L'ancien Figaro

Part 18

Chapter 183,685 wordsPublic domain

M. de Saint-Cricq est le plus maigre de tous nos ministres. Ses doctrines ne sont pas plus arrêtées que celles de M. Roy; nous l'avons vu successivement défendre les douanes, la liberté du commerce, les ministères passés, le ministère présent, et il y a lieu de croire qu'il défendrait aussi tous les ministères futurs. C'est, du reste, un homme inoffensif, fort doux, de moeurs simples, d'une figure agréable et prévenante. Sa sobriété serait étonnante pour un ministre, s'il était vrai, comme on nous l'a assuré, que Son Excellence déjeune très-souvent avec un oeuf frais ou une tasse de chocolat. On sait que la création du ministère du commerce, dont il est titulaire, excita dans le temps une foule de réclamations: Son Excellence a voulu se faire pardonner la jouissance de cette sinécure par quelques mesures utiles, au nombre desquelles l'institution d'une commission d'enquête doit occuper le premier rang. Au reste, il convient de reconnaître que, dans le ministère actuel, M. de Saint-Cricq s'est prononcé plus d'une fois en faveur des résolutions les plus favorables au système constitutionnel.

M. de Caux est un gros homme de bureau portant une grosse tête sur de larges épaules; il monte à la tribune et il en descend; il siége au conseil de Sa Majesté; il loge dans la rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, et il touche cent vingt mille francs d'appointements. M. de Caux est l'homme du monde, d'ailleurs, qui sait le mieux ce qu'un cheval mange d'avoine et ce qu'il entre de cuir dans une selle; le seul ministre de la guerre qui ait triomphé des punaises qui infectent les casernes françaises depuis Jules César. C'est un grand mérite à nos yeux, et qui vaut mieux assurément pour la gloire de M. de Caux que le fameux coup de collier pour celle de M. de Clermont-Tonnerre.

M. Hyde de Neuville est un ministre plus célèbre. Son dévouement à la légitimité date de l'explosion de la machine infernale, et sa réputation parlementaire, de la Chambre de 1815. Depuis lors, M. de Neuville a été ambassadeur de France aux Etats-Unis; il a pu apprécier les avantages d'un gouvernement libre, simple dans ses rouages, économique et impartial, et nous ne doutons pas que cette circonstance ne lui ait fait prendre en dégoût ces fanatiques de Coblentz qui avaient trouvé le moyen de rendre le malheur même ridicule et méprisable. En revenant des Etats-Unis, M. Hyde de Neuville fut envoyé à Lisbonne; il y était lorsque le malheureux Jean VI vint chercher un refuge à bord de la flotte anglaise, pendant que don Miguel faisait assassiner le marquis de Loulé. Là, Son Excellence a pu juger de près la rage apostolique; elle a pu comparer le régime de la liberté et celui de la servitude. Ces contrastes ont produit sur son esprit une impression profonde, et c'est parce qu'il s'en est expliqué franchement avec le dernier ministère, qu'il a été rappelé de Lisbonne.

M. Hyde de Neuville est un homme plein de feu et d'imagination. Nous croyons que, malgré les emportements qui ont signalé ses débuts dans la carrière politique, son âme a toujours été accessible à la pitié et à tous les sentiments généreux que le pouvoir étouffe trop souvent chez ceux qui le possèdent. Ses instructions aux chefs de notre escadre dans les mers du Levant ont été pleines de bienveillance pour les Grecs; les règlements qu'il a introduits dans l'administration de la marine ont obtenu l'approbation générale. Enfin, M. Hyde de Neuville est un converti de l'ancien régime comme M. de Chateaubriand, son ami intime. Son Excellence a la tête couverte d'une forêt de cheveux gris; sa figure est joviale, ses formes arrondies, sa taille un peu épaisse, son organe un peu sourd. Son influence oratoire consiste surtout dans sa vivacité; il parle toujours avec chaleur, beaucoup moins, toutefois, depuis qu'il est ministre que lorsqu'il était député. La _Quotidienne_ lui reprochait, il y a quelque temps, de ne pas savoir le latin; grand malheur, en vérité, pour un ministre de la marine, de ne pouvoir traduire couramment le _Dies iræ_ ou les sept psaumes de la pénitence!

