Part 19
Et, par exemple, si M. de Pina devenait jamais ministre, je prendrais sur-le-champ ma canne et mon chapeau pour me sauver je ne sais où, mais le plus loin possible de ce saint personnage. Je n'en connais pas un de plus violent, ni de plus rancunier dans toute l'assemblée; et sa figure habituellement ouverte et riante me rappelle toujours, je ne sais pas pourquoi, celle de Frédérick dans le rôle de Méphistophélès. M. de Pina conserve encore, au sein de la Chambre de 1829, les opinions et les doctrines qui dominaient aux conférences de Pilnitz; il est campé sur les bords du Rhin, et il attend que M. de Brunswick ait mis à la raison les Parisiens révoltés. Nul n'assaisonne de fiel mieux que lui une harangue contre des pétitionnaires; nul ne parle avec plus d'amertume de la liberté de la presse, de l'égalité devant la loi et de toutes conquêtes de la révolution sur l'ancien régime. Il partage avec M. de Lépine et M. de Conny tout l'honneur des homélies parlementaires qui ont rendu ces deux députés si célèbres, et je n'ai jamais lu de description du jugement dernier plus curieuse que ses tirades sur la dissolution des sociétés. Les _balistes_ et le _manioc_ de M. de Sallabéry peuvent seuls leur être comparés.
Nous avons eu dernièrement une occasion remarquable d'observer le caractère énergique de M. de Pina. C'était le jour où, reprenant toute sa dignité, la Chambre des députés se leva comme un seul homme contre la suppression de l'amendement relatif à la salle à manger de M. de Peyronnet. Depuis la chute du ministère déplorable, le côté droit n'avait pas encore éprouvé d'échec aussi désastreux. La consternation était peinte sur tous les visages religieux et monarchiques, et l'on eût dit que la Bastille venait d'être prise une seconde fois. M. de Pina, seul, debout à son banc, les bras croisés, ainsi que Marius sur les ruines de Carthage, bravait de ses regards l'hilarité du côté gauche; en vain les huissiers criaient de toutes parts: «Asseyez-vous, Messieurs; M. le président vous prie de vous asseoir.» L'inflexible Pina demeurait immobile. Enfin, saisi d'indignation, il s'écrie: «De quel droit veut-on me faire asseoir?» et proteste du moins, par cette véhémente apostrophe, contre le triomphe de la révolution.
L'honorable M. de Labourdonnaye est un homme plus grave. La première fois que j'ai eu l'honneur de le voir, je m'attendais à trouver dans sa physionomie quelques traits en harmonie avec sa réputation parlementaire, des yeux vifs et perçants, un front découvert et hardi, une tenue imposante et digne, tout au moins, d'un vieux chef de parti. Loin de là, M. le comte de Labourdonnaye n'offre à l'observateur qu'une physionomie sans expression, un visage maussade, un air ennuyé; sa voix sourde et monotone résonne tristement dans l'enceinte de la Chambre sans y trouver d'écho, et vient mourir dans la tribune des journalistes où le rédacteur de la _Quotidienne_ lui fait de temps en temps la charité d'une colonne. Il m'est impossible de comprendre comment cet honorable député a pu exercer de l'influence sur une assemblée délibérante, autrement qu'en me rappelant ce proverbe: _Dans le royaume des aveugles, les borgnes font la loi_.
Mais quand je remets dans mon esprit les saturnales de la session de 1823, l'expulsion de Manuel et toutes les batailles gagnées par le côté droit de ce temps sur l'honneur et les libertés de la France, je m'explique plus aisément la gloire parlementaire de M. de Labourdonnaye. Le système des catégories doit à son éloquence de nombreuses victimes, et c'est lui qui disait un jour aux députés du côté gauche: «La France ne veut plus de vous!» Aujourd'hui que la France a fait connaître ses voeux, nous avons rarement le plaisir d'entendre M. le comte de Labourdonnaye, et même il est probable qu'au prochain renouvellement des Chambres, nous en serons entièrement privés; aussi l'honorable membre commence-t-il à nous accoutumer à son silence; sa voix, jadis si redoutable, est devenue muette et ne rend plus d'oracles; son front, chargé de rides, se couvre tous les jours de nouveaux soucis, et le temps n'est pas loin où cette renommée si brillante expirera dans l'oubli.
