L'ancien Figaro

Part 3

Chapter 33,612 wordsPublic domain

Je laisse à penser l'épouvante de l'Europe, en apprenant que les feux de l'Inquisition se rallumaient en Espagne; son horreur, lorsque les journaux lui racontèrent ce sacrifice humain, nouvelle insulte à la religion du Christ.

Et c'est à nos armes, pourtant, que le fanatisme devait cette puissance. Qu'on s'étonne encore des attaques des journaux!

* * * * *

Quand la mode des auto-da-fé viendra, la _Sentinelle de la Religion_ se mettra en éclaireur.

* * * * *

On parle d'établir de Paris à Bruxelles des relais en permanence à l'usage de MM. les agents de change, les financiers, les libraires, etc., qui désireraient faire banqueroute.

* * * * *

Un incendie vient de dévorer six arpents de bois dans la forêt d'Evreux, on assure qu'un jésuite y avait mis le feu en la traversant.

* * * * *

M. le procureur général a reçu la dénonciation de M. le comte de Montlosier contre les jésuites; le même jour, M. Saintes a envoyé à Montrouge une dénonciation contre M. Montlosier.

* * * * *

Le comte de Montlosier, dont il va être si souvent question pendant l'année 1826, avait publié un ouvrage ayant pour titre: _Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion, la société et le trône_. L'auteur y dénonçait l'existence de la congrégation et y livrait le secret de ses actes. Sa conclusion était celle-ci:

«Les quatre grandes calamités signalées au présent mémoire, savoir: la congrégation, le jésuitisme, l'ultramontanisme et le système d'envahissement des prêtres, menacent la sûreté de l'État, celle de la société, celle de la religion. Elles sont notées par nos anciennes lois; ces lois ne sont ni abrogées ni tombées en désuétude; l'infraction qui leur est portée constitue un délit; ce délit, par cela qu'il menace la sûreté du trône, celle de la société et celle de la religion, se classe parmi les crimes de lèse-majesté, crimes pour lesquels l'action en _dénonciation_ civique n'est pas seulement ouverte, mais commandée...»

L'effet de ce mémoire fut profond, immense. La France s'épouvanta de se voir ainsi enveloppée dans un vaste réseau de sociétés religieuses secrètes, qui comptaient dans leur sein des ministres et des laquais, des rois et des cardinaux, des femmes et des enfants.

L'alarme retentit d'un bout du royaume à l'autre. On s'effraya de ces missionnaires, de ces moines, qui s'en allaient par toutes les provinces recrutant, à l'aide de la gendarmerie souvent, des néophytes et des affiliés. On frémit en les voyant embrigader les enfants dans la _Société des bonnes études_, et leur apprendre à chanter les louanges du Seigneur sur des airs d'opéras comiques en vogue:

Chrétien diligent, Quelle ardeur te dévore.

sur l'air du fameux choeur de _Robin des bois_, ou encore:

La religion nous appelle, etc....

sur l'air du _Chant du départ_.

Par les enfants et les domestiques habilement stylés, la congrégation pénétrait presque dans l'intérieur des familles, qu'elle tenait déjà par les femmes.

Voilà ce que dénonce le mémoire du comte de Montlosier.

Et l'effet fut d'autant plus grand, que le comte avait passé sa vie à attaquer le nouveau régime et à défendre l'ancien.

L'auteur du _Mémoire_ tint sa promesse, et, malgré les cris et les menaces de cette toute-puissante congrégation, le 16 juillet 1826, déposa au greffe de la Cour royale la _dénonciation_ annoncée.

La Cour devait se déclarer incompétente.

* * * * *

Mlle Adeline a souvent les yeux fixés sur le parterre d'une façon si singulière, que le parterre se met à rougir.

* * * * *

M. d'El*** est le premier baron catholique, comme Montmorency fut le premier baron chrétien.

* * * * *

M. Montlosier a dit: «Je soutiendrai mon opinion jusqu'à la mort.» Dépêchons-nous donc, ont dit les jésuites.

* * * * *

Hier, nous avons vu M. le comte de Bonald, qui _se_ parlait _à lui-même_.--C'était sans doute pour voir s'il pourrait se comprendre.