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. LE GÉNÉRAL LAFAYETTE.

Voici un nom célèbre et vénéré dans les deux mondes, un nom qui fait honneur à la France et qui rappelle les plus nobles souvenirs de gloire et d'indépendance. La Chambre des députés doit être fière de compter parmi ses membres un homme d'un aussi beau caractère que M. le général La Fayette, et c'est pour nous une bonne fortune que d'avoir à parler de lui.

La carrière de l'honorable député a commencé de bonne heure. A vingt ans, il s'arrachait des bras de sa jeune épouse pour voler au secours de l'indépendance américaine, seul, en dépit de l'opposition de la cour, sur un vaisseau frété à ses frais, apportant aux insurgés l'espérance et des armes. Le gouvernement anglais, qui l'attendait en chemin, lui réservait, dit-on, de cruelles épreuves; il eut le bonheur d'y échapper, et témoigna plus tard, dans les cachots d'Olmutz, qu'il aurait su les braver. Il servit d'abord comme simple volontaire, revint en France chercher de nouveaux secours, les ramena et obtint l'honneur d'un commandement dans l'armée américaine. L'histoire a déjà dit par quels faits d'armes il se signala dans cette campagne mémorable et mérita l'amitié de Washington. Il y avait sacrifié, de plus, la majeure partie de sa fortune, précieuse avance qui devait être acquittée, après un demi-siècle, par les bénédictions de dix millions d'hommes libres!

Quand la révolution française éclata, le général La Fayette en fut l'un des plus honorables défenseurs. La France lui doit l'introduction du dogme sacré des droits de l'homme, qui triomphe aujourd'hui dans nos lois et qu'il avait rapporté d'Amérique. On le vit toujours opposé aux excès populaires autant qu'aux intrigues de cour. Le lendemain du 6 octobre, il arrachait les gardes du corps à la fureur du peuple, dans les avenues de Versailles; après le 20 juin, il protestait contre les outrages prodigués à la famille royale. Jamais son épée n'est sortie du fourreau que pour la défense des opprimés; jamais sa voix ne s'est élevée qu'en faveur des intérêts de l'humanité. A Olmutz, où sa fille le suivit, la sérénité de son âme ne s'est pas un instant démentie; et l'on dit que, sous les verrous autrichiens, il partageait son temps entre les soins qu'il donnait à cette fille chérie et la lecture de l'_Encyclopédie_, seul ouvrage que ses geôliers aient consenti à lui permettre, après bien des refus. Les agaceries de Bonaparte l'ont trouvé inflexible; la Restauration l'a revu calme et paisible, comme elle l'avait laissé.

Depuis lors, appelé à la représentation nationale dans des circonstances difficiles, l'honorable député s'est montré constamment digne de lui-même. S'il allait en parlementaire au camp des ennemis, après l'invasion de 1815, c'était pour stipuler en faveur des libertés nationales; si, depuis, il est monté à la tribune, toujours il y a défendu les droits du peuple avec franchise, mesure et fermeté; éloquent à force de simplicité, et surtout à cause du poids que ses antécédents et son caractère donnent à ses paroles. Il vivait retiré, pendant la belle saison, dans sa maison de campagne, à Lagrange, dont il administre encore aujourd'hui les fermes avec un ordre et une intelligence admirables, présidant aux moindres détails, améliorant ses terres, perfectionnant ses troupeaux et réglant sa dépense avec une modestie qui n'exclut jamais la libéralité. Une foule d'étrangers de distinction sont venus le visiter dans son château, dont il a fait disparaître tout ce qui rappelait des souvenirs de féodalité. L'illustre Foy a planté le lierre qui en couvre une des tours principales, dans laquelle plus d'un proscrit a trouvé asile aux jours de la persécution. C'est là qu'au sein d'une famille très-nombreuse, M. de La Fayette rappelle avec un charme inexprimable ce que l'histoire et la poésie nous racontent des anciens patriarches. Tels Franklin et Washington, ses illustres amis, finissaient leurs jours glorieux _à l'ombre de leur vigne et de leur figuier_.