Pour moi, j'aime à voir disparaître sans bruit ces coryphées de la Chambre _introuvable_ et _déplorable_, qui instituèrent les cours prévôtales, qui rédigeaient les notes secrètes, qui se sont adjugées un milliard, qui ont fait la loi du sacrilége, exploité l'assassinat du duc de Berri et ordonné les _coups de collier_ du mois de novembre. Ainsi s'évanouiront devant la raison publique et la génération nouvelle tous ces vieillards atrabilaires, tristes représentants des haines du passé; ainsi ont disparu les Dudon, les Donadieu, les Saint-Chamans, et passeront comme eux les Grénédan, les Sallabéry, et tant d'autres médiocrités, qui se consument lentement du supplice de leur impuissance et meurent, comme les héros du Dante, sans même emporter l'espérance.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. LE GÉNÉRAL LAMARQUE.--M. LE GÉNÉRAL GÉRARD.--M. LE GÉNÉRAL DEMARSAY.--M. LE GÉNÉRAL HIGONET.--M. LE GÉNÉRAL TIBURCE SÉBASTIANI.--M. LE GÉNÉRAL MATHIEU DUMAS.
La Chambre des députés, comme on le voit par ce titre, qui ne les comprend pas tous, est fort riche en généraux. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je l'ignore; mais c'est un fait statistique assez remarquable et dont, à tout prendre, la France aura peut-être un jour à s'applaudir. Les généraux français ont rapporté de la guerre un sentiment exalté de l'honneur national; divisés sur les questions de liberté, ils s'entendraient certainement sur la question d'indépendance, derrière laquelle nos franchises civiles auront toujours le temps de se bien constituer. C'est d'ailleurs une justice à rendre à nos députés militaires, de reconnaître que la plupart d'entre eux, abdiquant les habitudes un peu despotiques de leur état, se sont montrés les défenseurs constants des libertés publiques.
Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont les noms décorent le titre de cet article. Le général Lamarque est connu depuis longues années par sa bravoure téméraire, par les proscriptions qu'il a subies, et par ses connaissances distinguées dans son art et dans les autres sciences. Il écrit et parle d'un style pittoresque, tout en images, et qui rappelle à quelques égards la manière brillante et pathétique du général Foy; son élocution est toutefois moins correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans son discours sur la question des Suisses, auxquels il a porté le dernier coup. Il improvise rarement, quoique sa facilité soit très-grande; mais il récite ordinairement ses discours de mémoire, et leur effet en est plus assuré. L'honorable général est d'une taille moyenne, sa tête est légèrement enfoncée dans les épaules, qui sont un peu voûtées, et ses cheveux paraissent d'un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il n'est pas beau, mais on dit qu'il est fort aimable et qu'il n'a pas fait en pays ennemi toutes ses conquêtes.
M. le général Gérard possède quelque chose de cette simplicité antique, si justement admirée dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la douceur caractérisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et distinguée. Il parle rarement, mais toujours à propos, avec force et mesure, et de manière à mériter les suffrages même de ses adversaires. Sa vie militaire, pleine de gloire, n'est pas de notre ressort; mais elle a jeté beaucoup d'éclat sur sa carrière parlementaire et donne aujourd'hui à l'honorable général une influence positive dans les délibérations de l'Assemblée. Il siége au côté gauche, entre M. Etienne et M. Laffitte.
