Chapter 2
D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Rodogune et le poison aristotélien qui la remplit jusqu'aux bords, comparés à des flots de sang noir qui se tracent un sillon obstiné dans la poussière, pendant qu'autour du cirque romain, les chrétiens, brûlés vifs dans leur enveloppe de poix et de soufre, servent de flambeaux à ces combats nocturnes; pendant que le robuste athlète, terrassé et cherchant de son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne rencontre que le regard avide de la jeune vierge romaine dont la main blanche et frêle le condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête arrange sa mort; il s'étudie à rendre harmonieux son dernier soupir, à mériter encore une fois les applaudissements de cette foule satisfaite!
Hélas! nous n'avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la Barrière du Combat:
Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à travers les lèvres livides. Surtout, parmi les hôtes dramatiques de cette basse-cour, il y en avait un qui faisait silence dans son coin. C'était une horrible bête fauve,--un géant hérissé! mais l'âge et la bataille lui avaient dégarni les mâchoires; vous eussiez dit le frère aîné de quelque sultan retranché du nombre des hommes, ou bien un ancien roi des Francs à la tête rasée. Ce dogue émérite était affreux à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose du cardinal de la Balue dans la sienne; fier et bas, impuissant et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher qu'à vous mordre: le digne comédien d'un pareil théâtre. Dans un coin de ces coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient en droite ligne de Montfaucon: c'est à Montfaucon que se rendent, pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de la vieille châtelaine, qui, l'oeil fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d'une mare violette dans laquelle nage un sang coagulé; alors le massacre commence: un homme armé d'un couteau, les bras nus, les frappe l'un après l'autre: ils tombent en silence, ils meurent; et, quand tout est fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants de la Barrière du Combat.
J'étais donc à la Barrière du Combat, à l'entrée du théâtre, un jour de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré le directeur du chenil; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux et rares, de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de commandement et en même temps plusieurs rides obséquieuses, un genou très-souple, une épine dorsale raisonnablement voûtée, un juste et agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges. Cependant cet homme fut très-poli à mon égard.--Je ne puis vous montrer aujourd'hui toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dévorerait tous les deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau sauvage; mais, cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le coeur vous en dit--Va donc pour l'âne à dévorer, dis-je à l'_imprésario_, et du même pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si on eût joué _Athalie_ ou _Rodogune_.
Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que même un honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne exclamation admirative. J'étais dans une atmosphère d'égoïsme difficile à décrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis entrer.....
Un pauvre âne!
Il avait été fier et robuste; il était triste, infirme, et ne se tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait été cassé par un tilbury de louage; c'était tout au plus si l'animal avait pu se traîner jusqu'à cette arène.
Je vous assure que c'était un lamentable spectacle. Le malheureux âne commença d'abord par chercher l'équilibre; il fit un pas, puis un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre dogues affreux s'élancent; ils s'approchent, ils reculent et enfin ils hésitent; ils s'enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal. La résistance était impossible, l'âne ne pouvait que mourir. Ils déchirent son corps en lambeaux; ils le percent de leurs dents aiguës; l'honorable athlète reste calme et tranquille: pas une ruade, car il serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons s'entre-choquent avec un bruit sourd; et j'étais seul! Enfin l'âne tombe sous leurs dents; alors, misérable! je jetai un cri perçant: dans ce héros vaincu je venais de reconnaître un ami!
En effet, et à n'en pas douter... c'était lui!
C'était Charlot! voilà sa tête allongée, son calme regard, sa robe grisonnante!... C'est bien lui! Le pauvre diable! il avait joué un rôle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa personne ne fût pas présent à mon souvenir. Digne Charlot, c'est donc moi qui devais être la cause, le prétexte et le témoin impassible de ta mort! Le voilà gisant sur la terre sanglante, mon pauvre ami, que naguère j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, sa jeune maîtresse, où est-elle à présent? où est-elle? Ainsi agité, je me précipitai dans l'arène pour fuir plus vite. En passant devant Charlot, je vis qu'il se débattait sous le poids de l'horrible agonie; même dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche, je reçus de sa jambe cassée un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait à un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que vous avez offensé et qui vous pardonne.
Je sortis, en étouffant, de ce lieu fatal.
