L'ancien Figaro

Part 12

Chapter 123,556 wordsPublic domain

En lisant le projet de loi sur les journaux, M. de Peyronnet a retrouvé quelques souvenirs de ses premières amours.

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En lisant le projet de loi de M. de Portalis, M. de Peyronnet a cru qu'il nous faisait encore la loi.

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Le gouvernement portugais veut faire un emprunt au gouvernement espagnol; ce sont deux mendiants qui changeront de besace.

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M. de Portalis a voulu attendre le retour des fleurs pour nous dépouiller de nos feuilles.

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Les grands journaux n'osent pas défendre les journaux littéraires; ils sont politiques.

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Quand nous écrirons un secret à quelqu'un, nous ne confierons pas la lettre à M. de Puymaurin.

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MM. les employés du cabinet noir ont fait fortune, si on les a payés au cachet.

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Quand on veut mettre une lettre à la poste, on regarde si M. Marcassus n'est pas là.

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M. Genoude veut qu'on ferme tous les théâtres, pour jouer tout seul la comédie.

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Les odalisques se font préparer des robes à la russe.

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Les jésuites ne veulent pas que M. de Chateaubriand soit envoyé à Rome, ils craignent le génie du christianisme.

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La loi d'amour et celle de M. de Portalis viennent d'être mises en rapport; à l'avenir, on ne pourra point avoir d'esprit à moins de deux cent mille francs.

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La loi de la presse est une terrible personnalité contre le ministère.

INFAMIE DE LA GAZETTE.

Voici l'article qu'on lisait hier dans la _Gazette_:

«Nous savions depuis plusieurs mois que l'administration qui a dans ses attributions la censure des pièces de théâtre, avait ouvert la scène aux passions révolutionnaires et livré les principes et les idées monarchiques aux grossières insultes d'un public égaré par l'esprit de faction. Nous savions que, dans nos grands théâtres, on avait permis des ouvrages corrupteurs où la morale n'est pas moins outragée que les gouvernements; qu'on avait autorisé, dans des pièces nouvelles, des allusions qui flattaient les préventions que le journalisme a proposées, qui fortifiaient les calomnies qu'il a répandues; nous savions que dans les petits spectacles on avait vu Odry, chamarré d'ordres étrangers, parodier une réception de commandeur, et Brunet fouler aux pieds un grand cordon auquel il ne manquait que la couleur pour rappeler les insignes des plus hauts dignitaires de l'État; nous savions que tous les lazzis, toutes les farces ignobles des tréteaux de nos boulevards, étaient dirigés contre les distinctions sociales, contre les idées d'ordre et de pouvoir, contre la religion, attaquée comme autrefois sous le nom d'hypocrisie; nous savions enfin que le ministre qui dirige la censure des théâtres avait permis qu'on insultât un de ses prédécesseurs, non-seulement par des allusions indirectes, mais par des couplets grossièrement injurieux[7]; mais nous ne savions pas qu'on aurait porté l'oubli de tous les devoirs jusqu'à ouvrir aux allusions insolentes des pamphlétaires et des spectateurs des boulevards, un sanctuaire où ne doivent pénétrer que nos hommages, nos respects, nos sentiments d'amour et de reconnaissance; un sanctuaire que tous les membres de l'administration, depuis le ministre jusqu'au dernier employé, doivent défendre contre les hardiesses impies de l'esprit de faction.

«Ce n'est pas sans une profonde indignation que nous avons vu dans un journal intitulé: _le Moniteur des théâtres_, et qui donne le programme de tous les spectacles du jour, l'annonce suivante d'une pièce qu'on joue tous les soirs aux Variétés:

LES IMMORTELS

Revue mêlée de couplets

PERSONNAGES.

_Sempiternel_ (le roi) MM. BRUNET.

_Déficit_, son ministre ODRY.

«Nous ne connaissons point cette pièce; mais le journal qui publie ce programme est sous nos yeux. Comment un pareil ouvrage a-t-il été autorisé? Où sommes-nous? Où nous conduit-on?

