L'amour prodigue

Part 1

Chapter 13,686 wordsPublic domain

René Maizeroy

L'Amour prodigue

PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33

MDCCCCX

DU MÊME AUTEUR

ROMANS

L'Ange 1 vol. En Volupté 1 vol. La Glorita, Fille et Marquise 1 vol. Le Feu de Joie 1 vol.

NOUVELLES

Sur l'Amour et sur le Baiser 1 vol. Le Marchand de Déesses 1 vol. La Remplaçante 1 vol.

_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège._

L'Amour prodigue

_Pour Maurice Donnay._

I

«Ce n'est que ça, la mer?» s'écria Flossie Joy qui s'était élancée sur les coussins du landau et, agenouillée, n'écoutait plus les dernières recommandations que lui faisait à mi-voix le prince de Santa Venere.

Le cocher déambulait, à pas lourds, près des chevaux, les réveillait par instants d'un claquement de langue, chassait, du manche de son fouet, les mouches plates qui se collaient, avides, à leurs flancs creux couturés de cicatrices.

Dans la chaleur accablante de l'après-midi s'épandait, humide et imprégné de sel, le vent du large.

La gaze souple que la voyageuse avait enroulée autour de ses cheveux et de son cou pour les préserver de la poussière se gonflait comme une voile de bateau.

Les champs de colza en fleurs ondoyaient, veloutés et dorés. Des ormes tordus, brûlés aux revers de la route, glissaient de tremblantes ombres violettes. Et derrière la ligne majestueuse des falaises, par delà les enclos de pommiers, les jardins, les toits des villas et des chaumières, palpitait, sous un dôme de nuées, une immense nappe d'eau d'un vert trouble d'absinthe.

«Vrai, mon p'tit, je m'attendais à quelque chose de plus bath!» reprit la voyageuse avec une moue de désillusion.

Elle se rassit, préoccupée de soi, leva à hauteur des yeux la petite glace de sa «boîte à beauté», arrangea son chapeau de paille bise en forme de cloche qu'enguirlandaient des grappes de raisin, écrasa du rouge contre ses lèvres fraîches, duveta ses joues de poudre de riz, et, se sentant désirable et jolie, roucoula, les narines vibrantes, l'âme légère:

«Alors, le gros chou chéri à la dame, on va se gondoler?»

Ettore fronça les sourcils, ajusta son monocle et murmura d'un ton de gronderie ennuyée:

«Voyons, voyons, Floflo, de la tenue!... Je ne peux cependant pas vous seriner votre rôle cinquante fois par jour!»

Elle éclata de rire, ironique, telle une midinette qu'aborde un fâcheux sur le trottoir.

«Non, tu es à encadrer, miniature, quand tu te mêles de faire de la mousse!... Ne te frappe pas!... On t'en sortira, du maintien, et du meilleur!... J'ai travaillé deux mois les femmes du monde dans la classe de m'sieur Le Bargy, ma crotte en sucre.»

Elle avait des intonations grasseyantes et gouailleuses de voyou, des attitudes d'instinctive comédie.

«Mais, dis donc, continua-t-elle taquine, pour que je ne gaffe pas, depuis quand le maire m'a-t-il épinglée à vous, m'sieur?

--Depuis trois semaines... Trois semaines, as-tu compris?

--Et comment!

--Et nous faisons notre voyage de noces!

--Chic! Est-ce qu'on a des lardons, nous deux, dans le programme?

--Des lardons?

--Des gosses, quoi! Tu ne sais donc pas le français à ton âge?

--La ferme!»

Le gars était remonté sur son siège, rajustait soigneusement sa blouse bleue.

«Nous v'là tout de suite à Fontenailles, madame et m'sieur, fit-il obséquieux, songeant déjà à quelque pourboire opime. Sans me flatter, les bêtes auront bien gagné leur avoine.»

Il cingla l'attelage, qui descendit la côte en tanguant de droite et de gauche.

Des troupes bruyantes d'enfants couraient par les ruelles étroites du bourg, criaient, sifflaient, tels des vols de martinets dans la splendeur d'un soir d'été. De ridicules baigneuses, aux bonnets de caoutchouc, aux longs peignoirs rayés, se hâtaient vers la plage, où apparaissaient, alignées, des tentes roses et blanches. De vieilles femmes en haillons, des pêcheurs de crevettes courbaient l'échine sous de lourds haveneaux dont les mailles humides retenaient des touffes de goémons.

