Chapter 13
«C'était le service funèbre, prières composées pour les morts qui sont couchés dans le cercueil, immobiles, récitées sur nous qui étions debout et vivants... Je sentis encore une fois, je vis et ce fut là mon dernier moment de complète perception. Je sentis la transition brusque de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches grinçantes qui montaient à l'échafaud. Alors je découvris l'immense foule qui s'étendait noire et silencieuse sur toute l'étendue de la rue au-dessous de moi; les fenêtres des maisons et des boutiques tout en face de l'échafaud étaient garnies de spectateurs jusqu'au quatrième étage. Je vis l'église du Saint-Sépulcre dans l'éloignement à travers le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me rappelle le ciel nuageux, la matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait l'échafaud, la masse immense de tous ces noirs édifices, la prison même qui s'élevait à côté et qui semblait projeter sur nous son ombre encore impitoyable; je sens encore la brise fraîche et froide qui vint frapper mon visage. Je vois encore aujourd'hui tout ce dernier coup d'oeil qui me frappe l'âme comme ferait un coup de massue; l'horrible perspective est tout entière devant moi: l'échafaud, la pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des cheminées, les charrettes remplies de femmes qui prenaient leur part d'émotions dans la cour de l'auberge en face; j'entends le murmure bas et rauque qui circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis tant d'objets à la fois, si clairement, si distinctement qu'à ce seul coup d'oeil: mais il fut court.
«À dater de ce coup d'oeil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour moi. Les prières de l'aumônier, l'attache du noeud fatal, le bonnet dont l'idée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon _exécution_ et ma _mort_ ne m'ont laissé aucun souvenir;--si je n'étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec fermeté; que j'étais mort sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs cessent à la vue de l'échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement cette minute d'angoisses, c'est un réveil d'un sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près duquel était assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu'on m'avait apporté ma grâce; qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud et que je m'étais évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange étendu nu avec une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne se présenta bien certainement à mon esprit qu'après avoir appris ce qui s'était passé.»
Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de tristesse, de gravité, de résignation; il allait à merveille à ma tristesse présente. Je l'écoutai, non sans terreur, et cependant cette terreur même me réconciliait avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse au malheureux qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais pour l'en féliciter dans le fond de l'âme. Ne jouons pas avec cette âme immortelle qui s'en va, violemment chassée du corps qu'elle habite.
Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui fût à la portée de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter Henriette, cette fille qui allait mourir.
L'histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si grand soulagement, que je revins pour un instant à des idées littéraires qui étaient déjà si loin de moi.
«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu'avec un pareil héros, un condamné à mort qui raconte lui-même l'histoire de son exécution à mort, on ferait un beau livre?
--Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette histoire et n'en faisons pas un livre, car c'est là un livre tout fait.
J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison.
XXVI.
LA BOURBE.
Pour les malheureux et pour les heureux de ce monde, le temps marche vite. La mort arrive au pas de course pour les uns comme pour les autres; alors ils se demandent avec effroi:--_Quelle heure est-il_? Il n'y a que l'homme sage qui sache compter les heures, et qui ne les trouve ni trop longues ni trop courtes. Le sage prête l'oreille, l'heure sonne, et il bénit le ciel qui lui accorde cette heure encore.
Ainsi les heures, les jours, les mois s'étaient enfuis sans que je me fusse rappelé, sinon confusément, le destin d'Henriette. Henriette? N'est-ce pas cette femme qui doit être morte à présent? Enfin, un soir, tout à coup, par je ne sais quelle prescience fatale, et comme réveillé en sursaut, je comptai les mois, je comptai les jours, je comptai deux fois, et soudain je me précipitai vers la Bourbe. On n'y entrait pas le soir; j'y retournai le lendemain de très-bonne heure; on n'y entrait pas si matin; j'attendis à la porte. Si je comptais bien, l'enfant d'Henriette devait donc avoir vu le jour! La fatale sentence était prononcée sans appel; le triste sursis était épuisé; la condamnée était mère, elle n'avait plus qu'à mourir. Triste et impuissante maison, qui ne peut pas arracher au bourreau la nourrice que le bourreau réclame! Elle est bien nommée: _La Bourbe_.
