L'âne mort

Chapter 11

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Quand le juge fut au bout de son arrêt, je pensai en moi-même que j'avais enfin trouvé la solution du problème philosophique et littéraire si longtemps poursuivi,--encore un peu de courage, et mon oeuvre était accomplie,--l'horreur était à bout. Je résolus de me raidir jusqu'à la fin du drame, de ne pas en manquer une scène, d'assister à l'entière expiation de cette vie si malheureusement employée. La victime n'intéressait plus que moi dans le monde; je l'aimais, je voulus la revoir encore et ne la plus quitter. Sylvio, qui me prenait en pitié depuis si longtemps, ne m'abandonna pas dans cette dernière extrémité: grâce à ses liaisons avec quelques hommes puissants, il m'introduisit dans cette vaste prison, dont les plus heureuses habitantes sont condamnées aux galères, véritable supplice bâtard, aussi horrible, quoique moins en évidence, que les tortures des bagnes de Brest et de Toulon. Dans ce lieu abominable qu'on pourrait appeler l'enfer, si on ne craignait pas de calomnier l'enfer, j'entendis des gémissements et des cris de joie, des blasphèmes et des prières; je vis de la rage et des larmes; mais tous ces faits généraux m'intéressaient fort peu en ce moment. Parmi toutes ces femmes perdues, je n'en voulais qu'à une femme, à une seule,--la femme qui allait mourir. Cette tête qu'on devait couper avait été jetée toute vivante dans cette fosse commune de la guillotine ou du bagne, qu'on appelle la Salpêtrière. Dans quel cachot était tombée la condamnée? Il fallait toute ma persévérance et tout mon amour pour le découvrir. Le cachot où elle était renfermée, à triple serrure, était enfoncé profondément dans la terre, à l'angle d'une cour abandonnée; à l'entrée du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d'une mousse épaisse comme d'un beau tapis vert, me permettait de m'asseoir et de plonger tout à l'aise mon regard perdu dans ce néant. Je connais ce banc comme je connais le banc de pierre hospitalier de la maison paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais décrire encore ce bois recouvert de la mousse verdâtre et gluante qui suinte dans les prisons. Le temps et la mauvaise saison avaient creusé ce banc à moitié; on eût dit une auge ou un cercueil; à son extrémité et du côté du soupirail, ce chêne vermoulu offrait une large fente, dans laquelle je pouvais placer ma tête, sans projeter d'ombre dans le cachot, sans avoir peur d'être découvert. Grâce à ce bois creusé, grâce à cette fente propice, ce banc et moi c'était même chose. Du creux de cet observatoire, je pouvais étudier à toute heure cette morte qui palpitait, qui pensait encore dans cette tombe. J'étais couché à cette place des journées entières; cette cour entourée de fortes murailles était devenue mon domaine; à force de protections, j'étais presque regardé comme un guichetier surnuméraire: voilà comment chaque jour je pouvais à mon gré étudier les moindres mouvements de ma captive.

Cette étude était douloureuse. Ces murs humides, cette lumière blafarde, cette paille en lambeaux, et sur cette paille une jeune femme que déjà l'échafaud réclamait, sans autre espoir (fragile espoir!) que la cour de Cassation! comment aurais-je pu conserver ma colère en présence de ce tableau lamentable? Dans sa prison, aussi bien que dans le monde, cette femme était mon étude, ma tâche et ma douleur de chaque jour. Le matin j'assistais à son petit lever; le premier rayon de soleil qui tombait d'aplomb sur sa litière la réveillait en sursaut; ses yeux s'ouvraient précipitamment et effrayés; puis elle se dressait sur son séant, et restait morne et pensive. Un peu plus tard elle était debout, et, fidèle à de certaines habitudes d'élégance et de propreté, elle mettait toutes choses en ordre dans sa prison et sur sa personne. D'abord elle faisait son lit, c'est-à-dire, elle ramassait çà et là les moindres brins de paille épars dans son cachot; elle approchait sa cruche de ses lèvres; l'eau froide tombait sur son pâle visage, ranimé un instant; elle lavait ses mains déjà si blanches, elle arrangeait sur sa tête si mignonne ses cheveux longs et noirs, regardant lentement son pied, sa main, sa taille élégante; elle caressait doucement son petit cou si ferme, non sans frissonner de temps à autre, comme si ses mains eussent été de l'acier poli; autant que possible se prolongeait cette occupation importante, car elle y était tout âme; et quand tout était fini, quand elle n'avait plus une épingle à mettre, plus un ruban à attacher, elle se mettait à genoux sur sa paille, elle s'asseyait sur ses deux jolies petites jambes repliées sous elle-même, ses bras retombaient lentement le long de son corps; hélas! vous auriez dit qu'elle ne songeait à rien.

