Part 15
Presque en face de lui, à l'extrémité du premier banc de l'extrême droite, est assis le célèbre M. Syrieys de Mayrinhac, chevalier de la Légion d'honneur, conseiller d'Etat, ex-directeur des haras et de l'agriculture, l'un des orateurs les plus amusants et les plus _conséquents_ du parti rétrograde. Un solécisme et une niaiserie ont commencé sa réputation parlementaire, qui s'accroît tous les jours d'une foule de niaiseries et de solécismes nouveaux, et qui menace d'éclipser la renommée de M. Froc de Laboullaye lui-même. La nature et l'art ont contribué d'ailleurs à faire de M. Syrieys le personnage le plus ridicule de la Chambre des députés. Sa figure plate et insignifiante, son rire niais, ses petits yeux de tapir et sa tournure grotesque sont en parfaite harmonie avec la couleur de son langage.
Cet étrange député a la rage de monter sans cesse à la tribune, où l'on est sûr de le trouver toutes les fois qu'il s'agit de défendre quelque abus suranné, quelque sotte opinion ou quelque mesure arbitraire. Lui seul, parmi tous ses collègues, ne s'aperçoit pas de l'ennui profond qu'il leur cause; en vain, lorsqu'il prend la parole, la plupart d'entre eux se réfugient dans la salle des conférences ou se livrent sans réserve à des conversations qui couvrent son insipide voix. M. de Mayrinhac continue de jaser à outrance, sans que le président daigne agiter une seule fois sa sonnette pour lui obtenir du silence. Pour moi, plus je suis condamné à entendre ce pitoyable orateur, plus j'ai de peine à comprendre comment il s'est rencontré en France dix électeurs assez dépourvus d'intelligence pour l'avoir envoyé à la Chambre. Et lorsqu'on songe qu'un homme convaincu d'une aussi profonde nullité est devenu conseiller d'Etat et directeur général de l'agriculture, on est tenté d'avouer que si la France a jamais produit quelque chose de trop, c'est un fonctionnaire public de cette force.
Au reste, l'incapacité de M. Syrieys de Mayrinhac et son ancienne fatuité parlementaire commencent à recevoir leur châtiment. MM. les ministres sont les premiers à profiter de toutes les occasions qui se présentent de mettre en relief l'ineptie de ce triste adversaire, et il n'y a pas huit jours que M. de Martignac prenait un cruel plaisir à le mortifier pendant la discussion de la nouvelle loi des postes. Quand M. Benjamin Constant veut égayer la Chambre, il se borne à citer quelques mots de M. Syrieys, qui s'empresse aussitôt de demander la parole et d'improviser mille choses plus facétieuses les unes que les autres. C'est le seul parti qu'on ait tiré de lui jusqu'à ce jour, et, sous ce rapport, M. de Mayrinhac est vraiment un homme précieux pour l'opposition.
ÉPITAPHE.
Ci-gît monsieur de Martignac Qui naquit au pays de Crac Pour gronder _ab hoc_ et _ab hac_ Et faire fumer sans tabac. Il gronda; mais, un beau jour, tac! Son ire enfla son estomac Et la mort le mit dans son sac. De bois on fit son dernier frac Puis il s'en fut au triste lac. Mais, en montant sur le tillac, Il gronda Caron dans son bac Qui remit son corps an bivouac, Dieu le mit dans son almanach.
Mardi, 28 avril 1829.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. DUPIN AINÉ.--M. LE BARON CHARLES DUPIN.
De tous les honorables membres qui siégent à la Chambre des députés, nul n'est plus difficile à peindre et à définir que M. Dupin aîné. Quand vous avez entendu ses vigoureuses philippiques contre les jésuites, vous apprenez qu'il arrive de Saint-Acheul et qu'il y a tenu les cordons du dais, le jour d'une procession solennelle. Une autre fois, il aura tonné contre les dilapidations des deniers publics et contre la caisse de secours ouverte en faveur des pairs qui n'ont que trente mille livres de rente, et, l'instant d'après, il votera pour ces nobles indigents, lui plébéien, dont les sarcasmes amers viennent d'empoisonner leur pain. Un député s'est-il glissé en contrebande dans le sein de la Chambre élective, M. Dupin aîné, transporté d'une indignation pathétique, s'élance à la tribune, les yeux étincelants, marque du geste le coupable, l'enveloppe, le presse de sa dialectique accablante et pense le faire mourir de honte ou de regret; puis, lui tendant une main secourable: «Qu'il reste, s'écrie-t-il, parmi nous; qu'il y reste le front couvert de rougeur; et passons à l'ordre du jour!»
