sortes de bonheurs?
--Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde j'ai eu mille sortes de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu le bonheur, à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée, quand je méritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager aux frais du public, et de m'instruire des moeurs et des usages de tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.
--Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que des fractions du bonheur, des espèces diverses d'une seule famille; comment comprenez-vous le bonheur en général?
--Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre. Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que, pour un homme bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de lard; que, pour un homme malade, c'était d'être couché tout seul dans un bon lit à l'hôpital.
--Avec cette vie de privation et d'isolement, vous avez dû être tourmenté par bien des passions diverses?
--J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi; j'ai d'abord aimé à la fureur les arbres à fruits et les vignes de l'automne; j'ai adoré les bouchons et les tavernes; j'ai fait mille folies pour un peu d'argent; je me souviens d'avoir passé quatre longues nuits d'hiver à attendre un misérable habit de velours à boutons de métal; j'ai pensé aller au bagne pour un innocent mulet dont j'avais escaladé l'écurie. À présent, toutes ces passions sont bien loin de moi, ajouta-t-il en me volant mon mouchoir dans ma poche, pendant que je l'écoutais avec admiration.
--Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie, repris-je d'un ton lamentable et pénétré.
--Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de cartes, reprit-il avec un sourire, et prêt à me proposer de jouer avec lui.
--Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?
--J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le crâne pour une servante de cabaret; j'avais un ami à Bristol, je l'ai fait pendre pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai gagné sa besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu des amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.
--Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous vu de plus étonnant dans vos voyages?
--À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop. Voilà tout.
--Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par hasard ce que c'est que la vertu?
--Je n'en sais rien, reprit-il.
--J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup tenu à votre définition; et je repris mon air soucieux.
L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant moi; il tenait son bâton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel:
--Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? Si nous ne savons ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le désirez, et si vous croyez que monsieur le préfet de police le permette.
--Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander à un homme ce que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a que cette dernière question qui soit indiscrète.
Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un coquin qui se sent soutenu par un honnête homme; le jarret tendu, la tête haute, l'oeil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour montrer un énorme râtelier de trente-deux dents tout au moins.
Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un était un usurier, et l'autre sa victime:--Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond avec une voix de tonnerre.
--C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, répondit le premier.--C'est un voyage à Bruxelles, répondit le second; et ils continuèrent leur chemin.
Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer; je lui fis un signe affirmatif; au même instant survenait un autre voyageur.
C'était un vieil habitant du bagne, qui avait fait son temps et qui avait encore trente-six francs cinquante centimes à être libre et vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme éprouvé. Le mendiant l'aborda avec une tendresse toute particulière:--Bon voyage, camarade! mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu?
--La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un jugement, dix ans de bagne, un bâton d'argousin et deux lettres sur l'épaule, qu'il ne faut pas renouveler: voilà ce que c'est que la vertu.
--Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux te faire voyageur comme moi, nous ferons commerce ensemble: tu entends trop bien la vertu pour que je me sépare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient en effet tous les deux, quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son cheval, leur cria: _Halte là!_--Qu'est-ce que la vertu? crièrent-ils au cavalier.