Sur le midi, le geôlier lui apportait la pitance accoutumée de la prison: du pain noir et de la soupe tiède dans une épaisse gamelle de bois où nageait une cuiller d'étain. La gamelle posée sur la terre, le geôlier se retirait. Alors la condamnée, agenouillée et la tête penchée sur cette eau fumante, en respirait la bienfaisante vapeur; ses deux mains tenaient la gamelle embrassée et se coloraient légèrement à sa chaleur pénétrante; quand elle s'était ainsi emparée de sa soupe par tous les sens, elle la dévorait en un clin d'oeil pour se dédommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir venu, à l'heure où jadis elle recevait à sa table tous les amours empressés à lui plaire, le même geôlier silencieux lui jetait un morceau de pain par le guichet de sa prison; elle mangeait lentement son pain noir, levant les yeux vers le soupirail où la nuit commençait à descendre sur les quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette nuit nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les yeux mouillés de pleurs, la bouche à moitié pleine, laissant tomber sur la terre humide le reste de ce pain si dur. Quelle lente agonie! quelle profonde solitude! quel néant! et pourtant que de tristes épisodes je pourrais ajouter à cette triste histoire!

Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araignée suspendue à la voûte sinistre étincelait de feux violets, pendant que l'insecte joyeux parcourait son ouvrage dans tous les sens, multipliant à l'infini ses fils si déliés, la jeune captive se prit à chanter. D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite; elle y mit enfin toute sa voix, et sa voix était belle et sonore. C'était un air insignifiant, un air de bravoure, une bonne fortune de chanteur de carrefour, aux sons ambigus de l'orgue; mais cependant elle donnait à cet air une expression indéfinissable, et moi, couché dans mon banc, je recevais ces accents funèbres avec un tremblement convulsif. C'était le dernier soupir d'un beau jeune homme blessé à mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se venger l'instant d'après.

Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; puis, sur un morceau de laine, sur sa couverture trouée, elle frottait je ne sais quoi; mais elle le frottait avec une persévérance et une activité incroyables. Tantôt elle restait un quart d'heure entier sans examiner le progrès du frottement; tantôt elle considérait son morceau de métal à chaque minute. Pensez-vous bien qu'il s'agissait de le rendre luisant et poli, de le débarrasser de la rouille qui le chargeait? La tâche était difficile. La condamnée s'impatientait, s'épuisait, se décourageait, se remettait au travail; quand tout à coup elle poussa un cri de joie: l'oeuvre était accomplie! elle avait dérobé un vieux bouton de cuivre à son geôlier, et elle avait rendu ce cuivre assez brillant pour qu'il pût lui servir de miroir!