De pareilles contradictions affligent les amis de M. Dupin et les nombreux admirateurs de son talent. Quel prodigieux talent, en effet, que celui d'un homme capable d'improviser, sur les questions les plus difficiles, un discours rempli d'images, de pensées énergiques et toujours revêtues d'une expression pittoresque! Tel est le caractère distinctif de l'éloquence de M. Dupin. Sa voix est étendue, sonore, pénétrante; son geste noble et sévère, sa tenue imposante et sa fermeté inébranlable au milieu des orages de l'Assemblée. Lorsqu'il est animé par des interruptions, un sourire plein d'amertume semble courir sur ses lèvres, et ses traits, naturellement durs, acquièrent une expression presque sauvage; ses collègues l'écoutent dans un profond silence, et les ministres lui prêtent à leur tour une oreille attentive et inquiète. Si quelque membre du côté droit ou du banc des ministres avance une hérésie, conteste un droit acquis, attaque une liberté constitutionnelle, c'est ordinairement M. Dupin l'aîné que le côté gauche charge de la réfutation ou du châtiment. On le voit alors recueillir en passant les arguments et les conseils de ses amis, les réunir, si j'ose dire, en faisceaux de licteur et, debout à la tribune, les armer de son style comme d'une hache.
M. Dupin est, en effet, de tous les membres de la Chambre des députés celui qui possède au plus haut degré les qualités d'un orateur. Jamais je ne l'ai entendu parler avec cette lenteur et cette monotonie qui distinguent la plupart de ses collègues; aussi, le voit-on mal à son aise lorsqu'il est obligé de débiter quelque rapport écrit, ou de faire quelque lecture un peu longue. C'est un homme d'action qui a besoin d'être excité par son sujet, par la contradiction, par le sentiment d'une grande cause; jamais plus beau que lorsqu'il défend les intérêts populaires contre l'insolence de l'aristocratie, mais toujours prêt, comme Coriolan, à porter son orgueil chez les Volsques. Malheur à lui, si jamais il devenait ministre! Il exciterait plus d'orages, peut-être, et de haines qu'aucun de ses prédécesseurs, parce qu'il manque de souplesse et d'aménité même envers ses amis et dans sa propre cause. Personne ne sait au juste ce qu'il pense; et, quoique homme nouveau, tout à fait étranger aux folies de l'ancien régime et aux bassesses de l'empire, il a déjà ébranlé la confiance publique par les saillies de sa mauvaise humeur; un peu trop oublieux de cet antique adage: _Nul n'a plus d'esprit que tout le monde_.
Son frère le baron offre l'exemple de la première contradiction qui se rencontre entre les principes apparents et la conduite des deux membres les plus remarquables de cette famille distinguée. Pourquoi s'être laissé faire baron quand on a assez de mérite pour honorer son existence plébéienne? La vanité est un défaut tolérable chez les femmes, ridicule chez des hommes qui aspirent au titre de citoyen. Quelle foi M. le baron Dupin veut-il qu'on ait en ses protestations civiques, lorsqu'il étale avec ostentation une foule de titres dans ses préfaces et de rubans à sa boutonnière? On nous persuadera difficilement que ces hochets lui aient été imposés, il les a donc sollicités, et par là même il a fait preuve de faiblesse. M. Dupin aîné a eu le bon esprit de s'en passer, et certes sa poitrine n'est pas agitée d'émotions moins généreuses pour n'être ornée d'aucune croix! M. le baron est évidemment plus homme de cour que son frère; jamais il ne commence une harangue sans faire un compliment à quelque ministre, et il n'y en a peut-être pas un seul dont il n'ait entamé le panégyrique depuis la Restauration; aussi est-il devenu membre de plusieurs académies, de plusieurs conseils, professeur de toutes sortes de choses, même de mécanique, chevalier de Saint-Louis, de la Légion d'honneur, etc., etc.