La Bourbe est le dernier refuge des filles pauvres qui sont devenues mères, des jeunes épouses dont le mari est un joueur, des femmes condamnées à mort que le bourreau attend à la porte. À la Bourbe, la misère enfante la misère, la prostitution enfante la prostitution, le crime enfante le crime. Les enfants qui viennent au monde sur ces lits lamentables, n'ont pas d'autre héritage à attendre que le bagne ou l'échafaud. C'est là leur majorat, c'est là le domaine qui leur est substitué, c'est là leur droit le plus clair. Quand une femme a fait un enfant à la Bourbe, la Bourbe lui accorde trois jours de repos, après quoi elle met à la porte la mère et l'enfant; seulement, par une précaution philanthropique, on a placé, comme succursale de la Bourbe, le tour des enfants trouvés; presque toujours, ce pauvre enfant que la Bourbe vomit par une porte, elle le reçoit par l'autre porte... Je demandai à voir la condamnée; je la vis: elle portait sur sa figure douce et résignée, cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune mère, est souvent une douce compensation de tous les maux qu'elle a soufferts; elle était assise dans un grand fauteuil, et, la tête baissée, elle allaitait son enfant. L'enfant s'attachait avec une ardeur ravissante au sein inépuisable de sa nourrice. Ce sein était blanc, nuancé de bleu, et il était facile de juger que c'était celui d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, faite pour être mère. Ce mot de mère a quelque chose de respectable partout, même à la Bourbe. Une femme qui livre à l'enfant sa mamelle remplie, la vie chancelante de la frêle créature qui dépend de la vie de sa mère, cette protection attentive et tendre qu'une mère seule peut donner, ce petit coeur qui commence à battre sur ce grand coeur, cette âme naissante repue de lait et couverte de baisers, que la mère berce doucement sur son sein, en la tenant de ses deux mains jointes; oui, certes, c'est alors qu'on oublie tous les crimes d'une femme, ses trahisons, ses coquetteries, ses faiblesses, son incroyable délire, ce fatal aveuglement qui les pousse ainsi à leur ruine les unes et les autres; pauvres femmes condamnées à l'avance! Oui, l'amour maternel doit suffire à expier tous ces amours; une goutte de lait doit laver tous ces parjures. Bien plus, si cette femme a tué un homme, ne vient-elle donc pas tout à l'heure de rendre à la terre un homme? et encore un homme qui sera plus jeune et plus beau et plus fort? Ainsi j'entrai à la Bourbe le matin même du jour où Henriette allait mourir. Son calme, son attitude, sa faiblesse, sa beauté, et tout ce que je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles malheurs... que vous dirai-je? je fus prêt à sangloter. Je priai la soeur de charité de nous laisser seuls; je lui dis que j'étais le frère de la victime, que je voulais lui parler sans témoins: la bonne soeur s'éloigna en se disant.--_Éloignons-nous, il n'est peut-être pas son frère_. L'enfant d'Henriette s'était endormi sur le sein de sa mère sans le quitter.
Je m'approchai d'elle.--Me reconnaissez-vous? lui dis-je.--Elle leva lentement les yeux sur moi, elle me fit un léger signe de tête pour me dire qu'elle me reconnaissait. On voyait que cet aveu lui coûtait.--Henriette! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui vous a aimée, qui vous aime encore; c'est le seul homme pour qui vous n'ayez eu ni un regard ni un sourire; maintenant il est le seul ami qui vous reste; si vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi, cette volonté sera faite.
Elle ne me répondit rien encore; pourtant son regard était tendre, son sang remontait à sa joue; ce bel ovale s'animait, pour la dernière fois, du feu de ces regards, de la grâce ineffaçable de ce sourire. Pauvre, pauvre jeune fille! Pauvre tête qui va tomber! Pauvre cou si frêle et si blanc, qu'on trancherait aussi facilement que la tige d'un lis, et sur lequel vont bondir cent livres de plomb, armées d'un immense couteau! Oh! pourtant, si tu m'avais ainsi regardé une fois, une seule, tu étais à moi, à moi pour la vie; tu aurais été la reine du monde, car, à coup sûr, tu aurais été la plus belle!
--Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut mourir, mourir si jeune et si belle; toi qui aurais pu être ma femme, élever notre jeune famille, être heureuse longtemps, honorée toujours, et, vieille grand'mère aux cheveux blancs, mourir sans douleur par une belle soirée d'automne, au milieu de tes petits-enfants; encore quelques heures, et adieu! adieu, pour jamais!