Mais de nouvelles sensations, de plus ineffables jouissances attendaient M. de La Fayette et devaient le mettre, en quelque sorte, lui vivant, en présence de la postérité. Ce peuple qu'il avait affranchi venait de grandir: le volontaire avait laissé aux Etats-Unis trois millions d'hommes; il allait en revoir dix millions qui lui tendaient les bras. Washington et Franklin n'étaient plus; lui seul restait de ces nobles débris; l'Amérique voulait le voir; les pères voulaient le montrer à leurs enfants. Une frégate aux couleurs de l'indépendance vint le chercher sur nos rivages, et, tandis que, sur la rive opposée, un monde entier lui préparait des fêtes et des embrassements, quelques misérables commissaires de police étouffaient sur les bords de la Seine-Inférieure les derniers adieux du peuple français. Enfin, il a revu la terre de ses premiers exploits; il a été salué du titre honorable et gracieux d'_hôte de la nation_. Ces remparts, pour lesquels il a combattu, retentissent de mille cris d'allégresse; les vaisseaux sont pavoisés comme aux plus beaux jours de fête; et, pendant que les magistrats du peuple libre saluent avec respect M. de La Fayette, les jeunes filles sèment des fleurs sur ses pas et le couronnent citoyen des deux mondes!

Qui nous dira ce qu'a dû éprouver ce voyageur illustre, en s'asseyant, après plus de quarante ans, sous un dais rayonnant des trophées de l'indépendance américaine! et lorsqu'il a revu ces déserts devenus méconnaissables à force de villes, de villages et de fermes joyeuses! Ici, un invalide d'York-Town lui rappelait quelques faits d'armes; ailleurs, un chapelier refusait de son fils le prix d'un chapeau, en lui disant: «Votre père l'a payé du prix de son sang, il y a quarante ans.» Plus loin, une députation de sauvages accouraient au-devant de lui, promettant de se convertir à la civilisation d'un peuple fidèle à la mémoire du coeur. De toutes parts enfin des hommages sincères, ardents, spontanés, accueillaient le vieil ami de Washington. Pour moi, chétif, j'en serais mort de joie. M. de La Fayette, modeste et simple dans la bonne fortune comme il avait été inébranlable dans la mauvaise, répondait avec une grâce parfaite à tous les compliments, en français dans la Louisiane, en anglais dans les autres États.

A une autre époque, par une faveur sans exemple dans les annales diplomatiques, le congrès avait décidé que les ministres plénipotentiaires de la république auprès des puissances communiqueraient à l'honorable général, lorsqu'il le désirerait, tout ce qui serait relatif à la situation des affaires publiques des Etats-Unis. Enfin, il n'est aucun témoignage de gratitude et de respect dont il n'ait été comblé. Au milieu de tous ces triomphes, M. le général La Fayette s'est toujours montré aussi modeste, aussi calme que par le passé. Jamais il n'a manqué de se rendre à son poste de député, toujours exact aux séances, en costume, et attentif à la discussion. Les étrangers qui sont admis aux tribunes de la Chambre demandent tout d'abord où siége M. de La Fayette, qui se fait reconnaître à sa haute stature et à sa démarche inégale, suite d'un accident qui faillit lui coûter la vie. La bonté de son caractère est extrême; nul n'accueille la jeunesse avec plus de bienveillance et, l'on peut dire, d'amitié. Voilà nos hommes, en un mot, voilà les citoyens que le parti national peut montrer avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis!

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. DE CORMENIN.--M. DE PUYMAURIN.