«Vile prostituée du dernier pouvoir, on voit que la _Gazette_, dans une dernière saturnale, insulte de la manière la plus révoltante la personne sacrée du roi. Jusques à quand, monsieur Genoude, aurons-nous à essuyer vos lâches et odieuses calomnies? Écrivain dégradé, sorti de la fange et que la fange réclame encore un instant, _pulvis es et in pulverem reverteris_.»

COUPS DE LANCETTE.

On parle d'une partie de quatre coins entre la Russie, la Turquie, l'Angleterre et la France; on devine quel sera le rôle de l'Autriche.

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Nos ministres sont très-embarrassés, relativement à l'Angleterre.

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Le Grand Turc s'amuse à fumer en chantant:

Tu ne l'auras pas, Nicolas.

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On trouve que M. de Martignac a déjà un air bien déplorable.

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Mahmoud maigrit, on ne lui voit plus que les os, il voudrait bien reprendre sa Grèce.

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M. de Martignac a été vaincu par un habile adversaire, c'est Constant.

Samedi, 24 mai 1828.

COUP DE CISEAUX.

C'est par respect, sans doute, pour l'éloquence parlementaire que les comédiens français suppriment maintenant, dans _les Deux cousines_, une partie de la scène où, Laure conseillant à sa mère de quitter l'état de marchande, madame Dupré lui répond:

Donner congé Dès aujourd'hui! pendant l'absence de ton père!... Cela ne se peut pas, vois-tu? c'est une affaire... _Beaucoup trop conséquente_, et vraiment je craindrais...

LAURE (_à part_).

Conséquente! Ah! grand Dieu!

(_S'approchant de sa mère._)

Cela n'est pas rançais, Ma mère, dites donc une affaire importante.

A la bonne heure! mais on prétend que madame Dupré va poursuivre l'honorable membre en restitution.

MOEURS DU TEMPS.

SOCIÉTÉ ACTUELLE DE LA COUR.

«.... Tout est grave aux Tuileries en présence des vertus qui en ferment l'accès à la frivolité. Cinq ou six dames, douze à quinze ducs, se font remarquer dans le salon. Les convenances n'y permettent pas les entretiens dont la politique serait l'objet. On n'y traite pas de questions scientifiques; la littérature ne leur est guère préférée. Des paroles affectueuses, quelques compliments, des anecdotes qu'amène naturellement le spectacle d'une ville telle que Paris, conduisent cette imposante assemblée jusqu'au moment où l'horloge donne le signal du départ en sonnant onze heures.

«Au milieu de cette pièce, le roi joue au whist. Sa vieillesse ne lui a fait perdre ni cette politesse exquise que la cour admira toujours en lui, ni ce caractère aimable et facile, qui lui a conservé les mêmes liaisons dans les différentes vicissitudes d'une vie fort agitée.

«Semblable à la duchesse de Bourgogne, qui aimait à bannir de la cour du grand roi le sérieux que les querelles dogmatiques y répandaient, la sémillante duchesse de Berry voudrait communiquer un peu de sa gaîté à cette réunion parfois monotone.

«Cette petite société qui se réunit chaque soir chez le roi, et lui offre l'élite de la fidélité, compose maintenant la cour. Toute la noblesse française brillait autrefois à Versailles; mais les motifs de radiation sous le Directoire, mais la soumission au Consulat, mais l'encens prodigué au chef de l'Empire, n'ont laissé qu'à un très-petit nombre de persévérants dans la carrière de la légitimité, le droit d'approcher journellement de Charles X.

«Un publiciste anglais attribue la solitude du palais des Tuileries à la profonde piété des membres actuels de la famille royale. Telle est, d'après ses observations, la cause qui a communiqué tant de gravité au plus auguste des cercles. Les plus nombreuses réunions se composent à peine d'une vingtaine d'individus, presque tous attachés par des bienfaits à la famille royale.

