L'ancien Figaro

Part 13

Chapter 133,765 wordsPublic domain

En vertu de quelle loi les apothicaires aveuglent-ils les passants au moyen de leurs verres de couleurs?

La police, qui veille à ce que les marchands n'encombrent pas la voie publique, ne pourrait-elle leur défendre de gêner la circulation par des tentes trop basses?

L'administration des contributions indirectes ne peut-elle se dispenser de faire vendre son tabac par des épiciers, et d'obliger les honnêtes gens, priseurs ou fumeurs, à lutter périodiquement contre les cuisinières et les paquets de chandelles?

On demande si les gardiens du jardin des Tuileries sont des militaires en livrée ou des valets en uniforme.

ÉPIGRAMMES.

Comme un héros, le mouchard a ses gloires. Monsieur Vidocq, de lui-même content, Ose publier ses mémoires. Franchet et Delavau n'en feraient pas autant.

* * * * *

Dites-nous donc, chevaliers d'industrie, Qui marchez le front haut, plus fier que le sultan, Combien fait-on d'honneur, de talent, de génie, Avec une aune de ruban?

* * * * *

Malgré les feux de la saison, A l'Ambigu, qui ne récolte guère, Nous promettons une heureuse moisson: L'herbe, déjà, pousse dans son parterre.

COUPS DE LANCETTE.

Un poète de circonstance a composé des couplets en l'honneur du ministère sur l'air des _Trembleurs_.

* * * * *

«Vous avez fait beaucoup de mal dans un département, monsieur le préfet, eh bien! allez dans un autre.» C'est agréable pour l'autre.

ADIEUX AUX JÉSUITES.

Colporteurs de faux _oremus_, Martyrs au nez croche ou camus, Vos soupirs, vos _clamabimus_ Et le fameux _non possumus_, Qu'on traduit par _non volumus_, Ne nous ont pas beaucoup émus. Quand vous nous dites: _eximus_, Nous répondons: _exaudimus_. C'est de l'ex _fulgure fumus_ _Moritur ridiculus mus_.

* * * * *

La Restauration, qui avait pris à tâche de faire la popularité de tous ses adversaires, n'avait garde d'oublier Béranger. Les précédents procès du chansonnier avaient été autant de triomphes pour l'opposition; peu importe, on lui en intenta un nouveau. Et pourquoi? Pour la chanson de _l'Ange gardien_. Toute la culpabilité reposait sur une interprétation. Il est vrai qu'on lui reprochait aussi _le Sacre de Charles le Simple_, _les Infiniment petits_ et _la Gérontocratie_.

M. de Champanhet, avocat du roi, prononça le réquisitoire.

En dépit de la courageuse éloquence de son défenseur, Me Barthe, Béranger fut condamné à neuf mois de prison et à dix mille francs d'amende.

Cette condamnation si sévère ne satisfit pas pourtant le parti ultra-monarchique, qu'indignaient les ovations dont le poète était l'objet. Des souscriptions s'organisaient au grand jour pour payer les dix mille francs.

«Quelle folie! avait dit un grand seigneur, un petit écu d'amende et vingt ans de basse-fosse: voilà comment on devait punir ce rimailleur.»

Jeudi, 11 décembre 1828.

BÉRANGER CONDAMNÉ.

La scène est dans un café.

L'EX-VIDAME DE MONTMORILLON.

J'en arrive, mon cher ami, le félon sera puni.

L'EX-BAILLI D'ÉPÉE DE TOULOUSE.

Bah! ils ont osé? c'est, ma foi, bien heureux! Je croyais la magistrature corrompue par le ministère. Il paraît....

LE VIDAME.

Les bonnes doctrines reprennent leur empire; les journaux officiels crient contre le citoyen Marchais, secrétaire du club, dont les faits ont renversé notre pauvre Villèle; nos meilleurs préfets restent, et le jacobin de Béranger est condamné.

LE BAILLI.

A la bonne heure donc! Le ciel nous devait cette joie... Garçon! du café... Et à quoi l'ont-ils condamné? A rien, je parie; ils sont si mous. Ils ont peur des journaux.

LE VIDAME.

Ils n'ont pas voulu encourir le blâme des honnêtes gens, et Béranger en a pour neuf mois.

LE BAILLI.

