Part 6
--C'était l'été dernier, par une merveilleuse fin de jour... Je venais à Venise pour la première fois... Sa splendeur et sa beauté m'éblouissaient... J'eusse voulu la posséder aussitôt tout entière... Elle s'offrait rose et dorée... Elle riait hors de l'eau magique, nimbée de rayons, somptueuse, enveloppée comme d'une poussière de fleur et de nacre... J'avais l'air d'avoir obtenu un rendez-vous d'une que j'adorais, qui consentait enfin à exaucer mes désirs... J'aspirais à cueillir cette heure exquise de clarté qui se meurt, d'apaisement délicieux, à la savourer dans sa plénitude... J'abandonnai mes bagages à un employé d'hôtel, je sautai dans une gondole... Et nous voilà partis, sans but, à travers le dédale des petits canaux, tantôt solitaires, ténébreux, silencieux, tantôt bruyants, animés d'un va-et-vient de foule, empourprés de soleil... Des ponts en dos d'âne, des façades pavoisées de loques multicolores, des églises m'apparaissaient... Je rêvais... J'oubliais... Tout à coup, je sens vibrer en moi comme une âme nouvelle, frénétique et orgueilleuse, je crois ouïr au loin des fanfares de trompettes, des sonneries de cloches, des salves de coulevrines, des rumeurs de triomphe, je revois des drapeaux, où est brodé le lion de Saint-Marc, qui s'éploient dans la fumée, des cavaliers lourds qui s'écrasent contre une forêt de piques, le tumulte et l'horreur d'une bataille acharnée, téméraire... J'ai fui les vaines ovations, les offices solennels, la fête magnifique où le doge sur l'escalier des Géants couronnera de lauriers les victorieux... J'ai hâte, après ces temps d'épreuves, cette guerre où les trêves furent si rares, de retrouver ma maison avec ses fraîches arcades, ses balcons trilobés d'où l'on aperçoit, là-bas, l'immense lagune comme parsemée de bouquets, son jardin de rosiers et de cyprès où s'épand la fraîcheur des citernes, de surprendre au miroir la tant aimée que jalousent à l'envi les courtisanes et les patriciennes les plus belles... Je montre maintenant le chemin au gondolier qui s'effare de mon impatience, qui se courbe sur sa longue rame, je l'éperonne de promesses et d'invectives, je l'arrête court en face d'un portique délabré que décore l'image du dieu Mars et des débris d'écusson... Un manteau de vigne vierge s'y accroche comme un rideau... Des pigeons l'égaient de leurs roucoulements passionnés... Quelle force me pousse, m'hallucine?... Suis-je fou?... Mon coeur sursaute à se briser... Le sang bout dans mes tempes gonflées... J'ai franchi le seuil d'un bond de bélier... Je traverse à grands pas l'allée médiane d'un enclos inculte où les arbres s'enguirlandent de crucifères, de roses blanches, de lianes de courges, surgissent d'une houle de véroniques, d'ancolies et de bardanes... Je me retiens pour ne pas chanter, pour ne pas crier ma joie... Cependant, au bas d'un escalier de marbre, sous une treille, une jeune femme casquée de cheveux sombres aux reflets de cuivre égrène, sur les lèvres gourmandes d'un enfant, une grappe de raisin violet, rayonne, insoucieuse, épanouie, rit aux éclats... Elle murmure, surprise, inquiète: «_Che volete, signor?_»... Et le son clair de cette voix dissipe l'enchantement... Je demeure interdit, je ne sais que lui répondre, je balbutie d'inintelligibles excuses, je bats en retraite...
--C'est drôle!» conclut Nadine.
Et elle alluma une cigarette.