M. le vicomte de Cormenin est entré de bonne heure dans la carrière des affaires. A vingt ans, il était auditeur au conseil d'État; à vingt-cinq ans, maître des requêtes, et il achevait à peine sa quarantième année lorsqu'il fut appelé à la Chambre des députés par le suffrage des électeurs du Loiret. L'honorable candidat n'était connu alors que par ses excellents écrits sur la jurisprudence administrative et par la franchise avec laquelle il avait signalé les vices principaux de l'organisation du conseil même dont il faisait partie. M. de Peyronnet avait voulu le destituer; et déjà, à une autre époque, les épurateurs de 1815 l'avaient éliminé du conseil d'État. Cette dernière circonstance, probablement inconnue des électeurs du Loiret, fait trop d'honneur au caractère de M. de Cormenin pour que nous ne nous empressions pas de la citer.

Lorsqu'après le retour de Bonaparte en 1815, les alliés marchèrent sur la France, M. de Cormenin, auditeur au conseil d'État, endossa l'habit de garde national et se dirigea, simple volontaire, sur la ville de Lille, où il fut enfermé pendant toute la durée du siége, dont il partagea les dangers. On le vit à plusieurs reprises sur les remparts, payer de sa personne et se conduire en homme de coeur. A son retour, il fut renvoyé du conseil d'État, et il n'y reparut plus tard que par la protection de plusieurs membres distingués de sa famille. M. de Cormenin, soldat courageux, fut aussi dans sa jeunesse un poète facile et gracieux. On connaît de lui plusieurs odes et un petit poème héroïque sur la Pologne, dans lequel nous avons remarqué les strophes suivantes:

Malheur au citoyen esclave volontaire! Il se cache dans l'ombre, il marche solitaire, Il est l'horreur des morts, l'opprobre des vivants Nul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie: Il expire, on l'oublie, Et ses os rejetés sont le jouet des vents.

Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie, Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrie Si le fer ennemi respecte sa valeur: Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie; A son Dieu qu'elle prie, Pour époux, en secret, demande le vainqueur.

Mais c'est surtout à la tribune politique que M. de Cormenin a déployé un véritable talent et un genre de courage malheureusement trop rare de nos jours. La France n'a pas oublié avec quelle énergie cet honorable député a signalé les abus du cumul et marqué au front les dilapidateurs de la fortune publique. Son dernier discours sur la dotation de la pairie a excité au banc des ministres une rumeur qui témoigne suffisamment de la justesse et de la profondeur du coup porté à l'amour-propre des cumulards ministériels. On sait à quel puéril écart de colère M. de Martignac n'a pas rougi de descendre ce jour-là, faute de raisons à opposer au courage de l'orateur; et ce jour, en effet, est devenu le plus beau de la carrière politique de M. le vicomte de Cormenin. Le voilà rangé désormais au nombre des plus intrépides champions des libertés publiques, et, quoique l'un des plus jeunes membres de la Chambre, il en est déjà un des plus distingués. Que serait-ce donc si tous les jeunes talents de la France nouvelle pouvaient prendre place avec lui sur ces bancs où siégent tant de médiocrités surannées.

M. de Cormenin n'a point encore improvisé de discours, soit défiance de lui-même, soit qu'il craigne de paraître ambitieux en se montrant souvent à la tribune. Nous croyons devoir l'inviter à vaincre cette fâcheuse répugnance. Quand on a le malheur d'entendre chaque jour, comme nous, de pitoyables orateurs, tels que MM. Laboulaye, de Conny, Formont, Sainte-Marie, Mayrinhac et tant d'autres _ejusdem farinæ_ divaguer à outrance sur toutes les questions et souiller la tribune d'une foule de pasquinades indignes de la gravité de la Chambre, on peut déplorer l'excès de modestie qui retient sur leurs bancs des députés d'un vrai talent et d'un caractère aussi honorable que M. de Cormenin. Son organe est, d'ailleurs sonore et flexible, sa figure calme et sévère, son attitude convenable et réservée, sa taille haute et bien prise; rien ne lui manquerait qu'un peu plus de chaleur et de hardiesse, pour devenir orateur dans toute la force du terme, et nous sommes sûr qu'il le deviendra.