M. le général Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue et un chapeau à larges bords qui le font reconnaître sur-le-champ, non moins que sa taille élancée, au milieu de ses collègues. C'est un brave militaire, d'un tempérament sec et bilieux, presque toujours en colère et montant à la tribune comme à la brèche, armé de toutes pièces et la pointe en avant. Je ne connais pas dans toute la Chambre d'interrupteur plus intrépide et plus infatigable, et il ne se passe pas de séance qu'il n'ait eu deux ou trois querelles avec le président. Il n'a pas la patience d'attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son humeur en apostrophes véhémentes, au lieu de réunir ses arguments en faisceau pour leur donner quelque importance. C'est un capitaine de tirailleurs qui dépense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal à l'ennemi. Son principal défaut est une obstination sans bornes: que la Chambre l'écoute ou soit distraite, s'il est à la tribune, il n'en descendra qu'après avoir tout dit et parlera dix fois dans la même séance. Au reste, M. le général Demarsay est un citoyen intègre, et s'il manque souvent de mesure, du moins n'a-t-il jamais manqué de conscience et de patriotisme.
Aux deux extrémités des deux centres siégent deux autres généraux plus jeunes: le premier, touchant au côté gauche, M. Tiburce Sébastiani; le second, plus près de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivés récemment de l'armée de Morée, où ils commandaient une division. M. le général Higonet, bien qu'il siége près des rangs où les libertés nationales comptent fort peu d'amis, use de son crédit d'une manière juste et impartiale en faveur des habitants de son département. M. le général Tiburce Sébastiani, moins fier et moins superbe que son frère, a aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite à l'indulgence, et il paraît si jeune qu'on lui donnerait à peine trente ans. Toutefois, la campagne de Morée a bien plus appelé l'attention publique sur ces deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.
M. le général Mathieu Dumas, l'un des plus anciens officiers de l'armée française, est assis au côté gauche, près de MM. les généraux Clausel et Lamarque. Tout le monde connaît son _Histoire des campagnes de la révolution_ et le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six semaines, pendant les Cent-jours, cette armée héroïque qui alla mourir à Waterloo. M. le général Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des guerres dont il a écrit l'histoire, et il possède une foule de connaissances positives qui rendent sa présence à la Chambre infiniment utile. On a dit qu'il faillit un moment devenir infidèle à la cause constitutionnelle; mais rien ne nous a été démontré à cet égard, et nous croyons qu'aujourd'hui cet honorable général est trop âgé pour changer de religion. Sa gloire est d'ailleurs intimement liée à celle de la révolution française, et ce n'est pas au retour de Fleurus ou d'Arcole qu'on peut songer à devenir le compère des hommes de Coblentz. M. le général Mathieu Dumas est extrêmement vieux; sa tête est couverte de cheveux blancs, et sa place facile à reconnaître dans la Chambre, où il porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. THÉNARD.--M. KÉRATRY.--M. ÉTIENNE.
Avez-vous vu quelquefois à la Sorbonne M. le baron Thénard, professeur de chimie et doyen de la Faculté des sciences, expliquant à ses élèves la décomposition de l'hydrogène sulfuré par le chlore, apostropher en termes rudes son préparateur Baruel et renverser avec colère les éprouvettes et les tubes, quand une expérience vient à manquer par sa faute? L'avez-vous vu, armé de l'allumette magique, transformer avec satisfaction de l'oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous l'avez admiré dans son fauteuil académique, tel vous le retrouverez à la tribune de la Chambre des députés, lorsqu'il se chargera d'un rapport sur la refonte des monnaies ou bien de la défense du commerce des salpêtres. Chez lui, le professeur ne disparaît jamais devant le député, et ses meilleurs discours ressemblent toujours à des leçons. L'honorable membre est doué d'une facilité d'élocution intarissable, et il en abuse trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui développent dans tous les tons un motif agréable jusqu'à ce qu'ils l'aient rendu assoupissant.