La monotone rumeur du ressac se perdait dans ce tumulte de dimanche.

Un manège de chevaux de bois, des baraques foraines, des boutiques de camelots, des confiseries à tourniquets encombraient la place de l'église, sur quoi de vénérables tilleuls formaient de leurs branches entrelacées une voûte lumineuse de charmille. Les murs, les palissades, les troncs des arbres donnaient de loin l'impression d'une mosaïque aux couleurs vives, étaient tapissés d'affiches, de journaux, d'images démesurées, de placards et de papillons.

Sur une large bande de calicot, entre deux mâts, à l'entrée de la grand'rue, s'étalaient une main indicatrice et ces mots: «_Attention! On trouve tout chez Eudoxe Leguidecoq, au bazar du Progrès!_»

Cependant les fenêtres s'ouvraient, les têtes se retournaient.

«Connaissez-vous ces gens-là? questionnait l'un.

--Sûr, ça débarque de Paris! opinait l'autre.

--Pas mal, la petite dame!

--Un jeune ménage, peut-être, qui cherche un coin tranquille?

--Ou autre chose, ma chère... Ce bec fardé ne me dit rien qui vaille!

--Tu vois partout des cocottes!

--Elles nous laissent les petits trous pas chers!

--Est-ce qu'on sait?... Tout le monde a des hauts et des bas!

--Cette vieille fouine de Leguidecoq nous renseignera.

--S'il y trouve son profit!»

La théâtreuse respirait un bouquet d'oeillets et dévisageait les curieux d'un vague regard impertinent.

L'air hautain, le torse sanglé dans un veston de serge bleue, une rosette minuscule d'on ne savait quel ordre étranger à la boutonnière, Santa Venere s'efforçait de mettre en valeur ses mains fines et ses bagues, fumait à lentes bouffées un cabanas qui ressemblait à un long fuseau d'acajou.

La voiture s'arrêta devant les magasins du _Progrès_.

Et, abandonnant aussitôt à ses commis une grosse dame couperosée qui réclamait de la crème Simon, des pensionnaires d'une laideur symétrique qui choisissaient des sandales, quelques oisifs qui feuilletaient dix journaux avant d'en acheter un, des mousses qui serraient dans leurs mains tachées de vieux sous sales et contemplaient, en des attitudes de tentation, de petits bateaux pavoisés et de frêles accordéons, un vieux professeur à lunettes bleues, qui, une ombrelle grise sous le bras, examinait d'informes débris de fossiles, le patron courut ouvrir la portière.

Il s'était empressé de jeter sa calotte de satinette noire sur une vitrine. Il se ployait en deux dans un salut d'humble respect. Il essaya en vain d'entamer, le sang aux joues, le compliment de bienvenue qu'il préparait depuis que son cousin, Nicolas Briquetot, le voiturier de Bayeux, l'avait avisé par le téléphone de se tenir prêt à recevoir de son mieux de la «friture trouvillaise», des clients de premier choix dont les malles étaient absolument rassurantes et timbrées de couronnes fermées.

Quelle aubaine imprévue dans ce patelin où les villas se louaient avec une telle difficulté et à des prix de famine, où il fallait tant s'exténuer, ruser, se défendre, pour réaliser de dérisoires bénéfices, où toutes ces petites gens, évadés de leurs comptoirs et de leurs bureaux, ne dépensaient que le strict nécessaire, s'accommodaient des sales chambres d'une auberge qui se donnait des airs d'hôtel, gîtaient chez l'habitant, épluchaient les factures jusqu'au dernier centime! Quelle pelote à faire en deux mois s'il réussissait à ne commettre aucune bévue, à les embobeliner, si la pluie ne dérangeait pas ses calculs, si la paire ne se dégoûtait pas du pays, avait, avant de plier bagages, la fantaisie d'acheter du terrain!

Les prunelles ternes, que capotaient à demi de grumeleuses paupières, s'étaient allumées de même que des fanaux. Un rictus papelard découvrait ses dents cariées. Dans la graisse molle de sa longue face, le nez, bulbe rougeâtre, pendait verruqueux, comme décollé. La voix nasillarde, traînante, essoufflée, s'enflait à dessein, scandait les syllabes, avait des inflexions de prière dévote, pendant qu'il répétait, les idées chavirées, ne retrouvant plus ses mots:

«Très honoré, monsieur le prince!... Très honoré, madame la princesse!...»

