L'ancien Figaro

Part 9

Chapter 93,652 wordsPublic domain

Je fus pendant longtemps l'honneur de la France. Hélas! hier encore, chacun me regardait avec respect.

PREMIER HABIT.

Ne serais-tu pas un de ces habits séditieux qu'on vient de licencier? Je crois te reconnaître à ton uniforme.

DEUXIÈME HABIT.

Précisément.

PREMIER HABIT.

C'est cela; et en passant sa garde-robe en revue, ton maître, en homme prudent, t'as mis à la réforme. Encore, si comme moi tu avais des titres?

DEUXIÈME HABIT.

Eh! n'en ai-je pas à la gloire!

PREMIER HABIT.

Où les as-tu gagnés?

DEUXIÈME HABIT.

A la barrière de Clichy!

PREMIER HABIT.

Et moi, dans l'antichambre des ministres.

DEUXIÈME HABIT.

Il paraît que tu as du service, car tu es furieusement râpé?

PREMIER HABIT.

Pas tant que toi, mon petit ami; tu es troué en plusieurs endroits.

DEUXIÈME HABIT.

Ce sont d'honorables cicatrices!

PREMIER HABIT.

Parbleu! et moi aussi, je porte des cicatrices!

DEUXIÈME HABIT.

Oui, dans le dos... c'est juste, quand on se sauve...

PREMIER HABIT.

On m'a vu plus d'une fois exposé au feu de mainte batterie.....

_DEUXIÈME HABIT._

De cuisine, tu veux dire?... car les taches de graisse qu'on aperçoit sur toute ta personne le prouvent assez..; ce sont les seuls chevrons qui servent à marquer tes années de service... à la table de nos grands seigneurs s'entend.

_PREMIER HABIT._

Insolent!... je ne sais qui me retient... si ce n'était ce porte-manteau!...

_DEUXIÈME HABIT._

Allons, ne t'emporte pas..... ou va secouer tes vers plus loin....

_PREMIER HABIT._

Heureusement que voici deux honnêtes chalands qui, en m'achetant, vont me délivrer de ton ennuyeuse société.

_DEUXIÈME HABIT._

Que feraient-ils de toi?... tu n'es bon maintenant qu'à revêtir le jocrisse de quelque escamoteur!

_PREMIER HABIT._

Penserais-tu par hasard que c'est de toi qu'ils viennent faire emplette?... ne sais-tu pas que te voilà condamné à languir chez le fripier...

_DEUXIÈME HABIT._

Patience, j'en sortirai peut-être plus tôt que tu ne crois!

COUPS DE LANCETTE.

Quand nous fera-t-on une _opération_, pour nous délivrer des sept plaies qui nous rongent!

* * * * *

Il y a des gens qui regardent une charge de cavalerie comme une potion calmante.

ALLOCUTION MARTIALE

D'UN GUERRIER SOI-DISANT FRANÇAIS.

Prafes militaires, ché afre à fous endredenir té fos exbloits querriers pour les bressent, les bassé et les fitir. Fous afez azommé cet honnête monsir qui édait mort et que nous afons clorieusement roulé tans le poue. Che fous endredientrai encore de ce pon monsir de Reck..., qui afre été chifflé comme ein chéçuite par cet betites bolissonnes, qui afoir li lé Chan-Chaques et lé Foltaire, que sti pon monsir Quillon n'avre pas prilé toute. Cté prafe monsir Reck..... qui était ein tuer de chans, afec bermission té la vagulté, s'en allait toute pêtement dans sa capriolete afec ein betit accompagnement de pons gentarmes, quand, sir lé bont Sainté-Migel, les betites bolissonnes lui fouloir faire brendre ein pain éburadoire. Lui qui avre bas cette vandaisie s'en être allé à la bolice, où sti monsir Reck... il était sir dé drouver des amis.

Pentant ce demps-là, les pons chantarmes boursuifaient les betites bolissonnes jusque tans le nachement afec tes crands goups de sapre, à l'imidazion te vos exbloits à Presth. Poucre té chien! saberlotte, camarates! nous ne avre pas été là! Cette avaire qui se bassait tans l'eau a été firiesement chaude, héréissement qu'il n'y afait pas peaucoup te gemin bour aller à la Morgue, lé pataille abrès huit heures il était finite, barce que la nuit afoir rentu les étudiants plus tifficîles à drouver qu'ein lococriphe.