* * * * *

M. Briffaut a dit, dans son discours académique, que «Louis XIV imposa la gloire à son siècle.» C'est une imposition à laquelle M. de V... n'a point pensé.

* * * * *

Un missionnaire observait très-pertinemment que l'infâme Voltaire avait assez écrit pour perdre deux millions d'âmes, et pas assez pour allumer dix bûchers.

* * * * *

Les jésuites ont des poignards, M. de Montlosier n'a que sa plume; les armes sont-elles égales?

Dimanche, 23 juillet 1826.

ESQUISSE

L'ACTEUR DE PARIS ET L'ACTEUR DE PROVINCE

L'ACTEUR DE PARIS.

Il est midi, il vient de se lever et, revêtu de son élégante robe de chambre, il fait quelques tours dans son appartement, visite ses tableaux et ses fleurs et demande ses journaux. Il sourit agréablement à la lecture de celui-ci, il grimace à la lecture de celui-là. «Jean!» s'écrie-t-il, et Jean accourt: «Tu renouvelleras mon abonnement à cette feuille et tu en prendras un second à celle-ci... A propos, Jean! tu passeras chez M***, l'auteur de la pièce nouvelle, pour lui dire de venir me voir.»

Après ce préambule, il se met à table, prend son rôle et le parcourt entre la côtelette et le chablis. «C'est pitoyable, dit-il de temps en temps; les auteurs ne travaillent que pour eux, rien pour les acteurs.» On sonne. «Déjà des visites, à cette heure!... Que voulez-vous, bonhomme?--Je suis le tailleur de monsieur, je venais pour un petit compte à régler.--Vous repasserez, je n'ai pas la tête aux calculs... Et vous, l'ami, que demandez-vous?--Je suis... vous savez...--Fort bien; il me faut trente hommes ce soir, voici trente billets, soignez donc un peu mieux mes entrées.--Monsieur sera content.» On sonne encore: c'est l'auteur de la pièce nouvelle. Il n'entre qu'en tremblant, il sait qu'il va subir mille observations plus ou moins ridicules dont il se propose bien de ne tenir aucun compte. En effet, l'acteur commande des rectifications, l'auteur résiste; la dispute s'échauffe; l'acteur tient bon et, dans son dépit, écrit au régisseur pour lui annoncer une indisposition subite; puis il fait sa toilette et court à la Bourse acheter fin de mois, sur le produit présumé de sa prochaine représentation à bénéfice. De la Bourse il vole vers la nouvelle propriété qu'il vient d'acquérir. A son retour, il tombe réellement malade en apprenant que la rente a baissé à Tortoni, et que sa doublure s'est fait vigoureusement applaudir dans son rôle, grâce aux trente hommes dont il a fait les frais. De dépit il va s'enterrer dans son petit ermitage, en ayant soin d'envoyer toucher à la caisse du théâtre ses émoluments et ses parts.

L'ACTEUR DE PROVINCE.

Il est six heures; le jour luit à peine, et déjà du fond d'une modeste alcôve retentit la voix d'Agamemnon, puis bientôt après celle de Scapin. «Chien de métier,» s'écrie en s'élançant hors de son lit un homme long et sec, «faire pleurer et rire alternativement, mourir et ressusciter régulièrement tous les soirs; et cela pour mille écus par an! chien de métier! allons du courage, une dernière répétition: _Oui, c'est Agamemnon_. Qui frappe?» Agamemnon pâlit et craint que ce ne soit quelque créancier matinal; vainement il cherche dans sa tête quelque tour de Scapin pour l'éconduire; on frappe encore, la porte s'ouvre d'elle-même! Dieu soit loué! c'est M. le Directeur.

Il entre avec précipitation, comme un homme affairé, et, sans avoir songé seulement à donner le bonjour au roi des rois, il déploie un rôle nouveau avec une partition: «Vite à l'ouvrage, vous me voyez dans un embarras... Notre opéra est annoncé et attendu pour ce soir, et notre basse-taille ne s'avise-t-elle pas de faire une chute à se casser la jambe?--Eh bien!--Vous allez prendre son rôle.--Vous plaisantez, une partie de basse-taille pour un soprano! d'ailleurs je suis enrhumé.--Tant mieux, cela renforcera votre voix; au reste, il n'y a que deux morceaux d'ensemble. Du courage! à midi répétition, et ce soir gratification si la recette est bonne.