Flossie l'étudiait et l'écoutait avec des yeux amusés d'enfant qui regarde s'agiter Guignol.

Elle l'interrompit, moqueuse:

«Gardez-en pour demain, mon brave homme!»

Ettore l'aida à sauter du marchepied et jeta à la volée deux louis au cocher ébahi.

Ils entrèrent dans le magasin, précédés par Leguidecoq, qui redressait maintenant l'échine.

«Comprenez-moi vite, monsieur, déclara d'un accent impérieux Santa Venere. Je cherche, pour la saison, une villa agréable, beaucoup de fleurs, la vue de la mer... Pas de voisinage importun... _la casa d'amore, che!_... Au fait, vous ne comprenez pas l'italien... Un nid où l'on puisse s'aimer en toute liberté... Avez-vous ça sur vous, _mio caro_?

--Mais certainement... certainement... monsieur le prince!

--Je ne marchanderai pas, _per bacco!_... Le bonheur ne se paie jamais trop cher... N'est-ce pas, ma divine jolie?... Mais à la condition que le cadre soit à notre goût...

--Sans doute... sans doute...

--La princesse est tellement habituée au luxe... au grand luxe... Si vos meubles ne lui convenaient pas par hasard, j'en ferais venir de Paris...

--J'espère que...

--Nous fuyons les casinos, les courses, les bals... Je cherche la vie calme... l'incognito absolu... Je n'ai même pas voulu emmener ma «quarante chevaux».

--Suffit... On se met au vert... comme le bétail, sauf votre respect!

--C'est un rien!

--Madame la princesse?...»

Flossie eut un geste évasif.

«Alors, vous pouvez nous montrer l'objet?

--Séance tenante... la villa des Sirènes... C'est à quelques pas... Sur le coteau d'Asnelles... Je ne la loue qu'à du beau monde... L'année dernière, M. le comte de la Fresnaye y avait quasiment pris racine... Mon prince doit certainement le connaître à Paris...

--La Fresnaye... La Fresnaye... mais oui... nous sommes du même club...

--Un jeune homme si aimable, si généreux, si peu fier... Dans le genre de mon prince... Et la comtesse, itou...

--La rue Michel, alors?

--Plaît-y, madame la princesse?

--C'est une adresse qui me revient!

--Ah! Ils s'en donnaient les tourtereaux!... A midi, vous les auriez trouvés encore sur le traversin... Tant et si bien que Mme de la Fresnaye s'en est retournée, paraît-il, avec de l'excédent de bagages...»

Leguidecoq cligna de l'oeil et tambourina sur son ventre.

«Zut! ça me défrise! protesta la théâtreuse. Penses-tu, si je trinquais aussi!»

Santa Venere lui coupa la parole.

«Vous avez des idées saugrenues, _mia bella_... Tous les maris, que je sache, ne sont pas faits du même bois... _Andiamo presto_... Conduisez-nous à vos Sirènes, monsieur!»

Ils suivirent l'épicier, qui boitillait de la jambe gauche.

Quand elles les aperçurent, cinq servantes joufflues qui battaient et rinçaient du linge au lavoir de la cale s'arrêtèrent, ébahies, le cou tendu, la bouche ouverte, le front plissé. Deux jeunes filles anguleuses, qui déchiffraient à quatre mains sur un vieux piano le menuet de Boccherini, se précipitèrent en émoi hors d'un pavillon. Des gamins aux pieds nus et aux loques rapiécées étaient accourus de droite et de gauche, bourdonnaient comme des guêpes autour d'un sucrier, escortaient tumultueusement les voyageurs et leur guide. Un vieux matelot qui fumait sa pipe, adossé au cabestan, éructa, goguenard, en voyant Flossie:

«Nom de Dieu de nom de Dieu! L' beau brin d' garce! J'aimerais mieux qu'elle culbutât dans ma couette que l' tonnerre!»

Agacé, impatient d'échapper à ces curiosités obsesseuses, à ces contacts suspects, le prince marchait tellement vite que Leguidecoq en perdait le souffle, ruisselait de sueur, butait à chaque pas, rendu, pareil à un percheron poussif.

