Part 15
«D’une voix douce et d’un geste enjoué, je donnai l’ordre à mon serviteur de marcher vers l’embarcadère. Les portefaix nous suivirent en fredonnant. Flagny parlait d’avenir, Gualdrada de jours à venir. Je souriais aux propos et de l’un et de l’autre. Le soleil, satellite immédiat de l’amour, soufflait son vent de flammes et de rêves sur le large Molo ébloui. Je donnai l’accolade à la veuve de Sciancato; je pressai contre mon sein l’ennemi naïf des tyrans. Une brise de larmes et de rires gonflait les voiles du trois-mâts impatient. Nous levâmes l’ancre. La _Rive-des-Schiavoni_ prit son vol dans l’air léger. Je courus à l’arrière: sur le rivage rapide Gualdrada agitait son mouchoir, Flagny son chapeau. Je ne laissai échapper ni soupir ni plainte; mon cœur était déjà comme un fruit mûri dans le grand silence. Giovanni me considérait avec surprise. Le ponte Ca’ di Dio s’effaça à ma vue; l’île Saint-Georges à son tour se prit à fuir. L’air était pur ainsi qu’un rire d’adieux. Dans un large signe de croix j’embrassai la beauté de ma tendre Venise, la mélancolie de mon bonheur passé, la vie et la mort d’Annalena l’Initiatrice. Et ma chair frissonna de la volupté de la prière.
«Rapide est la lumière du ciel, plus rapide est l’esprit de l’homme; mais la vérité qui se révèle au sentiment passe en rapidité et le soleil et la pensée. Je me sentis seul tout à coup, seul en face de moi-même. La prière avait effacé de mes lèvres ce goût de fruit véreux qu’a l’amour cueilli dans un Éden attaqué de la peste d’Adam. Je compris pourquoi Dieu ne voulait plus, ne pouvait plus se montrer à l’homme; pourquoi l’amour entre créatures n’était plus la présence du Dieu vivant. Le corps de la femme est une croix, et le baiser de la femme une éponge de vinaigre; l’époux est crucifié sur l’épouse, l’amant sur l’amante, la mère sur le fils. Penchez-vous sur les berceaux, pénétrez dans les tombes: le mensonge est partout. Il vacille en feu follet des marécages sur la face de l’enfant, en clarté de lampe sépulcrale sur le front de la vieillesse. Il roule d’année en année, de siècle en siècle, ainsi que danse de vague en vague la lie gluante de la mer. Votre père vous a trahi, et votre mère, et votre ami, et celle en qui vous crûtes trouver le repos du cœur. Les maisons s’observent avec défiance; moins de mensonge pourtant se dissimule dans un mur dressé devant un mur que dans un regard de femme levé vers des yeux d’amant. Méfiez-vous de votre enfant: le rêve de ses nuits est plein de haine, et il n’ose ni rire ni pleurer; la main de l’horrible silence est sur sa bouche. Le mensonge, le froid calcul, l’insensibilité du cœur vous épient de leurs cachettes. Votre mère aime en vous ce qui n’est point de vous; votre très chère adore en vous ce qui est d’un autre, ce qui est de tous les autres; et chacun est trahi au nom de tous, jusqu’à ce que chacun ait appris à se duper soi-même. Le soleil desséchera votre peau, la lune blanchira vos cheveux, et vous serez comme un arbre mort dans le vent et comme la feuille emportée vers la mer; et quand l’heure sonnera, vous direz encore: «Où donc est la parole de vérité?» Et celui-là qui n’a pas souffert de son amour et qui a accepté son amour tel qu’il l’a trouvé, celui-là n’a jamais aimé, et son cœur pourrit dans le mensonge comme le cadavre du ver dans la pourriture du fruit. Mais celui qui a souffert de son amour de la créature et qui a renié cet amour, et qui s’en est retourné à la source éternellement pure d’un fleuve contaminé, celui-là connaît l’Amour d’avant les temps, celui-là marche dans l’éblouissement de la présence de Dieu.
«Tout autre que vous, chevalier, m’eût interrompu plus d’une fois, dans le cours de ma trop longue histoire, pour opposer à mon idée de l’amour unique, partant divin, la multiplicité des sentiments qui régissent le monde; appelant ainsi mon attention sur le peu de rapports que présentent entre elles les diverses manifestations de l’humaine tendresse. Quoi de plus juste, cependant, que de faire directement découler du principe de l’être celle-là des formes de l’amour en qui la propagation de l’être est assurée? Si la créature rayonnante de beauté, de vérité, de candeur est la manifestation sensible de l’amour de Dieu pour Soi-même, n’est-ce pas dans l’attachement sublime à quelque créature qu’il nous faudrait, dans une vie plus simple et plus pure, chercher tout d’abord une expression à notre amour du Père terrible et doux des choses? Et qu’importe que cet attachement, alors même qu’il est profond et sincère, dure moins que la vie, s’il fait battre le cœur mortel selon le rythme de l’Amour sans fin. Toute tendresse est faite d’un rêve et d’une réalité; le rêve est à la terre dont les jours sont comptés, la réalité est à l’Éternel. La vie selon le monde est l’ombre d’une vapeur, un sentiment de doute dans le rêve de nuit d’un dément; cependant le plus faible désir d’amour vrai y contient déjà toute la réalité du Ciel; et tous les pardons y furent assurés à celle qui aima d’amour suprême après avoir longtemps brûlé du pire. Au surplus, la folie des amants n’est-elle pas ce premier anneau mystique qui rattache au sein de Dieu toute la chaîne harmonieuse des sentiments conservateurs, depuis l’affection de la mère jusqu’à la tendresse du cœur de l’homme pour la pierre du chemin? Serait-ce donc vraiment chose à ce point folle que mon appel déchirant à une vie qui ne fût point empoisonnée en sa source? N’est-ce pas, enfin, à celui qui goûta du plus bourbeux amour de rafraîchir ses lèvres à la clarté du plus limpide?