Agamemnon-Scapin s'exécute de bonne grâce; la répétition arrive, il ne bronche presque pas, et, pour se donner plus de courage, il va chez le traiteur attendre l'heure de la représentation. Mais, fatale imprévoyance! sans doute il croyait déjà tenir la gratification, et quand vint le quart d'heure de Rabelais, il se souvint qu'elle n'était que promise; que faire? Le roi des rois n'a de crédit nulle part; Scapin vient à son secours: il envoie la carte à payer au théâtre, en priant le cher directeur de venir le dégager. La représentation a lieu; il est applaudi, sifflé, que lui importe! il n'a d'ambition et d'amour-propre que pour mille écus.

COUP DE LANCETTE

A la porte du couvent de Saint-Acheul, il y a, dit-on, un rémouleur qui n'est occupé qu'à aiguiser de petits couteaux.

Lundi, 24 juillet 1826.

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE DES PAPES

On déclame beaucoup aujourd'hui contre les usurpations des jésuites et les envahissements du spirituel sur le temporel, et il n'en résulte que beaucoup de bruit sans que le pape et le clergé s'en inquiètent le moins du monde. Que redouter, en effet, d'allégations vagues et mal fondées? Ce sont les faits qui tuent, et non les mots.

Aussi n'hésitons-nous pas à placer, en tête des ouvrages qui traitent cette matière, le _Résumé de l'histoire des Papes_. L'auteur donne rapidement, et en peu de mots, l'esquisse de la vie de chaque pontife. Peu de réflexions et beaucoup de détails, voilà comme il faut écrire l'histoire abrégée. Mais ce qui distingue surtout cet ouvrage, c'est un ton de gravité qui était commandé par le sujet, et que l'auteur n'abandonne jamais. C'est un mérite de plus, qu'au temps qui court on ne saurait trop apprécier.

_Le pape_, dit Montesquieu, _est une vieille idole qu'on encense par habitude_; il aurait pu ajouter par faiblesse et par superstition. L'histoire offre-t-elle rien de plus déplorable que l'excommunication de l'empereur Henri IV, et n'y a-t-il pas quelque chose de révoltant dans la défection de ses sujets dès qu'il fut condamné par l'ambitieux Grégoire?

Quoique la chaire de saint Pierre ait été souvent occupée par des hommes vraiment vertueux, on y a vu s'asseoir assez de pontifes indignes pour ne pas souhaiter de la voir dominer sur tous les trônes chrétiens. Et, d'ailleurs, où sont les titres de l'évêque de Rome à cette suprématie universelle qui ne soient mis au néant par chaque page de l'histoire?

Il est assez singulier que, dans le nombre des successeurs de saint Pierre, une femme ait figuré, les uns disent pendant deux ans et demi, les autres disent pendant cinq mois. En 854, un prêtre, connu sous le nom de Jean d'Anglican, fut élu après la mort de Léon IV. Un jour que, revêtu des habits pontificaux, il se rendait processionnellement à Saint-Jean de Latran, il parut éprouver des douleurs très-vives que ses efforts pour les cacher augmentèrent encore. Enfin le pape accoucha, ou plutôt la papesse, car c'était une femme, entre le Colisée et Saint-Clément; elle mourut sur la place même. Un monument d'expiation y fut élevé et subsista jusqu'au pontificat de Pie V, qui le fit détruire. De là vint la coutume de faire asseoir le nouveau pape sur un siége creusé, de manière qu'un homme pouvait passer dessous et s'assurer du sexe. Aussitôt cette opération faite, on s'écriait: _Papam virum habemus_.

COUPS DE LANCETTE.

Monsieur de Montlosier a demandé au préfet de police la permission de porter une cuirasse sous ses habits.

* * * * *

On annonce un prochain changement de ministère.--Quel bonheur!... Mais ce n'est qu'en Angleterre.