Neuf mois de prison! quel bonheur! Garçon! un verre d'eau-de-vie... De l'amende, point?

LE VIDAME.

Si fait: _dix mille francs_.

LE BAILLI.

Pas plus? Ce n'est guère, vraiment. Le comité directeur va payer ça tout de suite. J'aurais voulu qu'on le condamnât à dix millions; ça aurait fait un fonds pour l'indemnité du clergé: mon frère a gros à y prétendre pour son abbaye de Fourmontiers. Ce cher abbé, il est bien malheureux! Je suis sûr qu'il n'a pas, avec sa place à la cour, ses brochures et son canonicat, quinze mille huit cents livres par an.

LE VIDAME.

Patience, mon ami, le temps fera justice de toutes ces _infâmies_.

LE BAILLI.

Ah çà, vous étiez donc au tribunal?

LE VIDAME.

Certainement, j'avais un billet parce que, voyez-vous, on donne des billets pour la police correctionnelle, comme pour le spectacle de la cour et pour la messe du château. Un de mes amis avait eu un laisser-passer du parquet par son cousin, qui est allié par les femmes au père Chonchon.

Il y avait foule, mon cher. A huit heures, toutes les places étaient prises, et je n'ai pu entrer que parce que je connais un gendarme, fils d'un de mes anciens vassaux, et que j'ai trouvé par hasard chez Franchet la veille des affaires de la rue Saint-Denis. Il m'a fait asseoir à côté d'une dame libérale, espèce de femme de sans-culotte; fort jolie, ma foi, mise comme une duchesse, mais qui m'a indigné pendant neuf heures d'horloge par des propos d'une atrocité révoltante.

LE BAILLI.

Et quelle espèce de monde y avait-il?

LE VIDAME.

Que sais-je? Des gens de rien; des libéraux de toutes les nuances: chartistes, orléanistes, bonapartistes, républicains. Je suis bien sûr que j'étais le seul miguéliste. Ah! si fait, il y en avait un autre, et qui parle _jôliment_, sur ma parole!

LE BAILLI.

Avez-vous reconnu quelques-uns de ces damnés de libéraux?

LE VIDAME.

Par exemple! est-ce que je connais ces gens-là? La dame ma voisine les a nommés, et je crois qu'elle a désigné le chef des jacobins, Laffitte. C'est l'ami, le patron, l'hôte de Béranger!..... Après lui, elle a dit: Sebastiani, Manuel...

LE BAILLI.

Manuel! L'enfer était donc de la partie?--Vous avez vu Béranger?

LE VIDAME.

Parbleu! Il est arrivé à neuf heures environ, suivi d'un avocat au parlement... je veux dire à la cour royale, je m'y trompe toujours. Quand il est entré, tout le monde s'est levé, excepté moi, bien entendu. Il s'est assis au banc des avocats, tous près de moi, le scélérat! Il a la figure bien trompeuse. Imaginez-vous que cet enragé a l'air d'un très-honnête homme; son regard, que je croyais féroce, est doux; ses yeux, faibles et assez spirituels, sont cachés derrière de larges verres de lunettes; il est tout à fait chauve; son sourire n'a pas cette grimace diabolique que je lui supposais. J'ai cherché dans son accoutrement quelque chose qui me dénonçât le mauvais sujet; eh bien, mon ami, rien du tout: il est mis comme vous et moi quand nous allons dîner à Ville-d'Avray ou dans la rue de Monsieur.

LE BAILLI.

Et quelle contenance avait-il?

LE VIDAME.

