L'Amour impossible; La bague d'Annibal
Part 9
--Ah! malheureuse enfant,--reprit avec emportement Mme de Gesvres, poussée à bout par un aveuglement si obstiné,--comment donc faire pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien; mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis; vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne l’eusse pas pu!
Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse. Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était; elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère, s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit, avec une grande sécheresse:
--Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas.
--Adieu donc, Caroline,--fit Mme de Gesvres sans amertume et en se levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose de solennel et de _posé_ qui choquait vivement son bon goût et son instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens. Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et montrait la rage de se sacrifier en mourant.
Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours après dans son illusion indestructible,--les croyant heureux et leur pardonnant,--illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au titre du livre si vrai qu’on appelle le _Bonheur des sots_.
[Bandeau]
VII
LA VIE
Quoi! vous n’étiez pas revenu de bonne foi à Mme d’Anglure?--dit la marquise avec un indescriptible étonnement. Ils avaient repris leur place habituelle dans le boudoir de satin jonquille, et la vie pour eux recommençait de couler, sans événements, sans aventure, dans sa monotone variété.
--Non! je ne l’ai pas ré-aimée,--fit Raimbaud avec un sentiment trop triste pour qu’il s’y mêlât de l’amertume.--Ce fut bien fini entre nous du jour que je vous aperçus. Vous effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai affiché chez vous de l’amour pour cette femme qui méritait mieux que cette comédie, ce fut une fausseté pratiquée par moi pour exciter votre jalousie. C’était ma dernière ressource que j’employais.
--Dernière et inutile,--reprit Bérangère.--Le jour où vous vîntes dîner chez moi fut pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, il me montrait le fond de ce cœur rebelle à tout. Pour vous, il vous ôtait une dernière espérance et vous laissait un amour... éternel,--dit-elle après avoir un peu hésité, et risquant enfin la romanesque épithète. Et, comme la femme grave et compatissante se perdait toujours dans la coquette qui était si près, elle ajouta légèrement, en jouant avec les glands de sa robe de chambre:--Car, enfin, monsieur, qui pourriez-vous aimer après moi?
--Eh! mon Dieu, la première venue,--fit lentement M. de Maulévrier avec une majesté d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil extravasé.--Quand on n’aime plus, la première venue est plus puissante que la femme qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que l’attrait de la nouveauté.
--Vous traitez l’amour comme un caprice,--fit-elle furieuse. Puis, mordant ses lèvres et rattrapant le sang-froid perdu:--C’est peut-être vrai--dit-elle--quand on n’aime plus, mais...
Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus simple de le regarder. La joie du sauvage sûr de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux, et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant faisait de tout cela quelque chose de peu agréable à contempler.
--Et si je ne vous aimais plus?--dit Raimbaud câlinement, avec une voix basse et douce, et en lui prenant la main dont il baisa les ongles rosés, mais sans appuyer.
--Vous! ne plus m’aimer?--demanda-t-elle, changeant tout à coup d’air et de contenance, et d’un ton plus curieux que dépité.
--Plus du tout,--dit Raimbaud, avec un désintéressement infini et du naturel retrouvé.
--Bah!--répondit-elle avec explosion; et, se retournant vivement sur la causeuse, elle lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit avec bouderie, comme une objection à ce qu’il disait.
Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.
--Il n’y a pas de bah! madame,--dit Raimbaud avec calme.--C’est bien vrai que le charme est détruit: vous voudriez vainement le faire renaître. Ce que vous avez éteint en mon âme, vous ne le rallumeriez pas.
--Vraiment!--fit-elle; et se penchant vers lui de trois quarts, pose charmante qui lui allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins sourires que la vanité d’une femme belle ait jamais inventés pour répondre à un défi insolent.--Eh bien! nous verrons...
Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, elle employa toutes les subtilités de son esprit, toutes les grâces de sa manière, toutes les ressources de son génie, tous les artifices de ses négligés du matin, toutes les ivresses d’un abandon téméraire, toutes les légèretés de flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à des caresses positives: M. de Maulévrier ne démentit point sa parole. Elle ne le troubla plus. Il jouit de tout cela comme un peintre; il en jouit aussi comme un fat; mais l’amant évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en trompant ses désirs sans cesse, en flétrissant un à un tous les espoirs qu’il s’était créés; elle aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, et lui, comme elle, ne pouvait ressentir que l’amour comme le monde l’a fait. Parfois, en la voyant tout risquer pour reconquérir sa conquête perdue, l’idée lui vint de profiter, dans les intérêts les moins distingués, des dangers auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis d’elle; et il ne voulait pas qu’elle pût interpréter comme un reste d’amour encore la tentative d’une possession que peut-être elle eût de nouveau disputée, s’il avait essayé d’y revenir.
Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour rien, elle se lassa de vouloir faire revivre un amour qui n’existait plus.
Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, mais demeurèrent aussi fréquentes, aussi intimes que jamais, et le monde, qui avait accusé Mme de Gesvres d’avoir _tué_ Mme d’Anglure, continua de les nommer amants, quoiqu’ils ne fussent plus que des amis.
Amis étranges, il est vrai; singulière et triste liaison, d’un charme puissant, inexplicable et empoisonné!
Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.
Après elle, il n’aima plus personne. On eût dit qu’en l’aimant il avait contracté, pour les autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il avait été la victime.
Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas plus qu’elle, ne prit son parti sur soi-même et ne sut donner à sa vie la dignité de l’indifférence, la fierté calme de la résignation.
Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le chercher encore. Leur intimité ne leur suffisait pas. Ennuyés, le jugement cruel, l’imagination exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie, voulant être une dernière fois heureux encore dans l’amour avant de mourir.
Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir l’un à l’autre et de se dire ce qu’ils avaient trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes, puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui de lui ou d’elle viendrait se vanter, avec le plus d’orgueil, de ressentir enfin l’amour. Mais cet amour, appelé par eux, expirait toujours dans le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait si vite quand ils regardaient entre les deux yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire de nouvelles, qu’hélas! ils abattaient toujours.
A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour même, tout ce qu’il admirait le plus, ne suffisait pour remplir sa pensée; et quant à elle, ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes choses qu’elle sentait mieux qu’un homme, ne pouvait longtemps la captiver.
Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils se détournaient avec le même dégoût. Créés, à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté d’aimer, l’autre, impatient, implacable, le poussait bientôt à ce mépris par l’ironie, l’ironie qu’ils maniaient également tous deux.
Que de fois ils passèrent de longues heures dans la nuit l’un près de l’autre, flanc à flanc, les mains enlacées, couple fait, on l’eût dit du moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais trouvant sans cesse l’esprit qui juge où ils avaient appelé la sensation qui enivre: couple superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces amours qui ne duraient pas et à rire entre soi des ridicules vus le matin dans le tête-à-tête, affreuse comédie qu’ils se donnaient entre quelque baiser vide, quelque sombre et vaine caresse, par dédommagement du bonheur manqué et de l’enthousiasme impossible!
Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y avait qu’eux cependant, mais ne s’expliquant pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient dans les autres ils ne le rencontraient pas dans leur cœur, puisque leur seul intérêt dans le monde naissait quand ils étaient réunis!
Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans nom parmi les hommes, relation que le monde ne comprenait pas.
Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils n’avaient rien à se préférer!
Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs incomplets à flétrir!
Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître, ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,--on ne sait,--qui pourrait assurer de telles choses?--regrettaient-ils tous deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien désespérées, que peut-on tirer d’un regret?...
C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort, qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance; et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère. C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit, à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que l’analyse la plus fidèle.
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. . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire, dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil même était impuissant à bronzer.
--Que lisez-vous donc là?--fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la préoccupation de sa physionomie.
--C’est _Lélia_,--répondit-elle,--un livre qu’ils disent faux et qui n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si l’autre moitié s’y trouvait!
Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le front contracté, violemment belle.
--Vous avez raison,--fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en pas avoir davantage,--_Lélia_ n’est qu’une moitié de misère; il en est dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas.
--Oui! la mienne, par exemple,--reprit-elle avec une tristesse animée;--oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais; en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que moi.
«Mais _Lélia_! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces hautes pensées,--continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,--ils ont beau souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs, et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent, cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait _Lélia_, fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi, mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids; la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,--et quand il s’est agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié.
«Ah! maudit cœur! maudits organes!--ajouta-t-elle avec un mouvement de rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour elle et pour lui.
--Impossible!--fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras.
Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est encore ce qu’il y a de plus profond.
Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser, comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés.
Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des rubans.
FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE
LA BAGUE D’ANNIBAL
A Roger de Beauvoir
EN LUI ENVOYANT _la Bague d’Annibal_.
Poète de cape et d’épée[B] A qui n’a jamais résisté Ni la Muse ni la Beauté, Ni la Grâce désoccupée, Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée Faire un démon de volupté!
Tu redemandes cette histoire Qu’aux temps si fous de mon passé J’écrivis, _un soir_, de mémoire, Avec de l’encre rose et noire, Et la gaieté d’un cœur blessé.
Revois ce portrait d’une femme Dont le sourire était mortel, Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme, Corps charmant, mais vide d’une âme... C’est de la vengeance... au pastel.
Une vengeance... faible chose! Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts! Elle s’énerve dans ma prose... Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose, Elle enivrerait dans tes vers!
J. B. D’A.
[B] C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de Beauvoir.
Il y a quelques années, les premières strophes de cette nouvelle parurent; mais la publication ne fut pas continuée, par la raison qui fait tourner un portrait par trop ressemblant contre le mur. Aujourd’hui que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le modèle, et peut-être sur tous les deux, les raisons qui firent interrompre la publication de ce conte ne subsistent plus, et nous le publions avec de nombreux changements et comme il doit rester,--s’il reste.
_The chariest maid is prodigal enough If she unmasks her beauty to the moon._
SHAKESPEARE
Une fille prudente est déjà assez coquette, si elle permet à la lune de considérer sa beauté.
_A mon ami G.-S. Trebutien_
Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen
_L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié n’en donnerait-elle pas une aussi? Voici la mienne, mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un souvenir d’amitié et des jours qui ne sont plus;--des jours où cette bagatelle fut écrite à la clarté de votre sourire bienveillant et à la douce chaleur de votre approbation._
_Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, pour que ce soit plus digne de vous; mais les amis sont comme les plus belles filles du monde, qui ne peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout et ce que je vous donne, c’est une affection vraiment fraternelle, que je puis bien attester ici, mais exprimer comme je la sens, jamais!_
_A vous_,
Jules-A. BARBEY D’AUREVILLY
[Bandeau]
LA BAGUE D’ANNIBAL
I
... Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire, madame? Vous êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui comme une sotte;--car les gens d’esprit de cette intéressante époque ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls autrefois.--Eh bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait, dans ses Mémoires, qu’écrire la _Fiancée d’Abydos_ l’avait empêché de mourir.
II
C’est aussi l’histoire d’_une fiancée_,--mais mon poème est moins idéal que le sien,--l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui devint...--Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, et vous le saurez. J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres, chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller dans le monde; mais il eût fallu s’habiller, cette grande affaire de la vie! Et le monde, malgré toutes ses joies, est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que la ressource du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur,--ce cœur qu’il faut, hélas! toujours finir par repêcher.--Ce n’était donc pas une ressource. J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à ravir.
III