* * * * *

Une Excellence, ayant entendu parler des conversions d'un révérend, répéta avec joie: «C'est donc un diable que cet homme-là?--Non, monsieur, c'est l'abbé G...»

* * * * *

Depuis que l'abbé G... a fait brûler Voltaire et Rousseau, on sait de quel bois les jésuites se chauffent.

* * * * *

Le général D... porte son épée comme un homme de coeur; cela ne dit pas qu'il soit brave.

* * * * *

Madame de G..., craignant de ne plus faire parler d'elle, après sa mort, vient de prier M. Auger de lui composer son épitaphe. La voici:

Ci-gît, mère de cent enfants, Des comtesses la plus féconde; Elle a fait du bruit dans le monde, Elle y parla quatre-vingts ans.

* * * * *

Madame de Genlis ne croit pas aux jésuites, parce qu'elle n'en a pas connu avant la révolution.

* * * * *

C'était, avant-hier, la fête de Montrouge; MM. les jésuites se sont livrés à leur gaieté naturelle. Après un repas délicat, toute la confrérie a entonné en choeur ce doux refrain:

Il faut leur percer le flanc, Plan, plan, rataplan, etc., etc.

Montrouge, dont _Figaro_ parle à chaque instant, et que le _Courrier français_ appelait «l'antre du fanatisme,» est la petite commune aux portes de Paris où les jésuites avaient fondé une maison mère. A Montrouge se tenait le conseil supérieur, dont les instructions et les commandements volaient avec une inconcevable rapidité d'un bout de la France à l'autre. «Les télégraphes jésuitiques de Montrouge, dit un journal, l'emportent sur les signaux du gouvernement.»

«Montrouge, disait un autre journal, c'est le jésuitisme, le foyer de la congrégation, le vrai siége du gouvernement.»

Qu'est-ce donc que ce joujou-là? demandait un enfant à un frère ignorantin, en lui montrant un canif.

--Mon fils, lui répondit l'élève de Montrouge, c'est un instrument qui sert à corriger les rois.

* * * * *

Le _Moniteur_ prépare une circulaire pour annoncer à l'Europe qu'il est le plus spirituel, le plus amusant, le meilleur des journaux littéraires... Nous croyions que c'était la _Pandore_.

* * * * *

Samedi, 29 juillet 1826.

VIEUX CONTE S'IL EN FUT JAMAIS

Or, il advint dans un pays de jubilé, par delà des montagnes bien hautes, qu'un jour il y eut grand aria, comme on dit. Voilà que tout à coup il n'y avait rien dans les coffres, rien dans la cave, rien au grenier, ni foin ni paille, rien enfin à mettre sous la dent. Quand il n'y a point de foin au râtelier, les ânes se battent. Mais il faut manger, quoiqu'on se batte; les uns firent ceci, les autres cela, tous firent de travers et cheminèrent de mal en pis. «Parbleu, dit un jour celui qui avait la plus belle plume au chapeau (bien qu'elle fût toute sale) et les plus beaux hauts-de-chausses (bien qu'ils fussent de pièces et de morceaux), si nous allons de ce train-là, nous n'irons pas loin; vite un tambour, et qu'on aille tambouriner partout pour que chacun vienne de suite, réflexion en poche et sabre au côté pour couper ce noeud gordien-là.» Un chacun réuni, après les dits et redits, le bourdon d'une grosse cloche coupa court, et l'on patenôtra cinq à six _Orémus_. Puis l'homme à la plume, d'un ton dolent, crachant à droite, éternuant à gauche, à quoi l'on repartit: _Dieu vous bénisse_, s'escrima ainsi, sur les choses du moment, avec un accent le plus solennel du monde: «Mes très-chers frères, saint Ignace (ici ceux qui étaient derrière les autres donnèrent un grand coup de front sur la nuque de ceux qui étaient devant; le mouvement gagna jusqu'à ceux qui étaient en tête de la longue et large colonne, et ceux-ci le firent à leur tour rétrograder brusquement jusqu'aux endormis de la dernière banquette), le grand saint Ignace, continua-t-il, nous punit par l'inanition des indigestions que nous nous sommes données. C'est visible: il faut donc, je crois, que le plus ventru de nous tous y passe le goût du pain et soit regardé comme le bouc émissaire des péchés d'Israël; saint Ignace m'est apparu rouge de colère comme l'oeil du coq; il faut l'apaiser! Moi, je n'y vais pas par quatre chemins; j'ai mangé à crédit partout où j'ai pu; j'ai cédé, moyennant pot de vin, bail sur bail, les gros fermages de tous les pays; puis, le temps est venu où je n'ai plus à ronger que ma plume et mes chausses, si nous n'y mettons ordre, vous pour moi, et moi pour vous.»