Les Mules
_Pour Victor de Goloubew._
Mme de Clarence s'était accoudée sur la table que jonchaient des roses de Noël et des ramilles de houx et s'écria de cet accent grave et doux qui fait penser aux vibrations d'une cloche dans la brume:
«C'est une histoire vraie... Elle vous prouvera que l'amour n'est pas si démodé qu'on s'efforce de le laisser croire... Elle ne saurait mieux être de circonstance qu'en cette nuit de réveillon où tant et tant de petits souliers sont alignés contre les chenets et parmi les cendres, attendent, remplis de jouets, que les enfants se réveillent avec des rires et des cris de joie, puis-qu'il y est question de deux mules, non de vair comme celles de Cendrillon, mais de satin blanc, au dernier goût du jour... Peut-être êtes-vous allés, le mois dernier, à la vente où s'éparpilla, sur des enchères de folie, tout ce qui avait appartenu à la plus exquise des comédiennes... De merveilleuses perles qui semblaient avoir été choisies une à une dans le trésor d'un maharadjah, avoir été égrenées, jadis, par les mains d'ennui et de caprice de quelque reine de Golconde, et aussi contrastant avec les Gobelins, les panneaux d'Hubert Robert et de Fragonard, les commodes en laque de Coromandel, les babioles en pâte tendre de Sèvres, un mobilier banal de chambre à coucher, l'armoire à glace et le lit de palissandre achetés dans les temps difficiles, alors qu'elle prenait encore l'omnibus et qu'elle gagnait deux cents francs par mois à l'Odéon, les premiers meubles acquis à tempérament que, superstitieuse à l'excès, elle gardait de même que des reliques qui portent bonheur... Et si vous aviez eu ce courage d'affronter la cohue de toute sorte qui s'écrasait dans une salle surchauffée, l'étouffante atmosphère où par moments l'on avait comme le vertige, peut-être auriez-vous remarqué au premier rang, dans un coin, un homme d'une trentaine d'années, dont les cheveux se clairsemaient et grisonnaient autour d'un front soucieux, en grand deuil, tel un veuf.
--En effet, fit la comtesse de Starnberg, frêle, rose, puérile sous ses bouclettes blondes de poupée, tandis que ses claires prunelles brillaient ainsi que deux gouttes de champagne, je me rappelle parfaitement ce visage de souffrance qui se contractait et s'enfiévrait, ravagé, douloureux, ces regards hantés de souvenirs qui se posaient sur chaque meuble, sur chaque bibelot, comme pour leur dire un suprême adieu, cette voix rauque, timide, presque inintelligible, qui s'éteignait aussitôt, découragée, narguée, dominée par le tumulte des enchères de folie que se renvoyaient les illusionnistes de la haute brocante... Il poussa surtout la poudreuse en marqueterie devant quoi l'actrice avait accoutumé de se coiffer, un miroir à main de l'époque du Directoire et dont la poignée était faite d'une figurine adorable de Psyché, une trousse d'or où il restait encore un peu de rouge pour les lèvres, et deux chevalières anciennes, qui paraissaient égarées parmi ces bijoux magnifiques... Inutilement du reste... Et des larmes qu'il essuya d'un geste furtif et gêné, qu'il ne put pas plus retenir qu'un mouvement de dépit et de colère, jaillirent alors de ses paupières gonflées... Sans doute, quelque ami ou quelque parent pauvre de la belle morte?
--Mieux que cela, ma chère, continua Mme de Clarence, un amant... l'amant qui avait été le plus près de son coeur, qui s'était attaché à elle, éperdument, sans retour, corps et âme, qui n'aspire, à présent, qu'à la rejoindre dans l'éternelle lumière ou le néant, et, s'il n'avait encore un reste de foi chrétienne, se serait déjà délivré du boulet odieux, accablant, qu'est maintenant pour lui la vie...»