La villa apparut enfin à mi-colline dans un bouquet d'ormes, de frênes et de charmes. Flossie poussa un cri de joie.

C'était en effet le logis d'amour dont ils avaient envie, Ettore et elle, la maison amusante, pimpante, fragile, où l'on passe. Des volets verts; des balcons ajourés que tapissait un épais manteau d'aristoloches, de crucifères, de vigne vierge; une façade décorée de carreaux d'émail aux nuances éteintes de turquoise, et qui absorbait, ainsi qu'un miroir, toute la lumière du ciel; une terrasse blanche sur quoi s'arrondissaient des berceaux de rosiers pleureurs; un jardin délicieux, presque en abandon, où voletaient et gazouillaient des merles, des fauvettes et des pinsons; une balançoire accrochée à deux grosses branches; un enclos de pommiers et de groseilliers.

Et l'intérieur valait l'extérieur.

Un salon tendu de toile de Jouy et de nattes, avec de larges portes-fenêtres, d'anciennes consoles, des divans bas jonchés de coussins, des grosses cruches de cuivre où se desséchaient quelques chardons bleus des dunes, des guéridons où traînaient, oubliés, les morceaux coloriés d'un jeu de puzzle, les comptes d'une dernière partie de bridge, des chambres claires aux frises fantaisistes, aux boiseries de pitchpin, une salle à manger en rotonde, sans rideaux, avec une table, des chaises et des bahuts de ferme normande.

Leguidecoq s'attardait de pièce en pièce, en prolongeait à dessein l'inventaire, avait des intonations et des mines de sacristain qui montre à des étrangers le trésor de son église, contraignait Ettore et Flossie à remarquer et à admirer les moindres petites babioles, les meubles les plus insignifiants.

«Hein? s'écria-t-il. Quand je vous disais que ça vous charmerait tout de suite, mon prince! Vous ne dégoteriez pas la pareille sur toute la côte, d'Arromanches à Cabourg... Pensez donc! Elle a été construite par m'sieur Bourdet-Fonfrède... le directeur du Crédit Universel... Il allait y pendre sa crémaillère, lorsqu'on l'a arrêté pour des tripotages... Les uns ont dit que c'était juste, les autres que c'était rapport à la politique... Qui a tort? qui a raison?»

Le prince fronçait les sourcils et tortillait le large cordon moiré de son monocle.

«_Basta! Basta!_ monsieur le gérant, fit-il, je déteste les histoires de filous!... La villa vous convient-elle, mon cher coeur?

--J'te crois, chéri, répliqua Flossie, qui avait déjà pris possession d'un des divans et s'y pelotonnait, les paupières mi-closes, à la façon d'une chatte. La gosse en veut!»

Une heure après, l'acte de location était signé.

Ettore n'en avait même pas lu les clauses.

«Désirez-vous que je règle d'avance le petit compte? demanda-t-il négligemment à l'épicier en choisissant un cigare dans un étui d'or guilloché où scintillaient un chiffre et une couronne ostentatoires.

--Certes non, nous sommes de revue, monsieur le prince, on sait à qui on a affaire,» bredouilla Leguidecoq.

Et il insinua qu'il lui procurerait à l'occasion une tente toute neuve, un bateau de plaisance pour la chasse aux oiseaux d'eau et la pêche, qu'il avait dans ses caves les grandes marques de champagne, depuis l'Heidsieck Monopole jusqu'au Pommery, toutes les bières et les conserves anglaises, qu'il recevait chaque matin des fruits et des légumes de premier choix, etc., etc.

«J'espère que mon prince ne me refusera pas sa clientèle et qu'il sera satisfait de moi, conclut-il.

--J'en suis certain, _mio caro_... Comptez sur la princesse et sur moi pour vous dévaliser de fond en comble... Dès demain, mon maître d'hôtel vous apportera notre commande...»

Un sourire narquois glissa, rapide autant qu'un éclair, sur sa bouche sensuelle qu'ombrait une moustache brune, coupée aux bords et aux coins des lèvres, à l'américaine, scanda cette promesse.

«Mes gens, ajouta-t-il, arriveront par la diligence, avec les bagages... Je vous les confie... Faites le nécessaire pour que nous dînions et couchions ici dès ce soir...

