L'ancien Figaro

Part 17

Chapter 173,559 wordsPublic domain

--Les libraires associés se sont réunis hier chez M. Delalain, à l'effet de procéder en commun à la réimpression du _Nobiliaire général du royaume_. Le privilége sera signé par un descendant de Lebègue.

--La cérémonie du Suisse de la rue aux Ours aura lieu dimanche. Immédiatement après la combustion du mannequin, une procession aura lieu autour du marché des Innocents; on fera une quête au profit de l'oeuvre de MM. les clercs de Saint-Pierre aux Boeufs.

--MM. les empereurs cravatiers de S. M. ont offert aux gentilshommes de la Chambre un nouveau modèle de col à l'usage de la Maison-Rouge.

--Le Roi a reçu, avant-hier, en audience particulière, M. Victor Hugo. Si l'on en croit les on-dit, Sa Majesté aurait manifesté à l'auteur du _Duel sous Richelieu_ des opinions qui seraient loin d'encourager la littérature à pétitions. M. Victor Hugo avait grand espoir; mais voici venir un gracieux coup d'Etat qui menace de le reporter un peu loin. On assure que le nouveau conseil des ministres s'est réuni sous la présidence de M. de Polignac; il a été décidé qu'il ne serait plus joué que des mystères.

--L'architecte de la cour est chargé de présenter un plan pour la reconstruction de la Bastille. Les prisonniers d'Etat ont été provisoirement déposés ce matin à la Force.

--M. de Ménéchet vient d'être nommé capitaine des mulets de la Chambre.

--M. Franchet a fait présenter, dans la journée d'hier, un rapport sur le rétablissement des lettres de cachet.

--On assure que M. Delaveau a eu cette nuit une audience du Roi.

--Il n'est plus question de la continuation du Louvre. Des fonds viennent d'être faits par le ministère de l'intérieur pour établir des oubliettes dans tous les châteaux seigneuriaux des provinces de France.

--M. le vidame de Chartres est tombé de cheval au bois de Boulogne; il a été heureusement relevé par M. le roi d'armes de France, qui se rendait à sa petite maison avec _deux filles de l'Opéra_.

--Madame l'abbesse de Chelles vient d'accoucher heureusement d'un garçon. On en attribue la paternité à un mestre de camp connu par son bonheur au pharaon.

--_Le Journal des Débats_ a été mis ce matin au pilon devant la Chambre ardente. M. Bertin a été admonesté par un président à mortier, qui lui a enjoint de prendre à l'avenir M. Deliége pour collaborateur.

--Les membres du centre droit ayant été livrés à don Miguel, ce prince a ordonné qu'on leur posât un milliard de sangsues. «Les jacobins, dit la _Gazette_, vont être enfin punis.»

--M. Amy est nommé seul électeur de France.

--Par suite du mouvement ministériel, madame Pan... se trouve dans l'aisance.

--Vingt-deux régiments vont être concentrés sur Paris. Il s'agit d'arrêter M. Laffitte. On s'attend à une forte résistance. On ne dit pas si le pillage est promis aux soldats.

--M. de Polignac vient d'établir une école d'instruction mutuelle pour les protestants dans la terre de Fenestrange, que la justice du Roi lui a enfin rendue.

--La dernière fête du Landit a été troublée par le vin qui manquait dans les auberges. Le révérend père Loriquet, recteur de l'Université, a pris une décision pour prévenir désormais un pareil accident.

--M. de Malarmé vient d'être nommé directeur général des postes.

--M. Th. Bidault, louvetier de Seine-et-Marne, a déposé hier un pied de chevreuil, au petit coucher de madame de Kérolan, au château de M. le coadjuteur de Sens.

--M. Récamier vient d'examiner un possédé dans la grande salle de l'Hôtel-Dieu. Le savant docteur avait pris le soin de se présenter, avant la consultation, au tribunal de la pénitence.

--M. Roger, de l'Académie française, vient d'être nommé colonel des cuirassiers-dauphin.

--M. de Puymaurin doit ouvrir, dit-on, un cours de médecine vétérinaire.

--La _Gazette_ se vendait déjà hier soir à tous les coins de rue.

--M. le baron Saint-Victor, seigneur des documents, a été nommé horloger du Roi.