«Parmi les femmes qui ont l'honneur d'être invitées, trois ou quatre fois la semaine, au jeu du roi, quelques-unes se plaignent en rentrant chez elles de l'ennui qu'on éprouve au château; mais qu'elles réfléchissent, comme le dit très-bien la _Revue britannique_, à ce que deviendraient leurs propres salons, si les conversations y étaient circonscrites dans le cercle de la chasse et des petites chances d'une partie de cartes. Madame la duchesse d'Angoulême est la seule personne qui, de temps en temps, parle de politique. Comme elle lit les discours prononcés dans la Chambre des pairs, elle demande quelquefois à une des personnes présentes son avis sur tels ou tels discours de pairs libéraux. Par une basse condescendance pour les opinions qu'on lui suppose, on se plaît à lui répondre: _Le discours est mauvais_; cette princesse ne se montre pas sensible à ce genre de flatterie, elle répond assez ordinairement: _Vous vous trompez, Monsieur, le discours est très-bon_.

«Aux Tuileries, comme dans toutes les cours, ceux qui pensent le moins bien, ou qui affectent de penser le plus mal, sont les courtisans. Il n'y a que l'humeur facile et la bonne grâce de Charles X qui puissent tempérer un peu la gravité de ces cercles.

«On ne s'adressait point à Napoléon sans l'appeler _Votre Majesté_; Louis XVIII pensa que cette qualification avait été profanée: l'étiquette prescrivit dès lors de parler au roi à la troisième personne. Cet usage s'est maintenu sous son successeur; et, pour répondre à Charles X, on s'exprime ainsi: _Le roi me faisait l'honneur de me dire_, etc.»

COUPS DE LANCETTE.

On trouve que M. de Martignac est bien sujet à caution.

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Nicolas veut prouver qu'un petit Russe vaut bien un grand Turc.

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Les odalisques ont promis de n'avoir pas peur des Cosaques.

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EXTRAIT DE LA SÉANCE D'HIER.--_M. de Laboulaye_: Messieurs, les bonnes lois restent et les mauvais ministres passent.

_Voix à gauche_: Les mauvais ministres ne passent déjà pas si vite.

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M. de Martignac veut qu'à l'avenir les gens de lettres soient des moutons; il n'aime que les épigrammes d'agneau.

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Les ministres ne sont pas comme les jours, ils se suivent et se ressemblent.

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M. de Peyronnet va faire, enfin, connaissance avec la justice[8].

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Dans la dernière édition d'Horace, imprimée à Constantinople, on a supprimé l'ode:

O rus, quando te aspiciam...

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Séminaire vient de _semen_; cela signifie mauvaise graine.

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Une foule d'évêques arrivent depuis quelques jours par le chemin de la révolte.

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La congrégation est furieuse depuis qu'un auguste personnage a dit: «Mes amis, plus de jésuites.»

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Le maréchal S.... commence à juger prudent de souffler son cierge.

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Les évêques jouent gros jeu; ils pourraient bien perdre leurs bénéfices.

Samedi, 14 juin 1828.

CHRONIQUE DE L'AN......

Or, mes amis, oyez tous mon histoire: Plus ne dirai les gestes surprenants Des paladins, fils chéris de la gloire, Des damoisels, modèles des amants; Mais vous ferai le narré véritable D'un fabliau, sur un cas trop fameux!... Aucuns auteurs le disent déplorable, Et suis tenté de l'appeler comme eux, En un jardin de superbe apparence, Il paraîtrait qu'on avait transplanté Deux arbrisseaux que l'on appelle en France, L'un _Industrie_, et l'autre _Liberté_! Ils grandissaient à l'abri de l'orage, Poussant déjà des rejets vigoureux. Et protégeant d'un fraternel ombrage Les arts, le trône, et la lyre et ses jeux. C'était fort bien, mais comme la nature, A dit quelqu'un, a besoin de culture, Pour bien soigner l'arbre à la noble fleur On s'avisa d'appeler un seigneur.

Or, ce seigneur, nous dit une vieille chronique, Mauvais gardien et d'humeur despotique, Point ne sarcla, n'arrosa, n'émonda; A droite, à gauche, en brutal il coupa; Peu de rameaux aux arbres il laissa; Encor, dit-on, qu'aux feuilles pâlissantes Dont il parait leurs troncs déshonorés, Il attacha des bêtes malfaisantes Qui les perçaient de leurs dards acérés. Ces bêtes-là, je crois qu'en son vieux style, Mon écrivain les appelle censeurs. «Ce sont, dit-il, animaux destructeurs; Race méchante, illégale et servile; Noirs vermisseaux, de venin saturés, Nés de la boue et de boue entourés, Monstres rongeant tout ce qui porte trace De vérité, d'élégance, de grâce, Et salissant de leur poison impur Ce que leur dent rencontre de trop dur.»