--Soyez tranquille, mon prince, je me charge de tout...»

Il s'inclina jusqu'au plancher et, satisfait de lui-même, gagna à reculons la terrasse.

Et, tandis qu'il se frottait les mains, le long des allées du jardin, qu'il supputait mentalement les profits de ce coup de chance, tel que la laitière de la fable, Flossie, radieuse, tentatrice, tendit les bras à Ettore, murmura:

«Ah! mon loup! Tu es un peu là, toi!... Je t'adore!... Viens vite inaugurer le pagnot!»

II

Cette farce dangereuse qui avait si bien débuté passionnait et délectait Flossie autant qu'une partie de poker où l'on bluffe à chaque coup.

Elle s'en remémorait le prologue en se coiffant et en se faisant les ongles après un interminable bain dans une mer d'huile où elle s'était abandonnée au bercement de l'eau.

Aurait-elle jamais supposé que, par ce soir torpide de juillet, où, le coeur gros d'ennui, ayant perdu sottement dans un tripot de femmes les cinq louis qu'une camarade complaisante venait de lui prêter, elle courait la prétentaine, en maraude, au Jardin de Paris, elle rencontrerait Léa de Corlys, un ancien mannequin qui avait eu naguère avec elle aux Capucines des bouts de panne, que celle-ci lui présenterait le prince de Santa Venere, un ami d'un de ses nombreux amis? Se fût-elle imaginée que le prince la trouverait à son goût, l'emmènerait, séance tenante, souper à l'Abbaye et, au dessert, en pelant une pêche, lui proposerait, de même qu'une chose absolument simple, de tout lâcher, d'aller filer de compagnie le parfait amour sur la côte normande, dans un «patelin» délicieux et tranquille, sur lequel il s'était renseigné, mais à la condition formelle de n'avertir personne de leur départ, de passer, là-bas, pour une petite mariée de la veille qui a effeuillé à peine sa fleur d'oranger?

Ah! elle n'avait pas hésité une seconde à acquiescer au désir du fantaisiste amant qui lui tombait du ciel, elle n'avait pas demandé la moindre explication supplémentaire à ce type numéro un, en Parigote qui ne s'étonne de rien, qui considère que la vie est un roman-feuilleton dont il faut attendre insoucieusement la suite, savourer les complications et les invraisemblances, qui se plaît à mystifier les «poires» et se croit sûre, dans le cas où l'intrigue tournerait mal, de retomber d'aplomb sur ses pieds!

Et comme Ettore parlait d'abondance de ses terres de Sicile, des banques qu'il taillait à l'Épatant, des héritages opimes qu'il avait mangés en trois bouchées ainsi qu'un sandwich au caviar, comme son rez-de-chaussée sur l'avenue Wagram était plein de beaux vieux meubles, de portraits de famille, de bibelots anglais, comme, l'accord conclu, il s'était empressé de faire choisir par sa nouvelle maîtresse, en guise d'arrhes galantes, d'adorables chapeaux, de suggestifs déshabillés, un souple et élégant manteau de tussor rose bengale, la théâtreuse avait signifié par le même courrier leur congé au coulissier juif qui l'entretenait modérément et au «monsieur de la campagne», un brasseur tourangeau qui le suppléait.

C'était du nouveau, de l'imprévu dans son existence monotone et si peu accidentée, le premier rôle sérieux que quelqu'un osait lui confier et peut-être enfin la passe de veine.

Cet étranger ne méditait-il pas sournoisement de l'essayer durant ces semaines de retraite amoureuse, d'intimité tendre, de voir ce qu'elle avait dans le coeur et dans la peau? N'avait-il pas l'intention, si l'épreuve réussissait, de ne pas en rester là? N'était-il pas probablement, comme tant d'autres, désabusé des jeunes filles et des veuves de son monde? N'espérait-il pas, amateur de vie à deux, passionné excessif, revenu des béguins éphémères, trouver en elle la maîtresse d'élection qui se prête à tous les désirs, qui sait le fin du fin de l'amour et la femme qui vous fait un intérieur agréable? Ne reviendrait-elle pas de Fontenailles princesse de Santa Venere, princesse «pour de vrai»?

«Quelle histoire, ma chère!» murmura-t-elle en jetant des baisers à son image, qui lui souriait, fraîche et rose, dans une des glaces.