D'abord elle fut heureuse. Un miroir! il y avait si longtemps qu'elle ne s'était vue! Mais au premier coup d'oeil jeté sur ce métal perfide, elle chercha en vain toute cette véritable beauté, l'objet constant de son culte, sa passion, sa religion, sa croyance, son amour! En effet, elle redevint triste; cette figure, ce n'était plus sa figure! ce n'étaient là ni ses yeux si vifs, ni sa peau si veloutée et si blanche, ni l'incarnat de ses lèvres, ni la perle de son sourire, ni la grâce de son maintien. Elle avait sous les yeux un fantôme, un triste et pâle reflet d'une ombre! Indignée, elle rejeta bien loin ce miroir menteur. L'instant d'après, elle le ramassait et se regardait encore; elle en était venue à penser que ce miroir était trompeur, que ce métal tout rond allongeait son visage, que ce reflet jaunâtre la couvrait tout entière, que ce faux jour la rendait moins blanche; et alors, grâce à ses souvenirs, elle se revoyait telle qu'elle s'était vue: elle retrouvait un à un toutes ses roses et tous ses lis: elle revenait lentement, par les sentiers les plus fleuris, aux plus beaux jours de sa limpide beauté; ses souvenirs les embellissaient encore, un sourire faisait le reste.

Au moment où elle se souriait ainsi à elle-même, heureuse et fière, oublieuse de toutes choses, le geôlier entra dans son cachot.

XXII.

LE GEÔLIER.

Cet homme, mais peut-on l'appeler un homme? avait été vaincu, aussi bien que moi, par cette beauté sans rivale. Pourtant, une rude écorce enveloppait le coeur de cet amant étrange. Il n'avait guère été plus heureux que la misérable dont il était le gardien. Il était né dans cette prison, dont son père était le geôlier avant lui. Une femme des galères l'avait engendré sous le bâton, et pourtant cet être avorté était venu assez à temps et assez intelligent pour être un geôlier à son tour. Il était hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire sa déclaration d'amour. D'abord il se plaça prudemment contre la porte entr'ouverte, et, ainsi appuyé, levant sur la malheureuse fille ses deux yeux inégaux, ouvrant une large bouche, dont l'épaisse lèvre laissait à peine entrevoir les dents aiguës d'un vieux renard, il lui parla un inintelligible langage--il lui fit signe qu'avant quinze jours on devait lui trancher la tête; le signe fut horrible et très-expressif: l'homme se dressa sur ses deux pieds, leva sa lourde main derrière sa tête, baissa son large cou et fit semblant de se frapper; sa poitrine rendit un bruit sourd, assez semblable à celui du couteau qui tombe... Puis il redressa en même temps sa tête, sa longue barbe, ses épaisses lèvres, ses dents aiguës, et son large sourire qu'il avait conservé précieusement, sans doute pour s'éviter la peine d'en commencer un second.

La condamnée regardait cet homme d'un oeil hagard. Lui, cependant, il s'approcha d'elle; il lui prit la main moins brutalement qu'on eût pu croire, et avec cette éloquence qui n'appartient qu'à la passion, il lui expliqua longuement qu'elle pouvait être sauvée. Je ne sais quelles furent ses paroles, elles n'arrivaient pas jusqu'à moi; mais enfin elle eut l'air de consentir à tout; elle ne retira pas sa main des mains de cet homme; ils convinrent tout bas d'une heure plus favorable; alors il voulut l'embrasser, mais elle recula d'épouvante; il sortit enfin, toujours avec cet horrible sourire qu'il avait sténographié sur son horrible visage.

Mon Dieu! à cette vue j'eus besoin d'appeler tout mon courage à mon aide. Quoi! dans son cachot! sur son lit de mort! son geôlier!--et encore quel geôlier! J'étais fou; fou de malheur, de désespoir, d'étonnement, de rage! Je croyais tous les filons de la douleur épuisés, et voilà une mine toute nouvelle de corruption! Je croyais cette longue débauche à sa fin, et la voilà qui recommence de plus belle! Je me contentais de la laideur morale, elle devait me suffire et au delà, et voilà que, si je veux, je peux assister à l'accouplement de la laideur physique avec la laideur morale, d'un bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans coeur avec un homme difforme!--Et quand? et quel jour? et à quelle heure? Ce soir, tout à l'heure, à présent peut-être! Et je restais cloué sur mon banc, sans pouls, sans haleine, ému, éperdu. J'aurais donné mon âme, oui, mon âme, prends-la, Satan! pour que mon regard ébloui pût franchir les ténèbres épaisses de cet affreux cachot! Que va-t-il donc se passer dans ces ténèbres? Oh! malheur à moi qui ai permis à cette femme de se perdre ainsi! Malheur à moi qui n'ai pas ramassé cette perle dans son fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! on vient! La porte s'ouvre, non pas brusquement sous la main brutale du geôlier, mais avec tant de respect que déjà l'amant se devine. C'était bien pourtant le même homme de la veille. Henriette, en le voyant, se pressa au fond de son cachot; outre la pitance accoutumée, l'homme tenait à la main une botte de paille fraîche, qu'il étendit gravement sur la vieille paille; puis il sortit impassible et sans même adresser un regard à sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verroux qui se refermaient; je respirai plus à l'aise: Dieu merci! ce n'était pas encore pour aujourd'hui.