Foilà, gamarades, ce que je afre à fous tire; cette betite succès a falu touple bortion aux prafes chantarmes qui ont diré le sapre. Aux armes! que la régombense enflamme fotre gourache: Montrouche brébare la botage.

COUP DE LANCETTE.

M. de C... prépare un ouvrage qui portera ce titre: _Des coups de sabre_, et de leur influence sur l'instruction de la jeunesse.

LES GENDARMES.

AIR: _Moi je flâne_.

Des gendarmes! (_bis_) Qu'on apaise mes alarmes! Des gendarmes! (_bis_) J'en mourrais, je croi, D'effroi.

Depuis nos saints mandements, Nos lois et notre ordonnance, Partout on déclame en France Contre nous et nos trois cents. Etouffons leurs cris sinistres! Quand le roi garde pour lui Leur amour... que les ministres Conservent pour eux celui Des gendarmes, etc.

Dans la poche des vilains, Monsieur Law, que je révère, Pendant son beau ministère, Jadis puisait à deux mains. Et d'un déficit frivole On accuse mon budget! Pour leur couper la parole, Vite, mettons au complet Des gendarmes, etc.

L'autre jour j'ai cru, ma foi, Forcer la gauche au silence En assurant que la France Avait grand besoin de moi. Mais cette race endurcie Raisonne au lieu d'obéir, Et parle encor de patrie... Ah! c'est à n'y plus tenir. Des gendarmes, etc.

Partout de mauvais propos Sur P... et sur sa milice; Point d'égards pour ma police, De lecteurs pour mes journaux. De leurs lois, quand je m'écarte, Un orateur factieux Me crie aussitôt: la Charte! Cela devient ennuyeux. Des gendarmes, etc.

Pour encourager les arts, Pour surveiller la science, J'ai choisi par conscience Vidocq et ses bons mouchards. Si nos écoles rebelles Allaient montrer de l'humeur, Ce sont de jeunes cervelles, Prenons-les par la douceur... Des gendarmes, etc.

En dépit de mon savoir, De mon talent (je m'en flatte), Paris et la France ingrate Maudissent notre pouvoir.

Mais à ce Paris que j'aime, Malgré plus d'un vilain tour, Pour montrer aujourd'hui même Ma justice et notre amour...

Des gendarmes! (_bis_) Qu'on apaise mes alarmes! Des gendarmes! (_bis_) J'en mourrais, je croi, D'effroi.

COUP DE LANCETTE.

On est étonné que M. de Cl..... T..... n'ait pas parlé sur la poudre; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne l'a pas inventée.

CONVERSATION A HUIS-CLOS

ENTRE LE VENTRE ET LA CONSCIENCE.

LA CONSCIENCE.--Dormez-vous, monsieur le Ventre?

LE VENTRE.--Non, mais je digère en silence.

LA CONSCIENCE.--Causons un peu.

LE VENTRE.--Il vous convient bien, madame la Conscience, d'élever aujourd'hui la voix, depuis plus de dix mois que vous vous taisez!

LA CONSCIENCE.--Dites donc que depuis six mois vous riez si fort, qu'il ne vous a pas été possible de m'entendre.

LE VENTRE.--Le beau plaisir, d'écouter les sons de votre voix rauque!

LA CONSCIENCE.--Ma voix vous déplaît, je le sais, vous craignez des reproches!

LE VENTRE.--Des reproches de ta part, misérable Conscience! c'est bien à une paresseuse comme toi de blâmer la conduite d'un personnage aussi courageux que je le suis. Sais-tu que j'ai failli crever plus d'une fois au service de M. le baron?

LA CONSCIENCE.--Oui! je vous conseille de vous vanter de vos exploits; ils ont été bien utiles à notre maître commun.

LE VENTRE.--Eh! s'il n'avait suivi que tes instructions, serait-il aujourd'hui l'un des plus éminents personnages du département?...

LA CONSCIENCE.--Il eût marché droit.

LE VENTRE.--A pied, comme un pauvre diable; je le fais aller en voiture.

LA CONSCIENCE.--Sa maison serait encore le modèle de l'heureuse obscurité.

LE VENTRE.--Et son brillant hôtel serait encore à bâtir.

LA CONSCIENCE.--Ah! s'il m'eût écouté, comme je serais belle encore!

LE VENTRE.--Égoïste! tu parles pour toi; ne te fâche donc pas si j'ai cherché à m'arrondir.

LA CONSCIENCE.--A mes dépens.

LE VENTRE.--Tu voulais bien me faire tort, pour te parer!