Et grisée par ce rêve, éblouie par ce bel avenir, elle lança au plafond ses mules, se mit à danser, à travers la chambre, la matchiche, en pantalon et en chemise, avec des ondoiements suggestifs de hanches et de reins.

III

Jusque-là, dénué plus souvent qu'à son tour de l'indispensable autant que du superflu, contraint pour se tirer d'affaire soit à roucouler de salon en salon la romance napolitaine, soit à allumer la partie dans ces cercles aléatoires qui changent malgré eux, chaque semaine, de nom et de local et que la police ne se lasse pas de déménager, Ettore, en fait de villégiature, avait dû se contenter d'une chambre dans un hôtel garni de Bois-Colombes.

Du 1er août au 15 septembre, il y faisait philosophiquement la retraite, dans le plus strict incognito, usant ses vieilles jaquettes et ses vieux souliers vernis, ne recevant ni lettre ni dépêche, effaçant les jours, un par un, se donnant pour un tenorino italien que la morte-saison condamnait à se serrer la courroie, déchiffrant du matin au soir sur la mandoline des valses lentes et les dernières chansons de Piedigrotta, ne se promenant qu'à la tombée des ténèbres, lorsque à l'horizon, dans le ciel étoilé, par-dessus les toits et les arbres, rougeoie, telle une immense lueur d'incendie, la buée de Paris.

Ses principales distractions se réduisaient à des levages de femme de chambre, à des poules au billard et à des manilles souvent orageuses, dans le même café.

Et quand il se décidait à réintégrer l'élégante garçonnière où un de ses camarades de fête, le comte Ottaviani, pour déjouer les soupçons d'une femme fort jalouse et trop disposée au divorce, l'avait prié de lui servir de paravent, quand il paonnait à nouveau dans le Sentier de la Vertu, les promenoirs de music-hall et les bars, si quelque fâcheux méfiant s'avisait de lui dire à brûle-pourpoint: «On ne vous a vu nulle part, cet été, mon prince! Où diable vous êtes-vous si bien caché?» il prenait un air avantageux et discret, chuchotait du bout des lèvres, dans une bouffée de cigarette:

«Ne me demandez rien, _mio caro! Diletto d'amore, diletto secreto!_»

Mais presque remis à flot par une série de coups heureux à Auteuil et dans divers tripots, muni de quelques billets de mille francs, le «boscar» avait résolu d'avoir réellement sa tendre aventure, de s'amuser et de s'illusionner, à corps perdu, au moins pendant tout l'été. Et cela sans accroc ni surprise, sous un masque de respectable, dans un de ces petits ports dont le nom ne figure même pas sur les cartes des atlas, loin des Trouville et des Cabourg inquiétants où il n'eût pas manqué d'être aussitôt brûlé, condamné, comme à Paris, à payer ses dettes en monnaie de singe.

«En pareil endroit, s'était-il dit, dupeur perspicace et roué qui adapte ses tours aux milieux où il travaille, de jeunes mariés sont certains d'être sympathiques, surtout s'ils semblent se chérir, si la femme est jolie, délurée et aimable, si le mari a l'habitude du monde et l'allure séductrice, s'entend à doser l'esbroufe, à donner du prix à ses moindres condescendances. Cherchons donc l'associée passagère qui trouvera la comédie de son goût, qui aura suffisamment d'esprit, de toupet, de fantaisie et d'élégance pour me lancer la réplique, au pied levé, pour entrer dans la peau de son personnage.»

Et, jugeant que Flossie Joy, demi-acteuse, demi-cocotte, possédait ces diverses qualités, il l'avait engagée pour cette tournée soi-disant conjugale.

IV

Il ne s'était pas trompé.

Au bout d'une semaine, Flossie gouverna cette plage familiale, qu'irrévérencieuse elle avait d'abord comparée à un banc de moules.

Ce furent des promenades aux lanternes vers les rochers du Calvados par les nuits chaudes où des reflets d'étoiles illuminaient la mer, des courses bouffonnes de crabes sur quoi s'engageaient des paris, tandis que descendait la marée, des régates dont Santa Venere payait les prix, des parades de forains recueillis de droite et de gauche dans les fêtes de village, un essai de théâtre de verdure, des jeux et des bals rustiques sous les ormes du préau communal, des batailles de confettis.