Avec moins de moyens, assurément, M. Marcassus de Puymaurin, fabricant de pastel, est bien devenu directeur de la Monnaie de Paris; et quel homme, en Europe, ne connaît aujourd'hui le célèbre M. Marcassus de Puymaurin? Avez-vous vu quelquefois au pied de la tribune un gros homme portant une grosse tête sur de grosses épaules, et dans cette tête beaucoup de cervelle? C'est l'honorable M. Marcassus de Puymaurin. Avez-vous remarqué un député très-boiteux, raisonnablement sourd et tant soit peu bègue, dont l'habit vert et le gilet sont presque toujours déboutonnés, et qui pose sa main sur ses oreilles en forme de cornet acoustique, quand M. de Conny improvise? C'est encore M. de Puymaurin. Enfin, vous souvenez-vous d'avoir entendu une description charmante des sangsues, de leurs moeurs et de _leurs amours_; une superbe philippique contre les bouchers qui donnent trop de _réjouissance_ et un éloge des vétérinaires qui en savent plus que les médecins? Toutes ces pièces d'éloquence sont dues à l'honorable, à l'introuvable, à l'impayable M. de Puymaurin, ancien fabricant de pastel et directeur de la Monnaie des médailles.

Combien de fois, dans le bon temps des Chambres de Cazes et Villèle, l'illustre biographe des sangsues a-t-il bégayé des mots charmants, des naïvetés plaisantes et d'énergiques péroraisons en faveur du budget! Avec quelle chaleur il battait monnaie sur les épaules des contribuables! Quels grands coups de balancier il frappait, lorsque Son Excellence Sidy-Mahmoud, avide de connaître le gouvernement représentatif, venait lui en demander des nouvelles à l'hôtel du quai Conti! Ces beaux jours, hélas! ne sont plus. Une misérable salle à manger met la Chambre en rumeur; un député de rien, un simple avocat, fait rendre gorge à un garde des sceaux, et M. Bourdeau va coucher demain dans la chaste alcôve de M. de Peyronnet à l'hôtel de la Chancellerie: _sic vos non vobis, nidificatis, aves_!

LE MOUTON ENRAGÉ[16].

FIGARO.--Ah! mon Dieu, Basile, quelle figure longue!... un myriamètre distance légale... et pâle... comme le _Journal des Débats_.

BASILE.--Oh! c'est qu'il y a de quoi faire changer de couleur, même ceux qui n'en ont jamais eu.

--Est-ce qu'il serait question de quelque changement dans?...

--Un changement!... Oui... Tiens, lis.

--Quoi?

--Tu ne vois pas?

--Non, je ne vois pas.

--Tu ne vois pas, là, dans la _Gazette_, le _Mouton enragé_?...

--Eh bien... j'ai vu pendant six mois _le Boeuf enragé_ sur l'affiche des Funambules, et personne n'a réclamé... Après?...

--Après?... Mais, lis donc, «Robin, que je te noue ce ruban bleu... On va te tondre, Robin mouton, tu es enragé... pourtant, c'est du sang de mouton qui coule dans tes veines.» Eh bien, tu ne frémis pas?

--Pas le moins du monde.

--Tu ne comprends donc pas!

--Je comprends qu'il s'agit d'un mouton... Et comme la pastorale est usée, je ne vois pas...

--Il s'agit bien de la pastorale!... Il s'agit de la révolution... Le sang de mouton, c'est le sang de Henri IV et de Louis XIV.

--Ah! pauvre _Gazette_! gare M. Menjaud de Dammartin.

--Mais, tu n'y es pas... c'est l'_Album_.

--Ah! c'est l'_Album_ qui dit que le sang de mouton est le sang de Henri IV et de Louis XIV!

--Mais non! l'_Album_ parle de _sang de mouton_, et la _Gazette_ prouve comme quoi il s'agit du sang de Henri IV et de Louis XIV. En conséquence, elle dit: «Français, on menace vos princes... réveillez-vous!»