Il riait décemment en parlant à ses amis; c'est pour tout dire un criminel d'assez bonne compagnie. A onze heures, Messieurs sont venus en robe, et l'audience a été ouverte. M. Champanhet, avocat du Roi, a pris alors la parole. Je me rappelle heureusement très-bien l'éloquence de M. Champanhet, et je m'en vais vous l'analyser. D'abord, il a commencé par faire l'éloge de M. de Marchangy, qui fit, il y a sept ans, de si belles phrases contre Béranger. Cet exorde m'a vivement touché, et il m'a paru très-adroit. C'était justement comme si l'orateur avait dit: «Marchangy l'illustre, le grand Marchangy, interprétait et faisait condamner le chansonnier. J'interpréterai aussi et j'espère faire condamner le chansonnier. Ensuite, M. Champanhet a lu des chansons que je n'étais pas fâché d'entendre, car je n'ai pas pu me les procurer: Beaudoin les vend si cher! Bref, les horribles chansons m'ont fort amusé. L'avocat du Roi en a fait ressortir toute la monstruosité avec un rare talent. Pour _le Sacre de Charles le Simple_, par exemple, il a dit une chose infiniment ingénieuse; la voici à peu près: «Comme l'histoire est muette sur le couronnement de Charles III, c'est un délit de faire une chanson à ce sujet, et c'est évidemment une fiction coupable de rechercher dans nos annales le souvenir d'un roi faible et malheureux.» Quand l'avocat a eu foudroyé le sacre, il est passé à la _Gérontocratie_, et là j'ai été très-satisfait. L'insolent libelliste, dont les poésies sont laides, comme l'a déclaré l'orateur, a osé dans cette chanson dire que tout n'est pas bien en France maintenant, et que nous autres gens d'autrefois, nous sommes trop vieux pour gouverner une nation jeune. J'ai trouvé que le discours de Me Barthe était d'une platitude insupportable; les jacobins l'ont trouvé très-beau; on a applaudi; mais, mon cher, c'est une pitié que de l'éloquence de cette sorte. Ce n'est pas que Barthe manque absolument de talent, mais sa cause était si mauvaise! Les juges le lui ont fait bien voir; c'était une chose si simple et qui souffrait si peu de difficulté, qu'après une grande heure de délibération, ils ont condamné, comme je vous ai dit, Béranger à l'amende, à la prison. Il n'a pas paru triste du tout de cette flétrissure.

LE BAILLI.

Une chose que j'eusse voulue, c'est que la cour eût condamné Béranger à ne plus faire de chansons sous peine de la Bastille.

LE VIDAME.

Mais la Bastille...

LE BAILLI.

C'est parbleu vrai, ils nous l'ont abattue. Eh bien, sous peine d'être enfermé dans un couvent.

LE VIDAME.

On ne le peut plus; car, si la chose eût été possible, ce pauvre M. Contrafatto y aurait été conduit sans doute. Il n'y a plus de lettres de cachet; il y a la prison pour Béranger, Cauchois-Lemaire et les autres.

LE BAILLI.

Pourvu que le rimeur n'obtienne pas l'incarcération dans une maison de santé.

LE VIDAME.

Il n'y a pas de danger; Tivoli n'est que pour M. de Martainville.

COUP DE LANCETTE.

_La prison_, c'est le refrain que le ministère public ajoute à toutes les chansons de Béranger.

Dimanche, 28 décembre 1828.

SOUSCRIPTION BÉRANGER.

Béranger vient d'être écroué à la Force. Si tous les admirateurs de son génie, tous les appréciateurs de son caractère pouvaient se partager la durée de sa peine, sa captivité ne serait pas longue; puisqu'il n'en peut être ainsi, que du moins il soit permis de donner à ce poète national et populaire une preuve de l'amitié qu'on lui porte. Le public aimait à se persuader que ce n'était pas sur la modique fortune du chansonnier que pesait cette énorme condamnation pécuniaire de dix mille francs, si nouvelle dans les fastes judiciaires et si peu d'accord avec nos moeurs. Cette illusion doit cesser. Béranger n'a jamais consenti à ce qu'un libraire, en se rendant responsable de ses oeuvres, acquît le droit d'en permettre ou d'en empêcher la publication. Cette circonstance, déjà révélée dans le débat, se trouve pleinement confirmée; il faut donc pourvoir au paiement de cette amende. Qui ne sera heureux de concourir à une souscription dont le but est de conserver à notre poète la modeste indépendance acquise par ses travaux.

On ne doit pas se méprendre sur le caractère de cette souscription: elle n'est point une protestation contre le jugement; non qu'on puisse contester au public le droit de s'élever contre des jugements qu'il n'approuve pas, mais il ne convient pas aux amis de Béranger de faire ce que Béranger n'a pas fait lui-même; ils doivent se résigner comme lui. L'acte auquel nous proposons au public de s'associer est un témoignage d'intérêt à l'homme, un hommage au poète que nous n'avons pu lire sans l'aimer. Notre appel sera entendu de toutes les classes de la société, et surtout de celle pour laquelle Béranger a toujours éprouvé une si vive sympathie, et dont il a si bien chanté les travaux, les peines et les sentiments patriotiques.

