Part 2
Chaque matin, par plaisir, en jupe courte et en chemisette, coiffée d'un bonichon de tricot rouge d'où s'envolaient, légers, ses cheveux couleur de champagne, répondant par des sourires à tous les saluts, portant un panier, lorsque les barques déchargées carguaient leurs voiles, la Parigote accourait acheter elle-même des soles, des homards, des grondins, devant la pierre de la criée.
Elle s'arrêtait ensuite de porte en porte, causait familière avec l'un ou avec l'autre, acceptait sans se faire prier le moins du monde un verre de cidre, prenait les petits enfants dans ses bras, les câlinait, leur glissait dans les doigts une pièce de cinquante centimes ou quelques sous, consolait d'une phrase d'espoir et de promesse les malades et les endeuillées.
Elle accompagnait au large les pêcheurs, bravant les embruns, le coeur solide, prenant au besoin la barre et aidant à la manoeuvre, de même qu'un mousse de renfort. Elle se délectait à faire la charité. Elle était compatissante et fraternelle aux humbles par une sorte d'instinct. Il lui semblait qu'ils devaient avoir leur part de sa chance et de son bonheur. Elle quêtait, le dimanche, à la grand'messe. Le vieux curé lui eût donné le bon Dieu sans confession, les dévotes de la confrérie des Saints Anges la bénissaient; les Soeurs de l'Ouvroir l'offraient en exemple à leurs élèves.
On ne l'appelait dans tout le pays que la bonne princesse.
Ce qui aurait pu la perdre et susciter des soupçons avait, au contraire, augmenté son prestige.
La liberté de ses allures, l'extravagance de ses toilettes, les phrases d'argot qui pimentaient son langage accoutumé, paraissaient le comble du chic. Loin de s'en étonner et d'en être choquées, les petites bourgeoises, qui à peu près élégantes et moins réduites que le commun à éviter les faux frais faisaient à Fontenailles bande à part et y jouaient de leur mieux à la femme du monde, s'évertuaient à la singer.
Elles employèrent les moyens les plus imprévus pour que Flossie les remarquât et les invitât. Elles ne cessaient de l'aduler, de la courtiser.
La théâtreuse se moquait de ces prétentions ridicules. Elle comparait ses amies passagères aux dindons qui gonflent leurs plumes à en avoir un coup de sang et éploient leur queue afin de ressembler au paon. Elle riait de leur empressement et de leur sottise et s'exclamait avec son sourire de travers:
«Crois-tu, chéri, qu'elles s'aplatissent et qu'elles m'en collent de la pommade?... Ce que c'est fagoté, ce que c'est moche, jusqu'à la gauche!... Tu ne te figures pas comme ça me démange de leur lâcher le paquet dans le nez... On se paiera la scène pour la bonne bouche, dis, au goûter d'adieu... Je t'assure, je n'aurais jamais supposé qu'on se confectionnait si facilement un salon...
--Tu en verras bien d'autres, _poverina_, vaticinait Ettore dans une bouffée de cigarette, la mine ambiguë. Les voyages forment la jeunesse!»
V
Cependant les mauvais jours de brume et de tempête étaient arrivés.
Les quatre villas qui voisinaient sur la colline avaient fermé leurs volets et leurs grilles.
Une tristesse morne--la mélancolie des choses en abandon--se dégageait de ces façades muettes et aveugles où la pourpre et l'or des couchants n'embrasaient plus chaque fenêtre, où les lueurs douces des lampes ne trouaient plus les ténèbres.
Partis, tel un vol tournoyant d'hirondelles, les bambins qui vous remémoraient les belles images de Kate Greenway et qui édifiaient dans le sable d'éphémères châteaux; partis, les grands breaks où l'on s'entassait joyeusement pour des pique-niques et des excursions; partis, les pianos enroués autant qu'une chanteuse de café-concert, mais dont les notes grêles et tremblotantes avaient le charme pénétrant des clavecins quand, d'aventure, quelque artiste y jouait avec toute son âme du Glück ou de vieilles chansons marines.
Les pissenlits et les chiendents verdissaient le gravier des allées. Les rafales brûlaient les massifs de géraniums et de dahlias, arrachaient par lambeaux les pampres rougis des vignes vierges.
La plage solitaire semblait s'être agrandie.