--Adjudication, par autorité de justice, de la pierre sépulcrale du sieur Talma, histrion.

--M. le duc de Wellington, maréchal de France, a commandé hier l'exercice à feu au Champ de Mars; M. de Bourmont était derrière lui.

--MM. Delvincourt et Bonnet sont faits échevins de Paris. M. de la Panouze est prévôt des marchands.

--On donne la ferme du sel et du charbon à M. de Villèle.

--Le père Rootham, général des jésuites, est nommé maréchal de France en remplacement du prince de Hohenlohe.

--L'ancien censeur Duplessis est fait brigadier de gendarmerie.

--M. le comte de Corbière est élevé à la dignité de grand prévôt.

--On jouera demain au Théâtre-Italien _la Calomnie_, où mademoiselle Colombe paraîtra pour la dernière fois.

--M. Ouvrard a paru à l'OEil-de-Boeuf; il a eu une longue conversation avec M. Dudon.

--M. le premier peintre du roi a enfin obtenu justice des critiques. On dit que l'auteur du _Peuple au Sacre_, brochure très-piquante sur le dernier chef-d'oeuvre de M. Gérard, que la cour a tant admiré, est en fuite. Si on parvient à retrouver M. Jal, il sera probablement mis à la Bastille.

--M. de Lourdoueix a obtenu l'entreprise des boues de Paris.

--Le baron Dudon est nommé président de la Cour des comptes.

--M. Bohain doit être roué jeudi. On n'a obtenu jusqu'ici de lui aucun aveu; il a refusé d'entendre l'aumônier des prisons.

--Le privilége des grands danseurs du roi a été donné hier à un ancien valet de chambre de M. le vicomte Sosthène de Larochefoucauld.

--M. Véron, directeur de la _Revue de Paris_, recueil littéraire brûlé ce matin au pied du grand escalier, vient de chercher un asile en Hollande, par suite d'une descente de justice faite à son domicile. On est sur les traces de ce gazetier.

--Le prix des ports d'armes est porté à un million.

--Un braconnier, nommé Bégnet, vient d'être mis au ban de la capitainerie pour avoir tué d'un coup de pierre, en terre de clergé, un canard sauvage.

--Madame Elie, de l'Opéra, qui était à M. de Meaux, passe à M. de Cambray.

--M. Piet a reçu son diplôme de maître-queux de l'hôtel.

--M. le comte de la Boëssière vient d'être nommé président du tribunal de la justice Bottée.

--Le prévôt des marchands doit tenir prochainement une séance à l'Hôtel-de-Ville pour l'adjudication des potences. On cite plusieurs traitants, fermiers généraux et receveurs des aides, qui se sont mis sur les rangs.

--Hier, trois dames de la Comédie-Française, deux demoiselles de la Comédie-Italienne et une fille de l'Opéra ont été conduites au For-l'Evêque, sur la requête de M. le lieutenant de police.

--M. Auguste Romieu, conservateur des antiquités du Morbihan, a reçu une menace de destitution, s'il ne rassemblait, d'ici à huit jours, tous les ossements de l'armée royale et catholique décédée à Auray et Quiberon.

--Hier soir, la foule se pressait autour d'un vieillard baigné dans son sang. Il venait d'être tué d'un coup d'épée.--Ce quidam, chirurgien-barbier de son état, avait, en courant, blanchi l'habit bleu de roi du marquis de ***. Celui-ci lui passa son épée à travers le corps.--Le sergent du guet appelé pour cette bagatelle déclara que, d'après le nouveau tarif, il était dû par M. le marquis trente-six livres. M. le marquis paya et passa outre.

--M. Delaforest vient d'être nommé porte-coton de Son Eminence M. de Toulouse.

--Royal-Cravate va tenir garnison à Paris, en remplacement de Royal-Vaisseau.

--Trois cadets de Bourgogne-infanterie ont été trouvés ivres-morts par le guet, dans un mauvais lieu voisin de la porte Saint-Honoré.

--On dit que M. le général Canuel va être nommé grand bailli de Vermandois.

--La maréchaussée a arrêté hier et conduit par-devant M. le lieutenant de police, un homme de bas étage, s'étant permis d'entrer dans un jardin royal l'épée au coté; il en sera écrit au cabinet de Versailles.