M. le baron Dupin était officier du génie maritime sous l'empire, et l'on parla beaucoup, dans le temps, du talent remarquable avec lequel il fit démolir, par ordre supérieur, une carcasse de vaisseau dans le port de Corfou. La destruction de cette carcasse mémorable est célébrée à plusieurs reprises dans le cours de ses ouvrages, et peut-être lui a-t-elle inspiré l'idée de son voyage en Angleterre, publié depuis en six volumes in-quarto, dans lesquels l'honorable ingénieur n'a pas manqué d'insérer quelques vers géométriques de sa façon. Dès lors, M. Charles Dupin s'est trouvé lancé dans la carrière littéraire, et s'il s'est adonné à ces fameuses recherches statistiques, souvent inexactes, mais toujours curieuses, qui ont signalé à la France le petit nombre des ennemis de ses libertés, et montré à ceux-ci la faux du temps prête à les moissonner.
Le département du Tarn s'est chargé de récompenser M. Dupin de ce service en le nommant député, et c'est justice de reconnaître que l'honorable membre est constamment resté fidèle à son mandat. Dans plusieurs circonstances, ses redoutables chiffres ont excité la colère du côté droit et produit sur la Chambre une impression profonde. «Pourquoi parler si haut?» leur dit-il quelquefois; «vous n'êtes qu'une fraction et nous sommes un entier. Vous prétendez que la Chambre est pleine de révolutionnaires, et je vois parmi nous deux douzaines de comtes, un demi-cent de barons, un cent de chevaliers; si les marquis pouvaient se mesurer comme l'orge ou l'avoine, il y en aurait ici de quoi remplir vingt hectolitres!» Voilà ce que la droite n'aime pas qu'on dise, et quand M. Dupin paraît à la tribune avec son cahier d'additions, de soustractions et de multiplications, M. de Conny frappe du pied et M. de Formont le négrier met ses deux grandes mains sur ses oreilles.
Il nous reste à parler, au sujet de M. le baron Dupin, de la grande mystification du Conservatoire royal des arts et métiers. Chacun sait que l'honorable professeur de mécanique ne s'occupe que de géométrie et que, ne pouvant créer des élèves, il a imaginé de former des professeurs. Cette singulière bizarrerie a valu à plusieurs grandes villes de France un enseignement élémentaire pour les mathématiques, grâce à l'intervention active de M. Dupin auprès des autorités départementales. Dans l'impatience de nous donner la pièce, il a payé sa part en monnaie de billon, semblable à un célibataire qui prêche le mariage, ou bien à cette pierre à repasser dont parle Horace, qui ne coupe pas, mais qui fait couper. M. le baron Dupin est célibataire, en effet, assez joli garçon du reste, quoiqu'il ait le nez un peu long et les favoris un peu raides. On dit même qu'il a été une fois très amoureux et sur le point de se marier; mais il renonça, ajoute-t-on, à sa future, parce qu'elle était protestante et qu'on vivait alors sous le ministère Villèle.
COUPS DE LANCETTE.
Le blé augmente toujours; les gens de bien commencent à croire qu'on veut leur faire passer le goût du pain.
* * * * *
M. de Peyronnet s'était donné, pendant son ministère, une salle à manger... le budget.
* * * * *
Il y a loin du dernier tarif des boulangers à la poule au pot.
* * * * *
En convertissant les sinécures, les cumuls et les dotations en farine, le peuple pourrait tous les jours manger de la brioche.
Mardi, 5 mai 1829.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. JACQUES LAFFITTE.--M. CASIMIR PÉRIER.
Ces deux honorables députés jouissent à un égal degré, quoiqu'à des titres différents, de la faveur publique. M. Laffitte, en travaillant par ses conseils et par son influence à la restauration de nos finances, n'a pas peu contribué à la libération du territoire. M. Casimir Périer ne s'est pas moins illustré par la défense des libertés nationales contre leurs ennemis de l'intérieur. Le premier a servi la France par son crédit et par ses lumières; le second a bien mérité d'elle par son éloquence patriotique. Toutefois, pendant le cours de sa carrière parlementaire, M. Périer s'est montré plus orateur, et M. Laffitte plus homme d'Etat. C'est qu'en effet, de nos jours, la richesse des nations est le véritable secret de leur puissance, et le politique le plus habile, celui qui entend le mieux l'administration de la fortune publique.