--Ce sera peut-être assez difficile, s'ils ont lu la _Gazette_. Mais, écoute, Basile, il me semble que tout ce sang-là n'a pas le sens commun... Comment croire qu'on s'amuse à fabriquer des allusions à l'instar du _Nain jaune_, quand la censure ne vous meurtrit pas le poignet de son gantelet de plomb? Comment s'exposerait-on de gaîté de coeur à d'énormes amendes quand on est vulnérable d'un cautionnement de soixante mille francs? Comment affronterait-on la police correctionnelle quand on a deux de ses rédacteurs à Sainte-Pélagie? Ne serait-ce pas jouer à y faire mettre tout le personnel du journal, y compris les abonnés et M. le procureur du roi lui-même, pour s'être laissé devancer par la _Gazette_? Mais j'admets et personne n'admettra, personne ne peut admettre, j'admets l'allusion... Maintenant, dis-moi, Basile, combien l'_Album_ a-t-il d'abonnés?

--Deux cents.

--Et la _Gazette_?

--Six mille.

--Six mille! alors _la Gazette_ aurait offensé le sang d'Henri IV et de Louis XIV _cinq mille huit cents fois_ plus que l'_Album_. Si les rédacteurs de l'_Album_ étaient envoyés à la Force, ceux de la _Gazette_ devraient être au moins expédiés pour Toulon. D'ailleurs la _Quotidienne_ ne vient-elle pas d'être condamnée à 50 francs d'amende pour avoir attenté à la dignité du _Constitutionnel_ en copiant le susdit _Album_? Ici le cas n'est-il pas le même, et la _Gazette_ n'a-t-elle pas, comme la _Quotidienne_, _cité_ avec complaisance, souligné avec soin tout ce qui pouvait prêter au scandale?

On dit que le numéro de la _Gazette_ qui contenait l'article sur l'_Album_ a été saisi, hier soir, à la requête de M. le procureur du roi.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. DE MONTBEL.--M. DE PINA.--M. DE LABOURDONNAYE.

M. de Montbel, maire de Toulouse, est entré à la Chambre des députés sous les auspices de son compatriote, M. de Villèle, pendant la longue domination des _Trois-Cents_. C'est un homme d'une taille au-dessous de la moyenne, d'une corpulence assez remarquable, et dont les traits lourds et communs n'ont rien de cette vivacité qui caractérise les riverains de la Garonne. Il siége au côté droit, non loin de MM. de Pina et de Labourdonnaye. C'est lui qui prend ordinairement la parole toutes les fois qu'il s'agit de défendre le personnel de l'ancien ministère, ou plutôt de M. de Villèle; car M. Syrieys de Mayrinhac s'est chargé de la défense de M. de Corbière, et personne, que je sache, n'a voulu de celle de M. de Peyronnet. M. de Montbel n'est pas d'ailleurs un homme sans talent et, de tous les meneurs du côté droit, c'est peut-être lui qui connaît le mieux le faible de la Chambre des députés. Son langage ne manque ni de mesure, ni d'adresse, ni parfois d'éloquence; et si ce n'était que la Chambre a cessé d'être dupe des paroles, il ferait illusion aux libéraux par la manière dont il sait intéresser leur générosité.

L'organe de cet honorable membre est extrêmement désagréable, et ceux qui l'entendent pour la première fois croient toujours qu'il est enroué. Cependant on l'écoute avec curiosité, parce qu'on apprend par lui la pensée véritable du parti villéliste, et que ses adversaires ne sont pas sans estime pour sa personne. Ce royaliste prononcé, cet orateur, si ardent à la tribune, passe pour un homme de moeurs douces et bienveillantes; on cite même plusieurs traits fort honorables de sa vie privée. Pour moi, si j'en puis bien juger par simple conjecture, je crois que M. de Montbel ne nous ferait pas tous pendre s'il était le plus fort; mais je ne serais pas aussi rassuré de la part de ses respectables amis, depuis les fusillades de la rue Saint-Denis.