Glauque, livide, s'apaisant, s'irritant, coup sur coup, bataillant contre les falaises, la mer était redevenue la bête inassouvie et perfide qui apeure les femmes et les mères, grondait sans cesse, emplissait le silence de hurlements et de plaintes tragiques.
Les vagues énormes éparpillaient les galets, se déchiraient aux pointes des écueils, escaladaient les digues avec un bruit de canonnade, se heurtaient l'une à l'autre, s'éployaient en éventails et en gerbes d'écume.
Les arbres se coloraient de safran et de rouille.
Aux épines et aux ramilles des haies, s'égrenaient sous les becs avides des oiseaux comme des chapelets de corail et d'améthyste.
Les feuilles tombaient.
Les soirées étaient froides et humides.
Le village avait repris son aspect accoutumé. Les derniers baigneurs s'étaient enfuis dès que l'automne avait changé de face.
Flossie commençait à déchanter. Elle aspirait fébrilement au retour. Elle s'énervait et s'angoissait. Elle se demandait mille fois par jour et par nuit pourquoi Ettore, qui l'avait brusquement quittée le 20 septembre, soi-disant pour une semaine et parce qu'un règlement de comptes exigeait sa présence immédiate à Paris, ne reparaissait plus, ne répondait ni à ses lettres ni à ses dépêches, quel qu'en fût le ton, ne lui envoyait pas un sou.
Que se passait-il donc?
Avait-il cédé aux prières et aux larmes d'une ancienne maîtresse ou gaspillé la forte somme au jeu? Se débattait-il dans de graves ennuis d'argent? Était-il accroché? Cherchait-il vainement le moyen d'arranger les choses et n'osait-il pas lui avouer la vérité? Était-il tombé malade à la suite de leurs excès d'amour et ne pouvait-il pas l'en avertir? Était-ce la crise fatale de satiété qu'elle avait, elle-même, si souvent traversée après s'être donnée à corps perdu?
Ou simplement le «lapin» auquel s'expose la mieux avertie quand elle donne dans le rasta?
«C'est gai! C'est gai!» hargnait-elle déconcertée, ne sachant à quoi se résoudre, entrevoyant la minute lamentable où l'ultime billet de cent francs, l'en-cas du désastre, qu'elle gardait précieusement dans sa boîte à voilettes, aurait fondu en monnaie de poche.
Pareils aux rats qui prévoient les naufrages et s'évadent, avant qu'on ne lève l'ancre, des flancs inquiétants d'un navire, le maître d'hôtel et la cuisinière de circonstance que le prince avait recrutés au hasard dans un bureau de placement du faubourg Saint-Honoré avaient réclamé le reliquat de leurs gages et s'étaient prudemment esquivés.
Seule, Zoé, la femme de chambre de Flossie, sa complice discrète et subtile dans la farce qui avait si bien débuté et qui menaçait de finir si piteusement, sa confidente familière et dévouée depuis qu'elle était montée sur les planches et qu'elle faisait la fête, persistait à «ne pas se frapper».
«Évidemment, philosophait-elle, ça se gâte!... Le macaroni nous l'a posé en douceur... On est refait dans les grands prix... Tâchons maintenant, ma cocotte, de sortir de là!»
Et la délaissée se roulait sur son lit, égratignait et mordait les oreillers, sanglotait rageusement:
«La crapule! la crapule! Ah! ce qu'il me le revaudra!»
VI
Le 10 octobre, Eudoxe Leguidecoq estima à son tour que l'absence du prince se prolongeait d'une façon exagérée et suspecte et apporta soi-même à la villa la quittance de la location et le relevé général des factures qui lui étaient dues.
Le total s'élevait à sept mille huit cent soixante-dix-neuf francs quatre-vingts centimes.
Flossie ne parut aucunement troublée par cette visite à laquelle elle s'attendait de jour en jour, fit à l'importun l'accueil le plus aimable.
«Voudriez-vous, mon cher monsieur Leguidecoq, repasser après-demain? s'écria-t-elle, insoucieuse et gaie. Je vais bien vite éplucher vos additions... Oh! pour le principe seulement et pour ne pas être grondée, au retour!... Je sais trop que vous êtes incapable d'avoir accentué la douloureuse et qu'on peut se fier à vous!
--Prenez votre temps, madame la princesse, prenez tout votre temps, répondit l'épicier qui ne se sentait pas la conscience absolument nette au sujet de ces comptes dont les chiffres avaient été pour la plupart majorés.