--On parle du rétablissement de l'hommage lige et leudes. M. Quatrebarbe a déposé un projet.

--Le trois pour cent doit hausser demain.

--Dix-huit mille pétitions ont été déposées au bureau de la Chambre des pairs contre le rétablissement du droit de cuissage.

--Par ordonnance du roi, M. de Polignac vient d'être décoré du titre de célèbre voyageur.

--Les querelles des Armagnacs et des Bourguignons seront, dit-on, bientôt apaisées.

--Une rixe a eu lieu ce matin au sujet de la charge de gentilhomme caudataire de M. de Paris; c'est M. de Conny qui l'a emporté.

--La musique de Rossini va être supprimée pour rétablir l'harmonie en France.

--M. de Labourdonnaye est nommé ministre de l'intérieur. Il était désigné, ces jours derniers, comme successeur de l'abbé Sicard à l'Institution des Sourds-Muets.

--M. de Courvoisier est nommé ministre; on prétend qu'il sera mis en justice.

--Mademoiselle Duchesnois vient de contracter un nouvel engagement de vingt ans avec le Théâtre-Français.

--M. Pardessus demande si on ne pourrait pas lui donner une place dans un ministère quelconque. Etant propre à tous les emplois, peu lui importe d'être à la guerre, aux cultes ou aux finances; il sera le même partout.

--La police de Paris est confiée à M. de Reyneville, âgé de 29 ans. Nous sommes tranquilles.

--M. l'archevêque de Paris a souscrit à dix mille exemplaires du _Corsaire_, journal des théâtres.

--Une ordonnance porte le rétablissement de trois couvents de capucins. Les capucins de Paris auront pour prieur M. le maréchal Soult, qui est entré en religion et qui prendra le nom de _frère Basile_.

--Les héritiers de Law ont été reçus en audience particulière par M. de Chabrol.

--M. Bourmont est nommé ministre de la guerre. C'est son bâton de maréchal de la bataille de Waterloo.

--L'emplacement occupé naguère par le théâtre de l'Ambigu-Comique vient d'être rendu aux théatins.

--La foire Saint Laurent rouvre lundi. Un pas sera dansé par d'illustres personnages.

--M. de Genoude a procédé hier à la révision de M. le généalogiste de France. Des fonds lui ont été alloués pour ouvrir un café à Grenoble, sa patrie.

--M. Delavau est nommé général des galères.

--L'honorable M. Syrieys de Mayrinhac, ancien directeur des haras, est promu au grade de mestre de camp de cavalerie. Son collègue, M. Marcassus de Puymaurin, est fait bailli de Meudon.

--M. Franchet commandera le corps des tristes-à-pattes; c'est M. Duplessis-Grénédan qui aura le guet à cheval.

--M. Pardessus est au-dessus de tout.

--M. de Polignac est abonné au _Figaro_.

--Tous les contribuables de France ont fait écrire sur leurs portes: _Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué_.

--M. de Martignac est parti ce soir pour Chanteloup.

--Le Roi a reçu en audience particulière madame la comtesse du Chayla.

--M. Roux, chirurgien en chef de l'hôpital de la Charité, doit incessamment opérer de la cataracte un auguste personnage.

COUPS DE LANCETTE

Un grand nombre d'officiers supérieurs de l'armée se proposent, dit-on, de donner leur démission.

***

Sur la demande du général Bourmont, le pont d'Austerlitz va changer son nom pour celui de pont de Waterloo.

***

Les individus qui auraient déserté sont invités à se présenter au ministère de la guerre; il leur sera distribué des emplois particuliers dans la maison de M. Bourmont.

***

Nous serions fâchés de calomnier M. Coco-Lacour, mais nous avons quelques raisons de croire qu'il fera partie de la nouvelle administration.

AMEN.

Au ministère, ah! quel mic-mac! Du despotisme le cornac A quitté l'Angleterre, et crac De son fouet on entend le clac. Ah! le coeur nous en fait tic-tac! On en a mal à l'estomac. Eh! quoi, ce prince Polignac, Qui vaut la prise de tabac Et parle _et ab hoc et ab hac_, A la façon de Mayrinhac, Succède au brillant Martignac, Des libertés il fait le sac Et la Charte a son Ravaillac; Mais qui prendra son almanach?... Traitons-le comme un Pourceaugnac, Qu'il remonte sur le tillac Et tombe enfin dans le grand lac.