Après ces mots, il y eut de la sensation, et les petits enfants demandèrent des tartines. Un conseiller, qui avait été nourri de la lecture de Molière, leur fit donner le fouet tout leur soûl. Puis un gros joufflu qui louchait, portant robe noire et perruque idem, parla dans ces mots en caressant un petit garçon d'un air tout à fait mystique: «Quand on n'a pas de pain, j'en ai encore et le garde; j'ai raison, et l'on doit être fier de me voir si dodu et si vermeil. On dit que j'ai faim comme quatre, et que je mange comme huit. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que j'ai de l'appétit. On vit comme on peut; je peux parce que j'ai. Que ceux qui ont du crédit s'en servent, on payera quand on pourra; et quant aux gueux qui n'ont rien, ce sont des gueux qu'il faut pendre, cela leur apprendra à vivre. J'ai dit.» Tous tes plus grands, tous les plus gros, gens à pistolets et poignards en poche, gaillards trapus et hargneux, dogues à longs crocs et colliers pointus, excitèrent alors un vacarme d'applaudissements de tous les diables; on bâillait de faim, on braillait d'enthousiasme.

Quand on se fut bien estomaqué, un petit homme, couleur gris de poussière, sec comme la mort, blême comme un carême, jambes en fuseau, corps menu, nez d'un pied de long, grimpa dans l'égrugeoir comme un écureuil, et là, de pérorer d'une voix affamée, tirant la langue comme un chien de chasse qui vient de courre:

«Mes amis, je devrais me taire, car je n'ai pas soupé hier, déjeuné ce matin, ni dîné ce soir (murmures), mais la conscience l'emporte: je vais faire une révélation terrible. Un jour de fête, car, Dieu merci, nous sommes dans les fêtes jusqu'au cou, nous vivons comme des bienheureux (applaudissements), je fumais, car que faire de mieux, si on ne mange, que de fumer? (murmures plus prononcés)--quand une idée que je crus pieuse me passa par la tête: cette idée, messieurs, c'était de fondre toutes les cloches des monastères du pays pour en faire des pièces de six maravédis, à l'effet d'acheter pour nous et les nôtres des petits pains de seigle.» A peine l'orateur eut-il parlé, qu'il fut accueilli à grands coups de pied, à grands coups de poing, hué, conspué, tiraillé et reconduit avec force gifles, croquignoles, rebuffades et crachats au nez, jusqu'à une des plus belles potences qui aient jamais eu quinze pieds, et accroché, à la grande satisfaction de toutes les bonnes âmes, par le beau milieu de son cou. Depuis lors, le pays devint le chaos le mieux organisé, l'enfer le plus cagot qu'il se fût oncques vu; il y eut des cloches sans pain, des fêtes où l'on ne riait pas du tout, des cantiques de cinquante et quelques couplets, force coups de couteau, contrebande, guerre civile, combats de taureaux, peste, famine, plaies et bosses à bouche que veux tu, et autres gentillesses dans ce moule; mais, par-dessus le marché, pas une pièce de monnaie dans l'escarcelle pour acheter du baume de fier-à-bras!

COUPS DE LANCETTE.

Rivarol accusait M. Ginguené d'avoir des phrases d'une longueur désespérante pour les asthmatiques.--Qu'aurait-il dit de celles de M. Villemain?

* * * * *

Jésuite pour jésuite, disait madame d'A..., j'aime mieux ceux à robes longues, cela cache mieux les choses.