M. Jacques Laffitte est un homme de l'âge de cinquante-cinq ans environ. Sa figure est fine et spirituelle, son élocution facile et abondante, sa mise extrêmement simple, son abord affable et bienveillant. Quoique son immense fortune lui ait fourni mille occasions de rendre des services et, par conséquent, de rencontrer des ingrats, il n'est pas resté moins généreux ni moins confiant. On cite de lui une foule de traits d'obligeance et de délicatesse que nous aurions quelque embarras à signaler, nous autres frondeurs, dont l'habitude n'est pas de faire des panégyriques. Quand Bonaparte quitta la France en 1815, il remit à M. Laffitte cinq millions en dépôt contre un simple reçu. Quelques mois auparavant, Louis XVIII, fuyant devant l'empereur, lui avait confié, dit-on, le fruit de ses épargnes et le pain de son exil. Quand les hommes de Coblentz, devenus députés par la grâce de M. de Villèle et consorts, éliminèrent Manuel, d'héroïque mémoire, M. Laffitte accueillit ce grand citoyen dans ses bras et paya la dette de la France. Dernièrement enfin, dans le choix d'un mari pour sa fille, l'honorable député de Bayonne a donné la préférence à l'héritier d'un sang illustre versé par les mains ennemies et devancé, autant qu'il dépendait de lui, une grande réparation générale.
Quelques censeurs austères ont reproché à M. Laffitte des habitudes aristocratiques et un luxe dont l'industrie, pourtant, ne lui a jamais su mauvais gré. C'était méconnaître la nature véritable de son caractère, plébéien par principes, indépendant par goût et retrempé par de longs travaux politiques. Cet amour de l'indépendance a failli faire perdre, un moment, à M. Laffitte la popularité dont il n'a cessé de jouir. On sait qu'il se prononça, dans le temps, en faveur de la réduction de la rente, proposée par M. de Villèle dans l'intérêt des émigrés, et que cette démarche, résultat de ses études sur le crédit, fut considérée comme une espèce de défection. Loin de se rétracter, M. Laffitte persista dans sa résolution, que l'expérience a justifiée depuis et que plusieurs députés libéraux, mieux éclairés, appuient aujourd'hui de leurs suffrages. Il est désormais reconnu que le droit de l'Etat est d'emprunter au taux le plus modéré, et que c'est pour le gouvernement un devoir d'user de ce droit, puisque la nation au nom de laquelle il agit, forte de trente-deux millions d'hommes, est le plus solide de tous les débiteurs. M. Laffitte a eu l'honneur de faire triompher cette doctrine si essentielle à la prospérité du crédit public, et dont la France retirera quelque jour des avantages incalculables, quand elle voudra parler haut en Europe.
La popularité de M. Casimir Périer date surtout de son opposition à cette mesure financière. La haine qu'on portait au ministère Villèle était si grande alors, que ce fut une bonne fortune pour l'honorable orateur de se trouver à la tête du parti qui travaillait à le renverser. M. Casimir Périer ne resta pas au-dessous d'une tâche aussi belle, et c'est à lui que la France doit d'avoir signalé à la tribune les fourberies et les turpitudes de cet odieux ministère. Lorsque les violences et les fraudes électorales eurent réduit à une mince phalange les rangs éclaircis de nos défenseurs, il fallut suppléer au nombre par le courage, et M. Casimir Périer valut seul une armée. Sans cesse il était à l'attaque, harcelant, démasquant ses adversaires, ne laissant aucun mot sans réponse, aucun sophisme sans réfutation, aucune insulte au pays sans vengeance. Guerre pénible et difficile, où manquait l'espérance, et soutenue par les seules forces qu'inspirent l'honneur et le patriotisme.