--Ah! que je m'en vais à regret de ce coin tranquille! renchérit l'acteuse. Que j'aimais déjà cette maison, ce jardin, où j'ai goûté tant de bonheur, et que j'y eusse attendu volontiers l'hiver en tête à tête avec mon mari!... S'il m'écoutait, nous achèterions votre villa... Qu'est-ce qu'elle vaut?... Vingt ou vingt-cinq mille!... le prix d'une bague!... Soyez sûr que le dernier mot n'est pas dit, qu'on se reverra, nous deux... Il n'y a pas que les Normands qui soient entêtés et madrés, hein?»
Ils éclatèrent de rire, et, clopin-clopant, le boiteux regagna son bazar.
«Tout ça, c'est de la belle et de la bonne eau bénite, ruminait-il, pas à pas, sous un vieux parapluie rapiécé et décoloré que cinglait l'averse. L'enjôleuse la connaît dans les coins, mais celle qui me montera le coup n'est pas encore née... Veillons au grain, et de l'oeil gauche autant que de l'oeil droit!»
Zoé l'avait accompagné jusqu'à la grille, puis s'était précipitée dans le salon.
Les jupes relevées, les jambes écartées, le front songeur, le regard perdu, Flossie se chauffait à la flamme claire des bûches qui crépitaient et chantaient dans la cheminée.
«Voyons! fit-elle, combien penses-tu qu'il réclame, le salaud?
--Dans les huit mille, en comptant la casse... j'ai écouté derrière la porte...
--Les as-tu sur toi, les huit fafiots bleus?
--J'en doute!
--Et où en est la caisse?
--A quarante-six francs tout juste!
--Tu oublies mes trois pièces trouées!
--La mouise!
--N'empêche qu'il faut se trotter, coûte que coûte!
--Pour sûr... Rapportez-vous-en à votre Zoé... On déménagera cette nuit à la cloche de bois...
--Tu es un ange!
--Les quarante-neuf francs y fondront, mais ce serait le diable si à Bayeux, une sous-préfecture, une ville à cathédrale, nous ne dénichions pas un bijoutier ou un clou... Votre pendentif et votre petite montre en or, l'un dans l'autre, feront bien quelques louis... De quoi filer...
--Et, à Paris, vive la joie... J'en sais une qui sera d'attaque après une pareille leçon... Gare au premier de ces messieurs qui se risquera à offrir la revanche!
--Bravo! Je vous aime mieux comme ça! Commencez l'emballage! Je cours avertir les poteaux!
--Méfie-toi, Zoé de mon coeur! Qu'ils n'aient pas la langue trop longue!
--J'en réponds... Ce sont les trois Bouju... La poissonnière, son homme et son gars... Ils détestent ce gredin de Leguidecoq, qui les a rongés jusqu'à l'os, et se jetteraient à l'eau pour vous!»
... La pluie avait cessé.
De gros nuages noirs fuyaient et se heurtaient dans le ciel, telles des barques aux voiles en lambeaux que poursuit la tempête et qu'assaillent des vagues monstrueuses. Par instants, de ces déchirures jaillissait parmi des scintillements d'étoiles, ainsi qu'une brusque lueur de phare, la pâle clarté de la lune à moitié échancrée. Les branches à demi nues des arbres, les fusains, les troènes mouillés, les flaques d'eau brillaient et s'éteignaient.
Le hennissement aigu d'un cheval et la sonnerie lointaine de minuit qui tombait, goutte à goutte, du clocher, déchirèrent le silence.
De la porte d'entrée d'où ruisselait sur le perron une longue traînée de feu, deux pêcheurs, en suroît et en sabots, débouchèrent, oscillant de marche en marche et courbant l'échine sous le poids d'une lourde malle.
La femme de chambre les précédait, un falot à la main.
Flossie avait relevé le col de son raglan et s'était coiffée d'une large casquette de voyage. Assise sur sa caisse à chapeaux, ravie de clôturer cette villégiature forcée d'une manière aussi pittoresque, elle s'exclama:
«Chouette, ma chère! On se croirait à l'Ambigu! Ous' qu'est le traître?»
Comme elle disait ces mots, Eudoxe Leguidecoq et ses trois commis, qui s'étaient dissimulés au creux d'un bosquet, surgirent des ténèbres, barrèrent de leurs corps et de leurs gourdins la grille que Zoé venait d'ouvrir à deux battants.