Elle s'arrêta et reprit:
«C'était au début de l'été, l'année dernière, dans un petit trou paisible et morose d'Auvergne où l'on ignore les malades pour rire... Josine Lineuil faisait une cure, consciencieusement, sagement, dans le plus strict incognito, lasse des parades épuisantes et des plaisirs artificiels... Elle vivait à l'écart, fuyait les présentations, fermait sa porte à toutes les visites, était devenue soudain d'une myopie exagérée qui lui permettait de ne répondre à aucun salut, de ne reconnaître personne... Un après-midi de soleil qu'elle rentrait de la promenade assez fatiguée et méditait de se reposer quelques heures sur sa chaise longue, les persiennes closes, dans le silence et la fraîcheur d'une chambre solitaire, il lui fut impossible de trouver sa seconde mule... une petite mule sans importance et sans valeur qui ressemblait à toutes les mules présentes et passées... L'avait-on balayée?... Se cachait-elle sous un meuble?... Servait-elle de vide-poche à une des chambrières de l'hôtel?... Le dommage était, en vérité, trop minime pour s'en occuper et s'en plaindre... Et déjà la comédienne n'y songeait plus, quand elle reçut un billet aussi tendre, aussi ingénu que joliment tourné et où quelqu'un s'excusait du larcin, la suppliait d'être indulgente pour une pareille audace, lui avouait qu'il n'avait pu résister au désir de posséder une petite chose de rien du tout qui l'eût frôlée, de couvrir de baisers cette soie fine qui gardait l'empreinte de son pied cambré et effilé... Elle en sourit d'abord et haussa les épaules, puis, n'ayant qu'à perdre le temps, relut malgré elle ces phrases ferventes et câlines et en rêva... Certains yeux qui s'aimantaient obstinément, sans trêve, à ses grands yeux de tentation, comme en une sorte d'hypnose, qui l'admiraient et l'imploraient, qui la suivaient à la buvette, au casino, dans le parc, qui s'illuminaient, qui changeaient de teinte et d'expression dès qu'ils l'apercevaient, l'avaient frappée et intéressée... Des yeux de mélancolie et de caresse, de ces yeux d'eau profonde et limpide où nous nous plaisons, nous autres femmes, à mirer notre coeur, des yeux de faune et de premier communiant dans un masque amaigri, émouvant, diaphane, où palpitaient d'incertaines et agonisantes lueurs de jeunesse parmi des rides plus marquées que des cicatrices de blessures... Elle s'informa, discrète, apprit bientôt que son adorateur se nommait le marquis de Théoule, que les médecins désespéraient de lui rendre la santé, le soignaient par acquit de conscience, et que la modeste chambre qu'il occupait à l'hôtel était tapissée de ses photographies dans tous les rôles qu'elle avait joués... Et, attendrie, charitable, attirée par l'imprévu de cette passionnette aussi ardente que sincère, heureuse de faire un heureux, elle lui envoya, fleurie de bruyères sauvages et de viornes des haies, la seconde mule avec un de ces petits mots qui vous ouvrent le ciel... Le reste se devine et se résume dans cette seule phrase: _Ils s'aimèrent..._ Elle avait cru être la bonne fée, l'amie de miracle qui l'aiderait à gravir tout doucement le calvaire, qui lui cacherait jusqu'au bout, de ses bras éployés, de sa bouche épanouie, de son corps radieux, l'inexorable faucheuse... Et ce fut elle, qui sait par quelle fantaisie ou quelle méprise du Destin, qui reçut le coup, elle dont les beaux yeux s'emplirent, les premiers, de ténèbres, ce fut lui qui recueillit son dernier adieu alors qu'elle se voyait mourir, qui se pencha sur cette atroce agonie, sanglotant, s'offrant en holocauste, lui qui accompagna, qui défendit ce pauvre cercueil si léger que l'on charriait, que l'on ballottait lamentablement de pièce en pièce, dans l'appartement luxueux qu'inventoriaient en hâte des créanciers sans vergogne... Et, depuis lors, il se claustre presque complètement, il s'agenouille des heures et des heures, à demi fou, devant une façon d'autel funéraire où, parmi les fleurs, reposent les deux mules de satin blanc et l'image de Josine, un instantané de ville d'eau en jupe de tennis et en chemisette brodée, il maudit la mort qui s'est amusée, ironique, cruelle, à l'épargner, à le laisser vivre pour endurer, nuit et jour, le pire des supplices...»