LA CONSCIENCE.--Plus j'étais pure, et plus je le rendais heureux.

LE VENTRE.--Plus je suis gros, et plus il avance dans la carrière des honneurs.

LA CONSCIENCE.--Va, on vit toujours mal en te prenant pour guide.

LE VENTRE.--On meurt de faim en se nourrissant de ta viande creuse.

LA CONSCIENCE.--Tu es un mauvais conseiller.

LE VENTRE.--Et toi, une détestable cuisinière.

LA BOUCHE.--A l'ordre! j'ai tenu la balance pendant la discussion, et je donne ma voix au Ventre. Ainsi, Conscience, tais-toi!

COUPS DE LANCETTE.

Ces messieurs méritent le cordon, monseigneur l'accorde.

* * * * *

Il y a des cordons-bleus qui ont rougi.

* * * * *

On les a mis au bleu, c'est au vert qu'il fallait les mettre.

* * * * *

M. de Cumulando est devenu très-riche en visitant les pauvres.

* * * * *

Jusqu'au jour où nous sommes arrivés,--16 juin 1827,--la vignette du _Figaro_ représentait le héros de Beaumarchais un genou à terre et prenant des notes. Aujourd'hui, la vignette change, un nouveau personnage paraît. Figaro est debout et, d'une batte qu'il tient à la main, il menace Basile. Une épigraphe explique l'intention: «Ah! Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert!....»

Mettre ainsi en scène Basile avec son costume traditionnel, était certes un coup de maître pour la popularité. Mais quelle audace!... La rédaction, qui prévoit un danger, court au-devant de toutes les accusations, et, dans l'article qui suit, ravissant d'esprit et de finesse, explique le changement survenu tout à coup.

BASILE ET FIGARO

FIGARO (_se relevant_).

Allons! debout, les insectes ne rampent plus, ils volent; levons-nous pour les atteindre; leur nature qui les attire vers la terre, les empêchera bien de s'élever à la hauteur de l'homme libre.

BASILE (_arrivant_).

Ah! coquin de Figaro! Eh! que vois-je? il a changé de position.

FIGARO.

Pourquoi non? Ma vocation n'est-elle pas d'arracher le masque aux gens de ton espèce, à quelque étage qu'ils soient logés? Comme je t'ai suivi dans toutes tes bassesses, je te suivrai dans toutes tes transfigurations.

BASILE.

Tu n'es pas au bout de tes courses.

FIGARO.

Aussi ai-je acheté un cabriolet pour courir plus vite.

BASILE.

Figaro, tu cours après le chaland, car tu fais réparer ta maison: plus un magasin change d'enseigne, moins il prospère.

FIGARO.

Ne devais-je pas te manifester ma reconnaissance pour toutes les sottises que tu me mets à même d'offrir quotidiennement au public?

BASILE.

Ma figure t'a donc paru quelque chose de bien neuf à présenter à tes lecteurs?

FIGARO.

Je leur rends service; lithographier les imposteurs, c'est mettre un fanal sur l'écueil.

BASILE.

Encore si c'était mon visage, ma tournure... Non, tu as voulu commettre une impiété, te jouer avec les choses saintes; car cette vignette représente....

FIGARO.

Basile.

BASILE.

Elle représente Tartufe.

FIGARO.

C'est chicaner sur les mots.

BASILE.

Sois tranquille, MM. Devéria, Thompson et toi, vous pouvez compter sur.....

FIGARO.

Quelque petite dénonciation pour t'avoir fait ressemblant.

BASILE.

Oh!.... ressemblant... Quand m'as-tu vu si penaud?

FIGARO.

Quand, au milieu du parterre de l'Odéon, tu fus obligé d'applaudir à la première représentation de l'_Homme habile_, sous peine de laisser tes oreilles dans la salle.

BASILE.

La pièce me plaisait.

FIGARO.

Tu avais cette figure lorsqu'un de tes bons amis se fit condamner aux dépens pour avoir attaqué en diffamation certain rédacteur qui ne l'avait désigné que par ta profession.

BASILE.

On n'aime pas à se voir écorché dans la peau d'un confrère; et puis, l'esprit de corps...

FIGARO.

Enfin, tu n'es jamais moins laid que cela lorsque tu apprends qu'un honnête homme prospère, qu'un fripon est tombé, qu'un traître fait banqueroute, qu'un absolutiste est censuré et qu'un intolérant reçoit sur les ongles. Te voilà, lorsqu'un tribunal déclare que des traits malins ne sont point des crimes; lorsqu'un ministre, que tu croyais à bas, apprend que tu le calomniais déjà chez son successeur supposé. Oui, tu es ressemblant, on t'a peint le jour où Royer-Collard fut admis à l'Académie et le soir où Paris vainquit les ombres de la nuit par des milliers d'illuminations.