On se souvient encore de ces improvisations énergiques et spirituelles qui consolaient la France de la longue oppression sous laquelle elle se résignait à gémir. M. Périer n'était pas seul sur la brèche, mais il y combattait toujours, ardent à poursuivre l'ennemi, à déjouer les ruses jésuitiques et à rallier les courages défaillants. Ce terrible exercice, dans lequel les talents de l'honorable député grandissaient à vue d'oeil, a fini par altérer sa santé, et M. Casimir Périer est condamné aujourd'hui à ne prendre part que de son conseil et de son vote aux discussions parlementaires. Il est rare qu'il manque d'assister aux séances de la Chambre, et nous le voyons tous les jours venir s'asseoir avec exactitude à sa place ordinaire, au premier banc de la gauche, en face de M. Syrieys de Mayrinhac. Sa figure pâle porte l'empreinte de ses souffrances, mais son embonpoint n'a pas sensiblement diminué. M. Casimir Périer est d'une taille élevée, ses traits sont graves et sévères; son accueil, un peu froid, est dépourvu de cette aménité qui distingue M. Laffitte. On dit qu'il répond rarement aux lettres qui lui sont adressées, et qu'à force de faire la guerre à M. de Corbière, il a gagné de son ennemi cette mauvaise habitude.
UN TARTUFE.
Ton Royalisme est suspecté, C...., la fureur t'est permise; Qui vit de sa fidélité Doit défendre sa marchandise.
COUPS DE LANCETTE.
Nos ministres ont fait jusqu'ici du gouvernement représentatif un gala auquel la France ne prend part que pour payer la carte.
* * * * *
M. de Peyronnet prenait l'état de ses dépenses pour les dépenses de l'État.
* * * * *
Les ministres ont tenu dimanche un conseil extraordinaire; c'est tout ce qu'il y a eu d'extraordinaire dans leur conseil.
* * * * *
Il est toujours question d'appeler M. de Polignac au conseil: est-ce qu'on veut donner la rougeole à la Charte?
* * * * *
La France ne verra jamais clair dans le budget tant que ses députés ne feront que des économies de bouts de chandelles.
PRIVILÉGE SCANDALEUX.
Empressé de se rendre où le butin l'appelle, Certain ministre, un de ces derniers jours, Prit par le Louvre afin d'éviter maints détours. Mais, à sa consigne fidèle: --Les paquets n'entrent pas, lui dit la sentinelle. --C'est le budget.--Pardon, cela passe toujours.
COUPS DE LANCETTE.
Quand viendra le vote du budget, la Chambre devrait faire avaler au ministère un bouillon..... économique.
* * * * *
M. Cuvier a visité les mâchoires de la baleine, elles ne valent pas les mâchoires du budget.
* * * * *
Tous les députés parlent contre le budget, mais le ministère ne s'en émeut pas; il compte sur le scrutin secret, ou la plupart de ces messieurs n'ont plus alors de secret pour les ministres.
* * * * *
Nos Excellences qui prennent part à la discussion du budget promettent des économies pour l'armée prochaine; ces promesses ressemblent à cette enseigne d'un barbier:
DEMAIN, ON RASERA ICI POUR RIEN.
* * * * *
Un préfet en activité disait, il y a quinze jours, dans le salon du ministre de la marine:--«Il n'y a qu'un mode d'élection qui convienne: c'est le système des _boîtes à double fond_, je l'ai toujours employé avec succès dans mon département.
Mercredi, 17 juin 1829.
LES NOMS PROSCRITS[15].
(_Un village du département de l'Oise._)
LA SALLE DE LA MAIRIE.
LE MAIRE.--Que demande-t-on?... Ah! c'est vous, François Piton!
PITON.--Oui,monsieur le maire, c'est moi. Je venons avec deux jumeaux que le ciel et not' femme nous ont donnés à ce matin, vers les cinq heures. V'là Jacques Leroux et Benoît-Floréal Durantin, qui sont les témoins pour l'enregistrement.
LE MAIRE.--Diable! bonhomme Piton, deux enfants à la fois! vous peuplez la commune; ça fait sept, je crois?
PITON.--Oh! mon Dieu, oui; et, si je n'avions pas eu le malheur d'en perdre trois, ça ferait dix.... Ah çà, monsieur le maire, si je les enregistrions, ces mioches. Pendant que je devisons ici, y jeûnent. Les enfants d'un jour, voyez-vous, sauf vot' respect, ça aime à téter, comme vous et moi de cinquante ans j'aimons à boire la goutte. La mère les attend.