Mais bientôt, après cet instant de calme, l'inquiétude me reprit. Si le geôlier m'avait aperçu! si c'était pour demain, pour ce soir peut-être? Il faisait nuit--une de ces nuits trop noires même pour les amants, trop noires même pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir, un pressentiment invincible me poussait; je descendis à tâtons dans la cour; l'air était glacé; le brouillard s'était trouvé emprisonné dans ces longs murs, et retombait en pluie lourde et froide; le cachot était noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement, sans qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette étendu sur cette terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; il n'y avait à cette heure, dans cette prison, d'autres accouplements que le funèbre accouplement de la nuit et du silence, du remords et du crime. Henriette eût été couchée toute sanglante sur sa dernière paille, qu'elle eût fait plus de bruit peut-être. Je fus rassuré, l'homme avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; la femme aussi. Déjà je retournais sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au fond du cachot, à travers le large trou de la serrure, je crus apercevoir, j'aperçus en effet, un faible rayon de lumière, un léger phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur égaré, le faible éclair d'un ver luisant caché sous une feuille de rose. C'était lui! c'était l'autre monstre--le mâle! La porte s'ouvrit lentement, lentement le rayon de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le geôlier s'avança, d'une main retenant ses clefs muettes et portant de l'autre main une lampe fétide; tout d'un coup, à la funèbre lueur, j'aperçus le lit, la paille fraîche, Henriette, étendue, et qui ne dormait pas! Elle attendait! elle l'attendait! Que voulez-vous? cet homme était son dernier esclave, son dernier amour, son triomphe suprême, le triomphe d'une femme à peu près morte! La lampe étant posée à terre, torche digne d'un pareil hymen, le geôlier s'avançait d'un pas sûr, sa main pressait déjà cette taille charmante, son horrible visage s'approchait déjà de ce doux visage; et moi! moi, je voulais crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres étaient glacés; je voulus détourner la tête, ma tête était fixée là, attachée, clouée, invinciblement forcée de tout voir; j'allais mourir, quand heureusement la lampe s'éteignit: tout disparut; je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu! le plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie ou le délire: tant de malheur le tuerait!

Pendant quinze jours j'eus le délire. Quinze jours après je pus m'expliquer ce mystère: Sylvio, pour me faire revenir à moi, fut obligé de me parler d'elle et de la trouver la plus belle et la plus charmante des femmes.--Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu n'as jamais vu une créature plus accomplie.--En effet, disait Sylvio, elle est la plus belle du monde, et je pense qu'on a eu pitié d'elle et qu'on ne la fera pas mourir.--À ces mots, la fièvre me reprit:--ne pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes propres mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'échafaud! tombe sa tête coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me retenir dans un bon endroit une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais, si tu savais ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu'on l'accusât ou qu'on la plaignît devant moi, je retombais dans le même égarement!--Cependant il s'agissait pour la condamnée d'un grand délai. Je l'avais aperçue quand elle se livra au geôlier, inquiète, pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs qu'elle interrogeait avec une curiosité funeste; quand M. le greffier vint lui lire son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait à lui parler, elle l'écouta de sang-froid, car elle avait réponse même à la mort; l'instant d'après, je vis entrer deux hommes en habit noir, deux docteurs en médecine; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux et occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la condamnée avec grâce et politesse, pendant que son confrère avait l'air de la toucher à peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en ressentait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit à l'huissier:--Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le jeune homme, rappelant le vieillard:--Cette femme est enceinte, s'écria-t-il, elle est mère; la loi, l'humanité, tout s'oppose à ce qu'elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves, qu'un sursis fut accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchés qu'elle avait passés, elle n'en avait pas fait de plus funeste.