Ce n'est pas que M. le baron Thénard manque de sens et de connaissances réelles; au contraire, il en possède beaucoup, et ses idées politiques sont généralement raisonnables; mais, comme il est fort entêté, prolixe et criard, le bien qu'il pourrait faire rencontre souvent des opposants parmi ceux qu'il a trop ennuyés pour vouloir les convaincre. C'est un des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arraché tous les boutons de leur habit et la moitié de leur chemise. En conséquence, il importe de se tenir à une distance respectueuse de ses ongles redoutables, toutes les fois qu'on discute avec lui quelques questions capables de l'échauffer.
L'honorable député de l'Yonne est encore, dans toute la force de l'âge, un véritable adolescent dans une Chambre qui ne compte guère que des vieillards. Sa tête est couverte d'une forêt de cheveux noirs et crépus, sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il siége au centre du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui s'explique aisément par la simple énumération des titres dont il est décoré. Comment se pourrait-il qu'un député qui est baron, doyen de Faculté, professeur à la Sorbonne et au Collége de France, officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de l'Académie de médecine, n'eût pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqué néanmoins par un vicomte, M. de Cormenin!
M. Kératry, député du Finistère, s'est acquis une réputation de courage, de patriotisme et d'intégrité au-dessus de toute atteinte. Sa vie entière, vouée à l'étude de la philosophie et de l'histoire, n'a été qu'une laborieuse introduction aux fonctions qu'il remplit aujourd'hui avec tant de distinction. Cet honorable député écrit et parle avec beaucoup de facilité. Peut-être aurait-on le droit d'exiger plus de correction et de goût dans son style; mais ces défauts ont disparu toutes les fois qu'il a été appelé à défendre la cause de la liberté ou celle de l'humanité. On sait avec quelle énergie et quelle dignité M. Kératry, traduit devant les tribunaux pour un article inséré par lui au _Courrier français_, sut faire respecter ses droits et dévoiler les turpitudes du dernier ministère. Son procès n'a pas été inutile au succès de la cause nationale, et il est très probable que ses juges, en l'acquittant, ont voulu rendre hommage à sa vertu, non moins qu'obéir au cri de leur conscience.
L'honorable membre est d'une taille extrêmement petite. Sa mise est très-négligée. Il parle assez rarement, ce qui est déjà une preuve de goût, et il s'attache de préférence à traiter les questions de liberté civile et religieuse, qui conviennent davantage à la nature de son talent. M. Kératry a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels ses _Inductions morales et philosophiques_ et le roman intitulé _le Dernier des Beaumanoir_ tiennent un rang distingué et annoncent une grande imagination.
Tout le monde connaît les antécédents littéraires et politiques de M. Etienne, académicien de l'Empire et chassé de l'Académie par ordonnance royale. Il a _revu le pays où l'on dort_, grâce au droit d'élection ou plutôt de réélection exercé en sa faveur par ses confrères. De proscrit, il est devenu député, et il s'est invité à jouer aux cartes dans le même palais où la stupide vengeance d'un ministre conseillait au roi de lui ravir un titre jusqu'alors inviolable. M. Etienne a passé par toutes les épreuves avec une insouciance philosophique et joyeuse, consolé par ses succès littéraires et trouvant, dans les recettes de _Joconde_ et de quelques autres pièces charmantes, des compensations aux rigueurs ministérielles. C'est un homme de moeurs douces, d'un caractère faible et léger, mais véritablement inoffensif et même obligeant. Sa taille est grande et son embonpoint date d'avant la Restauration.
Les discours de l'honorable député de la Meuse se font remarquer, comme ses autres productions, par l'éclat des antithèses, par un heureux choix d'expressions et par un vernis de politesse qui cache trop souvent la légèreté du fond. Plusieurs de ses sentences sont restées à la tribune comme au théâtre, et nul orateur n'a peut-être mieux défini la dernière loi départementale, si incongrument retirée, que celui qui en a dit: _politesse des mots et injure des choses_! M. Etienne est très-assidu aux séances de la Chambre, et l'on devine aisément combien sa position doit lui procurer d'occasions d'être utile au journal qu'il dirige. Il siége au troisième banc du côté gauche, près de M. Laffitte et du général Gérard.