Elle était muette toujours; elle pressait son enfant sur son coeur sans me répondre; elle pleurait. C'étaient les premières larmes que je lui avais vu répandre; je les voyais couler lentement, son enfant les recevait presque toutes: ainsi baigné de ces larmes qui la rachetaient, cet enfant, je le regardais comme à moi!
--Au moins, dis-je à Henriette, ce jeune enfant sera mon fils.
La pauvre femme, à ces mots, se hâta d'embrasser la chère créature, et déjà elle me la tendait dans un mouvement convulsif, mais la porte s'ouvrit que ma phrase n'était pas finie.--Cet enfant est à moi, s'écria d'une voix rauque un homme qui entrait. Je retournai la tête, je reconnus le geôlier de la prison; il était toujours aussi laid, mais moins hideux.--Je viens chercher mon enfant, dit-il; je ne veux pas que ce soit l'enfant d'un autre; si je n'ai plus ma geôle à lui donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de chiffonnier:--Viens, Henri, dit-il à l'enfant; en même temps il tirait de sa hotte un lange blanc comme la neige; tout en s'approchant de la mère, mais sans la regarder, il saisit l'enfant avec toutes sortes de précautions; la pauvre créature dormait suspendue au sein maternel; il fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière. L'enfant fut enveloppé dans son lange et placé dans la hotte; le vieux chiffonnier était triomphant:--Viens, mon Henri, disait-il, la misère ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Charlot!
Il sortit; il était temps qu'il sortît.--Charlot! Au nom de Charlot, Henriette leva les yeux:
--Charlot! reprit-elle d'une voix altérée; que veut-il dire, je vous prie? Et elle avait un tremblement convulsif.
--Hélas! Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue des prisons, on appelle l'exécuteur des hautes-oeuvres.
--Je m'en souviens, me dit-elle.
Puis, avec une expression indicible de douleur et de regrets, elle répéta:--Charlot! Charlot! c'était là votre mot d'ordre, n'est-ce pas? c'étaient là mes remords.--Ô malheureuse! que je suis coupable! Quels sévères avertissements vous m'avez donnés! Quel nom, sans vous en douter, vous prononciez devant moi! Charlot! toute mon enfance, toute ma première jeunesse! toute l'innocence de mes quinze ans! Charlot! la probité de mon père, la bénédiction de ma mère, le travail des champs, la pauvreté sans remords. Malheureuse fille que je suis! c'est la vanité qui m'a perdue! Vous qui m'aviez rencontrée si innocente sur le dos de Charlot, vous m'avez fait peur, et je vous ai évité par orgueil. La vanité m'a portée dans tous les abîmes où vous m'avez vue, où vous m'avez poursuivie avec le nom de Charlot! Vous me donniez de sages conseils, et j'ai pris vos conseils pour autant de moqueries. Pour donner un démenti au souvenir de Charlot, j'ai voulu être riche, honorée, puissante, fêtée; mais toujours le souvenir de Charlot a empoisonné toutes mes joies, a gâté tous mes triomphes. Vous qui aviez vu Charlot, vous qui l'aviez aimé, votre présence, votre voix, votre regard m'épouvantaient.--Et pourtant que de fois j'ai été prête à me jeter dans vos bras et à vous dire:--_Je t'aime, aime-moi!_ Oh! pardon, pardon! me dit-elle; au nom de Charlot, pardon! Pitié, pitié pour moi, la femme souillée, perdue, criminelle, mourante!... Monsieur, oh! par charité chrétienne, embrassez-moi! Et elle me tendait les bras, et je sentis sa joue brûlante effleurer la mienne:... ce fut pour la première et la dernière fois.
* * * * *
On vint m'avertir que j'étais resté là trop longtemps.
XXVII.
LE BOURREAU.