--Charlot, Charlot! m'écriai-je, est-ce donc toi, Charlot? Toi, mort! mort pour mon passe-temps d'un quart d'heure! toi, jadis si fringant et si leste! Et sans le vouloir je me rappelai tant de bonheur décevant, tant d'agacerie innocente, tant de grâce décente et jeune, qui un jour m'étaient arrivés au petit trot sur le dos de ce pauvre âne! C'est là une attendrissante et mélancolique histoire! Deux héros bien différents, sans doute, mais pourtant deux héros inséparables dans mon souvenir et dans mes larmes. L'un s'appelait Charlot, comme vous savez; l'autre se nommait Henriette. Je vais dire leur histoire; je la dirai pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous voulez.
Pauvre Charlot! malheureuse Henriette! moi cependant qui les ai perdus l'un et l'autre, je suis encore le plus à plaindre des trois!
II.
LE BON LAPIN
Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route de Vanves, montagne pelée, à la portée de Paris; campagnes équivoques, à l'usage des blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein vent et de tous les poëtes ordinaires du Pont-Neuf. J'étais, ce jour-là, tout entier au bonheur de vivre, de respirer, d'être jeune, de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi, admirant comme un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait lentement, restant des quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec une gravité magistrale. Tout à coup, justement à l'encoignure de cette route si mal tenue, si étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée, qui conduit à la taverne du _Bon Lapin_, j'aperçus une jeune fille sur un âne qui l'emportait et qui s'emportait. O le ravissant spectacle! j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez grande, à la gorge naissante, mais qui déjà battait aux champs; dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix: _Arrête! arrête!_ Mais le maudit âne allait toujours, et moi je le laissais courir. La jeune fille, pour être un peu effrayée, n'était pas en grand danger. J'étais si heureux de la savoir à ma merci! Pour la secourir, il n'y avait là que moi, le hasard et mon chien. À la fin je crie à Roustan: _Arrête, Roustan!_ Aussitôt Roustan s'élance droit à l'âne; l'âne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons un cri, je cours à elle, elle est à moi, l'âne s'enfuit à travers champs.
À peine je la tenais sur mes bras, la contemplant déjà comme mon bien, qu'elle se releva brusquement et se mit à courir après son âne:--Charlot! Charlot! disait-elle. Et cependant mon chien courait aussi en aboyant: Charlot courait de plus belle; le moyen d'aller, à pas égal, à la poursuite d'un chien qui court, d'un âne qui trotte, et surtout d'une fille qui ne pense pas à vous!
J'allai d'abord ramasser le chapeau de la belle enfant; un chapeau d'une paille commune, un ruban fané, une mauvaise fleur bleue, et pourtant quelque chose qui révélait une bonne et bienveillante nature de jeune fille. La jeune fille était bien loin de moi!
--Charlot! Charlot! criait-elle.
Cependant Roustan, l'intelligent animal, courait toujours après l'âne; il me le ramenait par le plus court et justement du côté du chapeau. Il y avait entre l'âne, sa jeune maîtresse et moi, une ligne courbe très-prononcée; j'arrêtai l'âne au bord du chemin, derrière un large buisson, et, pendant que la jeune fille criait: Charlot! Charlot! je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tête, et, m'enfonçant dans un petit bois, j'allai au pas.
Elle criait toujours _Charlot! Charlot!_ et je faisais sonner bien fort la sonnette à Charlot, cherchant quelque gros arbre derrière lequel je pusse la laisser approcher. Elle était au bord du bois, plus rose que jamais, haletante d'inquiétude, et quand enfin elle nous revit, l'âne et moi, elle se précipita sur lui, l'embrassant, l'appelant par mille noms divers:--Te voilà, lui disait-elle, Charlot! et elle prenait de ses deux petites mains cette grosse tête; l'animal se laissait faire, pendant que moi, toujours à cheval sur notre âne, j'aurais donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers que la jeune fille prodiguait à Charlot. Charlot absorbait toute sa pensée.
À la fin elle leva la tête:--Ah! voici mon chapeau, s'écria-t-elle d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs bien limpides, et, comme je restais en possession de sa monture, elle s'assit sur le gazon en face de moi et de l'âne, elle remit en ordre ses beaux cheveux; puis quand elle eut essuyé son front de sa main, elle replaça son chapeau sur sa tête, et avec un gros soupir de fatigue, elle se leva sur ses deux petits pieds comme pour me dire: _Otez-vous de là!_ Elle avait l'air déterminée à ne pas me laisser son Charlot plus longtemps.
Je mis pied à terre; elle bondit sur son âne.