L'honorable orateur n'est point un homme instruit dans la véritable acception de ce terme; il ne manque pas de tact et dissimule ce qu'il ignore avec assez d'adresse pour faire illusion sur ce qu'il sait. C'est précisément l'absence de ce tact qui précipite la tribune, comme des papillons à la chandelle, une foule de députés ignorants et présomptueux, et donne naissance à des milliers de discours déplorables qui allongent les sessions sans aucun bien pour la chose publique. On ne saurait croire combien il y a dans l'Assemblée de médiocrités qui pérorent et de gens de mérite qui gardent le silence, utiles seulement dans les comités, où ils donnent d'excellents avis, tandis que les bavards ambitieux ne songent qu'au journal du lendemain et à l'effet que leurs métaphores produiront dans les départements. Il y aurait là un excellent sujet de comédie, et je crois que M. Etienne s'en occupe. La représentation aura lieu aux élections prochaines.
1830
BIGARRURES.
On a trouvé un bon moyen d'empêcher les électeurs de faire sauter le ministère: on met le feu à leurs maisons.
* * * * *
Les Français seront dorénavant admissibles à tous les emplois, pourvu _qu'ils aient une fortune suffisante_. Ainsi le veut un article nouvellement promulgué de la Charte Polignac.
* * * * *
MM. de Polignac, de Montbel, d'Haussez, Chabrol, Courvoisier et Guernon de Ranville se trouvaient réunis, l'autre jour, en grand conseil.
--Oh! mon Dieu! que vous êtes jaunes, mes chers collègues, dit le prince romain.
--C'est que nous allons entrer en dissolution, répondirent tristement les cinq autres Excellences.
M. FONTAN A POISSY.
Il n'y manquait ce matin que le galérien malade, car, pour le reste, nous étions revenus aux beaux jours de M. Franchet, il y avait les gendarmes, les voleurs de grand chemin et, au milieu de tout cela, M. Fontan, que le préfet de police avait trouvé trop heureux à Sainte-Pélagie, et qu'il a fait transporter à la maison privilégiée de Poissy.
C'est un réveil digne de M. Mangin; la veille, il avait été assez clément pour le malheureux détenu. Il avait permis aux acteurs de l'Odéon, à mademoiselle Georges elle-même, de pénétrer jusqu'au prisonnier pour entendre la lecture d'un nouveau drame plein d'émotions neuves et fortes, composé sur la grande route de Bruxelles, au milieu des gendarmes de la Belgique, et terminé au milieu des gendarmes de Paris.
Et les acteurs avaient applaudi à ce drame de l'auteur de _Perkins_, et ils l'avaient quitté en lui promettant un succès de plus, et peut-être la liberté.
Le lendemain, c'était aujourd'hui, M. Fontan était arraché à ses amis de prison, au concierge qui l'aimait, aux poètes ses collègues, à tant d'organes de la presse libérale si facilement incarcérés; adieu à toute la prison, à sa cellule repeinte, à ses habitudes domestiques, à tout ce monde qu'il s'était fait pour cinq années! Oui, violemment arraché de tout ce bien-être; violemment arraché à ces porte-clefs qui lui souriaient; adieu même à ce Paris lointain du faubourg; adieu au _Pauvre Jacques_: M. Mangin le veut, il faut aller à Poissy.
O Poissy! à sept lieues de l'Odéon et des Nouveautés, dans la poussière, une méchante prison à porte basse et, dans l'intérieur, des voleurs repris de justice, des escrocs de second ordre, tout le menu fretin de la police correctionnelle! Et, entré là, il faut quitter son dernier habit de poète, son pauvre habit tout usé, mais auquel on tient encore comme à son habit de noces! Allons, encore un effort, tendez les bras à la livrée du crime; un forçat a porté cet habit. N'importe, te voilà en livrée; tu n'as pas même le droit d'être vêtu comme les autres poètes. Voilà M. Fontan à Poissy.