... Dans la loggia tapissée de châles de Manille, des guitaristes préludaient et une chanteuse andalouse modulait ce couplet de rondeña:
_Dentro de la sepultura Y de gusanos roido, Se han de encontrar en mi pecho Señas de haberte querido._
Ames légères
_Pour Henri Duvernois._
Bleue et violette, striée d'innombrables et tremblantes lueurs, la mer étincelle entre les grappes de fleurs que dorent les mimosas. Les cheveux semblent plus blonds, les yeux plus clairs, les lèvres plus rouges sous les ombrelles de soie transparente qu'irise le soleil. Des papillons volent sans se poser au-dessus de la table jonchée d'oeillets où l'on a servi, avec le thé, des mandarines d'Ezza et des barquettes de fraises nouvelles. Des voiles de yachts s'éploient aventureuses au bord du ciel.
«D'abord, s'écrie Mme de Rhonel, ça ennuyait mon mari que j'aille raconter ainsi mes petites histoires de coeur à quelque prestolet qui ne sait par quel bout se prend une femme et peut vous engluer sans retour... Et puis ces confessionnaux sont si mal tenus, ont une odeur de vieille dévote qui ne se lave qu'à Pâques ou à la Trinité... Au reste, comment ne pas être un peu païenne par ce temps où tout redevient grec, les coiffures, les robes de bal, les écharpes, les danses?
--Heureusement que votre vénérable tante Le Gueydon ne vous entend pas, plaisante Mme d'Armières, ce que vous seriez déshéritée, séance tenante, ma chère!
--Pour ce qu'elle nous laissera quand les bonnes soeurs, les bons pères, etc., qui la chambrent auront grignoté le gâteau!
--Je suis comme Maggie, affirme de sa voix aiguë la comtesse San Felice, je crois à des tas de choses, mais je ne pratique plus... mais, là, plus du tout... Et cependant j'ai été longtemps l'ouaille modèle, édifiante, mystique, malléable, qui ne manquait pas un office, qui éludait les joies de la vie pour ne songer qu'aux béatitudes éternelles, cette douce chimère... Je me souviens que le matin de ma première communion, au Sacré-Coeur, après avoir lu et relu la longue liste de péchés qui encombre les eucologes de pensionnat, je m'aperçus que j'en avais négligé un dans ma confession générale... Me voilà en larmes, affolée, sous mon voile de tulle blanc, me croyant indigne d'approcher de la sainte table, réclamant l'aumônier. «Qu'y a-t-il, mon enfant? me demande celui-ci, onctueux et ironique.--Mon père, j'ai oublié un gros péché.--Lequel?--Je ne me suis pas accusée d'avoir été adultère!--Grand Dieu! Ne recommencez pas et allez en paix!» Vous pensez s'il dut en faire des gorges chaudes et se divertir de mon ingénuité!
--Mais comment perdîtes-vous cette foi insigne? questionne le docteur Pierre Aubray qu'amusent ces états d'âme sans importance, ces propos puérils de poupées.
--Un samedi saint, à Naples, dans la cathédrale de Saint-Janvier... Je suivais la messe devant une des chapelles latérales... A quelques pas de moi, une fille du peuple dévidait ses fautes... Là, le sacrement ne s'entoure pas de mystère comme chez nous, le confesseur n'est pas enfermé, demeure en contact direct avec les fidèles qui vont et viennent, les arrête parfois au passage, leur souhaite le bonjour, leur parle, familier, bénévole, narquois, ne dissimule pas ses impressions... La pénitente avait un visage passionné et douloureux de victime d'amour... Le chanoine, au contraire, qui l'assistait, pléthorique, débordant de graisse, sanguin, avait l'apparence joviale d'une enseigne de guinguette... Éperdue, angoissée, se livrant toute en un élan de ferveur, la face écrasée contre le grillage de bois, la poitrine soulevée par les sanglots, la pauvre créature racontait son histoire, s'exaltait, s'accusait, se répétait, prenait à témoin la madone et les saints, pantelait, accablée, hallucinée comme par des visions de supplice... Le plus incrédule eût été troublé et secoué par un tel spectacle... Et le gros prêtre haussait les épaules, hochait la tête, agacé, irrité, faisait la sourde oreille, regardait impatiemment l'heure à sa montre, gonflait son triple menton, levait les yeux au ciel, bâillait d'une façon bruyante et ostentatoire, marmonnait tout haut: «Oui... oui... Calme-toi, petite folle!... Assez!... Assez!...» Depuis lors je ne parviens plus à m'illusionner, je vois l'homme dans l'officiant... et, neuf fois sur dix, cet homme ne m'inspire qu'une insurmontable répulsion...