Les souscriptions seront reçues au bureau de ce journal, et le montant sera versé chez M. J. Laffitte et chez M. Bérard, membres de la Chambre des députés, chargés de les remettre à destination.

ÉTRENNES DE NICOLAS.

Nicolas fait la guerre en conscience, Il voudrait, pour son jour de l'an, Prendre Constantinople en dépit du sultan. Il fera bien, d'abord, de prendre... patience.

COUPS DE LANCETTE.

M. Cousin disait dans une de ses dernières leçons:

--_Les trois quarts des choses que je dis sont absurdes._

Beaucoup de gens partagent l'opinion de M. Cousin pour l'autre quart.

* * * * *

Tant que la France aura son budget et ses jésuites, ce sera perdre son temps que de lui souhaiter une bonne année.

1829

«L'année 1829 s'ouvrait sous les plus favorables auspices. Le calme succédait, dans les esprits, à l'agitation; les classes moyennes, avides de repos, accueillaient avec confiance la perspective d'une situation exempte des inquiétudes qui troublaient, depuis trois ans, la sécurité de leurs intérêts moraux ou le développement de leurs intérêts matériels; les membres de l'opposition eux-mêmes, pris dans leur généralité, tendaient à se rapprocher de la royauté légitime[9].»

C'est un moment unique dans l'histoire de la Restauration; les passions se taisent, les rancunes semblent oubliées: c'est comme une amnistie vraie et générale.

Cette situation, on la devait au ministère Martignac, à ses efforts, à ses déclarations, aux gages qu'il venait de donner, aux garanties consenties pour l'avenir. On lui tenait compte de la sincérité des élections, de la liberté de la presse.

L'horizon politique se dorait des plus décevantes espérances. Mais ce fut une courte trêve. Charles X supportait avec impatience le cabinet Martignac; il disait volontiers à ses favoris que de tels ministres compromettaient la dignité de la couronne. Bientôt, il voulut les contraindre à revenir sur toutes les concessions, à retirer une à une les garanties données. Ainsi il dépopularisa un ministère populaire, ainsi il lui enleva la majorité à la Chambre. Déjà cependant il avait d'autres projets, il songeait à d'autres hommes. Les ministres le comprenaient. «Nous ne sommes, disaient-ils, qu'un cabinet de transition.» Ils savaient bien le nom des hommes sur lesquels le roi avait jeté les yeux. Ils devaient être le trait d'union entre le ministère _déplorable_ et le ministère _incroyable_.

Le ministère incroyable devait être présidé par M. de Polignac. C'est au descendant de la favorite de Marie-Antoinette que Charles X allait confier la destinée de la royauté légitime. Ce choix, connu dans le public, soulevait l'opinion, ce nom de Polignac semblait gros de catastrophes. Aussi, jusqu'au jour où le cabinet incroyable sera officiellement constitué, allons-nous voir le _Figaro_ attaquer de toutes les forces de son esprit l'homme et ses tendances.

1er janvier 1829.

LES VOEUX.

..... Pourquoi donc te faire des voeux à toi-même, Figaro? le monde, plus que jamais, n'est-il pas de ton domaine exclusif; plus que jamais, n'est-il pas rempli de charlatans? regarde! Les charlatans tout partout, à la tribune, au barreau, au théâtre; à la Sorbonne, surtout: les uns vendent de la constitution, les autres du despotisme; celui-ci de la modération, celui-là du matérialisme; son voisin, de la philosophie et de l'éclectisme.

Cependant, voilà mes souhaits de bonne année:

Qu'il y ait toujours en France un Opéra, des fermiers de jeu, des faiseurs de vers, des maîtres de philosophie et de méchants comédiens;

Que M. Sosthène se maintienne aux Beaux-Arts; M. de Vaulchier, aux Douanes; M. Marcassus de Puymaurin, à la Monnaie; M. Amy, au Conseil d'Etat;

Qu'il se trouve toujours en France quelques milliers de bonnes âmes bien patientes et assez peu difficiles pour se contenter chaque jour d'un journal comme le mien.

ENQUÊTE.

Le ministère du commerce Des contes bleus dont il nous berce, Pour son honneur, fait grand fracas; Mais le crédit public s'altère, Et nous faisons fort peu de cas Du commerce du ministère.