«Nous faisions voile vers Manfredonia, dans le temps insoucieux de la joie et de la douleur. Suivant du regard le vol des oiseaux et la fuite des nuages, je repassais en esprit et l’histoire de ma propre tendresse et les principaux épisodes des intrigues auxquelles je fus mêlé. Je recherchais vainement dans mon souvenir l’exemple d’un seul amour dont on pût dire: «Celui-là fut ensemble profond et heureux.» J’évoquais les grandes passions, celles qui brisent les liens et renversent les obstacles; et elles m’apparaissaient sous les traits hideux de la trahison, de la lassitude, du mépris, du dégoût. J’interrogeais l’amour grave et calme, le grand procréateur nourri du respect de la tradition et de l’avenir; et je frémissais à la vue de tant de médiocrité, de résignation et d’ennui. Enfin, j’appelai à grands cris l’amour de l’homme; et mon prochain se vint traîner à mes pieds, lamentable, méfiant, chargé de chaînes et mourant de faim. Alors j’élevai mes mains au ciel, disant: «Grâces te soient rendues, ô Amour, ô Notre Père du Paradis terrestre perdu! ô Toi, tout ce qui a été, ô Toi, tout ce qui devrait être encore, au séjour temporel même, et n’est plus! Abandonné d’Adam, victime du Pharisien! O pur trésor de ceux qui ont tout perdu! Qu’il est juste que je ne te puisse connaître que du fond ténébreux de l’abîme des douleurs! Que ta loi de l’expiation est belle! Et quelle douceur dans cette attente désolée de ta dernière incarnation, ô Esprit Saint, ô Esprit de Vérité, ô Paraclet!»
Le noble Antisthène se tut. Je levai les yeux. Le saint homme pleurnichait hideusement dans son beau mouchoir d’Arménie.
«Telle est, ajouta-t-il, en s’essuyant les yeux, telle est, aimable confident de mon cœur, l’édifiante et fort simple histoire de Manto la tendre, la perfide et la morte. Non pas la morte de Vercelli, monsieur le benjamin, mais la bel et bien morte, d’âme et de chair. Oui, monsieur le plaisant; notre dame de Sulmerre n’est plus de ce monde. Deux messages anonymes m’en vinrent mander coup sur coup, l’an passé, et la maladie et la mort. Vous ne sauriez croire combien je fus contristé de ces nouvelles.»
A la grille du jardin, je me retournai pour le dernier salut d’usage. M. de Pinamonte m’apparut tête nue, dans la gloire attendrie du couchant. Deux lourdes larmes coulaient sur son visage rieur. Il se baissa comme pour ramasser quelque chose à ses pieds. Ses pauvres mains tremblantes soulevèrent avec effort une grosse pierre endormie dans les mauvaises herbes.
«Que cette âme si douce et si humble soit le témoin de nos adieux», prononça-t-il d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt: «L’Absurde, le fameux absurde seul nous est resté. Qui a des oreilles entende!»
«_A bientôt_, monsieur», lui criai-je en réponse du coin de la rue.
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Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans l’histoire d’Antisthène le vrai et le faux, le sincère et le feint. Seule, l’odieuse scène de la trahison m’apparut, sinon imaginée en son entier, du moins outrée au delà des bornes de la vraisemblance. Je me fis un divertissement, durant deux jours, de jeter sur un papier toutes sortes de réflexions au sujet de mon original; le troisième jour, cependant, je déchirai mon griffonnage et le jetai au feu; car je n’y découvrais plus qu’un bizarre enchevêtrement de jugements contradictoires et de maximes dénuées de sens. Comme que je fisse, toutefois, je ne me pouvais abstenir d’évoquer cent fois du jour la personne inquiétante de mon songe creux; et malgré que le sentiment que j’éprouvais à son égard fût composé d’autant de mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine de jours à battre le pavé de Naples dans l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître, pour tout le moins, le chemin de sa demeure. Celle-ci avait laissé dans ma mémoire une empreinte des plus vives, tout de même que la rue où elle était située; fort heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon esprit. Je ne fus pas plus favorisé dans ma course aux informations. Les mieux renseignés me renvoyaient aux ouvrages de Machiavel ou d’Alighieri; les autres, plus expéditifs en affaires pour être moins érudits, me donnaient bonnement au diable; et, en dépit de tout le mysticisme de son Pinamonte, l’infortuné Benjamin trouvait plus de clairvoyance aux ignares qu’aux savants.
Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague l’ordre de me rendre à grandes journées en Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait depuis deux mois. L’affaire ne souffrait point de répit. Les termes de la note me firent craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à bout de patience. Je dépêchai donc les affaires et montai dans ma chaise avec le sentiment de me séparer une fois de plus de la Mérone, une fois de plus et pour jamais.
A l’instant de tourner le coin de la rue, un juron du postillon, un grand brouhaha de rires et un hurlement d’animal blessé me firent mettre le nez à la portière. Sur le pavé fangeux gisait une masse informe de sang, de cervelle et de poils. Des polissons crasseux s’amusaient à la triturer sous leurs talons nus. «Ce n’est rien, monseigneur, me cria l’un d’eux en riant; c’est le vieux chien galeux du Ponte-Tappio que vos chevaux viennent de réduire en bouillie.» Un coup de fouet dispersa la canaille et nous poursuivîmes notre chemin.
FIN
ORLÉANS.--IMP. ORLÉANAISE, RUE ROYALE, 68.