Qu'arriva-t-il? L'homme aux méchantes bêtes Fut renvoyé, mais renvoyé trop tard. Un autre vint aussitôt son départ, Ayant en main des armes toutes prêtes Et promettant... Las! il ne donna rien; Si n'est pourtant un fameux protocole Qu'on applaudit et qu'on crut sur parole: Tant son auteur avait l'air bon chrétien. «Mes chers amis, disait-il, l'âme émue, Plus n'ayez peur pour vos arbres chéris: J'en prendrai soin: je vois ce qui les tue, Ce sont ces vers... Race affreuse, péris! Ne faut-il pas qu'à la fin tu recueilles Le juste prix de tes noirs attentats... Mort aux censeurs!...» Il dit, étend le bras, Frappe un grand coup... Mais qu'advint-il?... Hélas! Avec les vers il fit tomber les feuilles!

COUPS DE LANCETTE.

Les ministres se plaignent de la Chambre; ils eussent préféré des injures à de mauvais traitements.

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Quoi qu'en ait dit avant-hier M. de Vaulchier, il vaut encore mieux mettre des effets au Mont-de-Piété qu'à la poste.

Mardi, 22 juillet 1828.

FIGARO SANS LANCETTE.

On ne l'a pas désarmé...

Mais, en vérité, je vous le demande, est-il bien généreux à lui de piquer de pauvres diables qui sont par terre?

Vous croyez donc que les méchants, les intrigants, les insolents et tant de sottes gens sur lesquels vous frappez si fort, sont guéris du besoin de faire le mal, de la soif de l'ambition, de la mauvaise habitude d'insulter à ce qu'ils ne peuvent détruire?

Eh! non, mille fois non. Je crois mon pays tout aussi peuplé de sots et d'hommes à conscience élastique qu'il l'était naguère; mais quand ces derniers ne trouvent pas chaland pour leur marchandise, et que les autres n'ont plus l'espoir d'être estimés au-dessus de leur propre valeur, c'est-à-dire quand tout ce qu'il y a de bas, de vil et de nul est à peu près réduit à rien, _Figaro_, qui se sent du courage, mais non pas un mauvais coeur, fait rentrer sa lancette dans sa bourse de vétérinaire, en attendant le jour où ses victimes relèveront la tête comme pour lui demander encore quelque piqûre.

Et voilà _Figaro_ qui va cesser d'être piquant.

Vous pourriez trouver le jeu de mots joli, s'il venait de vous; mais, moi, je vous le donne pour détestable. J'aurais voulu trouver quelque autre expression qui rendît mieux votre pensée, afin de vous priver du calembour: il est fait; pardonnez-le-moi, et je poursuis.

Quand nous étions sans cesse en butte aux petites vengeances d'une administration ridiculement tyrannique, il y avait peut-être quelque peu d'honneur à frapper les vainqueurs avec les chaînes qu'ils nous donnaient eux-mêmes; peut-être n'était-il pas non plus trop indigne d'un caractère estimable de faire mourir la censure du mépris que, grâce à nous, elle s'inspirait à elle-même. Mais où est cette déplorable administration? De combien il faudrait regarder au-dessous de soi pour apercevoir ce qui reste de cette censure! Il est beau de se mesurer contre des forces supérieures, il est honorable même d'être vaincu après une résistance vigoureuse; mais à quoi bon de combattre des moulins à vent au repos! Le héros de la Manche attendait que les ailes tournassent afin de les pourfendre.

Ainsi, c'est chose convenue, nous vous laisserons en repos, pauvres diables encore tout saignants des blessures que vous vous attirâtes! Et, tournant nos regards vers les théâtres qui tombent, vers la littérature qui languit, nous ne piquerons plus que pour exciter de jeunes talents à entrer dans la bonne route, que pour faire sortir de leur long sommeil des auteurs endormis sur leurs lauriers.