BIGARRURES.

M. de Pourceaugnac, futur président du conseil, est arrivé hier soir de Limoges.

* * * * *

Quel moyen va-t-on employer pour guérir les maux de la France? M. de Villèle usait de la saignée, M. de Mart..... penche pour la diète; on pense que M. de Pourceaugnac sera pour les douches, car il a toujours peur des apothicaires.

COUPS DE LANCETTE.

Si l'on ajourne indéfiniment les Chambres, nos députés pourront passer leur temps au jeu de paume.

* * * * *

La Congrégation a essayé plusieurs fois de faire endosser à M. de Polignac un habit de ministre, mais M. de Polignac n'a encore pu passer que la Manche.

* * * * *

Il paraît qu'un ambassadeur en Angleterre est un homme qui va et vient[10].

* * * * *

Encore une ou deux courses de Douvres à Calais, et M. de Polignac passera pour le véritable don Quichotte de la Manche.

* * * * *

M. de Martignac espère que M. de Polignac le gardera à cause de la reine.

* * * * *

M. de Polignac commence à s'apercevoir que le télégraphe le fait aller.

Mercredi 21 et jeudi 22 janvier 1829.

MONSIEUR DE POLIGNAC.

C'est le petit bonhomme du baromètre politique: dehors quand il fait beau, dedans au moment de l'orage; à Londres, quand le pouvoir est tant soit peu constitutionnel; à Paris, quand la France est menacée d'un envahissement jésuitique. On dirait un aide de camp de Wellington, traversant la Manche à tous les moments pour porter les ordres du généralissime des gouvernements rétrogrades.

Il va, vient, retourne, revient encore, comme ces coureurs d'héritages qui visitent tous les moribonds dont ils ne sont pas les parents, attendant que le hasard ou l'importunité leur vaille une succession. Tout ministre partant semble lui devoir son portefeuille, comme tout oiseau absent doit son nid au coucou.

Jusqu'à présent, ses voeux et ses courses furent trompés. Des amitiés pressantes, des affections de parti toutes paternelles, ne le purent élever jusqu'au ministère; cette fois, il paraît avoir plus de chances. On dit que Nos Excellences le rappellent elles-mêmes et qu'elles vont se le donner pour maître. Dieu! que ce sera plaisant! le joli combat! la drôle de lutte! M. de Polignac seul contre la nation! Seul? non pas; il aura avec lui, comme seconds dans cette passe d'armes, MM. Villèle et Peyronnet; pour hérauts, il aura MM. Portalis et Martignac; car ceux-ci, ils seront de tout ce qu'on voudra, excepté d'une administration libérale. Ils avaient la balle assez belle pourtant; mais ils ne l'ont pas su jouer et l'ont maladroitement lancée au côté droit, où M. de Polignac arrive assez à temps pour la prendre au bond.

M. de Polignac, son nom est dans toutes les bouches depuis trois jours; il doit se dire, comme le lièvre de La Fontaine:

Je suis donc un foudre de guerre!

Que de cris d'alarme parce qu'il monte! Eh! bonnes gens, il n'est pas encore en haut; et puis on descend si vite sur ce plan incliné, quand on est poussé par tout un peuple et qu'on ne trouve pour point de résistance qu'une coterie haïe et méprisée.

Les sacristains se réjouissent, on danse au noviciat de la rue de Sèvres, les neuvaines se multiplient; n'ayez pas peur. MM. Portalis et Martignac tomberont, c'est possible, c'est probable; ils pouvaient devenir populaires, ils ne l'ont pas voulu; mais que M. de Polignac les remplace, ce n'est pas sûr. Que ferait-il là? voyons! Il restituerait aux jésuites ce qu'ils ont perdu; or, qu'ont perdu les jésuites, sous les ministres actuels? rien du tout. M. de Portalis les aime trop pour leur avoir fait la moindre peine, et M. de Martignac aime trop le ministère pour ne s'être pas ménagé en secret, par des concessions, l'affection des bons pères. M. de Polignac voudra faire de la politique de dévote, mais on lui rira au nez. Les Chambres prendront cela comme une plaisanterie, et la plaisanterie tue; elle a tué M. de Villèle, plus fort que M. de Polignac. C'est une arme redoutable au moins, contre laquelle il n'y a que la raison; et dites-moi où sera la raison, c'est-à-dire la justice, le bon sens constitutionnel, si M. de Polignac est au ministère.