Je courais, je volais, je fendais la foule qui ne pensait encore à rien, qui n'allait qu'à la Halle en attendant l'heure. Après bien des détours et bien des rues traversées, j'arrivai enfin dans une rue sans nom, à une porte sans numéro; toute la ville connaît cette maison. Une grille épaisse et revêtue de planches ferme l'entrée de la cour. Cette grille ne s'ouvre qu'aux grands jours. On pénètre dans la maison par une porte basse, garnie de clous à large tête; au milieu de cette porte s'entr'ouvre une bouche de fer plus redoutable que la Bouche-d'Airain à Venise, car, à coup sûr, quand on jette quelque chose dans cette boîte, c'est une sentence de mort; au-dessous de cette bouche ouverte est placé un marteau rouillé, car peu de mains y ont touché. La maison est entourée de silence et de terreur. Je frappai; un domestique vint m'ouvrir; je fus étonné de sa bonne tournure et de sa physionomie polie. Cet homme me fit entrer dans un beau salon, et alla voir si Monsieur était visible. Resté seul, j'eus tout le temps de parcourir deux ou trois jolies pièces meublées avec beaucoup de soin et de goût. C'étaient les tentures les plus fraîches, les gravures les mieux choisies, les meubles les plus commodes. Des fleurs nouvelles couvraient la cheminée, la pendule représentait un sujet mythologique, _Psyché_ et l'_Amour_, et elle avançait d'un quart d'heure; sur le piano ouvert était placée une romance de quelque génie à la mode, soupirs cadencés et fugitifs à l'usage des passions parisiennes; un joli petit gant de femme était oublié sur le tapis. Dans un petit appartement reculé, un bon peintre avait représenté, se souriant l'un à l'autre, les deux jeunes maîtres de ce frais logis; je crus un instant que je m'étais trompé de maison.
Un peu plus loin, à travers la glace d'une porte, je découvris un vieillard vénérable, dont la tête était couverte de cheveux blancs. Aux côtés du vieillard se tenait debout, et dans l'attitude du plus profond respect, un jeune enfant tout blond, aux yeux d'azur; c'était l'aïeul qui donnait une leçon d'histoire à son petit-fils. Ce devait être là une chose singulière: l'histoire enseignée par ce vieil homme qui descendait, par un arbre généalogique tout sanglant, d'une longue suite de bourreaux, et qui lui-même avait été le bourreau de toute une génération! Certes, il avait vu, celui-là, le néant de la royauté et de la gloire. Il avait vu se courber sous son fer Lally-Tollendal et Louis XVI; il avait porté les mains sur la reine de France et sur madame Élisabeth: la majesté royale et la vertu! Il avait vu se coucher à ses pieds, dans le silence, cette foule d'honnêtes gens que la Terreur égorgeait sans pitié, tous les grands noms, tous les grands esprits, tous les grands courages du dix-huitième siècle; ce que Marat, Robespierre et Danton avaient rêvé à eux tous ensemble, il l'avait accompli à lui tout seul; il avait été le seul Dieu et le seul roi de cette époque sans autorité et sans croyance, un Dieu terrible, un roi inviolable. Il savait sur le bout du doigt, on peut le dire, toutes les nuances du plus noble sang, depuis le sang de la jeune fille qui range ses vêtements pour mourir, jusqu'au sang glacé du vieillard; il avait le secret de toutes les résignations et de tous les courages; et que de fois ce philosophe rouge est resté confondu, voyant le scélérat mourir avec autant de courage que l'honnête homme, le disciple de Voltaire tendre un cou aussi ferme que le chrétien! Quelles pouvaient être les croyances de cet homme? Il avait vu la vertu traitée comme le crime. Il avait vu la courtisane trembler d'épouvante, sur le même plancher où la reine de France était montée d'un pas ferme. Il avait vu sur son échafaud toutes les vertus et tous les crimes; aujourd'hui Charlotte Corday, le lendemain Robespierre. Que devait-il comprendre à l'histoire? et comment la comprenait-il? Voilà une rude question!
Entra enfin l'homme que j'attendais. Il avait son habit et ses gants, il était prêt à sortir, je savais pour quel rendez-vous.
--Monsieur, me dit l'homme en jetant un regard inquiet sur la pendule, je ne m'appartiens pas aujourd'hui; aurai-je l'honneur de savoir ce qui me vaut votre visite?
--Je venais, Monsieur, vous demander une grâce que vous ne me refuserez pas.
--Une grâce, Monsieur! je serais heureux de pouvoir vous en accorder une: on m'en a demandé beaucoup, toujours en vain; c'est demander grâce au rocher qui tombe.
--En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer bien malheureux.
--Malheureux comme le rocher. J'exerce, il est vrai, un cruel ministère; mais j'ai pour moi mon bon droit, le seul droit légitime qui n'ait pas été nié un seul instant dans notre époque.
--Vous avez raison, vous êtes une légitimité, une légitimité inviolable, Monsieur; et en bonne histoire, il faut remonter jusqu'à vous pour démontrer la légitimité.