COUPS DE LANCETTE.

Voilà vingt-cinq personnes qui refusent la préfecture de police. Il faut pourtant que Paris soit tranquille: M. Jules de Polignac s'est décidé à choisir M. Jules _de_ Vidocq.

***

On s'étonne de la nomination de MM. les ministres; on a bien fait un chevreuil consul.

***

On peut bien gouverner avec des potences et des filles (_Mot historique de M. de La Bourdonnaye_).

PÉTITION.

A trois hauts et puissants messieurs, par des victimes de la fatalité, ayant leur domicile dans un établissement public à Brest et à Toulon:

AIR: _Ah! daignez m'épargner le reste_.

PREMIER PÉTITIONNAIRE.

Salut! illustre déserteur! D'un lieu d'exil j'ose t'écrire; Pour te combler de sa faveur, La Fortune vraiment conspire. Trahissant aussi mes amis, On m'a vu, dans une campagne, Passer au camp des ennemis; Je leur ai vendu mon pays, Et cependant je suis au bagne!

DEUXIÈME PÉTITIONNAIRE.

Salut! héros des coups d'État! Jadis ta machine infernale Fit sauter, sous le Consulat, Un quartier de la capitale, Moi, dans les Cent-jours, accostant La diligence de Bretagne, J'ai tiré dessus simplement Mon pistolet par dévoûment; Et cependant je suis au bagne!

TROISIÈME PÉTITIONNAIRE.

Salut! homme d'exception, Inventeur des catégories! J'ai mis par admiration En pratique vos théories. Je fis bien mieux qu'en Portugal, Mieux qu'à Naples, mieux qu'en Espagne! Nîmes connaît mon bras fatal, J'ai _puni_ même un maréchal! Et cependant je suis au bagne!

Vers pour mettre au bas du portrait de M. le baron Trouvé.

Ex-Pindare de Robespierre, Ex-imprimeur, ancien préfet, De Monseigneur il devient secrétaire. C'est justice, il n'est bon qu'à mettre au cabinet. La nation le trouve, L'empereur l'a trouvé, Polignac le retrouve: C'est le baron Trouvé.

M. DE BOURMONT A SES AMIS.

Au ministère, Mes amis, me voilà monté; Est-ce au civil, est-ce à la guerre, Que par hasard j'ai mérité Le ministère?

Au ministère, Je suis placé par un Anglais; C'est un rendu, puisque naguère, A Waterloo je lui prêtais Mon ministère.

Au ministère, Je vais bien fort me cramponner, Et je jure par l'Angleterre De ne plus jamais déserter... Le ministère.

COUPS DE LANCETTE.

On peut forcer l'autorité à s'éclairer, sans lui manquer en rien.

(Louis XVIII.)

***

Rien n'arrête les journaux libéraux, dit la _Quotidienne_, rien..... excepté la poste.

Jeudi, 25 novembre 1829.

LE CONSEIL DES ORTOLANS.

(Octobre 1829.)

M. DE LABOURDONNAYE.

Il faut tenter l'entreprise. Qu'y risquons-nous? Nous avons de l'or pour décider les consciences timides...

M. DE POLIGNAC.

On fait bien des choses avec de l'or; mais l'esprit d'opposition est fort en France, et je crains que nous ne réussissions pas.

M. D'HAUSSEZ.

C'est jouer gros jeu, en effet; c'est peut-être compromettre la monarchie.

M. DE MONTBEL.

C'est la sauver, Monsieur.

M. DE CHABROL.

Je crois aussi que c'est la sauver.

M. DE POLIGNAC.

Et si les élections sont contre nous?

M. DE CHABROL.

Voilà l'embarras; car enfin, il ne faut pas vous dissimuler que la nation nous est peu favorable.

M. DE BOURMONT.

La nation peut passer au ministère, si nous nous y prenons bien. Il ne faut que quelques ordonnances pour la gagner à nos idées.

M. DE LABOURDONNAYE.

S'il y a des résistances, nous monterons à cheval!

M. DE CHABROL.

Oui, sans doute, montons à cheval.