«Alors, quoi! grogna l'épicier, Madame comptait me brûler la politesse?»
La fugitive tapa du pied sur les dalles, murmura, déconcertée:
«Zut! nous sommes chocolat! Qu'est-ce qu'on va prendre!»
Puis, prompte à se ressaisir, elle paya de hardiesse, affronta narquoise, souriante, l'inévitable assaut, modula avec des inflexions câlines dans la voix:
«Que c'est gentil à vous, mon cher monsieur Leguidecoq, d'être venu me dire adieu à une heure aussi indue, et que je vous remercie!»
Le Normand demeura durant quelques secondes annihilé. L'aplomb de cette «mauviette» le stupéfiait. Une quinte de toux lui déchira la gorge et la poitrine, comme si un afflux brusque de bile l'eût étouffé. Ses larges oreilles plates, son nez boursouflé trémulaient, paraissaient prêts à se détacher de la grosse motte de saindoux avarié qu'était son visage. Ses lourdes paupières se relevaient et s'abaissaient, tiraillées de droite et de gauche par un tic nerveux. On aurait cru qu'il allait tomber à la renverse, assommé par une attaque d'apoplexie.
Il recouvra enfin la parole et scanda d'un geste de fureur ce hoquet:
«Et vous vous foutez de moi, par-dessus le marché!»
Flossie haussa les épaules et le rappela à l'ordre.
«Quand on a un verre de trop dans la tête, mon brave homme, articula-t-elle dédaigneuse, on reste chez soi... Tâchez d'être convenable!»
Il se cabra comme sous une piqûre de taon et continua:
«Si vous croyez que vos grands airs m'intimident, vous vous trompez, la petite dame!... Je veux être payé... payé jusqu'au dernier centime... ou rien ne sortira d'ici, aussi vrai que je m'appelle Eudoxe Leguidecoq... rien de rien, ni vous, ni votre bonne, ni vos bagages...
--C'est ce que nous verrons, espèce de malotru!
--Essayez donc!
--Vous n'avez pas le droit d'agir ainsi!
--On se défend comme on peut contre les filous!
--Ça vous coûtera cher!... Je déposerai une plainte!
--Mieux vaut ne pas parler de corde dans la maison d'un pendu!»
Elle tenta alors de ruser, de calmer cet intraitable adversaire, se composa une figure éplorée, découragée, de cinquième acte pathétique, soupira:
«Que vous êtes méchant de vous attaquer à une pauvre femme qui souffre et qui est sans défense!... Et dire que je ne sortais qu'à cause de vous, pour relancer mon mari, pour lui faire honte de sa négligence, pour l'arracher à une vilaine créature qui l'exploite de nouveau, qui profite de mon absence... des lettres anonymes m'en ont avertie... et pour qu'il vous envoie... tout de suite, tout de suite... le chèque libérateur!... Et vous m'accusez, vous m'insultez!... Ah! j'ai vraiment trop d'infortune!»
L'épicier hocha la tête, ricana, incrédule:
«Oui-da!... Le temps change!... Des giries, des larmes après les coups de trique!... Avec un autre ça réussirait peut-être... Avec bibi, va-t'en voir s'ils viennent, Jean!... Ce qui est dit est dit... Payez-moi, ou vous ne vous en irez pas!»
L'acteuse trépignait, enfiévrée, à bout de patience.
«Tant pis pour ta sale carcasse! lança-t-elle d'un accent rauque de gigolette qui hèle ses complices. A l'abordage, les amis!... Culbutez-moi tous ces terriens!»
Les pêcheurs, auxquels Zoé avait fait boire toute une bouteille de vieux calvados, posèrent les malles au bord de la pelouse et foncèrent résolument sur les commis.
Ceux-ci, blêmes, grelottant d'épouvante dans leurs longues blouses blanches, habitués aux besognes pacifiques, éludèrent le choc, bondirent hors du jardin.
Leguidecoq, au contraire, ne recula pas, haineux, farouche, les pieds rivés au gravier humide de l'allée, les bras croisés devant la poitrine, la mâchoire menaçante.
Il clama, appuyant sur chaque mot:
«Cognez donc, les Bouju!... Pour ce que ça vous coûtera!... trois mois de prison, mille francs d'amende et les frais en plus!... Une misère!... Allez-y!»