BASILE.

Ah! drôle! jacobin! athée! scélérat! voleur! hérétique!....

FIGARO (_le menaçant_).

Ah! Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert.....

COUPS DE LANCETTE

M. de V. se croit plus grand que la girafe.

* * * * *

M. de P. veut armer la main de la justice d'une paire de ciseaux.

* * * * *

M. de T. réclame les deux derniers volumes d'un roman intitulé: _les Trois Soufflets_; il n'en a reçu qu'un.

* * * * *

Les élèves de M. Récamier aiment mieux aller en prison qu'à son cours.

* * * * *

MM. les gendarmes n'aiment pas les trottoirs, cela n'est pas commode pour les chevaux.

LE JOURNALISTE EMBARRASSÉ.

Malgré toutes ses précautions oratoires, Figaro ne put maintenir Basile sur sa vignette. Ordre lui fut donné de retirer «cette impiété.» Comment faire? s'obstiner? c'était risquer l'existence du journal avec quatre-vingt-dix-neuf chances contre soi. S'avouer vaincu? c'était dur. Il y eut des hésitations, et, en attendant d'avoir trouvé un faux-fuyant ou pris un parti, _Figaro_ n'imagina rien de mieux que de laisser en blanc la place de sa vignette. Ce jour-là, il débuta par un article d'allusions devenues obscures, dont le titre était: _le Journaliste embarrassé_, et qui commençait ainsi:

Allons, Figaro! toujours plus fort que les circonstances, taille ta plume, bats-toi les flancs et fais un bon article........

Basile n'avait été en scène que dix jours. Pendant trois numéros encore, l'entête du journal reste en blanc. Enfin, ne trouvant aucun joint, _Figaro_ se décide à en revenir à son ancienne gravure; il chasse Basile, «jusqu'à des jours meilleurs.»

BASILE CHASSÉ

J'ai donc résolu de lui donner son compte; mais généreusement, il lui est encore redû de l'arriéré en coups de bâton; je ne le lui payerai pas...

COUP DE LANCETTE.

On parle d'un mendiant bohémien qui demandait dernièrement l'aumône, dans les rues de Prague, à coups de canon. Nous avons déjà vu beaucoup de mendiants aussi hardis que celui-là.

TABLETTES

PERDUES AU CAFÉ DES VARIÉTÉS.

--Ces journalistes croitent pouvoir faire un ouvrage dramatique parce qu'ils ont de l'esprit! ils ne savent pas seulement avaler un petit verre d'eau-de-vie!

--Notre pièce d'hier est enfoncé; c'est égal: j'enverrai deux cents billets au chef de cabale, et je prandrai un abonnements au _Mentor_.

--Mademoiselle C*** n'a pas voulé allée à la répétitions; j'ai parlé au directeur, il a fallu qu'elle y aille.

--La somme que m'a rapporté mon dernier vaudevilles n'est pas assez conséquente.

--Dire au caissier du théâtre de m'avancer cinquante franc sur la piesse en répétition.

--Il faut absolument que nous cherchions à évinser ce blanbèque de journaliste qui veut se familiarizé avec les membres du comité.

--Faire recopier le vaudeville qui a été ressu à correxion; ajouter un couplet de factures, et faire un raccords à la quatrième seine; ils n'y verrons que du feu.

--On a refusé ce matin une piesse d'un auteur inconnue; il y a de bonne idée; tâcher de m'en rappeler pour les insérer dans mon J***.

--B*** a fait ce matin un bon calembourt au café Dév...; ça ferat le trait de mon vaudeville finale.

--Econduire le jeune auteur qui m'a consultée sur sa piesse; lui faire accroire qu'elle ne présente pas d'élémant de suxès. Dire au piocheur de faire un scénarios là-dessu.

--Relire attentivement le trêté des participe, à cause de ces maudit journalistes. Et répondre à la lettre que m'a écrit le directeur.

COUPS DE LANCETTE.

M. Pellet a déposé deux exemplaires de son _Cours d'orthographe usuelle_ au café des Variétés.

* * * * *

«Les imprimeurs devraient bien savoir l'orthographe,» disait un vaudevilliste bien connu.