M. de Polignac n'aime pas la Charte, c'est un goût comme un autre. On peut être un excellent homme sans aimer la Charte, mais non un ministre passable dans un pays où elle est la loi d'où toutes les lois découlent. Le prince du pape refusa à la Chambre des pairs de prêter serment à la Charte; il était bien libre: on ne peut contraindre un fiancé, malgré lui, à jurer fidélité à la femme qu'il déteste; mais alors le fiancé n'épouse pas, et M. de Polignac est pair, et il veut toujours être ministre!

Cela ne peut guère s'arranger. Il fera mauvais ménage et ne prendra la Charte que pour la répudier. La malheureuse! elle a été assez maltraitée déjà par M. Decaze et par M. de Villèle; ils lui ont fait toutes sortes d'avanies, ni plus ni moins que si elle eût été roturière. M. de Polignac ira plus loin encore, il la fera reléguer au sceau des titres, comme le sultan met dans un sérail particulier la sultane Validé.

Et vous croyez que cela durera? On l'a dit à M. de Portalis, et il l'a cru, parce qu'il est facile à tout croire; on l'a dit à M. de Martignac, qui ne l'a pas cru, lui, parce qu'il est fin; mais il a duré autant que le ministère Laferronnays, il durera autant que le ministère nouveau. Dans un ministère en _gnac_, il est légitime; il y entrera. Qu'est-ce que cela peut lui faire? Il n'est pas compromis par ses actes; les préfets sont ceux de M. de Villèle, la loi de la presse celle de M. de Peyronnet, la censure dramatique celle de M. de Corbière; il a fait quelques promesses, il les expliquera dans le sens du pouvoir absolu; pas si franchement pourtant qu'il ne les puisse bien retourner aux idées libérales, parce qu'il voudra être aussi du ministère qui succédera à celui dont on fait honte d'avance à M. de Polignac.

Le nom du futur ministre froisse l'opinion publique; il est impossible que M. de Polignac l'ignore. Il a la conscience de cette répugnance générale; peut-être n'osera-t-il pas la braver. S'il s'y hasarde, la guerre sera chaude et courte. Bataille morbleu! bataille! Tant mieux. Garde à vous, mes amis!... Chargez vos canons; pour moi, mon escopette est bourrée. En ligne! et nous allons bien rire.

COUPS DE LANCETTE.

M. de Polignac vient de faire, dans la Chambre haute, une déclaration d'amour à la Charte. M. de Polignac est un amant discret; il y avait plus de quinze ans qu'il tenait sa passion secrète[11].

* * * * *

La France espère que ses députés uniront la force à l'adresse.

* * * * *

L'union annoncée de M. de Polignac avec la Charte ne passera jamais pour un mariage d'inclination.

Dimanche, 25 janvier 1829.

GLOSSAIRE POLITIQUE.

_Ordre légal._--Machine pour enrayer.

_Opinion publique._--Thermomètre.--Nos ministres, depuis quinze ans, y ont lu tout de travers. Ils ressemblent à des fous qui s'habilleraient en nankin quand le mercure est _à rivière gelée_, et prendraient un carrick quand il est à _Sénégal_.

_Héros._--Ne se dit plus que dans _le Vétéran_, à Franconi; chez lord Wellington et le prince de Hohenlohe.

_Petits séminaires._--Écoles militaires.

_Éloge._--Dans la _Gazette_.--Paire de soufflets.

_Mendiant._--Se faire mendiant, c'est s'assurer un logement, du travail et du pain pour le reste de ses jours.

_Bataille._--Livrer bataille à un voisin, détruire ses flottes, prendre ses villes, tout cela prouve qu'on est en pleine paix et que la meilleure intelligence règne entre les deux nations.

_Libérateur._--Celui qui met une république dans sa poche.

_Usurpateur._--Celui qui met un royaume dans son portefeuille.

COUPS DE LANCETTE.

Toutes les fois que les absolutistes croient pouvoir tuer la Charte, ils appellent M. de Polig... pour l'administrer.

* * * * *

Quoiqu'en sa faveur la cour penche, Il est d'un trop mince acabit; Qu'il passe et repasse la Manche, Il n'endossera pas l'habit.

* * * * *