Le père et le fils s'arrêtèrent, dégrisés, se consultèrent d'un regard d'angoisse et, à pas lourds, baissant la tête comme des boeufs sous le poids du joug, rejoignirent la prisonnière qui les attendait dans sa carriole, au bas du chemin.
Un coup de vent avait éteint la lanterne de Zoé.
Et, semblable à une naufragée qui se cramponne à quelque frêle épave, tandis que s'éloignent les chaloupes d'espoir et de secours, Flossie haletait:
«Les lâches! Les lâches! Les lâches!»
VII
Tel un petit oiseau imprudent qui s'est laissé engluer par quelque matin de givre, Flossie était maintenant en cage, devait se résigner à attendre l'improbable retour de Santa Venere ou qu'une saute de chance la délivrât.
Elle payait les frais de la fête.
Elle servait de caution pour l'illusionniste dont elle avait été cependant la dupe plus encore qu'autrui. Elle encaissait le papier timbré que prodiguait, à la requête de Leguidecoq, le principal huissier de Bayeux.
L'agréable fin de saison! La prestigieuse villégiature!
Se voir claustrée dans ce village, supporter sans cesse l'humiliante surveillance de cet épicier hargneux, exaspéré, qui avait fait saisir ses malles et tout ce qu'elles contenaient, qui semblait un chien de garde! Se morfondre en une villa de carton où la bise pénétrait de toutes parts, sifflait et râlait, où les cheminées fumaient, où les gouttières étoilaient et crevaient les plafonds! En être réduite à ne boire que du cidre aigre, à ne manger que du poisson, de la soupe au lard ou aux crabes, des choux, des raves, de même que les paysans!
Ah! elle se la rappellerait jusqu'au déclin de ses jours, cette lamentable aventure!
«Le sale type! répétait-elle. L'ignoble mufle!... S'est-il assez payé mon portrait!... Quand je pense que j'ai marché comme une tourte dans la combinaison, que je le croyais de la Haute, que je ne me suis pas méfiée de ses boniments, je m'en arracherais le coeur et les mirettes!... Sûr, s'il y a une justice, ce que ce prince à la manque retournera faire du plat à Fresnes!»
Et elle saccageait les meubles, elle cassait la vaisselle, elle se lamentait dans des crises de nerfs si frénétiques que Zoé en perdait la tête.
Puis, comme la théâtreuse avait une de ces âmes insouciantes qui s'adaptent à n'importe quelle situation, elle s'apaisa insensiblement, s'accoutuma à ce changement de vie.
Elle ne se levait qu'à midi.
Elle n'en finissait plus d'essayer devant son miroir à trois faces diverses coiffures, de polir et de rosir ses ongles. Elle fumait des cigarettes. Elle lisait de vieux feuilletons que lui avait complaisamment prêtés la receveuse des postes.
Tantôt sur la grande cale où étaient amarrées les barques, tantôt sur la digue, elle conversait familière, puérile, avec les pêcheurs et les douaniers, s'intéressant à leurs histoires, ripostant en bonne fille à leurs plaisanteries.
Elle apprenait à traire les vaches, à tisser la dentelle, à filer au rouet, à distinguer les uns des autres les arbres, les plantes, les légumes. Elle allait, accompagnée de sa femme de chambre, aux offices et aux veillées. Elle se mêlait aux jeux des écoliers.
Il n'était pas une maison dans Fontenailles où l'on ne s'empressât de lui offrir la tartine et la bolée, pas de noces, d'enterrements ou de baptêmes où l'on négligeât de l'inviter.
Elle avait un teint radieux, des joues hâlées et rondes, le sang à fleur de peau. Ses yeux paraissaient plus larges et plus clairs, étincelaient comme une vague qu'irradient des paillettes de soleil. Ses hanches et sa gorge s'étaient épanouies.
Une sève intense gonflait toute sa chair tendre et soyeuse.
Elle perdait peu à peu l'empreinte de Paris.
Il ne lui restait rien d'artificiel et d'apprêté.
Elle donnait l'impression de quelque belle et vigoureuse fille de fermier qui a été élevée dans un pensionnat de la ville et qu'a ressaisie la nature. Elle portait des galoches, une jupe de futaine, un corsage de tricot et une ample limousine à capuce.
Les dimanches, au fond de la salle du café de la Marine, où un phonographe remplaçait le ménétrier de jadis et où s'assemblaient les promis et les amoureux du pays, elle valsait et polkait durant des heures, jusqu'à ce qu'elle tombât sur un banc, épuisée de fatigue.
