L'âne mort

Chapter 3

Chapter 33,859 wordsPublic domain

D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, à Vanves, au _Bon Lapin_, et à cette route monotone de la paix du coeur, de l'enthousiasme pour les belles actions et pour les beaux ouvrages, dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur était vieux comme le premier printemps de ce monde. Quand je me fus bien corrigé de ma naïveté ridicule, je me mis à envisager la nature sous un aspect tout contraire; je changeai le côté de ma lunette, et au même instant, par ce verre grossissant, je découvris des choses horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tête enfermée dans le moelleux coton surmonté d'une mèche flottante, et les yeux encore appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais à la fenêtre, en ce temps-là, mon regard bienveillant et limpide avait coutume de n'apercevoir, dans ce premier mouvement d'une ville qui s'éveille, qu'une paix encore innocente; j'interrogeais le vaste hôtel dont les larges portes s'ouvraient à peine; je soulevais par la pensée ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, sur l'éclatant tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, le beau châle jeté sur le sofa, et dans ce lit somptueux quelque jeune duchesse de la cour de Charles X, plongée dans un sommeil souriant comme elle, et retenant par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d'été. Cinq étages plus haut, dans la mansarde... dans le nuage! c'était une jeune fille, quelque bel enfant trouvé de l'amour et du hasard, une grisette, pour tout dire. Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe le soleil; et même sans passer un jupon, tant pis pour qui regarde! elle se met à sa toilette du matin, sur sa fenêtre. Quand ses innocentes ablutions étaient faites, faites en riant, comme la grisette fait toutes choses, elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne aux dents inégales; elle couvrait sa jolie tête du bonnet rond de la lingère, et après avoir salué sa beauté, une dernière fois, dans un fragment de miroir, elle se rendait gaiement à l'ouvrage. Dans la rue, glissait d'un pas réservé et modeste le vieux célibataire, pauvre homme courbé sous l'âge et sous sa liberté; un pot fêlé à la main, il était en quête de son déjeuner de chaque jour. Il fallait voir son petit oeil gris s'animer au seul aspect de la jeune femme de chambre, coquette charitable qui faisait à ce bon homme l'aumône d'un regard. Cependant la vieille laitière, en suspens au milieu de ses pratiques, était flanquée de sa petite charrette et de son gros chien; puis un mendiant, vert encore, flatteur de toutes les cuisines, et rassurant par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix plaintive, recueillait une abondante aumône; et dans le lointain, la pauvre fille du hasard et de la joie, pâle, vagabonde, ruinée, l'habit en désordre, rentrait furtivement dans sa demeure honteuse, pour y déplorer le jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a été la dupe, car elle a joué autre chose que ses baisers. Chaque matin j'avais une heure de ce plat bonheur; après quoi j'arrosais mes oeillets, je taillais mes roses, j'arrangeais mes jardins, je parais mes domaines, je taillais les hautes futaies de ma fenêtre, tout en lisant quelque vieux chef-d'oeuvre des anciens temps. J'étais donc, à tout jamais, et pour le reste de mes jours, un homme incomplet, un homme perdu, un homme sans poésie, si je ne m'étais pas avisé à temps de ma duperie, si je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, et, l'instant d'après, cet âne sous du fumier.

À quoi tiennent les choses! Quand, après de violents combats avec moi-même, j'eus renoncé à mes douces joies du matin, à ma fenêtre, à mes roses, à mes oeillets, à ma naïve contemplation, aux chefs-d'oeuvre des grands siècles; quand je me fus bien persuadé que l'adultère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que ce célibataire à la crème n'avait jamais été qu'un pauvre égoïste dont la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre, élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus jeune fils; que tous ces vils marchands se levaient de si grand matin pour falsifier leurs drogues et qu'ils faisaient l'aumône par superstition, je me mis à chercher quelque chose qui pût remplacer mon beau rêve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,--à midi:--c'est le bon moment. Un avocat monte le large perron, un autre avocat le descend,--orateurs imberbes, à l'air affairé et n'ayant rien à faire; des magistrats que l'ennuie cloue sur leurs siéges, des huissiers à la voix glapissante, de lourdes charrettes chargées d'accusés; malheureux qui jouent leur vie ou leur liberté sur l'éloquence du premier venu! J'en vis tant, que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et ce faisant, je me figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron attaché au poteau infamant pour avoir volé un morceau de fer; hélas! le voilà qui se met à songer que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille en fer il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune famille;--au plus fort de ses regrets, le misérable est arrêté tout à coup par un froid subit sur l'épaule, suivi d'une douleur cuisante et d'une infamie éternelle!

Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une véritable guirlande qui tient enchaînées, par un lien d'oeillets, de myrtes et de roses, les deux rives de la Seine; c'est le rendez-vous de tous les amateurs de la nature à bon marché: là, sans contrat, sans notaire, sans enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin que vous emportez triomphant dans vos bras;--des renoncules, de pâles lauriers, de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites à la jaune corolle, des oeillets s'élargissant sur le carton; quel appui pour la belle fleur, une carte à jouer, une de ces puissances infernales de trente et quarante, qui vous envoient un homme aux galères ou au fond de l'eau! Le quai aux Fleurs m'attriste, maintenant que je le regarde de plus près. À deux pas du gibet, sur le chemin de la Grève, vis-à-vis la _Gazette des Tribunaux_, bordé d'huissiers, de recors, d'avoués, de notaires,--sans compter, au fond de chaque pot, l'essence de chaux qui rend la fleur plus brillante, et qui la tue. Ainsi ils font mentir même la rose.

Voilà comment tout se dénature, grâce à cette rage d'être _vrai_. La vérité tant recherchée par les faiseurs de poétiques est une effrayante chose; je la compare à ces larges miroirs destinés à l'Observatoire. Vous approchez en toute assurance, et déjà vous vous commencez à vous-même un gracieux petit sourire, mais soudain vous reculez d'épouvante à l'aspect de cet oeil sanglant, de cette peau sillonnée, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées; toute cette horreur qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus beau et plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne à ne pas regarder même votre brune jeunesse de trop près.

Mes affreux progrès dans le vrai n'avaient été que trop rapides; bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une nature contrefaite. Mon inflexible analyse se glissait en tous lieux et sous toutes choses, déchirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le moindre lacet, dévoilant à plaisir l'infirmité la plus cachée; et dans sa maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant d'exceptions dans le beau.--En vérité, m'écriais-je tout bas, crois-tu donc qu'il y ait en ce monde quelque chose de beau et quelque chose de vrai? le laid et le mensonge, à la bonne heure! et encore sont-ils de très-moderne découverte. Ainsi pensant, j'allais aux Quinze-Vingts, et je me bouchais les oreilles à cette musique d'aveugles; j'allais aux Sourds-Muets, et je fermais les yeux à cette métaphysique de sourds; j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je pensais amèrement que toutes ces déviations vertébrales seraient bientôt assez dissimulées pour que j'y pusse être pris, moi le premier: alors je me représentais mon étonnement et mon effroi, quand, dans le délire légitime de mes noces, voulant embrasser ma jeune compagne, soudain je sentirais ses reins menteurs s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait.

J'ai étudié entre autres laideurs, un beau jour de conscription, les défenseurs de la patrie. On les avait dépouillés de tout vêtement, et ils exposaient, à qui mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se vante de sa fortune, toutes leurs infirmités cachées, pour échapper à la gloire. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises trouées; quelques-uns, c'étaient les plus élégants, n'avaient pas de chemise, et sous ces haillons des corps si laids! des regards si misérables! Un homme était là qui les toisait, les étudiant avec moins de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! Pauvre race humaine! race perdue. L'âme s'en est allée d'abord, le corps ensuite. Et il faut que la gloire se contente de ces cadavres-là!

Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce joie; je sortais seul, et à la porte des théâtres, je voyais des malheureux s'arracher une place pour applaudir un empoisonneur ou un diable, un parricide ou un lépreux, un incendiaire ou un vampire; sur le théâtre, je voyais circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier que d'être tour à tour brigands, gendarmes, paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs, ours blancs, ours noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans compter qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, leurs femmes et leurs petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu'ils avaient de la vanité! Ce plaisir dramatique, soulevé par de pareils agents, me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des comédiennes, et des hommes d'un génie fait tout exprès pour lui distiller le vice et l'horreur.