* * * * *

--Quelque chose que fassent les journalistes, disait un vaudevilliste, j'aurai toujours l'avantage sur eux.

--Je crois bien, lui répondit-on, vous faites des pièces, et ils sont obligés de les écouter.

* * * * *

On demandait à M*** pourquoi il n'exposait pas au Louvre, puisque les vaudevilles sont des objets d'industrie.

* * * * *

Par jugement du tribunal de police correctionnelle, il est convenu que les vers d'un opéra valent quelque chose. MM. B. S. J. R. seront contents d'apprendre cette nouvelle.

* * * * *

On me reproche de ne pas savoir le français, disait M. B...; eh! mon Dieu! Cicéron ne le savait pas plus que moi.

* * * * *

Un vaudevilliste qui sait l'orthographe est persuadé qu'un journal a voulu faire son portrait en publiant un article intitulé: _Le vin et le lait_.

Dimanche, 12 août 1827.

DÉSAUGIERS.

Quand il vint, personne ne chantait plus en France; c'était partout la terreur et le silence, c'était une stupeur générale au milieu de laquelle notre gaieté s'était perdue comme tout le reste. Naguère si vif, si animé, si emporté dans ses plaisirs, le Parisien ne savait plus que trembler; et quand il entendit la voix du chansonnier créant de joyeux refrains, il recula, étonné de cet enchantement nouveau pour lui.

Car, en vérité, les chants de Désaugiers furent dès l'abord tous empreints de la franchise de son âme. Plein d'insouciance et de verve, il ne vit la vie qu'à travers un prisme couleur de rose. Poète du plaisir, il chanta comme Horace le vin, les fleurs, les femmes, l'amitié, et tous les dons que les dieux ont faits aux hommes pour leur faciliter l'existence.

Comme Horace, il s'éleva dans une époque atroce; comme lui, il servit merveilleusement la nation lorsque, de sang-froid, elle voulut revenir à son caractère primitif. Telle est la destinée des empires; après tant de bouleversements et l'interversion de la terre, il se fait que la main d'un poëte, une main faible et timide, se trouve toute-puissante pour faire avancer le char de la civilisation encombré dans des ruines.

Aussi, Désaugiers aura la seule récompense digne du poëte; il prendra place parmi les élus de la nation. Il vivra dans la mémoire tant qu'il y aura de la grâce chez nos femmes, de l'esprit parmi notre jeunesse; tant que les vers d'Anacréon seront regardés comme le résultat le plus heureux de la philosophie de tous les siècles.

Mais aujourd'hui ses amis pleurent sur sa tombe; la beauté a quitté ses guirlandes de fleurs; Thalie, éplorée, regarde ses blessures récentes. Hélas! depuis la mort de Panard, elle n'avait jamais ressenti une perte plus irréparable et plus cruelle!

Adieu, adieu, l'auteur de tant de charmants refrains! de tant d'ouvrages délicieux! adieu l'esprit, la verve, la gaieté, la franchise, le Vaudeville n'est plus!!!

* * * * *

«Bon Désaugiers, avec philosophie, «Même en mourant, dit-on, tu conservais «Ce calme heureux que n'altéraient jamais «Les douleurs de ce mal qui consumait ta vie. «Vas te placer sur l'Hélicon, «Asile du génie et du talent modeste.» Et nous, pleurons sa mort... Mais Béranger nous reste. Consolez-vous, amis de la chanson.

* * * * *

Les jours meilleurs prévus par _Figaro_ sont venus; les obstacles ont été levés. De nouveau Basile reparaît sur la vignette, tenu en respect par le bâton du barbier. Il y restera cette fois jusqu'au dernier jour.

Mercredi, 7 novembre 1827.

LE RETOUR DE BASILE.

BASILE, _à la porte de Figaro, battant la semelle et soufflant dans ses doigts_.

Diantre soit de l'événement! Moi qui comptais me chauffer tout l'hiver avec les rognures!... Mettre ainsi un pauvre homme à la porte! Il faut que je vive... Je sais bien que tout le monde n'en voit pas la nécessité... Allons Basile, mon ami, changeons de gamme; faisons comme l'abbé Pellegrin... Je ne me montrerai pas exigeant. Voilà ma pétition en deux mots: Le coin le plus éloigné du feu, les miettes de la table; et puis ce que je demanderai, ce qu'on me donnera, avec ce que je prendrai. Voilà tout ce qu'il me faut; j'en serai quitte pour quelques coups de lancette, mais le froid pique plus que cela: on peut mourir de faim, mais on ne meurt pas de honte. Frappons. (_Il frappe._)

FIGARO.