Un coup de bride, un grand coup de pied, et adieu ma vision! Jamais je n'avais vu de fille plus séduisante, plus riante, plus fraîchement épanouie. Du reste, elle n'eut pour moi ni un mot, ni un regard. Moi je fus tout regard; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit? Elle était si occupée de Charlot et de son chapeau de paille! Non, certes, je ne suis pas de ces promeneurs sans moralité qui se figurent qu'il n'y a qu'une manière de s'intéresser à une femme; moi, j'en sais mille très innocentes! Eh! je vous prie, n'est-ce pas déjà un ineffable bonheur, l'avoir surprise dans sa terreur si animée, avoir entendu son petit cri d'oiseau, moitié effrayé, moitié joyeux? Et comme elle courait, et s'arrêtait; comme elle était bien assise sur le gazon, et comme elle s'est relevée d'un seul bond! Et comme elle appelait: Charlot! Charlot! Et d'ailleurs, ne suis-je pas monté sur son âne? Ne me suis-je pas assis à la même place qu'elle? Elle ne m'a pas vu, mais qu'importe? j'ai couvert ma tête de son chapeau de paille, j'ai passé sous mon menton le ruban qui avait touché le sien; j'ai été penché sur elle quand elle embrassait Charlot, et ce tendre baiser, c'est presque moi qui l'ai reçu! Ainsi pensant et méditant, je regagnai le bienveillant cabaret du _Bon Lapin_, tout entier à mon bonheur de la matinée.
J'aime le cabaret du _Bon Lapin_. Vous le trouverez, comme je vous le disais, au bas de la montagne de Vanves, adossé à un moulin et hospitalièrement situé entre une cour et un jardin; la cour est ombragée d'arbres, et protégée, quand il fait chaud, par une tente épaisse sous laquelle s'abritent les dîneurs; cette cour est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, qui, peu soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer, sur la grande route, les allants et les venants. De ce côté-là, se dirigent incessamment le gros vin, le pain bis, l'épaule de mouton et le rosbif. Le jardin prête son ombre à des gastronomes moins carnivores; de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles et des gens de robe. Je suis étonné, en vérité, qu'il y ait tant de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient terriblement pour suffire à toutes choses. C'est comme un civet de lièvre à la taverne du _Bon Lapin_.
J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune fille, mais, en réalité, maître absolu de toutes celles qui étaient là et qui vraiment, dans le fond de l'âme, auraient voulu être autre part. Les joyeux plaisirs du cabaret ne sont pas encore à notre hauteur. Ce qui fait la fortune d'un bouchon en plein vent, ce n'est pas l'amour: l'amour se cache; l'ivresse se montre au grand jour. Est-il donc moins honteux de perdre sa raison près d'une femme que de la laisser au fond d'un verre? Explique qui pourra le problème. Je n'ai rencontré que deux heureux au _Bon Lapin_. Dans le bosquet le plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa cousine: dix-sept ans l'un et l'autre! Ils n'avaient pour tout mets qu'une pomme et du pain; mais ils mangeaient avec appétit et gaieté, mordant dans leur pain et changeant de morceau à chaque bouchée: on ne fait pas deux fois un pareil repas dans sa vie.
La jeune fille et Charlot me revenaient toujours au coeur. Les grâces de l'un, vif, pimpant, hardi, léger; la beauté de l'autre, vive, agaçante, hardie, légère; ces fières oreilles qui menaçaient les cieux, ce sourire folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant et si doux, cette course si svelte et si animée! J'étais fou de l'un et fou de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien! le nom de Charlot sortait si naturellement de sa bouche! Heureux couple!
Cependant je revenais sur mes pas, par le plus court, ne regardant plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à vent, ni rien de ce beau paysage qui m'enchantait le matin; j'étais triste et boudeur comme un homme tout étonné de se trouver seul. Un incident imprévu me vint tirer de ma rêverie. Je passais auprès d'un lourd paysan, un rustre dans la force du terme, précédé par un vil baudet chargé de fumier; le paysan battait le baudet à outrance.--_Ah! Charlot_, cria-t-il une fois. Charlot!... Je me retourne, je regarde: le malheureux! c'était bien lui; tout courbé sous cette paille infecte!... et tout à l'heure encore, il caracolait sous cette idéale figure. Quelle brusque transition, quelle métamorphose inattendue! Je passai devant Charlot, jetant au pauvre âne un regard de compassion qu'il me rendit de son mieux. Je fus malheureux pendant huit jours. Quoi donc! passer ainsi de cette belle enfant à ce vil fardeau, de ces tendres caresses à ces coups de bâton, de cette voix câline qui disait si bien _Charlot!_ à cette grosse voix brutale qui jure et qui blasphème en criant:--Charlot! C'était là trop de joie et trop de misère à la fois, même pour Charlot.