--Moi aussi, je me suis crue damnée, reprend Mme d'Armières qui pèle une mandarine de ses doigts fuselés où scintillent des émeraudes, et damnée pour de vrai... J'avais quatorze ans et j'achevais mon éducation chez ma grand'mère, dans le Vivarais... J'ajoute que la coquetterie était mon faible autant qu'aujourd'hui et que les miroirs m'attiraient déjà comme une alouette... Notre jardinier, le père Cancarille, remplissait à l'église le double emploi de sonneur et de sacristain... C'était lui qui carillonnait les baptêmes et les enterrements, qui décorait le maître-autel et chantait au lutrin... En outre, le dimanche de la Passion, il se chargeait de brûler les vieux rameaux bénits qui, durant toute une année, avaient porté bonheur aux maisons... Cette cendre vénérable, il la recueillait avec un soin minutieux et jaloux, la passait au tamis, la conservait pieusement dans une large terrine de Moustier, sur quoi se détachait le chiffre du Christ... Et c'était elle qui marquait ensuite le front des paroissiens, au lendemain du mardi gras, qui leur rappelait que nous ne serons tous, tôt ou tard, fatalement, qu'un tout petit tas de poussière... Or, un jour que je furetais dans le logis du bonhomme, je découvris par hasard le pot aux cendres... Elles étaient si blanches, si fines, sentaient si bon que je les pris pour de la poudre de riz... Et très vite j'en remplis une boîte minuscule qu'avait oubliée au château, avec sa houppette, ma soeur aînée, je m'empressai, comme on dit, de me faire une beauté... Cancarille survint à ce moment, s'ébahit de mes joues de pierrot, constata le larcin et faillit en avoir une attaque... «Vous avez commis un sacrilège, mademoiselle! clamait-il. Vous irez tout droit en enfer!... C'est sûr comme je suis un honnête homme... Courez au galop vous confesser à m'sieur le curé!...» D'accord probablement avec ma grand'mère, espérant me donner la bonne leçon, le curé renchérit sur ce qu'avait annoncé son acolyte, me refusa l'absolution durant huit jours... Et je n'ai jamais oublié cette semaine où j'eus l'âme en détresse au delà de tout...
--Si nous prenions maintenant le thé et si nous parlions chiffons?» propose Mme de Rhonel qui n'a, comme il convient, aucune suite dans les idées.
Feu l'Amour
_Pour Joseph Galtier._
Nous prenions le café dans le jardin de l'Automobile qui domine, comme une terrasse babélique, la place de la Concorde.
La nuit glissait lente et douce du ciel.
La chaleur était moins accablante.
Au loin apparaissaient, derrière un rideau de brume et de poussière, des clochers, des dômes, des masses grises de maisons.
Peu à peu, parmi les vagues ténèbres s'épanouirent de féeriques floraisons, se déroulèrent des remous de clarté, surgirent des étoiles. Le fleuve charriait des reflets changeants, multicolores, s'embrasait du sillage rouge des bateaux-mouches. Les Champs-Élysées avaient l'apparence d'un parterre de tulipes merveilleuses. D'innombrables petits points lumineux palpitaient de tous côtés, traçaient au fond de ce gouffre d'ombre des lignes d'épure, des courbes de grimoire.
La sourde rumeur de la ville se perdit dans des flonflons de cafés-concerts qui éclataient bruyants et canailles. De rauques sirènes de chalands hululèrent, parurent pleurer la fin du jour.
Chacun s'était tu, en un besoin instinctif de se recueillir, de contempler, sans la moindre réflexion oiseuse, ce changement à vue. Mais haussant les épaules, ayant l'air, par dilettantisme, de défendre une religion surannée qui a fait son temps et que pratiquent, seuls, quelques vieux dévots, Guillaume d'Aussonnes se remit bientôt à vitupérer les moeurs d'aujourd'hui.