LE MAIRE.--Eh bien, Piton, enregistrons-les. (_Il appelle._) Vincent, apporte-moi le registre des naissances. (_Il rédige l'acte, puis il présente le livre à la signature du père et des témoins._)
DURANTIN.--Signe donc le premier, François, t'es le père; et puis, moi, il en sera bientôt fait: deux traits en croix, et v'là tout.
PITON.--Donnez la plume, monsieur le maire..... Ah! d'abord, il faut lire.
LE MAIRE.--Est-ce que vous savez lire, Piton?
PITON.--Pas trop mal, monsieur le maire; je n'ai-t'y pas été, dans les temps, caporal à la 3e du 1er du second des grenadiers à pied de la garde de l'autre. Fallait-il savoir lire pour arriver là? (_Il lit tout bas._) Tiens, monsieur le maire, vous avez oublié queuque chose.
LEROUX.--Bah! M. le maire aurait oublié queuque chose; c'est ben étonnant, car y sait fièrement son état, depuis vingt ans qu'il y exerce.
PITON.--Il a oublié les noms des marmots, rien que ça.
LE MAIRE.--Je ne les ai pas oubliés, Piton, je les ai omis.
PITON.--C'est la même chose.
LE MAIRE.--Non pas.
DURANTIN.--M. le maire a raison, il les a omis, mais il ne les a pas oubliés.
LEROUX.--Oui, sans comparaison, c'est comme pour les listes de l'élection de 1827; M. le maire avait omis de les faire afficher, et il n'avait pas pu l'oublier, parce que tous les jours je lui en rafraîchissions la mémoire.
PITON.--Eh bien alors, sans trop de curiosité, pourquoi que vous avez omis les noms de mes enfants?
LE MAIRE.--Pour ne pas faire de ratures sur mon registre.
DURANTIN.--C'est juste, en laissant la place en blanc, gn'y aura point de ratures.
PITON.--Mais monsieur le maire, y faut bien que vous leur z'y donniez des prénoms, à ces enfants. Comment voulez-vous qu'on les distingue l'un de l'autre, et de leurs frères, si s'appelont Piton tout court? Moi, je m'appelle François; vous Nicaise, et mon compère que v'là, Benoît-Floréal: tout le monde a des prénoms; c'est l'usage, et puis c'est commode.
LE MAIRE.--Ce n'est pas moi qui donne les prénoms, c'est M. le curé.
PITON.--M. le curé! Et si... une supposition, monsieur le maire, je ne voulions pas faire baptiser nos jumeaux, y n'auriont donc point de prénoms?
LE MAIRE.--Point de propos séditieux, monsieur Piton, je vous en prie. Il y a un procureur du roi à Senlis. Vous ferez baptiser vos enfants, et M. le curé verra quels noms vous voulez leur donner.
PITON.--M. le curé verra, dites-vous? Je ne sommes donc pas libres de nommer nos enfants comme je voulons?
LE MAIRE.--Certainement non. Vous vous imaginez que M. le curé souffrira que vous les nommiez d'un nom dangereux?
LEROUX.--Des noms dangereux! est-ce qu'il y en a?
LE MAIRE.--Tiens, s'il y en a! n'a-t-on pas vu des gens nommer leurs enfants _Bonaparte_?
PITON.--_Napoléon_, tout au plus.
LE MAIRE.--_Napoléon_ ou _Bonaparte_, n'est-ce pas la même chose? Pensez-vous que M. le curé voudrait consentir à donner à un enfant chrétien le nom d'un usurpateur qui persécuta l'Église. Croyez-vous qu'il laissera baptiser un de vos fils si vous l'appeliez _Benjamin_?
PITON.--Et pourquoi pas? Est-ce que l'empereur s'appelait aussi _Benjamin_?
LE MAIRE.--Non; mais il y a à Paris un enragé de constitutionnel...
DURANTIN.--Ah! oui, M. Benjamin Constant.
PITON.--Savez-vous alors que ça deviendra difficile de nommer des enfants! Je ne ferons pas mal de nous en tenir à nos sept, car il sera impossible bientôt, si on épluche le calendrier, de trouver un prénom pour un huitième...