Après quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards d'un bout à l'autre; ils ont pour point de départ une ruine, la Bastille; ils aboutissent à une autre ruine, une église inachevée. J'observais dans ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à commencer seulement à la Bastille, elle semble essayer ses forces, elle est timide encore; elle se fait en petit, commençant par quelque jeune enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port et les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vénale change de face: le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet sans rubans, le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la muraille, comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus loin, la dame est parée, à demi nue, en cheveux, elle a des refrains chantés faux, une voix enrouée, elle laisse après elle une épaisse traînée de musc et d'ambre: c'est le vice à l'usage des amateurs les plus avancés. Un degré de plus, et voilà que nous avons un beau châle de cachemire, et que nous allons en fiacre; louez une place à l'avant-scène du Gymnase, vous aurez presqu'à vous tout seul, pour vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; oui, mais aussi, étudiant, mon bel ami, vous serez ruiné pour tout le trimestre.

Puis enfin, faites silence, et si vous êtes sage, tenez votre coeur à deux mains. Il s'agit cette fois d'une espèce de grande dame qui sera difficile à dompter. Voyez vous, dans un lointain équivoque, tout rempli de riches présents, de trahisons, de billets doux et de tendres soupirs, la maîtresse du grand seigneur, une femme dressée de longue main, qui est jeune et belle, séduisante et parée; que vous dirai-je? une danseuse de l'Opéra ou quelque ingénuité du Théâtre-Français. Ah! cette femme ne serait pas si recherchée si elle n'avait pas chaque soir un habit et un visage de rechange; si elle n'était pas mêlée incessamment à toutes sortes de passions menteuses, si tout le parterre haletant n'était pas là pour lui dire: _Je t'aime!_ Et dans son orgueil l'amant de cette femme répond au parterre: _Aimez-la, mais c'est moi qu'elle aime!_ Insensé! comme si la femme de théâtre aimait jamais autre chose que le parterre! Vivat! à cette heure, sept heures du soir, dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: aux coins des rues, une vieille femme met en vente sa propre fille; à la porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard. Levez la tête; tout cet éclat, d'où vient-il? Il s'exhale des maisons de jeu et de débauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique de la fausse monnaie; à cet angle obscur, une femme égorge son mari, un enfant vole son père. Écoutez: quel bruit affreux! un bruit massif vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine; ô misère! ce noyé-là, était peut-être un jeune homme! Passez votre chemin et soyez sans inquiétude: rien ne se perd dans les ténèbres et dans les flots.

Et voilà comment, de ces sensations incomplètes et de cette horreur bâtarde, infortuné! je tombai dans cette affreuse vérité qui, semblable à la tache d'huile, allait s'étendant toujours.

IV.

LA MORGUE.

J'avais beau m'abandonner corps et âme à ces horribles distractions, j'avais beau dénaturer toutes choses sans pitié ni miséricorde, faire du beau le laid, de la vertu le vice, du jour la nuit, c'était en vain; plus mes progrès dans l'horrible étaient rapides, et plus je me sentais découragé et malheureux. Il me restait toujours, au fond de l'âme, je ne sais quel regret, sinon un remords. À la vie nouvelle que je m'étais imposée il manquait un but, une héroïne; il manquait la jeune fille de Vanves.--Par un malheur inespéré, je la retrouvai un matin au détour de la rue Taranne, près de la fontaine, où elle regardait couler l'eau. Sur sa tête vous eussiez vainement cherché l'honnête chapeau d'une paille fanée, sur ses joues le coloris et l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le hâle vigoureux de la santé et du soleil. Toutefois, c'était bien la jeune fille de Vanves; la voici telle que la ville nous l'a faite:--des gants sales, de vieux souliers, un chapeau neuf, une robe étriquée, une collerette à petits plis passés à l'empois; moitié richesse et moitié misère! C'était Henriette! Elle marchait avec une dignité compassée; bien qu'elle s'arrêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait quelque chose à voir, elle avait cependant l'air d'une femme qui veut aller vite; mais quoi! le moment présent était plus fort que sa volonté. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger que déjà et sans retour le vice avait passé par là.

Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantôt lent, tantôt rapide; tantôt regardant, tantôt regardée; jamais étonnée, jamais émue. Elle arriva ainsi tout au bas de la rue Saint-Jacques. La foule assiégeait la porte d'une maison d'assez pauvre apparence où se faisait une invasion par _autorité de justice_; les spéculateurs remplissaient cette maison. De chaque côté de la rue se voyait étalé l'attirail ordinaire des commerçants ambulants: quelques miroirs tout neufs, de vieux livres de messe; les plus sales outils de la vie matérielle; quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; il s'agissait d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous les meubles, ces meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres, le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit de sa femme avant que cette femme adorée ne suivît son séducteur à Bruxelles, ces bonnes gravures fixées sur le mur avec des épingles: tout cela se trouvait sous la main de la justice. La justice était représentée par une voix criarde et par d'autres voix en faux-bourdon qui mettaient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui était suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient dans un coin sans que la justice songeât à eux! Il fallut une heure, tout autant, pour dépouiller ce malheureux dans les formes; personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verroux de Sainte-Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à une vie sans asile, à une liberté sans ressources, à cet enfant... personne, pas même la jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais sa curiosité était sans intelligence et sans pitié; dans tous ses traits je ne pus découvrir un seul mouvement de compassion, rien de l'âme; elle sortit de cette misère comme on sort d'un spectacle gratis, tout en relevant dans les airs ses larges manches; à vingt pas de là elle s'arrêtait de nouveau vis-à-vis la préfecture de police, où deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour mendier.

Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus heureux des mortels; il avait mendié toute sa vie; son bisaïeul, son aïeul, son grand-père, son père, tous ses ascendants paternels et maternels étaient fils et petits-fils légitimes et illégitimes de mendiants. La mendicité était le domaine à jamais substitué de cette famille de pairs de la borne. Notre homme, à peine âgé de quinze jours, mendiait déjà sur le sein de sa mère. À deux ans il tendait sa petite main aux passants, tranquillement assis sur les degrés du Pont-Neuf, entre une cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains. Jeune homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober à la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au nom de la royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse. Quand la royauté nous fut rendue, il se fit soldat mutilé d'Austerlitz et d'Arcole, il tendit la main au nom de la gloire française et des revers de Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui avait manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable d'abondantes charités et de respectueuses aumônes. Quand son impôt quotidien était prélevé, il restait immobile sur quelque place publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu, et qui courent, à perdre haleine, après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa vie à l'égal d'un savant du quinzième siècle; véritable sage en effet, il avait deviné le bonheur qui était à sa portée; du reste, servant l'État de tous ses moyens, enrichissant sa patrie à sa manière, à force de donner à l'impôt indirect; car le matin il se livrait volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour plaire à l'octroi municipal. À midi, quand le soleil était beau, l'air calme et pur, une pipe courte et noire à la bouche, il aimait à s'enivrer des vapeurs du tabac, à s'environner des riantes images d'une ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs, pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait que de viandes salées, il soutenait avec raison qu'il était le plus utile citoyen de la France, puisqu'il était un de ceux qui usaient le plus de vin, de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un gouvernement représentatif. Ce qui n'était pas trop mal raisonner.

Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier.

Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt de mendicité; sa figure était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble tristesse; et comme, après tout, il s'agissait pour lui de la liberté, j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et elle reprit sa course; je la suivis, elle s'arrêta à la Morgue.

La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme en vedette vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme revêtu d'herbes marines et d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif, à toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires, les seuls meubles de cette caverne, sont étendus autant de cadavres; quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que trois ce jour-là: le premier était un vieux manoeuvre, qui s'était écrasé la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de finir sa journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement et de bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait laissés et élevés le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnaître son père, pour éviter les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon, un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la rue du Helder, était étendu, à demi caché par un cuir noir et gluant qui voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait, oubliant la leçon et la férule du maître d'école; au-dessus de sa tête étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait son goûter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard, moisissait le corps d'un beau jeune homme déjà saisi par le violet de la mort. Henriette s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:--_C'est bien lui!_

Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? il s'était tué pour cette femme. Il avait été dans les mains de cette femme le premier jouet de sa beauté, et elle l'avait brisé comme fait l'enfant à qui chaque lendemain rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans pitié, sans miséricorde, sans reconnaissance, et bien souvent c'est celui-là même qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce malheureux suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait tout d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour elle il avait oublié son gothique manoir, son vaste comté, son bel avenir à la Chambre des Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures il avait cru trouver une âme! L'âme s'était enfuie, et lui, il était mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:--_C'est lui!_ et désormais, bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et de cet immense dévouement, elle parut respirer plus à l'aise!--Il ne sera plus là pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de la Morgue, deux hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de bonne maison: ce n'était rien moins qu'un savant précoce; on eût pris celui-là pour un grand seigneur: c'était le domestique du noyé.