«Certainement si, c'est la faillite lamentable, le crépuscule douloureux... L'amour se porte de plus en plus étriqué, de plus en plus léger, vous affirmeront les belles mesdames du dernier bateau... Elles le considèrent comme une frivolité, un accessoire, l'écharpe de soie souple que l'on jette sur ses épaules et que l'on perd presque tout de suite, la fleur artificielle que l'on épingle à son corsage ou à son manchon et que l'on jette au déclin de la journée, au retour du bal... Quand trouveraient-elles le temps de jouer à ça, d'écouter de la musique de coeur, d'ébaucher une petite liaison sentimentale et tendre, de goûter et de donner de la joie?... Leurs pauvres nerfs ne sont-ils pas trop fragiles, usés avant d'avoir servi, et résisteraient-ils à de telles épreuves?... Y a-t-il quelque chose qui vibre dans ces corps de mannequins, dans ces âmes de luxe égoïstes et futiles qui n'appuient leurs lèvres avec plaisir que sur le miroir où elles s'admirent?... Ne sont-elles pas atteintes, toutes ou presque toutes, de narcissisme, cette névrose de la beauté?... Demandez-leur d'essayer dix toilettes, vingt chapeaux par jour, de courir les thés de cinq à six, d'aller coudoyer des cocottes et regarder des danseuses d'occasion, une partie de la nuit, dans des cabarets de Montmartre, de se montrer tour à tour, suivant la saison, à Saint-Moritz, à Rome, à Deauville, à Biarritz, de faire du quatre-vingts sur les routes, de s'entraîner au ludge ou au golf, d'avoir une demi-douzaine de flirts qui vous flattent et vous amusent, mais ne leur parlez pas d'aimer... Des secousses, des émotions, des histoires... Avoir l'air coco, petite fleur bleue ou tempérament excessif... Vous ne le voudriez pas...»
Pierre Cernay l'interrompit, gouailleur:
«Quelle diatribe, mon cher, et que vous êtes acide, ce soir!... Parions que vous avez donné rendez-vous à une jeune personne non moins agréable que fantasque et qu'elle vous aura fait poser inutilement une ou deux heures!
--Je vous jure que vous vous trompez!
--Serait-ce la vilaine rupture, le p. p. c. brutal de l'amie adorée qui vous assomme comme un coup de poing de traîtrise?
--Nullement!
--Alors quoi?
--Simplement une lettre que j'ai reçue de Gabès et qui m'annonce la mort brusque... le suicide peut-être... du modèle des _professionnal lovers_, d'un des derniers qui se soient efforcés de continuer la tradition des amants magnifiques et singuliers de jadis et qui aient su le fin du fin de l'amour... Mon pauvre et charmant camarade Fontrailles...
--Le marquis Hugues de Fontrailles qui eut tant de duels, de passions et de passionnettes et qui fit perdre la tête à la petite princesse de Clèves... Je le croyais parti depuis longtemps pour l'autre monde...
--Il s'était contenté de disparaître, de se terrer sans retour, au fin fond de la Tunisie, dans une villa solitaire, perdue sous les palmes et les roses, qui lui venait d'un de ses oncles... Cela après trois échecs successifs, véritablement humiliants et pénibles pour un don Juan de son envergure qui n'avait jamais rencontré de rebelles... Trois tentatives déplorables d'où il s'était relevé meurtri, désenchanté, vieilli, doutant de soi-même, sentant qu'il datait, que les snobinettes nouvelles se fichaient de ses prétentions, le cataloguaient dans le rayon des antiquailles, se refusaient obstinément à l'adopter comme éducateur, à profiter, en des leçons particulières, de son expérience subtile et raffinée... le désastre après quoi il ne vous reste qu'à battre en retraite, qu'à abdiquer... Songez qu'il n'avait vécu jusque-là que pour aimer et être aimé, qu'il avait eu les aventures les plus folles... Vous citiez à l'instant le cas de la princesse Gisèle de Clèves... Voici l'épisode le plus joli de ce roman qui se termina par un procès de scandale et de haine...
--Le revers de la médaille!