M. D'HAUSSEZ.

Plus fait douceur que violence, Messieurs.

M. DE CHABROL.

Je suis du parti de la douceur aussi; mais cependant...

M. COURVOISIER.

Les rapports qui me reviennent de tous côtés, sur l'esprit des départements, me font craindre que le moyen de la dissolution soit bien chanceux.

M. DE LABOURDONNAYE.

Chanceux ou non, il faut s'y résoudre.

M. DE CHABROL.

Mon cheval est tout sellé, d'abord.

M. DE POLIGNAC.

Messieurs, réfléchissez-y bien; voudriez-vous donner le signal du trouble et de la guerre civile? Ne vaudrait-il pas mieux...

M. DE LABOURDONNAYE.

Nous retirer, n'est-ce pas? quitter la partie sans avoir fait le va-tout de la monarchie! Non, Monsieur; je suis ministre, et tant qu'il y aura un trône debout, je serai près de lui.

M. DE CHABROL.

Moi aussi. Diable! si je m'en allais, cette fois, je ne reviendrais plus. J'y suis, j'y reste.

M. DE MONTBEL.

Nous devons un grand exemple au monde; il faut mourir sur les degrés de l'autel et du trône.

M. D'HAUSSEZ.

Mais il ne s'agit pas de mourir. Vivre pair et cuirassé de cordons, avoir part au budget sans rien faire, c'est un sort assez agréable pour être envié.

M. DE LABOURDONNAYE.

Je suis au pouvoir, je n'en descendrai pas.

M. D'HAUSSEZ.

L'opinion publique est comme le dieu qui abattit Saül....

M. DE MONTBEL.

Toujours la manie de citer la mythologie!

UN HUISSIER (_entrant_).

Quelqu'un demande M. de Chabrol.

(_Le ministre des finances sort._)

M. DE MONTBEL.

Que peut-on lui vouloir?

M. DE LABOURDONNAYE.

Ce diable de Chabrol, il manigance quelque chose contre nous, j'en suis sûr; il va peut-être au château pour désigner nos successeurs.

M. DE MONTBEL.

Il en est bien capable; c'est le comité directeur incarné.

(_M. de Chabrol rentre._)

M. DE CHABROL.

Ce n'est pas moi qu'on demandait: c'est M. le ministre de la marine.

M. D'HAUSSEZ.

Savez-vous ce qu'on me veut?

M. DE CHABROL.

Il s'agit d'un paquet arrivant de Bordeaux.

M. DE LABOURDONNAYE.

Sans doute quelques nouvelles relatives à la future élection du successeur de Ravez.

M. D'HAUSSEZ.

Non, non; je sais ce que c'est. Ce sont des ortolans que j'ai fait venir pour les offrir au Roi.

M. DE CHABROL.

Les ortolans sont un manger fort agréable.

M. COURVOISIER.

Oui, quand on n'est pas ministre et qu'on a l'esprit tranquille.

M. DE MONTBEL.

Je les aime assez rôtis.

M. D'HAUSSEZ.

Je les préfère à la provençale.

M. DE LABOURDONNAYE.

On ne peut les manger qu'en purée.

M. D'HAUSSEZ.

Oh! voilà qui est bien absolu.

M. DE POLIGNAC.

On m'a dit que c'était Sa Majesté Louis XVIII qui avait inventé la purée d'ortolans.

M. DE CHABROL.

Cela se pourrait bien, car j'en ai mangé chez le comte d'Escars. C'est une excellente chose, ma foi.

M. DE MONTBEL.

Il faut conseiller au Roi de se les faire servir bardés, rôtis et arrosés de madère.

M. DE CHABROL.

M. le ministre de l'instruction publique a parfaitement raison; le madère fait très-bien sur l'ortolan.

M. DE LABOURDONNAYE.

Eh non, morbleu! Il faut que le Roi mange les ortolans en purée; je le soutiens.

M. D'HAUSSEZ.

Moi, je conseillerais à Sa Majesté de s'en fier à son maître-d'hôtel, qui doit être un homme de talent. D'ailleurs, vous ne voudriez pas, Messieurs, usurper la prérogative royale.

M. DE LABOURDONNAYE.

Je vois, Monsieur, que c'est pour n'être, sur aucun sujet, de mon opinion que vous ouvrez cet avis.