* * * * *

La _Gazette_, le _Drapeau blanc_ et le _Journal de Paris_, depuis qu'ils publient les nouvelles de Portugal, ressemblent à ces tyrans de mélodrame, qui se montrent avec un visage riant et se retournent aussitôt en fronçant le sourcil et en disant tout bas: _Dissimulons_.

* * * * *

Un dentiste célèbre, attaché au service d'un prince étranger, demandait au chambellan dans quelle langue il pourrait adresser ses remercîments à Son Altesse.--En français, si vous voulez, reprit le courtisan, pourvu que vous évitiez de prononcer le mot _mâchoire_.

* * * * *

Dans une de ses dernières brochures, M. le comte de Bonald dit qu'il ne connaît rien de plus beau que les pays gouvernés par les prêtres, et il cite _la fière Espagne avec son inquisition et ses moines_.

* * * * *

MM. Bénab... et Ling..... sont toujours à louer ou à vendre.

* * * * *

Deux moines de la sainte inquisition lisaient à Madrid les détails de l'incendie de Constantinople.--«Que les habitants de cette ville sont heureux!» s'écria l'un des saints pères, «ils peuvent jouir à chaque instant du plaisir de voir brûler des hommes, des femmes et même des enfants!...»

* * * * *

Il y a un proverbe florentin conçu ainsi: _Qui fait ses affaires ne se salit pas les mains_; M. le comte de... doit avoir les siennes furieusement propres.

* * * * *

On a cité en justice un brave homme parce qu'il se nomme Napoléon. Est-ce en France ou chez les Hurons?

* * * * *

M. de V... se fait, dit-on, répéter tous les matins, depuis huit jours, cette maxime d'un ancien: _Un flatteur est un esclave qui n'est bon pour aucun maître_.

* * * * *

La _Sentinelle de la Religion_ prétend qu'elle soutient tous les bons principes....... Sans doute comme la corde soutient le pendu.

* * * * *

Mlle Delâtre disait qu'elle connaissait les livres de morale.--Oui, lui répondit-on, comme les voleurs la gendarmerie.

* * * * *

Un auteur célèbre a dit que l'_existence entière des jésuites fut un grand dévoûment à la religion et à l'humanité_; ajoutez: et aux petits garçons.

Les vengeances et les colères d'une réaction furieuse donnèrent, sous la Restauration, un rôle des plus importants à la délation. Les délateurs, comme ceux de la Rome antique, sûrs de l'impunité, que dis-je, certains d'obtenir des récompenses et «des honneurs,» ne se renfermèrent pas toujours dans leur strict devoir. D'espions, ils devinrent agents provocateurs et, pour satisfaire leur «honnête ambition,» se mirent au service des rancunes. De là, des piéges honteux tendus à la crédulité d'une foule de malheureux, qui payèrent de leur tête le crime d'avoir écouté les propositions de misérables chargés d'organiser des émeutes et des complots, où d'autres misérables plus puissants qu'eux ramassaient dans le sang des victimes des croix et des cordons.

On est révolté au seul souvenir des crimes des cours prévôtales, en ce temps de _terreur_ contre-révolutionnaire. Que de sang, à Grenoble! on y exécuta des hommes, des vieillards, un enfant, et plusieurs cependant avaient été reconnus innocents. A Lyon, on décima un village. Un député put s'écrier à la chambre: «Tous vos complots, jusqu'ici, ont été organisés par la police.» La droite ne dit pas non. Qui ne sait les tristes détails de la conspiration Berton, à Saumur; de l'affaire du colonel Caron! Ils avaient été vendus à l'avance.

«L'espionnage, disait M. de Montlosier dans son mémoire, était autrefois un métier que l'argent commandait à la bassesse; il est aujourd'hui commandé par la probité, par les devoirs que la congrégation impose. On assure que l'espionnage est devenu comme de conscience: on est prêt à lui donner des lettres de noblesse.»

En 1826, partout et toujours, l'opinion émue voyait des mouchards et des agents provocateurs.

* * * * *

Samedi, 12 août 1826.

NOTES MANUSCRITES

EXTRAITES DES MÉMOIRES D'UN MOUCHARD