Ces contacts rudes, ces maladroites étreintes réveillaient, attisaient sa sensualité native, sa souffrance de demeurer ainsi en friche, d'être privée de plaisir, comme si elle eût été laide et mûre.
Elle entreprenait sans résultat de découvrir parmi les danseurs qui la meurtrissaient et la secouaient la brute ingénue qu'une flambée de désir mettrait en branle. Elle s'agrippait et se collait à leurs torses puissants, à leurs jambes musculeuses, à la façon d'une pieuvre. Elle leur caressait le visage de ses boucles légères, du souffle frais de sa bouche. Alliciante, perverse, elle s'abandonnait comme une épave dans leurs bras souples et forts, elle attendait le baiser de folie qui s'écrase contre les dents, qui déchire la pulpe humide des lèvres. Et elle se tenait à quatre pour ne pas murmurer ardemment à celui-ci ou à celui-là: «Te décideras-tu, imbécile, à me manquer de respect, à me traiter comme une goton de fossé? Es-tu aveugle ou suis-je mal tournée? Ne comprends-tu pas que j'ai besoin de jouissances à en crier?»
Quel jeteur de mauvais sort avait-elle donc frôlé au moment de se lancer dans ce maudit voyage pour qu'une pareille déveine la poursuivît, l'accablât? Après tant d'ennuis, lui faudrait-il encore endurer un pareil supplice, tenir malgré elle l'emploi de veuve inconsolable, échouer, chaque soir, dans un lit glacial, démesuré, où l'on souhaite en vain de se pelotonner, de s'alanguir, de vibrer toute sous des caresses éperdues, renoncer à ce qui est le meilleur de la vie? Et cela lorsqu'elle ne redoutait aucun contrôle gênant, aucune jalousie fastidieuse, lorsqu'elle pouvait, à loisir et dans leur plénitude, savourer des voluptés peut-être sans égales, lorsqu'elle avait à portée de la main un choix de jeunes hommes robustes, neufs, entraînés!
Comme l'envie l'aiguillonnait de leur avouer qu'elle n'était qu'une princesse d'occasion, que sa mère vendait des fleurs au carreau des Halles et que son père tirait la varlope, qu'elle s'entendait bien mieux à faire l'amour qu'à débiter des couplets de revue et à jouer les femmes du monde! Comme elle aurait volontiers interverti les rôles avec Zoé, noué un tablier blanc autour de sa taille pour enhardir ces niais! Comme elle la jalousait d'avoir un bon ami, d'initier aux délices de l'étreinte le fils aux Bouju, un gars de dix-huit ans qui eût soulevé d'un coup d'épaule une charrette de goémons et donnait l'impression de ces navires dont le mât tout neuf, les voiles gonflées, la coque solide, vous invitent à quelque beau voyage d'aventures et de joie!
VIII
Une nuit, la tempête fut si violente qu'angoissée dans sa chambre solitaire Flossie appela Zoé, lui demanda de coucher avec elle.
Au dehors, les branches craquaient, comme broyées par une canonnade meurtrière, éventraient la façade, trouaient les persiennes de leurs débris, s'abattaient sur les dalles sonores du perron.
«J'ai peur, Zozo, j'ai peur, gémissait l'esseulée, nous sommes fichues, la baraque dégringole!»
Elle avait noué ses bras nus au corps potelé de la femme de chambre, en cherchait la chaleur et la douceur. Elle enfonçait son visage, d'un mouvement puéril, entre les seins ronds et fermes qui avaient jailli d'une chemise de toile fine achetée naguère dans les soldes de quelque exposition de blanc.
«Tu n'as pas entendu? reprit-elle très bas. Quelqu'un essaie d'enfoncer la porte! Écoute! La serrure éclate!
--Vous rêvez! Un voleur serait plutôt volé chez nous! plaisanta tout haut Zoé.
--Sens comme mon coeur bat!... Tu me trouves stupide, avoue-le!
--Mais non!... Ce n'est pas de votre faute!... Toutes ces mistoufles vous ont détraquée!
--Tutoie-moi!... Dorlote-moi un petit peu!... Ne sommes-nous pas des amies?
--Oh! ça, oui! Je vous aime bien!
--Dis: «Je t'aime», pour que je te croie!
--Je t'aime!
--Dis-le encore... de plus près... sur ma bouche... pour que ce soit meilleur!»