Mais vous, que votre défaite met à l'abri de nos coups, songez que nous ne laisserons pas rouiller l'arme qui vous effraya tant de fois; c'est fraîchement aiguisée que nous la remettons en poche. Mais _Figaro_, toujours fidèle à sa mission, veillera sur vos faits et gestes, et souvenez-vous qu'il est prêt à se remettre seul en campagne dès qu'il vous reverra, en tête de nouvelles troupes, prêts à faire le siége de nos libertés.

_Figaro_, bon ennemi, épargne le sot ou le méchant à terre, le méprise à genoux, mais, debout, le frappe toujours.

* * * * *

Pendant quelques semaines, en effet, _Figaro_ s'abstient. Le ministère Martignac donnait alors des espérances. Mais bientôt les illusions s'évanouissent, et le barbier reprend sa lancette plus acérée que jamais.

Vendredi, 1er août 1828.

FIGARO A SES LECTEURS.

Trois jours après leur mort, les jésuites ressusciteront en la personne d'Escobar-Portalis. Qui croirait qu'en termes de droit six mois signifient quinze jours, et que ce seul délai soit accordé aux journaux pour fournir le cautionnement? C'est cependant ce qui résulte d'une ordonnance insérée avant-hier dans le _Bulletin des Lois_ et hier dans la partie officielle du _Moniteur_. _Figaro_ pourrait demander à la justice justice de la justice de M. le ministre de la justice: peut-être, ayant mille fois raison, ne lui donnerait-on pas cent fois tort; il préfère, et tous seront, je crois, de son avis, remplir les formalités dans l'espace de temps dévolu. Bien que le domaine de la politique lui soit désormais ouvert, il se bornera à graviter tant bien que mal dans son ancienne sphère, il ne changera rien à son format et aux conditions de la souscription.

Vendredi, 8 août 1828.

LE CAUTIONNEMENT VERSÉ.

LE COMTE, FIGARO.

_Le comte._ Tu as l'air soucieux, _Figaro_?

_Figaro._ J'ai sujet de l'être; lisez.

(_Le comte lit._)

CERTIFICAT DE CAUTIONNEMENT DE JOURNAL

«Je, soussigné, maître des requêtes, directeur du contentieux des finances, remplissant les fonctions d'agent judiciaire du trésor royal, certifie que les propriétaires du journal intitulé: _Figaro_, publié à Paris, ont fourni dans mes mains, et en exécution de l'article 2 de la loi du 18 juillet 1828, un cautionnement de six mille francs de rente trois pour cent, inscrite au Grand-Livre de la dette publique.

«En foi de quoi j'ai délivré le présent certificat.

«Paris, le sept août 1828.

«_Signé_: DELAIRE.»

Eh bien! _Figaro_, bénis donc la providence ministérielle: un champ plus vaste se déroule devant tes pas; tu peux marcher dans ta force et dans ta liberté!

--Ma foi, Monseigneur, je ne dois pas être fier d'une patente de bavard politique qu'on me force d'acheter le pistolet sur la gorge.

--C'est un passeport pour aller à la fortune.

--Je n'aime pas qu'on vide mon escarcelle sous prétexte qu'elle n'est pas assez pleine. Plaisante spéculation que celle qui commence par me dévaliser pour m'enrichir!

--Plains-toi, je te conseille; te voilà arrivé de plein saut à l'émancipation de l'homme fait.

--Je n'avais pas besoin de permission pour m'émanciper.

--On t'ouvre le monde pensant.

--C'est pour tuer la plaisanterie qu'on a élargi la politique. La plaisanterie est une balle élastique qui rebondit sur toutes les intelligences; la politique spéculative, une nuée qui passe au-dessus de bien des têtes.

--Tu n'es jamais content. Tu criais que tu étais à l'étroit...

--Maintenant, je suis trop au large. Je veux un habit à ma taille. Le premier me blessait, celui-ci m'embarrasse; l'un m'ôtait tout mouvement, l'autre est capable de me faire tomber à chaque pas. Je suis forcé de faire la dépense du costume: mais du diable si je le mets.

--Te voilà donc traîné à la remorque du siècle, toi qui ne cessais de crier: En avant!