--Oui, reprit l'homme, il est sans exemple qu'on ait jamais nié mon bon droit. Révolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a fait; mon droit est toujours resté à sa place, sans faire un pas ni en avant, ni en arrière. Sous mon glaive, la royauté a courbé la tête, puis le peuple, puis l'empire; tout a passé sous mon joug: moi seul je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus fort que la loi, dont je suis la suprême sanction; la loi a changé mille fois, moi seul je n'ai pas changé une seule; j'ai été immuable comme le destin, et fort comme le devoir; je suis sorti de tant d'épreuves avec le coeur pur, les mains sanglantes, la conscience sans tache. Quels sont les juges qui en pourraient dire autant que moi, le bourreau? Mais, encore une fois, le temps nous presse: oserais-je vous demander ce que vous me voulez?
--J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le condamné qu'on mettait entre vos mains était à vous en propre et vous appartenait tout entier; je viens vous prier de m'en céder un à qui je tiens beaucoup.
--Vous savez, Monsieur, à quelles conditions la loi me les donne?
--Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un tronc et une tête; c'est cela même que je voudrais vous acheter à tout prix.
--Si ce n'est que cela, Monsieur, le marché sera bientôt fait. Et de nouveau interrogeant l'heure:--Avant tout, me dit-il, permettez-moi de donner quelques ordres indispensables.
Il sonna rapidement, et à ses ordres deux hommes arrivèrent.--Tenez-vous prêts pour deux heures et demie, leur dit-il; soyez habillés décemment; il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons lui montrer trop d'égards. Cela dit, les deux hommes se retirèrent; au même instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille était déjà une personne de seize ans, qui l'embrassa en souriant, et lui disant: À revoir!--Nous t'attendrons pour dîner, reprit sa femme. Puis se rapprochant, et à voix basse:--Si elle a de beaux cheveux noirs, je te prie de me les mettre en réserve pour me faire un tour!
L'homme se retourna de mon côté:--Les cheveux sont-ils dans notre marché? dit-il.--Tout en est, répondis-je, le tronc, la tête, les cheveux, tout, jusqu'au son imbibé de sang.
Il embrassa sa femme en lui disant:--Ce sera pour une autre fois.
XXVIII.
LE LINCEUL.
L'heure allait sonner, la fête sanglante était attendue. Chacun avait fait ses petites dispositions pour être tout prêt à voir mourir celle qui allait mourir. Paris est ainsi bâti: vice ou vertu, innocence ou crime, il ne s'informe guère de la victime, pourvu qu'il y ait mort! Une minute d'agonie sur la place de Grève, de tous les spectacles gratis qu'on puisse donner à Paris, c'est le plus agréable. Pourtant cette horrible Grève a déjà bu tant de sang! Pendant que toute cette ville impitoyable se précipitait haletante et pressée au-devant du tombereau fatal, je regagnai le haut de la rue d'Enfer; je m'enfonçai pour la dernière fois dans ce quartier perdu, où l'on dirait que l'humanité parisienne a placé l'entrepôt de toutes les infamies et de toutes les misères; je repassai devant les Capucins où elle avait été, devant la Bourbe où elle n'était déjà plus, devant la riante maison du jeune charpentier; il n'était pas chez lui, ni lui ni sa fiancée; ils étaient allés voir tous les deux l'effet de la machine. On voyait encore dans la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec laquelle on avait donné à l'échafaud une première et légère teinte de sang. Je passai devant la Salpêtrière; le jeune enfant et sa mère étaient occupés à tresser encore une corde, comme s'ils eussent compris qu'il fallait remplacer celle que le bourreau allait couper tantôt. À la barrière, je retrouvai le mendiant qui faisait le héros; le petit mendiant m'appela encore: _Mon Dieu!_ Chose horrible! deux vieillards appuyés l'un sur l'autre se traînaient d'un pas boiteux pour voir au moins quelque chose du supplice: c'étaient le père et la mère d'Henriette! Ignorants et curieux, ils allaient, eux aussi, à cette fête où leur sang allait couler. En même temps, un majordome à l'air important arrivait dans une lourde voiture; je reconnus mon Italien. Je rencontrai ainsi presque tous les héros de mon livre; leur vie n'avait pas fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus, voilà tout; et moi j'avais épuisé ma vie, j'avais perdu les dernières illusions de ma première jeunesse! Pour dernière promenade, j'allais attendre au cimetière de Clamart la livraison de mon marché du matin.