M. DE POLIGNAC.

Mon Dieu, monsieur de Labourdonnaye, que vous êtes entier dans vos idées!

M. DE LABOURDONNAYE.

On s'applique à me contrarier; mais je ferai voir que je suis résolu. Le Roi mangera ses ortolans en purée.

M. COURVOISIER.

C'est insupportable.

M. DE CHABROL.

Nous monterons à cheval!

M. D'HAUSSEZ.

Pour le parti des ortolans en purée?

M. DE POLIGNAC.

Que dirait-on dans le monde, si on apprenait que le conseil des ministres de France renouvelle la scène bouffonne du sénat de Domitien pour l'affaire du turbot?

M. DE CHABROL.

C'est vrai, Messieurs; si quelque journal allait s'emparer de cet incident?

M. DE MONTBEL.

Et pourquoi y a-t-il encore des journaux? C'est la faute de messieurs les modérés du conseil.

M. DE LABOURDONNAYE.

Si on m'avait cru, la liberté de la presse aurait été suspendue.

M. DE BOURMONT.

Je m'y suis toujours opposé, et je crois avoir très-bien fait.

M. COURVOISIER.

La Charte...

M. DE LABOURDONNAYE.

Oui, avec la Charte on fait de belles choses!

M. DE CHABROL.

Pour nous mettre d'accord, si nous mettions aux voix la sauce à faire aux ortolans?

M. D'HAUSSEZ.

Si nous reprenions plutôt la discussion qui nous occupait quand on a annoncé le paquet de Bordeaux?

M. DE POLIGNAC.

Il est trop tard maintenant; il vaut mieux nous ajourner à mercredi.

M. DE CHABROL.

A mercredi, soit; mais si d'ici là les événements deviennent impérieux, nous monterons à cheval, n'est-ce pas?

M. D'HAUSSEZ (_à part_).

Ou en fiacre, pour retourner chacun chez nous.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

M. ROY.--M. DE SAINT-CRICQ.--M. DE CAUX.--M. HYDE DE NEUVILLE.

M. le comte Roy ressemble à un bon bourgeois de province, de ceux qui sont restés fidèles aux costumes des anciens jours. Son Excellence porte ordinairement une culotte qui se boutonne à la hauteur du nombril et d'où pend, attachée à sa montre, une breloque resplendissante d'or. Son embonpoint est tel qu'il convient au ministre des finances d'un roi puissant et d'un pays qui paye un milliard d'impôts. M. Roy est resté fidèle à la poudre à poudrer de l'ancien régime, et si Son Excellence ne porte pas des ailes de pigeon, c'est qu'elle n'a pas assez de cheveux sur les tempes. Sa taille n'est ni grande, ni petite; ses traits sont moins lourds que ceux de M. de Portalis, et sa démarche un peu plus légère que celle de M. de Caux. Comme orateur, M. Roy peut prétendre à une médiocrité du second ou du troisième ordre. Son débit est monotone, sa prononciation sèche, son geste froid et inanimé; il parle à la tribune comme la statue au _Festin de Pierre_.

M. Roy a l'honneur d'être pair de France; il possède une immense fortune et il n'a point d'enfants. Quant à ses opinions politiques, telles qu'on peut les connaître par les actes de sa vie publique, nous sommes fort embarrassés pour les définir, puisque M. le comte n'a jamais fait partie que des ministères à bascule. Nous pensons, toutefois, que Son Excellence incline plus volontiers vers les idées aristocratiques. Ses manières ne sont pas tout à fait exemptes de morgue, et l'on assure que le trait distinctif du caractère de Son Excellence est l'opiniâtreté. Malheureusement, M. Roy n'est pas un homme fort éclairé; son génie, profondément fiscal, est resté étranger aux progrès des sciences économiques, et les Anglais ont beaucoup ri de certaines doctrines financières qui ne tendaient à rien moins qu'à étouffer parmi nous le crédit public dans sa source et l'industrie dans ses développements. Aux yeux de M. Roy, la production n'est qu'une matière imposable, la richesse publique un élément de contributions, et, sous plus d'un rapport, Son Excellence est d'accord avec l'illustre économiste, M. Syrieys de Mayrinhac, qui, le premier, a proclamé que la France produisait trop.