Il est parti ce matin: il couchera ce soir, _dans sa_ prison nouvelle, dans le dortoir comme à ces beaux temps du collége; il s'endormira aux conversations d'argot de ses compagnons, et il ne comprendra pas cette langue étrange et il regrettera plus que jamais sa prison toute composée de poètes et d'écrivains, et, tout à côté, les joyeux dissipateurs de leur patrimoine, insouciants amateurs de bonne chère et de plaisirs, habiles architectes de châteaux en Espagne, même malgré les verrous!
Vraiment, c'est une indignité d'en agir ainsi vis-à-vis un homme, parce qu'il n'est ni voleur, ni escroc, ni faussaire, ni menteur, ni calomniateur; parce qu'il a le désavantage d'être un écrivain, rien de plus. Tu écris, scélérat! Des menottes, des fers, des forçats pour compagnons. Tu écris! le feu et la mort. Tu écris! qu'on te pende, qu'on te marque au feu!... Reposez en paix, vous autres qu'attend le bagne; vous, honnêtes assassins, qui n'écrivez pas.
Honneur donc à l'arrêt de M. Mangin; honneur à ce capricieux hasard qui joue avec un homme et qui le brise avec dédain, quand il a assez joué. Quoi donc? la loi qui vous enferme vous condamne-t-elle à l'exil, au travail des mains, à l'habit infamant, à la cohabitation avec le crime? Prisonnier veut-il dire forçat? Une prison est elle un bagne? Et ici n'est-ce pas dire à M. Fontan: «Tu ne vivras pas!» que de l'enlever à ses amis, à ses protecteurs, au souvenir de la ville, à sa famille, à tout ce qui pouvait adoucir cinq ans de cette infortune qu'on appelle la prison. Cinq années d'esclavage, mon Dieu, pour quelques lignes hasardées! Toute une vie perdue!
BIGARRURES.
M. de Polignac a tenu le poêle à un mariage qui a été célébré à Saint-Germain l'Auxerrois. Quand donc tiendra-t-on le poêle au convoi du ministère?
* * * * *
Un client, que rasait le perruquier Figeac, Lui demandait: Quelle nouvelle? --Quoi donc! ignorez-vous celle du jour?--Laquelle? --Le ministère Polignac, Lassé d'une longue querelle, Dans deux mois va déménager. --Dans deux mois, non, c'est en septembre. --Parbleu, j'ai le journal, je pourrais bien gagner. Regardez..... en juillet il doit changer de Chambre.
Dimanche, 16 mai 1830.
EXTRAIT DES BORDEREAUX D'UN PRÉFET.
Pour guirlandes de fleurs appendues à la préfecture, lampions, verres de couleur et vers de circonstance 30 fr.
Honoraires de dix hommes qui sont allés au-devant de Son Excellence, et ont crié: _Vive M. de Bourmont_! à chaque 1 fr. 10 »
Pour le dîner, le foin et l'avoine consommés par Monseigneur, sa suite et ses chevaux 250 »
Pour la rédaction de l'éloquent discours de M. le préfet 15 »
Honoraires de vingt hommes chargés de coudoyer, rudoyer et injurier les mauvais citoyens qui riaient et proféraient des plaisanteries et quolibets séditieux, à chaque 2 fr. 40 »
Plus, indemnités pour les coups de canne reçus par les susdits 40 »
Pour les arrhes données aux individus qui devaient traîner la voiture de Monseigneur, ce qui n'a pas eu lieu 20 »
Pour gratifications aux agents de police et petits verres à la gendarmerie pour réchauffer et remonter le dévoûment d'iceux 200 »