En vain, depuis ce jour et dès que je fus un peu remis de mon aventure, je repris mes lentes promenades autour de Vanves et du _Bon Lapin_; en vain j'allai souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs qui la vit tomber; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un âne et plus d'une jeune fille; hélas! ce n'était ni Henriette, ni Charlot.
III.
LES SYSTÈMES.
De ce jour seulement je devins triste, ou plutôt, j'en ai bien peur, je me fis triste. Il faut dire que le moment était bien choisi pour renoncer ainsi, de gaieté de coeur, à toutes les joies de mes vingt ans. Joies innocentes, joies printanières que je retrouvais chaque matin à mon réveil, et qui m'accompagnaient de leurs doux éclats de rire jusqu'à l'heure tournoyante du sommeil. Mais, à mon insu, déjà une grande révolution s'était opérée dans la vieille gaieté française. La nouvelle poésie envahissait tous les esprits; je ne sais quel reflet ténébreux d'une passion à la Werther me saisit, moi aussi, tout à coup, mais je ne fus plus le même jeune homme. Jadis gai, jovial et dispos; à présent triste, morose, ennuyé; naguère, l'ami de la joie, des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique, lorsque, les deux coudes sur la table, on se presse, sans y songer, à côté d'une taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit on presse furtivement un petit pied qui s'en aperçoit à peine. Adieu donc à toutes mes douces joies, à mes joyeux refrains! Le drame remplace la chanson, et Dieu sait quels drames! J'en ai construit, moi qui vous parle, de terribles; vous eussiez pris le premier acte pour le sixième acte de la _septième journée_, ou de la _septième année_, tant il y avait de sang! En ce genre, j'ai fait des découvertes incroyables, j'ai trouvé un nouveau filon à la douleur: je me suis bâti un Olympe d'une architecture funeste, entassant les vices sur les crimes, l'infection physique sur la bassesse morale. Pour la mieux voir, j'ai écorché la nature, afin que, privé de cette peau blanche et veloutée que recouvre de son doux incarnat le fin duvet de la pêche, le triste cadavre me révélât tous ses mystères de sang, d'artères, de poumons, de tendons, de viscères; j'ai fait subir à la poésie une véritable autopsie: un homme fort et jeune est étendu sur une large pierre noire, pendant que deux bourreaux habiles enlèvent sa peau chaude et sanglante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul lambeau de cette peau reste sur la chair vive! Voilà pourtant la nature qu'on avait faite en mon absence, et voilà la nature que j'adoptai, moi malheureux, pour n'avoir pas retrouvé assez vite mon double rêve: Henriette et Charlot!
Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup à un résultat si complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention sur son âme et son coeur, sur l'esprit et sur les sens, pour pervertir ainsi ses sensations honnêtes, pour faner entièrement cette naïveté innocente de l'âme, douce pudeur difficile à perdre. Moi surtout qui, tout jeune, aimais à lire Fontenelle et Segrais, j'ai dû bien souffrir avant d'arriver à cette perfection poétique. Hélas! je me souviens en effet que ces bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers, ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans roses, ces pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hâle, ce ciel qui n'avait pas de nuages, me faisaient passer des moments d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aimé la _Galatée_ de Virgile et les _Deux Pêcheurs_ de Théocrite, et cette délicieuse comédie des _Deux Femmes Athéniennes_! Pardon, j'étais faux alors. La vérité! la vérité! ne sortez pas de la vérité, mes amis, quand vous devriez en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie réelle? un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes. Qu'est-ce qu'une bergère _véritable_? un gros morceau de chair mal taillée, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras, qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont menti. Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est qu'un marchand comme un autre marchand, qui spécule sur le bétail comme l'épicier spécule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc! et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature dépouillée, que nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir.
D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de savoir s'y prendre; une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu, un soupir habilement ménagé, vous avancent souvent et beaucoup une intrigue d'amour. La première fois que j'ai pris la main à la nature vraie, ce fut à la Morgue, et, comme vous le pensez bien, avant que d'en venir à cette témérité, j'avais déjà fait une longue cour.