XXIII.

LA SALPÊTRIÈRE.

Je laissai là la mère, le père et l'enfant, et j'allai me promener sur le boulevard Neuf.--Monsieur le jeune docteur, me disais-je à moi-même, vous avez fait là une belle oeuvre. Vous venez de rendre un grand service à l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu, vous n'avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps; laissez-le seulement grandir et gagner l'âge où il aura le droit d'hériter et d'avoir la tête coupée. Celui-là a assez peu de chances dans les héritages à venir, mais en revanche il réunit, contre sa tête, toutes les chances de son père et toutes les chances de sa mère. Monsieur le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service à tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranchée du monde, quels droits avait-elle encore à être mère? Et cet enfant, de quel droit vient-il au monde et qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second arrêt de mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation n'aura rien à y voir. Encore, si l'on donnait à cette mère le temps de nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine les neuf mois pour le mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce foetus coulera, à défaut de sang, sous le scalpel de l'opérateur, digne objet de plaisanterie pour nos amphithéâtres. Monsieur le docteur, vous êtes un habile docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, j'étais arrivé sur la place de la Salpêtrière, l'asile des vieilles femmes de rebut dont la société ne veut plus, même pour en faire des portières ou des marchandes à la toilette. La Salpêtrière est un village entier, populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes sans maris, des mères sans enfants, des aïeules sans petits-enfants; toutes sortes de décrépitudes isolées sont amoncelées dans ces murs. Cette hospitalière maison n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux femmes folles. Véritable catacombe d'ossements vivants, où la femme au bord de sa tombe est séparée des hommes avec plus de soin que s'il s'agissait de protéger et de défendre les printemps les plus jeunes et les plus chastes. La maison s'élève fièrement comme toutes les maisons qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne un dôme doré et une façade de marbre; mais sous ce dôme le pauvre est seul, et derrière cette pierre de taille, il n'a plus d'autre occupation que de mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées dans cet isolement affreux font mal à voir. On compte malgré soi toutes les affections brisées qu'un pareil hôpital représente. Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant d'oisivetés et tant de travaux, tant d'amours mercenaires et tant d'amours légitimes! Je cherchais par quelle fatalité toutes ces vieillesses arrivaient à ce même but, quand au détour d'une allée, vis-à-vis une riante maison, j'aperçus une pauvre femme et ses deux enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde; un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés, tournait la roue; sa pauvre mère marchait à reculons, lâchant de temps à autre, d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle travaillait depuis le matin, et l'ouvrage était peu avancé, car elle était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore que sur la sienne; au-dessous de la corde commencée, et sur le gazon desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue, qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son repos et son sommeil; la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux, mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation maternelle, se reprochant cet instant d'espérance et de repos.

--Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette petite fille qui dormait pendant que son jeune frère et sa jeune mère lui gagnaient une goutte de lait; la misère veille sur ton berceau, tu auras pour soutien la misère,--et pour conseil la misère! Pas un moyen d'échapper à cette destinée de pauvreté, d'abandon, de vice!--Nul espoir! nul bonheur!--Ta mère qui t'aime tant, à présent qu'elle peut encore te nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et pour elle. Elle n'aura même pas le temps de te parler de Dieu et de l'autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l'heure, elle et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette vie. Pauvre enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir espérer autre chose qu'une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras trop heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail et d'abandon, d'obtenir enfin un lit à la Salpêtrière et un sac en lambeaux pour linceul!

XXIV.

LE BAISER.