Entrez! Bienvenu, qui arrive aujourd'hui...

BASILE.

Allons, c'est encourageant. (_Il entre._)

FIGARO.

Comment! c'est toi, misérable?

BASILE.

Je suis content de toi; on voit que tu reconnais tes amis, même après leur disgrâce.

FIGARO.

Est-ce encore une mauvaise nouvelle que tu viens m'apporter?

BASILE, _jetant sur la table une paire de ciseaux brisés_[4].

Hélas! oui, bien mauvaise!

FIGARO.

Voilà un bien heureux malheur! Et que veux-tu que je fasse de cela?

BASILE.

Deux lancettes, en aiguisant les morceaux; c'est encore un assez joli cadeau, car ils sont d'une trempe excellente: tu dois en savoir quelque chose.

FIGARO.

Coquin! il serait donc vrai? tu étais...

BASILE, _tombant aux pieds de Figaro_.

Ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que la faim!

FIGARO.

Qui te défendait de vivre en honnête homme?

BASILE.

On fait si maigre chère!

FIGARO.

Te voilà pourtant bien plat.

BASILE.

Bien volé...

FIGARO.

J'entends... ne profite jamais.

BASILE.

Au contraire... profite toujours; mais il ne faut pas qu'on vous coupe la digestion si brusquement.

FIGARO.

Ah! ça, tu comptes t'en aller sur-le-champ?

BASILE.

Pas si bête! Je viens reprendre mon emploi.

FIGARO.

Tu as bien de l'audace!

BASILE.

C'est le mérite de ceux qui n'en ont pas d'autre. D'ailleurs, tu penses bien que j'ai profité de ma position: je sais une foule de choses divertissantes et curieuses; j'étais à la bonne source. Tiens (_tirant de sa poche plusieurs rognures de papier_), voilà ce que toi ni tes confrères n'avez pu dire. Ecoute: On vient de mettre en vente l'_Histoire des Favorites des rois de France_, par M. de Châteauneuf. Tu sens qu'il ne faut pas mettre l'immoralité au rabais, afin que l'ouvrier puisse l'apprendre à bon marché.

FIGARO.

Comment! des moeurs, Basile?

BASILE.

Oh! non: affaire d'argent; j'en ai cinq exemplaires. Tiens! et cette Bigarrure, devions-nous permettre qu'elle fût connue? «Un vieillard privé de sa raison et en butte aux outrages des polissons de Marseille; ils le poursuivent dans les rues, l'entourent et le questionnent, puis accueillent ses réponses avec les éclats d'un rire ironique. Ce malheureux dont les habits sont en lambeaux, fut un des chimistes les plus distingués de la France: il dirigeait à dix-neuf ans une de nos premières manufactures. Couronné dans plusieurs académies, il est auteur de plusieurs mémoires traduits dans toutes les langues. L'Académie de Lyon a dit de lui qu'il avait créé la langue des sciences; il est frère de M. Quatremère de Quincy, et, comme tel, membre de l'Académie des sciences...» Sans doute, il y avait du bon dans la publicité de cette infamie; mais l'amour du prochain se révolte...

FIGARO.

Comment! de l'humanité, Basile?

BASILE.

Point... point, affaire de scandale. Maintenant, regarde ceci, _Procès de Contrafatto_. C'était une plaie trop douloureuse pour les âmes qui ont de la piété.

FIGARO.

Comment! de la religion, Basile?

BASILE.

Tu n'y es pas, cela me touchait personnellement. Affaire de costume. Tu vois bien que si j'ai empêché le mérite de parvenir, si j'ai tenu secrète l'apparition d'un bon livre, si j'ai exploité le silence au profit de quelques intrigants et même de quelques fripons, il y avait au fond de tout cela de ces arguments...

FIGARO.

C'est juste, mais écoute: j'ai une excellente idée.

BASILE.

Voyons.

FIGARO.

Il faut que je commence par une bonne action.

BASILE.

Envers moi?

FIGARO.

Envers toi: je t'attache...

BASILE.

A la rédaction du journal?

FIGARO.

Au pilori; je te mets en tête de ma feuille, et chaque matin... Ah! Basile, mon mignon, si jamais volée de bois vert!

COUPS DE LANCETTE.

Maintenant que je triomphe, a dit le maréchal S... à ses valets, déposez vos.... cierges!

* * * * *

Paris n'est plus qu'un faubourg de Montrouge.

ÉPITAPHE.