--Sans doute, mais chacun à son poste. Pendant que les gros faiseurs, les aristocrates du journalisme, s'amuseront royalement à courre le cerf, j'attendrai les lièvres au trébuchet: cela convient mieux à ma paresse et à mon génie.

--Mais, sot que tu es, on t'a délivré ton port d'armes; il faut en user.

--C'est parce qu'on m'y invite que je m'y refuse; je crains les ministres, même quand ils nous font des présents.

--Où vois-tu le piége?

--Dans la livrée de penseur que l'on me jette. C'est un guet-apens! J'amusais; on veut me rendre ennuyeux. On me fait la courte échelle pour que je sorte de mon piédestal. Le mauvais plaisant fait plus de blessures mortelles que le grave dissertateur. On ne veut que m'interdire cauteleusement la verve du premier rôle, en m'offrant la gloire du second. C'est une défense indirecte, une flatterie jésuitique pour me donner de l'amour-propre et changer mon allure d'étourdi en manière de pédagogue. On veut discréditer la malice en permettant le génie.

--_Figaro_ faire fi du génie! Voilà du neuf! c'est battre sa nourrice et renier son père!

--Eh! mon Dieu, j'ai de l'amour-propre! Cela n'est pas permis à tout le monde: d'accord; mais j'ai aussi du bon sens: la main habituée à effleurer l'épiderme avec la lancette sera gauche pour manier la massue. Je piquais, j'estropierai: c'est ce qu'on demande; on veut que j'assomme l'abonné au lieu de lui donner le spectacle de l'acuponcture ministérielle.

--Que feras-tu donc?

--Ce que j'ai déjà fait. Je reste au poste que l'on me veut faire déserter, sous prétexte de paix générale, et de là je continue la guerre à coups d'épingle contre ceux qui ne m'ont permis de les peindre à la tribune que pour que je ne fisse pas leur caricature en robe de chambre.

--Mais tu es un être inexplicable: on te ferme les portes du salon, tu les brises; on te les ouvre, tu recules.

--Je préfère l'escalier dérobé. J'aime la liberté, mais en contrebande; j'ai droit à la récolte, mais je veux lui conserver l'apparence du fruit défendu. Je suis fils d'Ève.

--Et le plus obstiné de tous.

--Je puis moissonner dans le ridicule, et vous voulez que j'aille glaner dans les turpitudes!

--Ainsi, tu dédaignes les hautes destinées auxquelles tu pouvais atteindre?

--Je persiste à croire qu'on veut décréditer la plaisanterie, tuer l'épigramme: je veux les faire fleurir l'une et l'autre, en dépit de tout; et, à ce propos, sachez que Bazile m'a révélé le secret de la confession. Ma mère lui a dit: «Ah! qu'on a mal fait de ne pas défendre l'infidélité sous peine de mort; ce serait alors la plus douce chose du monde.»

ÉPIGRAMME SUR LES JÉSUITES.

A L'OCCASION DE L'ORDONNANCE QUI LEUR PRESCRIT UNIQUEMENT DE DÉCLARER QU'ILS N'APPARTIENNENT A AUCUNE SOCIÉTÉ POSSIBLE EN FRANCE.

Les descendants de Loyola, A Rome, contre nous avaient porté leurs plaintes. Un saint homme d'abord est touché de leurs craintes, Mais bientôt à leurs cris sa voix met le holà: --Quoi! leur dit-il, vous fuyez les poursuites De ces Français qu'un mot fléchirait aisément! Lâches!... vous reculez devant un faux serment? Vous n'êtes point de vrais jésuites.

COUP DE LANCETTE.

M. de Martignac avait promis de semer de fleurs le chemin des gens de lettres, il s'est contenté de donner une giroflée à cinq feuilles.

LA FEUILLE MORTE.

De ta presse démanchée, Pauvre feuille détachée, Où vas-tu?--Je n'en sais rien. L'ordonnance paternelle A brisé la loi cruelle Qui me servait de soutien. Mon gérant, qui perd haleine, Sans espoir en son placet, Depuis ce jour me promène, De la police au domaine, Et du trésor au parquet. Je vais où vont en silence La _Gazette_ de Franchet, Les couplets d'une excellence Et les feuilles du budget.

TABLETTES D'UN FLANEUR.